PRÉOCCUPATIONS RELIGIEUSES
Notons encore dans le de Platone une tendance religieuse, dont il ne faudrait ni exagérer ni méconnaître l'importance, soit dans l’explication de l’univers, qui fait le sujet du premier livre, soit dans la morale, exposée au second. Le rôle attribué à Dieu est d'autant plus important que, des trois principes (énitia rerum) énumérés au début (I, 5), Dieu, la matière, les idées, les deux derniers sont en fait assez oubliés dans la suite, tandis qu’on nous ramène sans cesse à Dieu, à son action créatrice et organisatrice, à la providence divine, manifestée dans la perfection de l’univers, et en particulier dans la structure du corps humain (1, 8; 12-14). Parmi les biens, le premier, c’est Dieu (II, 1). La vertu aura un caractère religieux : au-dessus des autres vertus, Platon met la justice, et la justice, en un certain sens, se confond avec la sainteté, oodrnc (Il, 7). La fin de la sagesse, c’est la conformité avec Dieu’. Le pire de tous les hommes, être dépravé, étranger à toute humanité, insociable, ennemi des autres et de lui-même, cet homme est en même temps un contempteur des dieux (II, 16).
! De Plat, NH, 23, 252 sq. « Sapientem.….. pedisequum et imitatorem dei dicimus et sequi arbitramur deum, id est enim £tov 9e. » Cf. Albinus c. 8 (p. 181 Hermann). La
même maxime est d’ailleurs attribuée à Pythagore. Cf. la note de Thomas, p. 127.
PRÉOCGCUPATIONS RELIGIEUSES 219
Bien qu'on puisse invoquer, pour justifier ce point de vue, l'autorité de Platon lui-même, il n’est nullement prouvé qu'il faille attribuer à la philosophie de Platon, prise dans son ensemble, un caractère religieux. Il semble résulter au contraire des recherches de ces dernières années sur la chronologie des dialogues de Platon, que les questions religieuses sont loin d’avoir toujours eu pour lui un intérêt primordial, et que Dieu n’a vraiment pris place dans son explication de l’univers que dans la dernière période de son évolution philosophique ‘. On peut d’ailleurs noter à ce propos que les ouvrages de Platon dont il est fait le plus largement usage dans l’abrégé d’Apulée, le Z'imée et les Lois, sont précisément de ceux qui appartiennent à la fin de sa carrière. La théorie des idées, par contre, est à peine esquissée dans le de Platone ; elle est placée, en quelque sorte, sur le même plan que des questions secondaires, et sans que rien y puisse faire soupçonner un des éléments essentiels de la philosophie platonicienne.
Sans doute, malgré cette prépondérance de l’élément religieux, il y a loin de la sécheresse dogmatique du de Platone à la dévotion parfois mystique qui se traduit dans d’autres ouvrages d’Apulée. Ni le ton n’en est le même, ni l’esprit. Le véritable Apulée n’est pas là. Pour bien comprendre et sa conception du monde, et sa notion de la philosophie, il faut les rapprocher de ces aspirations encore vagues, dont on discerne l’influence dans des faits tels que le développement du néopythagorisme, la diffusion des cultes étrangers, la faveur accordée aux mystères, et qui flottèrent comme éparses dans Pair, jusqu’au jour où Plotin et ses disciples les coordonnèrent en un système.
Il reste néanmoins qu’au temps de l’empire romain, le platonisme fait une place toujours plus large aux spéculations théologiques, et qu’on l'interprète de plus en plus comme une philosophie religieuse. C’est sous cet aspect qu'il s’est présenté à Apulée; c’est par là qu’il a dû lattirer.
Apulée, en effet, est naturellement religieux. La divinité,
1 Voy. Bovet, Le Dieu de Platon.
son action dans le monde, et plus encore ses rapports avec l’homme: c'est presque exclusivement à cet ordre de questions que, dans le domaine philosophique, il limite son attention. La philosophie en général, et celle de Platon en particulier, l’intéressent dans la mesure où elles lui fournissent de ces problèmes une solution satisfaisante. Connaître le vrai culte à rendre aux dieux, en se tenant également éloigné des excès où tombe le vulgaire, des sottes terreurs de la superstition et des blasphèmes de limpiété t : c’est là, pour lui, la philosophie. Et ne se met-il pas lui-même au nombre des philosophes qui s’efforcent de pénétrer l’ordre de la providence, et rendent aux dieux un culte assidu ? ?
Qu'est-ce donc que la divinité, et dans quelles relations l’homme se trouve-t-il avec elle ?
1 De Deo S'. 3, init.
2 (Qui prouidentiam mundi curiosius uestigant et impensius deos celebrant. » (Apol. 27, 453).