‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 66 sur 81 · CONCEPTION DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

CONCEPTION DE LA PHILOSOPHIE

de la sorte, Apulée y prétend pour lui-même, et il entre dans cette ambition autant de sincérité religieuse et d’amour du vrai que de coquetterie et de vanité frivole. Il y a en lui du prophète et du charlatan. Il est dominé par le souci de plaire, d’instruire, d’étonner ; de la meilleure foi du monde, il se considère comme un être d'exception, attirant à lui tous les regards, et chargé parmi les hommes d’une sorte d’apostolat, auquel lui donnent droit les connaissances dont il a le privilège.

Ces connaissances sont d’ordre et de degré divers. Il est l’homme qui excelle dans l’art de parler et d'écrire; il a puisé aux plus pures sources de la sagesse ; il a la vraie piété parce qu’il a la vraie philosophie; il a reçu des lumières spéciales, et possède des secrets dont est privé le commun des mortels ; il est le savant et il est Pinitié; les sens divers qu’il donne au mot de philosophe se synthétisent dans cette notion unique de supériorité conférée par tous les moyens d’embrasser et de saisir la vérité; et quand il se pose en face d’adversaires ignorants, profanes, impies enfin ou superstitieux, c’est-à-dire également étrangers au vrai culte des dieux, il établit une différence non de degré, mais de nature; il est un homme d’une autre espèce. Quoi d’étonnant dès lors s’ils ne peuvent le comprendre, et s’ils reprennent à son usage l’épithète de magicien, dont le préjugé populairefut toujours prompt à gratifier les philosophes ?

Apulée consent, il est vrai, à être traité de magus, à condition toutefois que le mot soit pris dans son acception véritable. Un magus, rappelons-le !, c’est un prêtre, un homme versé dans la science vénérable entre toutes des choses divines, et qui sait de quelle manière il convient d’honorer les dieux. La tradition de cet enseignement, dont les mages de la Perse sont les dépositaires et les gardiens jaloux, remonte à travers les âges jusqu’à Zoroastre et Oromasde, ces grands initiés des temps anciens. La magie ainsi comprise n’est donc qu’une des formes les plus hautes et les plus pures de la sagesse; elle ne diffère pas, au fond, de ce qu'Apulée entend par philosophie. Un magus, c’est

1 Apol. c. 25 ss: Cf. supra p. 55 sq.

un philosophe ; et toute cette discussion préliminaire n’a pour objet que d’établir l’équivalence des deux termes.

C’est le moment de nous poser de nouveau, et avec plus de chances, cette fois, de la résoudre, la question que nous avions laissée en suspens. Qui dit magicien, dit philosophe. N’avonsnous pas le droit d’intervertir les termes, et de soutenir que le philosophe tel qu’Apulée se le représente et tel qu’il prétend l’être est presque nécessairement doublé d’un magicien? Apulée distingue, il est vrai, dans l’idée de magie, entre le sens véritable et l’acception vulgaire. Mais il s’agit précisément de savoir si cette distinction est fondée. Supposons démontré qu’elle est arbitraire et injustifiée, et Apulée, de son propre aveu, sera convaincu d’être ce que l’on entend communément par magicien.

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