LVIII INTRODUCTION
» veur, qui désire voir tous les hommes sauvés et ame- » nés a la connaissance de la vérité. Il n'y a, en effet, » qu'un Dieu; il n'y a qu'un médiateur de Dieu et des » hommes, Jésus-Christ homme, qui s'est livré lui- » même pour le rachat de tous (I). »
Ces paroles renferment trois choses. D'abord le but pratique de l'Apôtre: il veut que les chrétiens prient pour le salut de tous les hommes; il leur propose ce devoir comme un de leurs premiers devoirs, primum omnium, et il attache a son observation une si grande importance, qu'il ne peut se contenter de le leur indiquer: il les presse, il les conjure de s'y appliquer de toutes leurs forces, obsecro. Et ce n'est pas une prière languissante ou passagère qu'il désire si ardemment nous voir adresser à Dieu : ce sont des demandes réitérées, ferventes, sans relâche, revêtant toutes les formes que peut revêtir la prière, obsecrationes, orationes, postulationes , gratiarum actiones. L'Apôtre parle comme tous ceux qui sont pénétrés d'une grande pensée, et saisis par un sentiment plein de véhémence : il entasse les synonymes, il épuise le vocabulaire chrétien, comme si aucune parole n'était capable d'exprimer suffisamment l'importance et l'étendue du devoir qu'il désire nous inculquer. Tel est, encore une fois, le but pratique qu'il poursuit. C'est aussi le but que cet opuscule est destiné a atteindre, et déjà le lecteur peut en mesurer toute la gravité.
Mais il nous importe surtout en ce moment, pour
(1) t Tim. II. l.
INTAODI l i LIS
éclaircir L'effrayant problème qui doua occupe, tJe biea saisir la raison sur laquelle l'Apôtre appuie ce grand devoir de la prière pour le salut de tous nus hères « C'est chose sainte, dit-il, et agréante a Dieu notre > Sauveur, qui veut que tons les hommes soient saw » et que tous arrivent a la eonnaiasance de la vérité. » Et aussitôt, comme poui aller au-devant des doutes et des défiances que fait naître dans le cœur de l'homme le sentiment de son indignité, l'Apôtre nous fournit en quelques mots les preuves les plus sensibles de cette consolante assertion. Il n'y a, en effet, qu un Dieu, nous dit-il, et ce Dieu étant le créateur et le maître de tous les hommes, ne peut pas ne pas vouloir le bonheur de sa créature privilégiée. // nu a q'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, Fils do Dieu par nature, devenu Fils de l'homme par son libre choix, qui, en nous prenant pour ses litres, a dû s'imposer l'obligation do nous réconcilier avec Dieu son Père. Enfin ce divin Médiateur .s (.st livré pour le rachat de tous 1rs hommes, et il a donné pour le salut de tous une rançon surabondante. Comment donc Dieu le l'ère, qui aime infiniment son Fils, après nous l'avoir donné pour frère et pour Sauveur, après avoir accepté son sang comme rançon pour les crimes de tous les hommes, pourrait-il ne pas vouloir le salut de ces mêmes hommes devenus ses enfants '(
Voila l'argumentation do saint Paul. Il n'est personne qui n'en saisisse d'un coup d'oeil l'irrésistible enchaînement. II va nous être également facile d'en déduire
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l'explication de l'élal actuel >in monde et du grand mystère de la Providence.
l'ourla trouver, considérons un peu plus attentivement les diverses parties du discours de l'Apôtre: car c'est de leur rapport que cette explication va jaillir comme d'elle-même. Il faut prier sans relâche, nous dit-il, pour le salut de tous les hommes, parce que ce Dieu qui les a tous créés, et qui leur adonné a tous son propre Fils pour Sauveur, veut le salut de tous égale ment. Mais de quelle volonté Dieu veut-il le salut de tous les hommes? C'est d'une volonté sérieuse et réelle sans doute ; ce serait blasphémer que de supposer en hicu une volonté illusoire. S'ensuit-il que ce soit d'une volonté tellement absolue et tellement efûcace, que l'exécution n'en demeure point subordonnée a la libre coopération des créatures? Evidemment non; car si Dieu voulait notre salut de cette sorte, il l'opérerait seul et n'attendrait pas nos prières. Donc, par cela même que l'Apôtre tirede cette divine volonté la raison de prier pour sou exécution, il nous enseigne que le salut du monde est une de ces œuvres pour lesquelles Dieu demande et attend le concours de ses créatures. Tel est le sens évident des paroles de l'Apôtre: les entendre autrement, ce serait les priver de toute leur valeur, et en faire, au lieu d'un raisonnement aussi naturelle que solide, une série de propositions incohérentes, un véritable non-sens.
Le mystère est éclairci, et en même temps le plus glorieux de nos devoirs nous est 'révélé : ce qui va
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i. ial(er des conclusions évidentes Auxquelles nous conduit l<- raisonnement de l'Apôtre.
La première des conclusions que nous devons en tirer est celle-ci :
si l'univers n'est pas encore chrétien, si le plus grand nombir des peuples, au lien de marcher dans la voie lumineuse qui conduit à la montagne de Sion, se traîne misérablement dans les voies fangeuses de l'erreur et du vice, cet étal déplorable, bien loin d'être le résultat des desseins de hieu, est, au contraire, en opposition manifeste avec sa volonté.
L kpôtre nous a démontré cette vérité de la manière la plus convaincante, et pour en douter il faudrait avoir renoncé à sa raison d'homme aussi bien qu'a sa foi de chrétien. Non, jamais homme sans passion ne pourra se persuader que 1 état lamentable auquel nous voyons réduite la plus grande partie du genre humain, puisse tenir à un dessein de Dieu, qui, sans autre motif que celui d'exercer sa volonté toute-puissante, aurait refusé à un si grand nombre de ses créatures raisonnables les moyens nécessaires pour le connaître et pour le servir.
Calvin a osé le penser; il n'a pas craint de dire que, parle pur effet de son bon plaisir, Dieu avait livré le plus urand nombre des hommes a la damnation ; mais le bon sens du genre humain a fait justice de ce blasphème,
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et cotte protestation s'est fait jour jusque parmi Ivs disciples du blasphémateur. En effet, qui ne peut comprendre que si Dieu est libre de créer ou de ne pas créer, c'est pour lui une nécessité de donner ?ux êtres qu'il crée une fin dignede lui et conforme a leur nature? \e manquerait-il pas à la fois a sa sagesse, a sa justice et à sa bonté, s'il donnait a sa créature raisonnable des facultés capables d'atteindre l'Infini, avec un besoin immense de bonheur;, et lui refusait en même temps les moyens absolument nécessaires pour conquérir cet objet unique et essentiel de ses aspirations? Si les erreurs et les crimes des hommes étaient le résultat d'un dessein arbitraire de Dieu, Dieu lui-même en serait responsable; il cesserait par conséquent d'être saint, d'être vrai, d'être Dieu, et le mal ne serait plus le mal.
Ce que notre raison créée découvre sans peine, de quelle manière touchante Dieu lui-même nous l'a fait connaître par la bouche de son Fils, qui est son Verbe consubstantiel et sa raison incréée! Ce désir de notre salut a passé dès l'éternité du sein du Père dans le sein du Kils; germe divin, le fruit béni qu'il a produit, c'est l'Incarnation. Douter que Dieu veuille le salut de tous les hommes, c'est douter non plus seulement de la sagesse et de la bonté de Jésus- Christ, mais de son existence même. Car Jésus-Christ n'est rien, ou il est le Sauveur unique et universel.
Aussi, qu'est-ce que l'Evangile tout entier, sinon l'expression de cette volonté? On la retrouve a chaque page; mais contentons-nous d'un seul trait.
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i h jour le divin Sauveur s'était fatigué mai but apparent, ''t, après une langue marche, il était arriva fan l'heure de midi auprès d'une \iil" Bdèle. La, n s'arréla au bord d'un puits, el v* disciples, le voyant épuisa de
lassitude et de faim, vont à la ville lui chercher <]>i< Ique nourriture, A leur retour, ils le trouvent avec une feiniuiinfidèle, dont, par le plus délicat et le plus misérioor* dieux «le tons les sacriQces, il avait éclairé l'esprit et guéri le cœur. Maître, lui disent-ils, prenez cette nourriture dont vous avez l>esoin. — J'ai une autre noiirrilure, leur répond le Sauveur, que m»-, yeux no savent pas encore discerner. — lit comme ils s'étonnent : Ma nourriture, ajoutc-t-il. consiste à faire la volonté de mon Père et a sauver lésâmes. Voyez ces champs, couverts de fertiles moissons. Dans trois mois, dites-vous. !> moment de la récolte sera venu. Mi ! porte/ donc vos yeux plus haut et plus loin. Voyez la terre entière comme un vaste champ couvert d'une moisson déjà blanchissante. Ce champ , c'est moi qui suis chargé de l'ensemencer dans les larmes: mais c'est a vous et a vos successeurs que je réserve la joie de le moissonner. Car c'est une parole vraie : Autre est celui qui sème, autre celui qui moissonne: les travaux sont partagés . afin qu'un jour la joie soit commune.
Car ces paroles, Jésus-Christ nous révèle tout a la fois la volonté de son l'ère, le but unique- de la mission qu'il a reçue do lui, et la cause de l'insuccès apparent de cette mission. Sauver les âmes, ramener au bercail
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les brebis égarées, faire rentrer au foyer domestique tous les enfants de Dieu dispersés dans les déserts de ce monde, répandre sur la terre le feu du divin amour, et l'embraser tout entière do ses flammes, voila l'objet de son ambition, voila l'enivre qu'il aura sans cesse devant les yeux, et à l'accomplissement de laquelle il se sacrifiera sans réserve. Mais cette œuvre, il n'entre pas dans les desseins de la Providence qu'il l'accomplisse tout seul ; il lui faut des coopérateurs, et ces coopéra teurs, il ne les trouvera pas tant qu'il sera sur la terre. Cette nourriture, dont il a faim, personne ne la lui donnera. Et du haut de la croix, autel de son sacrifice, son œil, en plongeant sur l'univers, n'y rencontrera guère que des âmes rebelles a l'attraction de son amour, et il quittera la terre en faisant entendre le cri de détresse de sa miséricorde frustrée : Sitio, j'ai soif.
C'est cette soif du salut de tous les hommes que l'Eglise représentée au Calvaire dans la personne de Marie, de Jean et des saintes femmes, recueillera comme son plus cher héritage, et qu'elle transmettra aux successeurs de Jean et aux successeurs des saintes femmes, c'est-a-dire au double apostolat qui doit se partager jusqu'à la fin l'accomplissement de l'œuvre de Jésus- Christ, au sacerdoce officiel et au sacerdoce officieux, a l'apostolat de la parole et a l'apostolat do la prière.
La volonté du salut de tous les hommes, c'est donc encore la raison d'être de l'Eglise, comme c'a été la raison d'être de Jésus-Christ. Jésus-Christ, en effet, a envoyé ses apôtres comme son Père l'avait envoyé, avec
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le menu pouvoir, unis aussi pour le marna but. il nil
qu'il n'y a pas d'autre nom que le lien <mi qui 1 'uni\< urs, lee peuplée et les individus qui le composent, puissent être sauvés, il a dit qu'il était la pierre angulaire, et que tout ce qui n'était pas bâti sur lui était destiné ï être renversé; qu'il était la roie, et que nul ne pou- \ait par aueune autre voie approcher «le son l'ère et arriver au séjour «le l'éternelle vie : qu'il était le cep de vigne, et que tout ce qui ne portait pas de fruit en lui était destiné au feu. Vussi envoie-t-il ses apôtres jusqu'aux extrémités <lc la terre pour lui amener tous les hommes. « Mie/. leur dit-il, enseignes toutes les » nations, prêchez à toute créature; celui qui croira i et sera baptisé', scia sauvé, celui qui refusera de » croire, sera condamné (t). »> — « Demeurez, leur dit » il encore, jusqu'à ce que vous soyez revêtu de la » v rtu don baut (2). Après cela partez et servez-moi • de témoins, non-seulement a Jérusalem et a Samarie, » mais jusqu'aux extrémités de la terre (3). »
On le voit, nier que Dieu veuille sérieusement le salut de tout l'univers et de chaque homme, essayer de faire remonter jusqu'à Lui la responsabilité des ténèbres qui couvrent la plupart des nations , c'est nier l'existence de l'Eglise et la divinité de Jésus-Christ, c'est nier l'évidence et Dieu lui-même.
1 Mari . wi,,16.
(•2) l.n . wiv. 49.
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Voilà la première leron que nous donne suint Paul. Mais celte leçon ne sulïit pas encore pour résoudre le douloureux problème qui nous occupe, elle suffit seulement à écarter l'abominable solution imaginée par Calvin. Mais la question reste encore là tout entière. Si ce n'est pas au dessein premier de la Providence que nous devons attribuer l'état actuel du monde et la perte de tant de millions d'âmes, à quoi faut-il donc l'attribuer?
La réponse qui se présente d'elle-même, et que nous suggèrent naturellement les paroles de l'Apôtre, est celle qui se tire de la liberté de l'homme.
Nous lavons dit, ces paroles seraient inexplicables s'il s'agissait d'une de ces volontés divines absolues et efficaces, qui s'exécutent nécessairement, parce qu'elles ne demandentfd'autre concours que celui des causes aveugles et inertes par elles-mêmes. Dieu commande au soleil de luire, à la pluie de tomber, à la plante de germer; et le soleil luit, la pluie tombe et la plante ternie, parce que ni le soleil, ni la pluie, ni la plante n'ont une volonté qu'elles puissent opposer à la volonté de Dieu. Il n'en est pas ainsi de l'homme. L'homme est libre, et le redoutable privilège de sa liberté consiste précisément en ce qu'il peut à son gré coopérer ou résister aux desseins de son Dieu, accomplir ou frustrer les volontés divines. Il est vrai qu'il ne l'empor-
INI RODUCTION. : w II
terj jamais sui le lout-Puissant, et qu'il ne I empêchera dm d'atteindre ses lins par aea résistances mêmes. Maiil n'est pas moins frai qu'il peu! as refusera l'exécution 'i<'s premiers desseins de Die», et rendre InefOi une volonté très-sérieuse de son souverain Seigneur.
Jésus-Christ voulait Irès-sérieusemont loucher le cœur de Judas, quand, au jardin des Olires, il lui adressait (0 (endie reproche: Mon ami, quel dessein mus a
enduit ici (I)? Quoi! c'est par un baiser que vous » livre/ le Fils de l'homme (2)? i Mais Judas était libre de résister. Il lui a plu «l'user pour sa perte <le cette liberté qui 'levait faire tout le mérite de son retour: le désir «lu Sauveur a donc été vraiment frustré. Sans doute Judas n'empêchera pris que sa trahison ne tourne « la gloire de son Maître, el ne contribue à notre salut autant que l'aurait pu faire sa conversion : ce sera le triomphe de la divine Sagesse; «H cependant il a vraiment niis obsticle a l'accomplissement des desseins de son Dieu sur lui-même.
appliquons cela, «juoiqnc «lans des proportions différentes, a tous les hommes, et nous comprendrons que Dieu ait pu vouloir très sérieusement que tous les hommes fussent sauvés, et que cependant, après tant de -h «des, le plus grand nombre soient encore hors de la voie «lu salut.
C'est ainsi que saint Augustin explique les paroles
i Math., \\m, 50.
2 lu . \\n 18.