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LES TEXTES DE l'aPOLOGIE
Jusqu'en 1878, T Apologie d'Aristide était considérée comme perdue. Les témoignages anciens qui y font allusion n'en donnent qu*une idée très vague. Dans son Histoire ecclésiastique (IV, 3), Eusèbe mentionne une Apologie à Adrien, due à Aristide, sans donner aucun détail sur ce document, qui existait encore de son temps. La Chronique d'Eusèbe (Ed. Schœne, II, p. 166) ne nous apprend rien de plus sur TApologie. Cependant il en résulte qu'Aristide aurait eu du succès, car l'empereur aurait donné un édit (1) favorable aux
(i) La lettre de Tempereur Adrien à Minucius Fundanns a été conservée dans les mss. de Jnstin martyr. Elle est imprimée dans le Corpus Apologetarum Christianorum, I, i , édition Otto, à la fin de la première Apologie de Justin (§ 68). Eusèbe a conservé également cette lettre dans son Histoire ecclésiastique (IV, 8 et 9 ; cf. Eusèbe, H. E., IV, 26; Tertullien, ApoL, V). On a cherché à en démontrer Tinauthenticité (Keim et Aube). On peut fort bien en admettre Tauthenticité, si Ton considère que" c'est une simple lettre et non un édit, 6t qu'elle a pour but de remédier à la délation^ plaie terrible de cette époque. La comparaison avec des pièces apocryphes, telles que le pseudo-rescrit d'Antonin, plaide en faveur de l'authenticité. Mais il n'y a aucune raison pour établir un
chrétiens. Jérôme, dans Tépître ad Magnum oratorem (Ep. LXX, Ëd. Vall.), fait allusion à cet édit, mais le rattache à l'Apologie de Quadratus. Parlant de l'Apologie d'Aristide, il la décrit comme « contextum philosophorum sententiis »• Dans le De viris illustribm (XX), Jérôme ajoute un détail nouveau sur TApologie, qu'il donne comme « un exposé raisonné du christianisme, conservé chez les lettrés comme une preuve du talent de Tauteur ». Il faut ensuite aller jusqu'au neuvième siècle pour trouver un témoignage sur l'Apologie. D'après le matyrologe d'Adon, à la date du 31 août, l'Apologie fut remise à Adrien par Aristide, qui, à cette occasion, prononça un discours devant l'empereur. Un peu plus loin, à la date du 3 octobre, date du martyre de Denis l'Aréopagite, Tauteur invoquë^le témoignage d'Aristide « dont l'ouvrage sur la religion chrétienne est très estimé des gens lettrés ».
A partir de cette époque, le silence se fait sur l'Apologie dont on regrettait la perte, d'autant plus qu'elle était la première, et que tous les auteurs présentaient le philosophe Aristide comme un homme très remarquable. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de ces témoignages.
Le texte arménien [texte A).
Cette lacune fut partiellement comblée en 1878. Les Pères Mékhitaristes (1) publièrent alors deux textes ar-
lien quelconque entre TApologie d'Aristide et la lettre de Tempereur Adrien.
(1) L*ordre des Mékhitaristes fut fondé au commencement du
méniens (1) avec traduction latino, sous le titre de : Samti Aristidis Philosophi Atheniensis sermones duo. Le premier était un fragment de l'Apologie d'Aristide. D'après les Mékhitaristes, la version arménienne en remonte au cinquième siècle, âge d'or de la littéra^ ture arménienne. Ils ne fournissaient d'ailleurs au-» cuno preuve à Tappui de leur dire, ni aucun éclaircissement sur le ms, qu'ils attribuaient au dixième siècle (Préface).
L'année suivante, parut, dans la Revue de Théologie et de Philosophie (2), une traduction française faite sur l'arménien, par M. Garabed Thoumaïan, jeune Armé-» nien, alors étudiant à Lausanne. Quelques mois plus tard, la môme Revue (3) insérait un travail lu par M# le professeur L. Massebieau, à la Société de Théologie de Paris. Notre savant maître y traitait de l'authenticité du fragment d'Aristide, et, grâce à sa grande connaissance de la littérature chrétienne du deuxième siècle, montrait que rien ne s'opposait à ce que ce fût bien là une partie de l'œuvre du philosophe athénien. En 1880, parut une -traduction allemande (4), faite sur l'armé-
dix-huitième siècle par un Arménien converti an catholicisme, du nom de Mékhitar. Établis depuis 1717 dans Ttle de Saint-Laiare, près Venise, ces moines se sont donné pour tâche l'étude de Tantique littérature arménienne. La version arménienne de la chronique d'Ëusèbe leur est due. Elle fut publiée en 1818.
(i) Le second texte est une homélie sur le bon larron, d'un nommé Aristœus, que les Mékhitaristes attribuent à tort à Aristide.
(2) Revue de Théol. et de Philos., janvier 1879, p. 78-82.
(3) Bévue de Théol. et de Philos., mai 1879, p. 217-333. (A) Tûb. Theol. QuartaUchrift, 1880, p. 109-127.
nien par M. Himpei, et suivie d'une étude sur le document. M. Renan se prononça résolument contre Tauthenticité du texte retrouvé, dans le sixième volume des Origines du Christianisme (1), comme ne répondant pas aux témoignages d'Eusèbe et de Jérôme sur Tauteur et son œuvre. Une traduction anglaise, faite par M. F. C. Conybeare, d'Oxford, sur un autre ms. (2) du même fragment, se trouve dans les Texts and studies, I, 4, p. 30.
Le texte arménien, que nous désignerons par la suite, pour plus de commodité, par la lettre A, commence par un exposé de ce qui, pour l'auteur, constitue la vraie doctrine sur Dieu. Aristide passe ensuite au genre humain et examine quels sont les hommes qui ont professé cette vérité et ceux qui s'en sont écartés. A cet effet, il divise les hommes en Barbares, Çrrecs, Juifs et Chrétiens. A propos des Barbares et des Grecs, il expose une mythologie assez peu exacte. Les Juifs sont représentés comme descendant d'Abraham. Le nom d'Hébreux leur aurait été donné par leur législateur; celui de Juifs, à leur arrivée dans la terre promise. Les Chrétiens descendent de Jésus-Christ, fils de Dieu, né d'une vierge hébraïque. Le qualificatif répondant au grec eeorixoç, attribué à Marie, doit être considéré comme une interpolation, et ne saurait infirmer l'authenticité du fragment. Ce qualificatif est d'ailleurs particulier au texte A. Suit une énumération de
(1) Origines du Christianisme y VI, p. vi, noie.
(2) M. Conybeare s*est servi du ms d'Edschmiazin. Ce ms. du onzième siècle est en assez mauvais état et parfois illisible. Le texte des Mékhitaristes a suppléé {Texts and Studies, p. 29).
quelques faits évangéliques, et le fragment se termine par une phrase qui n'a aucun rapport avec ce qui précède, et que la traduction française rend ainsi : La (nature) spirituelle appartient à la divinité, la (nature) ignée, aux anges, la (nature) aqueuse, aux démons, et cette terre, au genre humain.
Le texte syriaque [texte S).
Au printemps 1889, M. Rendel Harris découvrit dans la bibliothèque du couvent de Sainte-Catherine, au mont Sinaï, un ms. (1) contenant des extraits syriaques, parmi lesquels se trouvait l'Apologie d'Aristide, des pages 93 a à 104 b. Il en prit une copie et se mit à étudier le texte retrouvé. Deux ans après, il publiait le texte syriaque avec une traduction anglaise et ses études sur la date de l'Apologie et sur le credo qu'il en extrait. Le texte S est beaucoup plus long que le fragment A. Sauf quelques variantes, il contient les mêmes parties que A, la même quadruple division, la phrase qui termine A. Vient ensuite une longue réfutation des conceptions des Barbares (III-VIl), suivie d*un exposé de la mythologie grecque (VIII-XI). A son grand étonnement, le lecteur trouve ensuite une sortie violente contre les Égyptiens, qualifiés du plus ignorant des peuples, qui remplît les chapitres XII etXIIL Le chapitre XIV, très court, est consacré aux Juifs et la fin de l'Apologie (XV, XVI, XVII) traite des Chrétiens et donne
(1) Pour plus de détails^ voir la description du ms. qu'a donnée M. Rendel Harris, dans les Texts and Studies^ des pages 3 à 6.
le tableau de leur vie. Le texte S a été étudié, au double point de vue de la doctrine et de la morale, par M* H. B. Harris (1), dans un volume d'une centaine de pages, qui, à part une description intéressante du cou* vent de Sainte-Catherine, n'ajoute que peu de chose au travail de M. le professeur Rendel Harris.
Le texte grec [texte G) .
Pendant l'impression de son travail, M. Rendel Harris avait communiqué à M. le professeur Armilage Robinson quelques épreuves du texte S. Ce savant était alors à Vienne, à la recherche d'un ms. de la passion de Perpétue et Félicité et, feuilletant par ha* sard la version latine de la légende des saints Barlaam et Joasaph (2), il fut frappé de la ressemblance de ce quïl lisait avec le texte S qu'il avait entre les mains. Il
(1) Helen B. Harris, Thenewly recoMrcd Apology ofArisUdes, its doctrine and ethicê, Londres, 1891.
(2) La légende des saints Barlaam et Joasaph a eu, au moyen âge» une très grande célébrité, en Orient comme en Occident. De très nombreuses versions en ont été faites. Le texte original grec est conservé dans une foule de mss. Ge livre est la transformation de rhistoire du Bouddha Çakya-Mouni en un conte chrétien, ser* vaut à l'édification. Le livre est écrit sous Tinspiration d'une histoire de la vie de Bouddha, modifiée par Tauteur autant gue cela était nécessaire. Bouddha est dédoublé. Il est représenté par le prince indien Joasaph et par le moine Barlaam^ son éducateur dans la piété. Le livre a probablement été composé au couvent de Saint-Saba, près de Jérusalem, par un moine grec nommé Jean, dans la première moitié du septième siècle.
Pour plus de détails, voyez Notice $ur le livre de Barlaam et Joaêaphi par H. Zotenberg^ 1886.
se reporta au commencement du discours et trouva les paroles mêmes par lesquelles débute TApologie. M. Ro binson n'eut qu'à recourir au texte grec de la légende pour avoir l'original de l'Apologie. De retour à Cambridge, il étudia comparativement les deux textes, afin de se rendre compte de l'importance de sa découverte. Il publia, peu de temps après, le texte grec et le résultat de ses études. Les textes S et G ont ainsi paru en 1891, dans la collection des Texis and studies^ volume premier, n® 1. Le texte G, souvent plus concis, donne une division différente des hommes. Au lieu de quatre races, il y en a trois. La première, qui contient les adorateurs des faux dieux, se subdivise en Chaldéens, Grecs et Égyptiens. Puis viennent les Juifs et les Chrétiens. L'ordre des matières est un peu différent, et la phrase par laquelle se termine A manque totalement. L'impression générale que laisse le texte G est très bonne. Il présente un tout bien ordonné, sans les redondances des textes A et S. Les matières sont rangées dans un ordre plus satisfaisant et qui semble plus digne de ce qu'on dit du talent de l'auteur. Mais c'est là une impression purement littéraire et nous verrons jusqu'à quel point elle est exacte.
Quelle est la valeur respective des trois textes, et quels rapports y a-t-il entre eux? Telle est la question qui se pose maintenant.
Pour M. Robinson (1), la version arménienne n'a pu ^ être faite sur le texte S tel que nous le possédons, et^ d'autre part, la version syriaque ne dépend pas du
(1) P. 74, ss.
fragment A. Quant au texte grec, la question est plus difficile à résoudre. D'un côté, on constate dans le texte S des additions; de l'autre, on peut se demander parfois si le texte G n'est pas abrégé. M. Robinson montre par des exemples (1) que les traductions syriaques, quoique généralement connues pour leur fidélité, sont en réalité des paraphrases, et en conclut que rien ne s'oppose à ce qu'il en soit de même pour la version syriaque de l'Apologie. La conclusion de l'étude comparative de M. Robinson est donc en faveur du texte grec, et il croit pouvoir repousser toute partie du texte S qui n'a pas de parallèle grec (2).
M. R. Seeberg, dans un article de 30 pages environ, paru dans la Neue Kirchliche Zeitschrift (loc. cit.), a longuement étudié les rapports des textes A, S et G et leurs différences. Il résume ainsi ses conclusions :
1° S et A, malgré des additions, ont conservé l'ordre original de l'Apologie.
2* Il n'y a pas lieu de parler d'un ancien remaniement de l'Apologie qui aurait servi de base à S et A.
3* G, ou l'auteur de la vie de Barlaam et Joasaph, a remanié l'Apologie et en a bouleversé Tordre primitif.
4° Une reconstruction du texte original d'Aristide s'appuiera, pour la forme surtout, sur G, mais exigera, pour le fopd, l'accord de S et A.
M. Seeberg a ainsi tenté une reconstruction de différentes parties du texte (pages 950-962). Cette tentative ne nous paraît pas tenir assez compte de la valeur du
texte grec. Il ne faut pas oublier que nous avons là un texte dans la langue originale, et que si G a pu subir des modifications, même profondes, A et S ne sont que des traductions et ont pu tout aussi bien subir des altérations. Ceci nous amène à examiner la façon dont le texte G a été conservé. L'auteur de la légende de Barlaam et Joasaph a inséré dans son ouvrage un ancien texte sans en indiquer la provenance. Étudions donc Fouvrage lui-même et le procédé de rédaction de l'auteur. Le texte grée figure dans le tome IV des Anecdota grxca^ de Boissonade. L'apologie ne commence qu'au haut de la page 239. Les principaux faits de la légende sont les suivants. Abenner, roi de l'Inde, longtemps sans enfants, devient fînalemeni/ ''père de Joasaph. A la naissance de Tenfant, les astrologues prédisent, entre autres, qu'il se fera chrétien. Abenner, qui hait les chrétiens, veut empêcher la prédiction de se réaliser. Il enferme son fils, loin de toute influence chrétienne. Arrivé à l'âge d'homme, le prince, à qui on a caché soigneusement toute idée de tristesse, de mort, demande la liberté. Le roi lui accorde 1^ permission de sortir, mais on fait disparaître du chemin par où il doit passer tout ce qui pourrait troubler la quiétude de Joasaph. Un jour, cependant, il rencontre des gens malheureux et perd sa joie. Un moine du nom de Barlaam, averti providentiellement, arrive déguisé en marchand, et est admis auprès du prince pour lui faire voir une perle de grande valeur. Il en profile pour lui exposer, dans un long discours, la foi et l'espérance des chrétiens. Le résultat en est la conversion et le baptême de Joasaph. Ce long discours, coupé par des
observations et des questions du prince, est très curieux à étudier. On y trouve de très nombreux passages de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ils forment parfois une sorte de mosaïque, comme dit M. H. Zotenberg (1). Il est facile de s'assurer que ces passages ne sont pas transcrits de mémoire, mais reproduits littéralement d'après le texte grec (2). Outre les passages de la Bible, il y a de fréquents emprunts aux Pères de l'Église. Mais l'auteur n'indique la provenance ni des passages bibliques, ni des passages des Pères. Grégoire de Nazianze et Basile sont souvent mis à contribution et introduits comme partie intégrante dans l'ouvrage, où ils sont reproduits fidèlement. Quelquefois, on trouve la mention : « Comme dit un sage », ou : « Comme dit un saint » (3). Il n'en résulte pas moins que l'auteur a pour procédé de ne signaler ni le caractère, ni la provenance de ses emprunta. La méthode apologétique de ce long discours est la suivante. La vérité des doctrines chrétiennes est prouvée par les prophéties de TAncien Testament, par les témoignages de Jésus-Christ et des Apôtres et par les miracles (Bbissonade, pages 61, 119), La doctrine ascétique occupe une place dominante. La vanité du monde et, l'excellence de la vie ascétique sont affirmées avec force (Boiss., p. 121,339). A côté de cela, l'auteur expose les doctrines delà dogmatique orthodoxe de TOrient du sixième et du commencement du septième siècle, sur Dieu, la Trinité, l'incarnation,
(i) Op, cit., p. »,
(2) Rom., XI» 36, selon le T. R., est reproduit Boissonade, p. 84.
(3) Boiss., p. iâ9«
la chute, la rédemption, le baptême et la résurrection. Le dogme de la Trinité, en particulier, est défini avec une grande précision dans deux confessions de foi, proposées au néophyte avant le baptême (Boiss., p. 83 et 161). L'auteur s'étend également longuement sur le baptême, indispensable avec la foi pour gagner le royaume des cieux (Boiss., p. 84). La résurrection des morts et la vie éternelle sont traitées à plusieurs reprises (Boiss., p. 64, 69). L'Ancien et le Nouveau Testament fournissent à l'auteur de nombreux traits pour dépeindre le second avènement du Christ et la résurrection des morts (Boiss., p. 69 et suiv., 75 et suiv., 229).
Tel est l'ouvrage dans lequel est encadrée l'Apologie d'Aristide. Elle est introduite de la façon suivante. Le roi Abenner est furieux de la conversion de son fils au christianisme et cherche un moyen de l'en détourner. Il fait organiser une discussion théologique, dans laquelle un personnage ressemblant au moine Barlaam parlera pour le Christianisme, mais si mal, que les rhéteurs triompheront facilement de lui. Le roi espère qu'à l'issue de la discussion, Joasaph reniera sa foi. Nachor, c'est le nom du pseudo-Barlaam, ouvrit la bouche pour parler, mais, ô miracle : « KaSaicep 6 toU
BapXaà[JL 5vo;, à oô icpol6£TO eÎTCStv TxÛTa XsXiXtjxs, 7.ai çTi^i icpo; tcv
aPaiXéa 'E^à) paatXeu x.t-X. » (Boiss., p. 239). Nachor se met à défendre le Christianisme, comme s'il avait été réellement Barlaam.
L'auteur de la légende, suivant le procédé que nous avons constaté plus haut, insère ici, sans en indiquer la provenance, l'Apologie du philosophe Aristide. L'Apo*
logie n'est qu'une très petite partie de la légende, qui comprend presque tout le quatrième volume des Anecdo/a Grœca.
On ne peut s'empêcher d'être frappé de la différence énorme qu'il y a entre le Christianisme, tel que fiarlaam l'avait exposé au jeune Joasaph, et tel que Nachor le montre dans son discours. Joasaph ne pouvait guère reconnaître la religion que lui avait enseignée le vieux moine Barlaam.
Quel abîme entre la savante et profonde métaphysique de Barlaam et l'exposé si simple des mœurs des chrétiens, que donne Nachor! On est loin de cet ascétisme, qu'un moine présentait au jeune néophyte comme la perfection de la vie chrétienne, et il s'agit, avant tout, de la valeur morale et de l'importance sociale du Christianisme. L'auteur ne semble pas avoir remarqué cette différence. Dans tous les cas, il n'a rien fait pour la faire disparaître, ou pour la rendre moins frappante. Et que penser de la longue réfutation do la religion des Chaldéens, des Grecs, des Égyptiens, qui, au septième siècle, ne pouvait guère disputer la victoire au Christianisme? Pourquoi l'auteur de la légende n'at-il pas introduit une réfutation de la religion que professaient le roi Abenner et ses rhéteurs?
Au lieu de cela, il a purement et simplement copié un document qui répond aillant bien que mail à ce dont il avait besoin. Il lui fallait un discours apologétique. Il a pris l'Apologie d'Aristide qu'il avait sous la main, et ne s'est même pas donné la peine de Fadapter au cadre dans lequel il la faisait entrer. A cette époque encore, on ignore ce que c'est que la propriété littéraire, et c'est
sans aucun scrupule que le pieux moine du couvent de Sainl-Saba a dû commettre ce plagiat.
Nous concluons donc qu'il y a lieu de tenir grand compte du texte grec et de lui assigner, comme fond et comme forme, une importance supérieure à celle d'A et S. Il ne faudrait pas en conclure que nous prétendons avoir là le texte même de TApologie, mais nous pensons qu'au point de vue de l'intégrité, le texte conservé dans la légende de Barlaam et de Joasaph offre le plus de garanties, La suite montrera que le texte grec est meilleur que les deux versions, et aux arguments externes viendront se joindre les preuves internes.
TRADUCTION DE l'aPOLOGIE, TELLE QUELLE EST CONSERVEE DANS LA LÉGENDE DE BARLAAM ET JOASAPH
I. Roi^ je suis entré dans le monde par la providence de Dieu, et [ayant contemplé le ciel, la terre et la mer, le soleil et la lune et le reste, je fus étonné de Tarrangement de ces choses. Voyant le monde se mouvoir nécessairement, je compris que celui qui le fait mouvoir et qui le maintient est Dieu. Car ce qui fait mouvoir est plus puissant que ce qui est mû, et ce qui maintient est plus puissant que ce qui est maintenu. Je dis donc que celui qui a organisé et qui maintient toutes choses est le Dieu sans commencement ni fin, immortel, sans aucun besoin, élevé ou-dessus de toutes les passions et imperfections telles que la colère, l'oubli, l'ignorance, etc. Toutes choses ont été créées par lui. Il n'a besoin ni de sacrifice, ni de libation, ni d'aucune des choses qui existent. Mais tous ont besoin de lui (1).
(i) Le texte S donne ici une longue paraphrase de 6. Quoique le paragraphe soit deux fois plus long, il ne contient rien de plus. Il y a des explications vraiment naïves et qui sont bien plutôt œuvre du traducteur que de Tauteur. En voici des exemples : S et G présentent Dieu comme n'ayant ni commencement ni fin. Le traducteur syriaque ajoute qu'il entend par là que tout ce qui a un commencement a aussi une fin et que tout ce qui a une fin est corruptible. Cela est juste, mais à quoi cela sert-il, puisqu'il est dit que Dieu n'a pas de fin? Dieu est parfait parce qu'il n'y a en
IL Après avoir dit ces choses au sujet de Dieu (1), pour autant que je suis capable (2) de parler de lui, arrivons au genre humain, afin de voir quels sont ceux des hommes qui ont eu quelque part à la vérité et quels sont ceux qui ont erré.
11 est notoire pour tous, ô Roi, qu'il y a trois races d*hommes dans ce monde : les adorateurs de ceux que vous appelez Dieu, les Juifs et les Chrétiens. Ceux qui adorent plusieurs dieux se divisent encore en trois races : les Chaldéens, les Grecs et les Egyptiens (3).
lui aucune imperfection, dit encore G. Personne n'a jamais songé à le nier.
(!) On a voulu voir dans les mots rovr-uv oOru; ccpvifztviuv la preuve que l'auteur de la légende avait écourté le chapitre 1. U donne dans son ouvrage une grande quantité de qualificatifs de Dieu (Boiss., p. 45, 211, 239) et aurait abrégé pour ne pas se répéter. Il ne faut pas oublier que le discours de Nachor est destiné à affermir le prince dans la foi et que, par conséquent, il doit être plus affirmatif encore que Barlaam. Or, lauteur de la légende n'a rien ajouté, puisque tout ce qu*on lit dans G se trouve aussi dans les textes A et S.
(2) Ep. ad. Diogn., c. i.
(3) Cette diyision est particulière au texte G. Les textes A et S donnent la quadruple division suivante : Barbares, Grecs, Juifs et Chrétiens. Malgré ces deux documents, nous n'hési'ons pas à considérer la division du grec comme la division originale. Ce sont bien les trois religions qui étaient en présence dans le monde après Jésus-Christ. D*abord, le vieux paganisme sous toutes ses formes, depuis le panthéisme de Tlnde jusqu'aux mythologies de TÉgypte, de la Phénicie, de la Grèce et de TUalie. Ensuite le judaïsme, avec son étroit exclusivisme, et enfin le christianisme naissant, déjà altéré et compliqué d'éléments étrangers. Outre cette considération générale, il faut remarquer que la division en quatre races des textes A et S no permet pas de développement sur les ^égyptiens. Or, le texte syriaque traite des Égyptiens dans les cb. XU et
Car ils ont été la cause et les initiateurs pour les autres peuples du culte et de i adoration des dieux qui ont plusieurs noms.
III. Voyons donc quels sont ceux qui ont eu part à la vérité et quels sont ceux qui ont erré (1). Ne connaissant pas Dieu, les Chaldéens (2) errèrent dans leur culte
Xin. Les Barbares mentionnés par A et S ne peuvent être que les Chaldéens^ t^mme nous le montrerons un peu plus loin. Le nom de Belus, qui est resté dans la version arménienne, est une précieuse indication. D'après le récit de la création, laissé par Bérose, Bel se coupa la tête, et, de son sang mêlé à la poussière de la terre, il forma Thomme. Les Grecs appelaient les descendants de Bel des Chaldéens et non des Barbares. Les Barbares n*ont rien à faire avec Gronos et Rhea, parents de Zeus, père d'Helenus, comme le veut S (cb. II). Le ch. IX^ parallèlement avec G (ch. IX), mentionne Gronos comme Dieu desGrecs. II y a donc une contradiction dans le texte syriaque. Le traducteur syriaque n'avait aucune idée bien exacte de toute cette mythologie : le ch. IX mentionne Dios, qui est appelé Zeus! (A aussi). M. Robinson {Texis and Stud., p. 90) fait remarquer que le rapprochement avec le K^puy/ix iif'rpGu, qui présente une triple division, est tout à l'avantage de la division de G (voyez Épiti^e à Diognète, ï; Tertullien, Ad NatùmeSf I, 8, et Contra gnosticoi gcorpiace, 10). Enfin^ il y a évidemment une altération dans cette partie des versions arménienne et syriaque. Le nom de Rhea, surtout^ a été altéré dans l'arménien. Les différents traducteurs lisent Eerra^ Eearra^ Eer, Hyera pour Rhea.
(i) L'ordre des matières diffère ici de celui des deux versions. Après la première phrase du chapitre III, les textes S et A passent à l'explication de leur quadruple division et exposent l'origine des Barbares, des Grecs, des Juifs et des Chrétiens. Les deux versions répètent ensuite leur division et insèrent un passage incompréhensible que nous avons reproduit plus haut. C'est seulement alors que le texte S, qui continue seul, commence la réfutation (III).
(2) Le pays situé entre l'Euphrate et le Tigre, à cause de sa position entre les deux cours d'eau auxquels il doit sa richesse et sa
des éléments et se mirent à adorer la créature au lieu de celui qui les a créés. Ils se sont fait des représentations et ils ont rendu un culte à des statues du ciel, de la terre, de la mer, du soleil et de la lune et des autres
fécondité, portait le nom de Mésopotamie. Le sud du pays, d'aprèi sa capitale Babel/porla le nom de Babylonie, tandis que le nord fut TAssyrie. Les peuples qui habitèrent ces contrées sont appelés par les Hébreux et les Grecs Chaldéens et Assyriens. Ces noms concordent avec ceux qulls se sont donnés eux-mêmes d'après les Inscriptions. Avant eux les Soumirs et Accads avaient habité le pays. Astrologues, puis astronomes, surtout mathématiciens, ces derniers sont les inventeurs de récriture dite cunéiforme. Les Chaldéens leur empruntèrent leur science et une bonne partie de leurs idées religieuses. Dans son livre sur V Histoire comparée de» anciennes religions de l'Egypte et des peuples sémitiques, le professeur G. P. Tiele étudie les divinités des Soumirs et Accads et montre l'origine des divinités chaldéennes (Livre II, ch. I et II). Ana (l'élevé) est le ciel considéré comme être divin ; pour les Chaldéens il devient le dieu du ciel. Les principaux dieux des Chaldéens sont empruntés à ce panthéon très ancien. L'abîme, Tocéan céleste, la mer sont représentés par Hea (maison des eaux). Il y a aussi un dieu du soleil, de la lune, de certaines étoiles, de la terre. Le dieu de Tatmosphère donne naissance au vent et à la pluie. Le dieu du feu jouait un rôle considérable comme dieu protecteur de la maison et de la famille.
D'après M. Oppert (article Chaldée dans VEncyclopédie de Bl. Lichteuberger), les Chaldéens avaient un cercle de douze dieux, correspondant presque un à un aux douze mois. Dès les temps les plus reculés, la Chaldée est un centre de civilisation. Les doctrines chaldéennes se seraient répandues dans Tempire romain à Torigine du christianisme.
H. H. Zotenberg pense qu'il s*ag)tici des croyances des Perses. Ce qui Tinduit en erreur, c'est qu'il met cette description en relation avec des développements sur le règne du mal (Boissonade^ p. 45, 5i, iOS, 173) et que la réfutation de la divinité de l'homme lui parait s'adresser an Roi de Perse. La découverte de M. Robinson détruit cette explication. (Zotenberg, op, cit.^ p. 58, 59.)
éléments ou astres, et les avant enfermées dans des temples, ils les adorent en les appelant dieux et les gardent avec soin, de peur qu'elles ne soient volées par des brigands (1). Et ils n'ont pas compris que ce qui garde est plus grand que ce qui est gardé, et que celui qui fait est plus grand que ce qui est fait. Si donc leurs dieux sont incapables de se sauver eux-mêmes, comment sauveraient-ils les autres? Les Chaldéens ont donc grandement erré en adorant des statues mortes et inutiles. Je m'étonne, ô Roi, que leurs prétendus philosophes n'aient pas compris que les éléments aussi sont corruptibles (2). Si les éléments sont corruptibles et soumis par nécessité, comment seraient-ce des dieux? Si les éléments ne sont pas des dieux, comment les statues faites en leur honneur seraient-elles des dieux?
IV. Arrivons donc, ô Roi, aux éléments eux-mômcis, afin de démontrer qu'ils ne sont pas des dieux, mais qu'ils sont corruptibles et altérables, tirés du néant par le commandement du vrai Dieu qui est incorruptible, immuable et invisible. 11 voit tout et, selon sa volonté,
(i) L'auteur de TEpître àDiognète, dans sa réfutation des prétendus dieux des Grecs, se sert du même argument On lit au ch.II, 2 : « Celui-ci n'est-il pas de bois déjà pourri, cet autre d'argent, qui a besoin d'un homme pour le garder afin qu'il ne soit pas volé? »
(2) La science se perpétuait dans les castes, de père en fils, et les différentes écoles de fiabylone^ de Borsippâ, d'Orchoë, de Sippare eurent de longues controverses entre elles. Les adhérents de ces écoles prirent le nom de Chaldéens, Ce nom devint synonyme de sscvant, d'astrologue, de prophète. Gomme tel il apparatt dans le livre de Daniel (ÏV, 7-11).
change et transforme tout. Que dirai-je donc des éléments?
Ceux qui pensent que le ciel est Dieu se trompent, car nous le voyons tourner et se mouvoir par nécessité et composé de beaucoup de parties. C'est pourquoi il est appelé cosmos. Le cosmos est l'œuvre de quelque artisan. Or, ce qui est composé a un commencement et une fln. Le ciel se meut nécessairement, et avec lui ses étoiles. Les constellations selon leur ordre et avec leur intervalle passent de signe en signe (1); parmi les étoiles les unes se couchent, les autres se lèvent et accomplissent leur course dans leurs temps, produisant
l'été et l'hiver, selon l'ordre de Dieu, sans dépasser leurs propres limites, suivant la loi immuable de la nature, qui régit le monde céleste. D'où il résulte que le ciel n'est pas Dieu, mais œuvre de Dieu.
Ceux qui pensent que la terre est Dieu se sont trompés; nous voyons, en effet, qu'elle est soumise et dominée par les hommes, qu'ePe est creusée, souillée et qu'elle devient inutile. Si on la cuit elle meurt : il ne pousse rien dans la terre cuite. Si elle est trop mouillée, elle se corrompt avec ses fruits. Elle est foulée par les hommes et les autres êtres vivants et souillée par le sang de ceux qui sont tués. On la creuse et on la remplit de morts : elle devient un dépôt de cadavres. Puisqu'il en est ainsi, la terre ne peut être Dieu. Elle est une œuvre de Dieu à l'usage des hommes.
V. Ceux qui pensent que l'eau est Dieu se sont (1) Le Zodiaque, pour les anciens, soutenait les astres.
trompés. Elle aussi est créée pour l'usage des hommes, qui dominent sur elle/ Elle est souillée el corrompue et altérée par la cuisson et le mélange avec des couleurs, congelée par le froid, teinte par le sang et sert au lavage de toutes les impuretés. C^est pourquoi il est impossible que l'ieau soit Dieu : elle est œuvre de Dieu.
Ceux qui pensent que le feu est Dieu se trompent. Le feu est destiné à Tusage de l'homme et lui est soumis. On le transporte de lieu en lieu pour faire bouillir ou rôtir toutes sortes de viandes, même pour brûler des cadavres. Il est corrompu de bien des manières et éteint par les hommes. C'est pourquoi le feu ne peut pas être Dieu, mais il est une œuvre de Dieu.
Ceux qui pensent que le souffle des vents est Dieu se trompent. Car il est évident qu'il sert un autre et que pour l'usage des hommes Dieu le prépare au transport des navires, à l'importation des blés et à d'autres usages. Il augmente ou diminue suivant le commandement de Dieu. C'est pourquoi on ne peut croire que le souffle des vents soit un Dieu, il est œuvre de Dieu.
VI. Ceux qui pensent que le soleil est Dieu se trompent : car nous le voyons se mouvoir par nécessité et tourner, passant de signe en signe, se couchant et se levant pour chauffer les plantes et les bourgeons pour l'usage des hommes, étant en relation avec les astres et étant beaucoup plus petit que le ciel, s'éclipsant et n'ayant aucun pouvoir. C'est pourquoi on ne saurait penser que le soleil est Dieu ; il est œuvre de Dieu. Ceux qui pensent que la lune (1) est Dieu se trompent, car
(I) La tersion arméDieoDe mentionne la lune au commencement
iA..
nous la voyons se mouvoir nécessairement et tourner, passant de signe en signe, se couchant et se levant pour l'usage des hommes, étant plus petite que le soleil, croissant et diminuant et ayant des éclipses. C'est pourquoi on ne peut croire que la lune soit Dieu, elle est œuvre de Dieu.
VIL Ceux qui pensent que Thomme (1) est Dieu se trompent. Car nous le voyons se mouvoir par nécessité, se nourrir, vieillir malgré lui. Tantôt il est dans la joie, tantôt dans la tristesse, ayant besoin de nourriture, de boisson et de vêtement. Il est irascible, jaloux, envieux et troublé; il a beaucoup de défauts. Les éléments et les animaux lui sont nuisibles de bien des manières, et la mort le menace. L'homme ne peut donc être Dieu ; il est œuvre de Dieu.
Les Chaldéens ont donc grandement erré en suivant leurs désirs. Ils adorent les éléments corruptibles et les statues mortes. Et ils ne comprennent pas les choses qu'ils divinisent.
VIII. Arrivons aux Grecs, afin de voir s'ils ont bien pensé au sujet de Dieu. Les Grecs donc, se disant sages, ont été plus fous que les Chaldéens en prétendant qu'il y a eu beaucoup de dieux, les uns mâles, les autres fe-
de l'Apologie. La version syriaque ne la mentionne pas et n'en donne aucune description ni réfutation.
(1) M. H. Zolenberg, dont Touvrage a paru en i886 avant la découverte de M. Robinson, pense qu'il s'agit ici du Roi de Perse, auquel on attribuait le caractère divin. Le texte S (Vil) a un passage parallèle qui détruit celte hypothèse.
melles, livrés à toutes les passions et capables de toutes les iniquités. Ils les ont montrés adultères, meurtriers, irascibles, envieux, colères, parricides, fratricides, voleurs, avides, boiteux, estropies, sorciers, insensés. Les uns meurent, d'autres sont foudroyés, d'autres asservis aux hommes, d'autres fugitifs, se lamentant, ou se métamorphosant en animaux pour a<xomplir des choses honteuses et mauvaises. Les Grecs ont donc prétendu des choses ridicules, folles et impies, ô Roi, saluant des dieux qui n'en sont pas, suivant leurs mauvais désirs, afin que, les ayant comme défenseurs de leurs vices, ils puissent commettre des adultères, dérober, tuer et faire les choses les plus odieuses. Si leurs dieux font C3S choses, pourquoi eux aussi ne les feraient-ils pas? Par suite de cet égarement dans les mœurs, les hommes ont eu de nombreuses guerres, et il y a eu des meurtres et de dures captivités.
IX. Mais si nous examinons leurs dieux un à un, tu verras leur grande absurdité. Ils vénèrent tout d'abord comme dieu, Cronos, à qui ils sacrifient leurs enfants. Cronos eut beaucoup d'enfants de Rhea; mais il devint fou et mangea ses propres enfants. On dit que Zeus lui coupa les parties et les jeta dans la mer, d'où l'on raconte que naquit Aphrodite. Ayant ainsi lié son propre père, Zeus le jeta dans le Tartare. Tu vois l'erreur et Tobscénité dans laquelle ils tombent au sujet do leur dieu : un Dieu peut-il être lié et châtré? Quel égarement! Quels hommes sensés le prétendraient?
Deuxièmement, ils adorent Zeus. On dit de lui qu'il est Roi des dieux eux-mêmes et qu'il s'est changé en
animaux afin de commettre adultère avec des femmes mortelles. On le représente comme se changeant en taureau à cause d'Europe, en or à cause de Danaé, en cygne à cause de Léda, en satyre pour Anliope, et en éclair pour Semelé. Il eut d'elles beaucoup d'enfants, Dionusos, Zethos, Amphion, Héraclès, Apollon, Artemis, Persée, Castor, Hélène, PoUux, Minos, Rhadamante et Sarpédon, ainsi que les neuf fl lies appelées Muses. Ils racontent ainsi ensuite Thistoire de Ganymède. ! es hommes ont imité toutes ces choses, ô Roi, et sont devenus adultères et pédérastes et se sont rendus coupables d'autres choses mauvaises à l'incitation de leur Dieu. Comment est-il possible qu'un Dieu soit adultère, pédéraste ou parricide?
X. Avec lui, ils adorent comme dieu un certain Hephaestus, un boiteuxqui manie le marteau et la tenaille et qui forge pour gagner son pain. Il est donc nécessiteux? C'est pourquoi un boiteux qui a besoin des hommes ne peut être Dieu. Ensuite, ils adorent comme Dieu Hermès, qui est envieux, voleur, cupide, sorcier, estropié, interprète. Il ne peut donc être un Dieu. Ils disent qu'Asclepius tst Dieu : il est médecin, il prépare des médicaments et compose des emplâtres pour gagner son pain. Car il était nécessiteux. Ensuite, il fut foudroyé par Jupiter à cause du fils du Lacédémonien Tyndare et il mourut. Si Asclepius, quoique Dieu, a été foudroyé et n'a pu se secourir lui-même, comment viendrait-il en aide aux autres?
Ares, le guerrier ambitieux et voleur de troupeaux, est vénéré comme Dieu. Ensuite, commettant adultère
avec Aphrodite, on dit qu'il fut lié par Tenfant Eros et par Hephaestus. Comment un Dieu peut-il convoiter, être guerrier, lié ou adultère?
Ils prétendent que Dionysus est Dieu, lui qui se livre à des orgies nocturnes et à l'ivrognerie, qui enlève les femmes d'autrui; il est devenu insensé et s'est enfui. Il fut ensuite tué par les Titans. Si donc Dionysus tué ne put se venir en aide, lui qui était insensé, ivrogne et fugitif, comment serait-il Dieu ?
Ils disent qu'Héraclès étant ivre et fou, tua ses propres enfants, puis fut détruit par le feu et mourut. Comment un ivrogne, meurtrier d'enfants et brûlé serait-il Dieu? Comment viendrait-il en aide aux autres, lui qui n'a pu se secourir lui-môme?
XI. Ils adorent comme Dieu, Apollon, l'ambitieux qui porte Tare et le carquois, ou la lyre et la pectis, et qui vend aux hommes des oracles contre salaire. Est-il donc dans le besoin? Ne peut être dieu quiconque est nécessiteux, ambitieux et joueur de lyre.
Ils ajoutent qu'Artémis est sa sœur, la chasseresse qui a un arc avec carquois. Elle court seule dans les montagnes avec des chiens à la poursuite du cerf et du sanglier. Comment cette chasseresse, qui court avec des chiens, serait-elle Dieu?
Ils prétendent qu'Aphrodite Tadultère est une déesse. Tantôt elle a comme amant Ares, tantôt Anchise, tantôt Adonis don t elle pleure la mort en le cherchan t . On raconte qu'elle est descendue dans l'Hadès afin de racheter Adonis à Perséphone. As-tu vu. ô Roi, une démence plus
grande que celle-là? Faire une déesse d'une adultère qui se lamente et qui pleure !
Ils adorent Adonis (1) le chasseur comme Dieu, lui qui mourut violemment tué par un sanglier et ne put se secourir dans son infortune. Comment un adultère, chasseur, mort violemment, se soucierait-il des hommes (2)?
Toutes ces choses et beaucoup de semblables, infiniment plus honteuses et mauvaises, les Grecs les racontent de leurs dieux ; il n'est pas permis de les dire, ni même d'en faire mention. Les hommes ayant donc pris exemple sur leurs dieux ont commis toute injustice, dé bauche et impiété, souillant la terre et l'air de leurs horribles actions.
Les Egyptiens, plus imbéciles et insensés que ces derniers, se sont trompés plus que tous les peuples. Ils ne se sont pas contentés des objets de vénération des Chaldéens et des Grecs> mais ils ont adoré comme dieux des animaux privés de raison, terrestres ou aquatiques, des plantes et des bourgeons, et ils se sont souillés par toute leur folie et leur débauche plus que tous les autres peuples de la terre.
Dès l'antiquité ils adorent Isis, ayant comme frère et mari Osiris, qui fut tué par son propre frère Typhon. C'est pourquoi Isis s'enfuit avec son fils Oros à Biblos de Syrie, cherchant Osiris, se lamentant amèrement jusqu'à ce que Oros ait grandi et ait tué Typhon. Ainsi donc Isis ne put secourir son propre frère et mari ; Osiris tué par
(1) Le texte S le présente sous son nom chaldéen de Tammuz-
(2) Le texte S insère à la suite deux paragraphes sur Rhea et Kore.
Typhon ne put se sauver lui-même. Typhon, le fralricide, tué par Oros et Isis ne put se délivrer de la mort. Quoique connus par de tels crimes, ils ont été admis comme dieux par les Egyptiens. Ceux-ci, non contents de ces dieux ni des objets de culte des autres peuples, vénèrent aussi comme dieux des animaux. Quelquesuns d'entre eux ont adoré le mouton, quelques-uns le bouc, d'autres le veau et le porc, d'autres le corbeau, Tépervier, le vautour et Taigle, d'autres le crocodile; quelques-uns le chat et le chien, le loup et le singe, le serpent, Taspic, d'autres Toignon, Tail, les épines et les autres créatures. Et les malheureux ne comprennent pas que toutes ces choses n'ont aucune puissance. Voyant leurs dieux mangés par d'autres hommes, brûlés et tués, puis pourrir, ils n'ont pas saisi que cène sont pas des dieux.
XIIL Les Égyptiens, les Chaldéens et les arecs ont donc grandement erré en adorant ces dieux, en faisant leurs statues et en divinisant des idoles sourdes et pri* vées de sens. Et je m'étonne que, voyant leurs dieux sciés et taillés par des ouvriers (1), se briser et tomber en ruine par le temps, se décomposer et se fondre, ils n'aient pas compris que ce ne sont pas des dieux. Puisqu'ils ne peuvent rien pour leur propre salut, comment auraient-ils souci des hommes? Mais leurs poètes et leurs philosophes, ceux des Chaldéens, des Grecs et des Égyptiens, voulant gloriQer leurs dieux dans leurs poèmes et dans leurs ouvrages, ont bien davantage
(1) Voyez Épltreà Diognète, II, 3,
étalé et mis a nu leur honte devant nous. Si donc le corps de Thomme, étant composé de plusieurs parties, ne rejette aucun de ses propres membres, mais, ayant dans tous ses membres une unité indissoluble, est d'accord avec lui-même, comment y aurait-il dans la nature divine pareil combat et discorde? Si la nature divine est une, un dieu ne doit pas en persécuter un autre, ni le tuer, ni lui faire du mal. Si donc les dieux sont persécutés, tués, volés ou foudroyés par des dieux, il n*y a plus une nature, mais des pensées partagées et toutes malfaisantes, de sorte qu'aucun d'eux n'est dieu. Il est donc évident, ô Roi, qu'il y a une grande erreur dans cette explication des dieux.
Comment les sages et les savants d'entre les Grecs n'onl-ils pas compris que ceux qui font des lois sont jugés parleurs propres lois? Si donc les lois sont justes, leurs dieux sont tout à fait injustes en les transgressant, en commettant des meurtres, des sortilèges^ des adultères, des vols, des crimes contre nature. Si au contraire ils ont ainsi bien agi, alors les lois sont injustes et en opposition avec les dieux. Or, les lois sont bonnes et justes, louant la vertu et réprouvant le vice; les actions de leurs dieux en sont la transgression. Leurs dieux sont donc transgresseurs, et ceux qui ont adoré de tels dieux sont tous dignes de mort et impies. Si les récits qui les concernent sont fabuleux, ce ne sont que des mots; s'ils sont réels, ceux qui ont fait et souflFert ces choses ne sont pas des dieux. Si ces histoires sont allégoriques, ce sont des fables et rien d'autre.
XIV. Il est maintenant évident, ô Roi, que tous ces jjets de cuitu polythéiste sont des œuvres d'erreur et î perdition. On ne peut appeler dieux ceux qu'on voit, lais qui ne voient pas. Mais il faut adorer le Dieu visible qui voit toutes choses et qui a tout créé. Arrivons donc, ô Roi, aux Juifs, afin de voir ce qu'ils jnsenl, eux aussi, de Dieu. Descendant d'Abraham, Isaac et de Jacob, ils vinrent habiter l'Egypte. Dieu s en fit sortir de sa main forte et de son bras toutjissant, par le moyen de Moïse, leur législateur, et il ur manifesta sa puissance par beaucoup de signes et î miracles. Mais, dans leur injustice et dans leur ingratude, ils adorèrent souvent les idoles des païens et ils lèrent les prophètes et les justes qui leur étaient en- Dyés.
Ensuite, lorsqu'il plut au fils de Dieu de venir sur la rre, après l'avoir insulté, ils le livrèrent au gouvereur des Romains et le condamnèrent à être crucifié, ms tenir compte de ses bienfaits et des innombra les miracles qu'il avait accompUs parmi eux. Ils ont iri par leur propre iniquité. Ils adorent bien mainteant le Dieu unique et tout-puissant (1), mais sans itelligence, car ils renient le Christ, fils de Dieu, et sont resque semblables aux païens (2), et quoiqu'ils paraismt se rapprocher de la vérité, ils s'en éloignent. Cela, a sujet des Juifs.