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LE MAGICIEN

Il n’y a même pas à se demander si Apulée croit à la magie. Ses propres déclarations, s’il le fallait, en feraient foi. Apulée croit à la magie, et non seulement il y croit, mais il l'explique. Ce qui rend compte des prodiges et des miracles accomplis par les magiciens, c’est l’intervention des démons !. Encore eux, toujours eux. Rien d’étonnant d’ailleurs, puisque, comme ministres des volontés divines, les démons jouent dans l'univers le rôle d’agents de tous les phénomènes. Dans la mesure où l’on saura se faire obéir d’eux, dans la même mesure on s’asservira la nature et détournera le cours des choses à son gré et dans son intérêt. Apulée fait ainsi d’avance à la magie une place dans sa conception du monde, et les faits qui en relèvent ne constituent pas un ordre de phénomènes à part. La même explication vaut pour tous.

Mais les démons, qui sont aux ordres du magicien, et dont le concours assure à celui-ci sa puissance magique, ce sont eux aussi dont les révélations confèrent au philosophe sa supériorité sur le vulgaire. Etre en communication avec les démons, c’est la caractéristique commune du magicien et du philosophe.

Si l’on se rappelle d'autre part les croyances d’Apulée, et en particulier ses idées sur acquisition de la connaissance, on le verra partout côtoyant la magie, et vivant avec elle dans un voisinage inquiétant.

1 C’est d’ailleurs déjà ce que dit Platon (Symp. 202 E-203 A). Et après lui, c’est une fonction assez généralement attribuée aux démons. Les écrivains chrétiens en tireront argument contre leurs adversaires.

Le syncrétisme et la magie sont, au temps de l'empire romain, l’expression de besoins analogues ; ils se favorisent réciproquement, et le développement de l’un correspond à lPimportance croissante de l’autre.

L'introduction à Rome de cultes étrangers datait de loin. À plusieurs reprises, dans des circonstances extraordinaires, à la suite de prodiges ou de calamités, le sénat avait soit institué des cérémonies nouvelles, soit donné droit de cité à des dieux qui n'avaient encore à Rome ni temple ni statue. L’exemple le plus connu est celui de la Mère des Dieux, qu’on fit venir de Pessinonte pendant la guerre avec Hannibal en 204 1. Aux grands maux, les grands remèdes; aux situations exceptionnelles, les mesures exceptionnelles. C'était Tà une façon de détourner ou de combattre les influences fuñestes, un ærorçormaor.

Mais si des innovations de ce genré pouvaient avoir pour elles, à l’occasion, la sanction souveraine des lois de l'Etat, la notion romaine de la religion n’admettait au contraire, dans les croyances léguées par la tradition et les pratiques minutieusement réglées du culte établi, aucun empiétement de la fantaisie individuelle. A la « religio », qui était une institution, s’opposait la «superstitio », qui pouvait être traitée comme un délit. Les pratiques religieuses prohibées, en raison même de leur caractère illicite, confinent à la magie. A plus forte raison les pratiques secrètes. « Separatim nemo habessit deos neue nouos neue aduenas, nisi publice adscitos, » dit Cicéron dans un passage des Lois (IL, 8, 19), qui répond bien au sentiment de ses compatriotes. Sous l'empire, des prescriptions qu'on devait surtout appliquer aux chrétiens défendirent, dans Pintérêt de Pordre public, de troubler les esprits par des superstitions étrangères et des croyances nouvelles ?,

Il était un peu tard pour aviser. Le temps n’était pas loin des

1 CF. Wissowa, Religion u. Kultus der Roemer, p. 263, avec les références.

2 « Si quis aliquid fecerit, quo leues hominum animi superstitione terrentur, diuus Marcus huiusmodi homines in insulam relegari rescripsit. » (Dig. 48, 19, 30). — «Qui nouas sectas uel ratione incognitas religiones inducunt, ex quibus animi hominum moucantur, honestiores deportantur, humiliores capite puniuntur, » (Paul, Sent. 5, 21, 2;

Girard, Textes$, p. 422).

folles orgies d’Elagabal et du doux éclectisme religieux d’Alexandre Sévère. Le courant était trop fort pour ne pas emporter les digues fragiles élevées par linstinct de conservation. Tolérés d’abord, puis rencontrant dans l’opinion une faveur qui équivalait à une reconnaissance officielle, les cultes orientaux envahissaient tout le monde romain, avec leurs sacerdoces fermés, leur symbolisme compliqué, leur cortège de rites mystérieux, de pratiques énervantes, de noms enfin dont l’étrangeté même portait en elle sa vertu.

C’est qu'en effet, on se lasse de tout. Les vieux usages s’en vont, les mots se démonétisent, et les dieux des ancêtres ne suffisent plus aux aspirations des générations nouvelles. La religion traditionnelle gardait bien son prestige comme expression de la vie nationale. Mais la conscience nationale elle-même allait s’affaiblissant. A mesure que Pindividualisme fait des progrès, il faut à l'inquiétude et au malaise d’une société désemparée, des voies inexplorées pour connaître la vérité et pour assurer son sort. Malades affamés de guérison, les hommes traînent d’un sanctuaire à l’autre, en quête d’un sauveur, leur misère et leur crédule espoir, et c’est au dernier venu que va leur confiance, toujours déçue et toujours renaissante. Surtout si ce dernier venu frappe l'imagination et entretient les illusions fécondes, s’il sait des recettes infaillibles pour conjurer le destin et désarmer les puissances hostiles.

On touche ici à la magie. Cette recherche inquiète, cette curiosité inassouvie, cet effort pour faire dire son secret à l’indéchiffrable énigme, prendre sa revanche sur la nature, s’assurer une aide divine, sortir du cercle de fer de la fatalité, tout cet état d'esprit y aboutit d’une façon presque certaine. Et si de telles aspirations trouvaient plus qu'ailleurs à se satisfaire dans les religions orientales, c’est que les rites de ces dernières avaient gardé plus que d’autres une efficacité pratique ; ils étaient censés agir par eux-mêmes et à coup sûr. |

Ceci s’applique particulièrement aux mystères, dont la vogue va croissant, nous l’avons rappelé, avec les progrès du syncrétisme. Et non seulement à ceux de l’Asie ou de l'Egypte, mais aux anciens mystères du monde hellénique, puisqu’aussi bien,

des uns et des autres, on se fait alors une idée assez semblable, et qu'aux uns et aux autres on demande en somme les mêmes bienfaits: des garanties, des certitudes pour lavenir, une transformation intérieure, la purification, la régénération, toutes choses que l’homme désespère d'atteindre, livré à ses seules ressources et réduit à ses moyens naturels, mais qu’il est d’autant plus porté à attendre du secours d’agents matériels et de la vertu efficiente des gestes et des paroles, On se fait admettre aux mystères, comme on va trouver le magicien, pour commander à la fortune. Réciproquement, l’extension prise par les mystères inclinait les esprits à faire dépendre, d’une façon générale, l’accomplissement de leurs vœux d’une action s’exerçant en dehors de l’homme, et par des moyens dont la connaissance est le secret d’une élite. On demande à la magie comme aux mystères de conjurer la fatalité ; on en attend des garanties d’immortalité: c’est précisément là, chez Apulée, le double et précieux bienfait d’Isis à linitié. Dardanus, fondateur des mystères de la Mère des Dieux, est mis par Apulée lui-même au nombre des magiciens illustres 1.

Les hommes de ce temps en ont conscience plus ou moins vaguement : entre la notion de mystères et celle de magie, la limite est si indécise qu’elles débordent fréquemment l’une sur l’autre au point de se confondre. Bien des ressemblances extérieures ?, résultant d’ailleurs souvent d’analogies plus profondes, contribuaient à cette confusion. L’enseignement des mystères était secret; c'était de nuit que la plupart d’entre eux se célébraient ; les mêmes purifications et les mêmes abstinences étaient souvent ordonnées avant l'initiation et comme préparation à une cérémonie magique. Aussi n'est-il pas rare de voir les mêmes expressions s'appliquer aux deux sortes de rites. Quand Lucien (Necyom. 6) parle des prêtres de Zoroastre qui ouvrent les portes de l'Hadès x7odaœis ve xœù velevaïs, l'alliance de ces deux termes n'est point par elle-même malignité de railleur. Le chant avait dans les mystères la plus haute importance 5, et une action sem-

1 Apol. 90,580. Cf. Reitzenstein, Poimandres p. 163. ? Cf. de Jong, de Apul. Isiac. myst. teste, $ 14. # Cf. Dieterich, De hymnis orphicis p. 8ss.

ie

blable à celle des incantations magiques: l’hiérophante d’Eleusis devait réciter exactement les paroles consacrées, et les prononcer avec l’intonation juste !. Les livres magiques sont remplis de prescriptions qui rappellent les mystères. L'effet à produire y est fréquemment lié à une manifestation, voire à une apparition divine, et à la révélation de certaines vérités. L'entrée en rapport avec le dieu ou le démon dont on invoque le secours, est assimilée à une initiation ?. Il y a un rapport étroit entre les papyrus magiques et les livres hermétiques, dont les enseignements sont considérés comme une initiation directe du fidèle par le dieu *.

Notons enfin que les divinités orientales sont celles que, de plus en plus, on invoque dans les cérémonies magiques. On emprunte à l’Asie, à l'Egypte, aux sectes judéo-alexandrines leurs légions de dieux, de génies, d’anges et de démons. Ce n'est pas seulement par désir de nouveauté et par besoin, pour le magicien, de s’assurer des auxiliaires toujours plus puissants pour triompher de ceux que lui opposent ses adversaires. Ces cultes, et la religion égyptienne en particulier, sont pénétrés de magie. La magie n’avait-elle pas toujours été en honneur sur les bords du Nil? L’un des mythes essentiels que rappelaient et que mettaient peut-être en scène les mystères, ne montrait-il pas Isis rendant la vie à Osiris au moyen d'instruments magiques ? Dans la conquête du monde gréco-romain par les divinités orientales, le prêtre et le magicien marchent la main dans la main.

La philosophie était favorable au syncrétisme. Il lui plaisait de retrouver, sous la variété des rites et des croyances, une même vérité, sous la variété des personnes divines, l’unité du principe de l’univers. Le syncrétisme lui fournissait un moyen détourné d’atteindre l’essence de la nature, et par là, d’exercer une action sur la nature.

Les observations qui précèdent s’appliquent à la divination,

1 Voy. Foucart, Rech. sur les myst. d'Eleusis, p. 30 ss.

2 Cf. p. ex. Wessely, ZP, p. 63, 732 : «’Euv dë Délns xat ouvuuaty ypnousbar Date Tä keyopeva éxelvov pLôvoy oÙv go dxobeuv, cuvayveuéte oot (C) fuépas xat atosyéodw auüywv xat Bahavetov. » Cf. Dieterich, Mithrasliturgie, p. 16.

3 «Magna tibi pando et diuina nudo mysteria. » (Asclepius, 19, p. 53, 15 Th.)

que lopinion, aussi bien que les lois, assimile, dans nombre de cas, à la magie. Les édits des empereurs proscrivent au même titre les magiciens et ceux qui, sous un nom quelconque, prédisent l'avenir. D'une façon générale, en dehors des oracles émanés des sanctuaires officiels, toute démarche, toute tentative privée pour obtenir des révélations sur ce qui échappe aux investigations et aux calculs de la seule prudence humaine est réputé pratique magique.

Ces rapports entre la divination et la magie ne sont ni arbitraires ni fortuits. Dans l’une et dans l’autre, il faut avoir les démons à ses ordres, soit pour les faire parler, soit pour les faire agir. Cet art, qu’il s’appelle mantique ou théurgie, n’est pas à la portée de tout le monde; celui qui le possède n’est pas un homme comme les autres, et les secrets dont il obtient la révélation lui donnent sur ses semblables un avantage spécial, et un pouvoir comparable à celui du magicien sur la nature.

Nombre de rites sont communs à la magie et à la divination, comme à la magie et aux mystères. De même aussi les dieux qui interviennent dans l’une et dans l’autre. En Grèce, les divinités chthoniennes, dont procèdent les révélations mantiques, sont également celles qu’on invoque dans les cérémonies magiques. Ce sont aussi les dieux guérisseurs: l’incubation, notamment, qui se pratique abondamment dans leurs sanctuaires, a une vertu révélatrice, curative et magique !. Divination et médecine, médecine et magie, magie et divination, sont choses étroitement liées entre elles. Si le devin est souvent assimilé au magicien, le magicien, réciproquement, se sert des mêmes moyens et parle le même langage que le devin. Nous avons signalé dans les papyrus magiques des expressions qui conviennent à l’initiation : dans ces mêmes textes on indique les procédés à employer et les formules à prononcer pour obtenir des songes et des révélations ?.

1 CF. Deubner, de Incubatione c. II.

? (Après l'énoncé de la formule): « Taÿré oo simovros sûDêus ypnouwdnaer. dréxAvtos dE Éder OTay got aroxpivmrat. Aéyer dE so dia aTYWY TOY YPNGLOV, Xai ein w(v) areskeüoerar. » (Wessely, ZP, p. 62, 718 ss. — Cf. Dieterich, Mithrasliturgie, p. 16) V. également Wessely, ZP, p. 50, 219 ss., où il est question de lécanomancie magique; p. 95, 2014 ss.

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D'ailleurs, cette parenté entre la magie et la divination, Apulée songe moins qu'aucun autre à la nier; bien plus: il la considère comme allant de soi. A plusieurs reprises, il nomme ensemble la magie et la divination parmi les fonctions des démons! ; et s’il avait, par des incantations, des drogues ou des parfums, plongé le jeune Thallus dans un sommeil extatique pour obtenir de lui des révélations, c’eût été là, de son propre aveu, une opération magique ?.

Aiïnsi, la connaissance philosophique s’acquiert par des moyens qui, aux yeux d’Apulée aussi bien que de ses contemporains, sont avec la magie dans un rapport intime. Les démons, grâce auxquels s’obtiennent les révélations dont les oracles et les mystères sont comme le type, sont également préposés à la magie. La magie, partout on la rencontre dans la pensée et la vie d’Apulée; sa religion, sa philosophie en est pénétrée ; c’est toute sa conception du monde, si l’on peut dire, qui est magique. De là un ensemble de présomptions qu’on serait vite tenté de transformer en certitudes, surtout si l’on songe d’une part aux doutes que nous a laissés la défense d’Apulée, et d’autre part à l'amour du merveilleux, que nous avons maintes fois constaté chez lui.

Ne nous hâtons pas trop cependant. Si la divination et les mystères ont avec la magie une parenté qui repose sur la similitude du but et la communauté des moyens, la distinction subsiste néanmoins. Il n’y a peut-être pas, à l’origine, de différence essentielle entre les rites magiques et les rites religieux ; leur efficacité est de même sorte. La magie, d’autre part, une fois séparée de la religion, fait à celle-ci de continuels emprunts. C’est ainsi que les papyrus égyptiens renferment une foule d’invocations qui ont eu d’abord une valeur liturgique, etque la magie a détournées à son usage de leur affectation première. Plus les rapports sont nombreux et frappants entre la religion et la magie, plus il faut s’efforcer de les distinguer l’une de l’autre. Les mystères appartien-

1 de deo S.6, 133 ; Apol. 43, 498.

? Apol, c. 43. — Rappelons aussi les rapports qui existent entre les oracles d’Apollon de Claros et les textes magiques (Buresch, Ælaros, Inscer. A). — Sur les rapports de la magie et de la divination, v. Wessely, NZP, p. 2.

nent au culte, et cela seul nous ôte le droit de les confondre purement et simplement avec des pratiques magiques.

De même, si le devin peut se présenter à nous sous la figure du magicien, et réciproquement, toute divination n’est pas magie ; et rien surtout ne nous autorise, sur la foi seule des rapprochements qui précèdent, à voir de la magie dans les rapports qu’Apulée se flatte ou s'efforce d'entretenir avec les démons. Pour être magicien, il ne suffit pas de certaines préoccupations, ni même de la recherche de certains secrets; il faut des actes. Il ne suffit pas de connaître les démons, il faut encore des moyens spéciaux pour se servir d’eux et s’en faire obéir.

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