‹ L'apologie d'AristideChapitre 5 sur 6 · LES DEUX VOIES · texte numérisé non relu

LES DEUX VOIES

L'idée que tout homme est p'acé devant deux che mins, entre lesquels il faut choisir, se rencontre fréquemment dans TanLiquité, chez les auteurs profanes (1), comme chez les auteurs religieux. Xénophon, dans les Mémorables (Livre II. § 1), a conservé Thiïtoire d'Hercule placé entre le vice et la vertu. Celte idée revient souvent chez les juifs. On lit dans le prophète Jerémie : Tu diras à ce peuple : Voici, je mets devant vous le chemin de la vie et le chemin de la mort (cf, Deutéronome, XXX, 15; Testament des douze patriarches, Testament d'Aser, % 1; Matthieu, VII, 13, 14; II Pierre, II, 15). La Didachè débute ainsi : Il y a deux chemins, celui de la vie et celui de la mort (ch. 1, 1).

Le 68bç TYjç Çwîiç est exposé dans les quatre premiers chapitres avec un certain ordre. Les passages relatifs à la seconde table de la Loi sont cités dans Tordre du Deutéronome (2). L'éi)ître, dite de Barnabas, contient également cet enseignement des deux voies. La bonne voie y est appelée : 5Sbç tou (ponbç. Dans l'exposé de cette voie de lumière, il n'y a aucun ordre; on ne peut montrer aucun plan. M. Massebieau (3) s'est appuyé sur ce fait, pour démontrer que Tépître de Barnabas est pos-

(1) Cf Hésiode, Œuvres et jours, vers 285.

(2) L. M2iSsehiea.u,V Enseignement des XII Apôtres, p. 13.

(3) L. Massebieau, V Enseignement des XII Apôtres, p. 16.

térieure à la Didachè. D'après M. Paul Sabatier (1), Tauteur de Tépître de Barnabas a connu la Didachè dans son entier. La fin de l'Apologie d'Aristide renferme un écho de cet enseignement des deux voies. La première voie seule est donnée et qualifiée de : 6Wç -rfiç àXvjOeCaç. L'Apologie présente l'idéal comme réalisé par les Chrétiens. Tandis que la Didachè et Tépître de Barnabas enseignent oô pLoix£ti(jÊi(;, ou içopv£6(Tttc, on lit dans l'Apologie : oô jjLotxeiJouaiv, où icopveùouatv. Nous avons mentionné dans les notes les rapprochements qu'on peut faire entre ces trois documents. Il est facile de constater que Tauteur de Tépître utilise la catéchèse de la Didachè. Il y a des phrases et des tournures de phrases absolument identiques (2). On ne peut rien constater d'analogue pour TApologie. On ne peut trouver aucune dépendance au point de vue littéraire. Aucune tournure de phrase ne rappelle le texte de la Didachè ou de Barnabas.

La présence de cet enseignement moral donne à l'Apologie un caractère de haute antiquité. On ne peut rapporter cette partie à une source écrite.

Aristide présente ces commandements comme gravés (G, XV) dans les cœurs des fidèles. Ils étaient donc gravés dans son cœur. C'est sa conscience chrétienne qui l'a inspiré dans cette description des Chrétiens. On sent qu'il a fait l'expérience de la bonté et de la fraternité des Chrétiens.

(i) La Didachè, Paris, 1885, p. 83.

(2) Comparer, par exemple, ^lâ. IY,9, avec Bam. Ep,, XIX, IJ, et tii$. IV, 9, avec Bam. Epist., XIX, 2.

Il fait ainsi ressortir aux yeux de l'empereur l'importance sociale du Christianisme et la haute valeur morale de ces hommes tant méprisés. Le tableau qu'il donne ainsi des Chrétiens nous transporte dans ces petites communautés où régnaient l'amour, la fraternité et la paix dans Tespérance de la récompense promise par Jésus aux fidèles.

Aristide est dans le courant du Judéo-Christianisme. Le Christianisme est considéré comme une nouvelle loi donnée par Jésus. Les Chrétiens l'observent fidèlement en vue de la vie à venir et de la résurrection des morts. La sobriété des considérations eschatologiques de l'auteur est digne de remarque. Il n'est pas question de parousie accompagnée de catastrophes et de phénomènes surnaturels. L'espérance joyeuse de la vie à venir promise par Jésus à ceux qui suivront le bon chemin suffit.

DATE DE l'apologie

La découverte de la version syriaque de l'Apologie a soulevé un problème qui ne s'était pas posé auparavant. D'après tous les auteurs anciens, Aristide aurait adressé son Apologie à Tempereur Adrien. Eusèbe, dans sa Chronique (Ed. Schoene, II, p. 166), donne une date précise. C'est en l'an 2140 d'Abraham, qui correspond à l'an 124 de l'ère chrétienne, que Quadratus et Aristide auraient remis leurs Apologies à l'empereur. Eusèbe nous apprend en outre que l'empereur, séjournant à Athènes, fut initié aux mystères d'Eleusis. D'après Jérôme [de vir. ilL XIX), il y eut alors une persécution à Athènes. Mais Eusèbe ne dit pas expressément que les deux Apologies furent remises à Adrien à Athènes. D'après Dtirr (1) [die Reisen des Kaisers Hadrian^ Vienne 1881, 2® fascicule des Ab/iandlungen des archœologisch-epigraphischen Seminars der Universitœt Wien^ p. 46), ce fut en automne 125 que l'empereur fut initié aux mystères d'Eleusis. Ce voyage d'Adrien aurait donc eu lieu de 125-126. Un des mss. arméniens (le Cod. N) de la Chronique place ce qui est dit de l'Apologie en l'an 125, ce qui correspond avec le voyage d'Adrien. Il semble bien que ce soit l'intention

(1) Voyez Georges Goyau, Chronologie de l'Empire romain ^ Paris, 1801, p. 195, 196.

d'Eusèbe de faire coïncider le séjour de l'empereur à Athènes et la remise des Apologies.

Passons maintenant à l'examen des adresses des versions. Le fragment A présente comme suscription :

A remj>ereur Adrien César, de la pari d'Aristide, philosophe d'Athènes.

M. R. Harris rapporte celte adresse à la tradition (]ui remonte à Eusèbe. Il est conduit à cette affirmation par le fait que la version syriaque, qu'il a découverte, donne une autre adresse. Voici les deux titres Icis que M. R. Harris les a traduits du syriaque :

Again tke apology which Aristides the philosopher mode before Hadrian the king concerning the worship of God.

ie einperor] Cssar Titus ffadrianus Antoninus Au- "us Piiit, from Marcianus Aristides, a philosopher of ens.

premier titre représente simplement la tradition, le sous-titre le nom de l'empereur est donné lu long. Or, il ne s'agit plus d'Adrien, mais de Is adoptif Antonin. Examinons le texte syriaque is près. On y constate des altérations. Le scribe un point après Gûd, et Tépithète xonoxpirup, qui attribut de Dieu, est donnée à Antonin.

uite, ce que M. R. Harris rend par Augwttus jont deux adjectifs au pluriel, qui ne peuvent si- • que miyusles et cléments. Peut-on dire qu'il s'adeux empereurs, d'Adrien et d'Antonin ? Antonin

a été adopté par Adrien en 138, peu de temps avant sa niort. Par conséquent, qu'il s'agisse d'Adrien et d'Antonin à la fois, ou d'Antonin seul, il faut descendre en l'an 138. Il ne peut donc être question de la présentation de l'Apologie à Adrien, ni dans son premier, ni dans son second voyage à Athènes qui eut lieu de 129 à 130. M. R. Harris propose donc de reporter l'Apologie au règne d'Antonin. Pour cela, il s'appuie encore sur le fait que l'on ne sait pas trop qui est le Quadratus dont parle Eusèbe, et qu'il joint à Aristide comme apologiste. Il montre qu'on a pu confondre l'apologiste Quadratus avec l'évêque du même nom, et que cette erreur une fois introduite a pu se perpétuer par la tradition. Il n'est pas non plus possible de séparer les deux Apologies pour placer Tune lors du premier voyage d'Adrien^ l'autre lors du second. Toutes ces difficultés amènent M. Harris à penser que l'Apologie d'Aristide ne date pas du règne d'Adrien. Il faut dès lors supposer un voyage d'Antonin ou un voyage d'Aristide. M. R. Harris suppose donc un voyage d'Antonin à Smyrne, peu de temps après son avènement au trône. Malheureusement le texte grec ne peut nous fournir aucune indication. L'auteur de la légende de Barlaam et de Joasaph n'a pas transcrit le titre. Comme M. Harris considère tous les témoignages anciens comme dépendant de celui d'Eusèbe, la question se ramène à l'appréciation de la valeur historique de l'œuvre de ce dernier. Or, Eusèbe est en général très bien informé, et on puise sans cesse avec confiance dans ses œuvres. Il dit que de son temps l'Apologie était encore lue; de sorte qu'il est bien difficile d'admettre qu'il ait confondu

Adrien et Antonin. Le sous-titre du syriaque seul suffit-il à infirmer le témoignage d'Eusèbe? Nous ne le pensons pas. Les versions syriaque et arménienne ont le même titre. Or, elles sont indépendantes, et cela suppose une tradition littéraire bien établie. Il est moins difficile de supposer que le sous-titre du syriaque, où nous avons constaté des altérations, est dans Terreur, que de statuer un voyage d'Antonin à Smyrne, qu'on ne peut appuyer sur aucun texte ou attestation historique. Nous préférons donc nous en tenir au témoignage d'Eusèbe, et maintenir avec la tradition que TApologie d'Aristide fut remise à l'empereur Adrien pendant son premier séjour à Athènes.

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