PHILOSOPHIE ET MAGIE
analogue à celle d’Apulée : elle l’est ou le sera par les disciples de Plotin, sinon par Plotin lui-même, par les néo-pythagoriciens, et plus abondamment que partout ailleurs dans les sectes gnostiques, où l’on a recours à des moyens magiques de connaître la nature et de s'assurer une immortalité bienheureuse!. On ne saurait être trop prudent en ce qui concerne les rapports d’Apulée avec le gnosticisme. Nous verrons cependant que le rapprochement n’est pas dénué de tout fondement. La connaissance, d’ailleurs, telle qu'Apulée la conçoit, n’est-elle pas une gnose, et opposition qu'il établit entre le philosophe et les profanes n’estelle pas analogue à celle que font les gnostiques entre pneumatiques et psychiques ?
Apulée cite pour se justifier l’exemple d’un certain nombre de philosophes qui s'étaient rendus suspects au même titre que lui. I faut avouer qu’il n’a pas la main heureuse. Pour ne rien dire de Pythagore, dont se réclamaient des sectes où l’on ne peut nier la pratique de la magie, ni d’Orphée, dont les fidèles connaissaient de longue date de miraculeuses purifications, que penser soit d’Epiménide, soit d’Empédocle, ce thaumaturge de génie qu'on croirait parfois qu’Apulée a pris pour modèle, et qui unissait à l’art de la parole et aux études scientifiques la prétention de commander aux éléments ?
Mais l'observation d’Apulée est vraie surtout pour ses contemporains. Aussi bien voit-on à cette époque les termes de philosophe, de prophète, de devin et de magicien correspondre à des notions si voisines qu'ils alternent facilement entre eux. La foule ignorante et superstitieuse n’est pas seule à accuser les philosophes de magie : c’est un reproche qu’ils se font entre concurrents et rivaux, comme se le renvoyaient entre eux chrétiens et païens dans leurs polémiques. Traiter un homme de magicien, c’était une façon de le discréditer, en substituant une appellation défavorable ou injurieuse à celle de philosophe à laquelle il prétendait et que lui appliquaient ses partisans. Le Pseudomantis de Lucien
1! Mystères et magie s'associent étroitement dans le gnosticisme, La révélation a le caractère d’une initiation. Les sacrements ont, pour les gnostiques chrétiens, la même valeur que les mystères, c’est-à-dire une vertu magique. Cf. Liechtenhan, Die Offenbarung im Gnosticismus, p. 139-161.
nous donne une idée de ce genre d’attaques. Lucien, il est vrai, qui raille partout la croyance à ce que nous appellerions le surnaturel, n'entend par yéns qu’un charlatan. Mais, hors une petite minorité d’incrédules, ce terme implique lemploi de moyens suspects, et des relations coupables avec les démons. Cest ainsi qu'Apollonius de Tyane avait été traité de magicien par Mœragène, et sa biographie par Philostrate est tout entière dominée par la préoccupation de montrer que ses prodiges étaient dus à une force qui résidait en lui, et qui se passait du secours de tout agent extérieur. Pour Philostrate, Apollonius est un philosophe et un prophète t.
S'il était si ordinaire de faire passer pour magiciens ceux qui se paraient du titre de philosophes, n’est-il pas vraisemblable, comme nous l’avons déjà remarqué, qu’eux-mêmes y donnaient prise par leurs idées et par leur conduite? Mais nous retombons ici dans la querelle de mots qu’Apulée fait à ses adversaires : à nous comme à eux il pourrait répondre, en raison même de la facilité avec laquelle ces termes se substituaient lun à laitre, que ce que l’on appelait improprement magie était de son vrai nom philosophie.
Mais pourquoi s’en tenir à des inférences et à des probabilités, quand Apulée, de son propre aveu, a recours, pour combattre les maladies, à la vertu des incantations ? Les substances qu'il prétend tirer du corps des poissons agissaient peut-être comme de simples remèdes ; mais ce qui est magique, ce sont les syllabes consacrées, les sommations adressées à la maladie ou aux esprits malfaisants qui en sont cause: cette dernière conception, universellement répandue, s’accorderait fort bien avec la théorie des démons. Mais ce mode de guérison était d'un usage si généralement répandu parmi les médecins du temps qu'à peine peut-on parler de magie. Remarquons-le d’ailleurs, aussi longtemps que tout se borne, comme il arrivait souvent, à répéter tout bonnement des formules connues, la
! Cf. Reitzenstein, Hellenist. Wunderers. p. 4o sq.; p. 51. Jean Réville appelle la vie d’Apollonius, d’une façon très heureuse, un évangile (Religion sous les Sévères, p. 210).