XIV AVANT-PROPOS
qu'ils appellent « l'Occident pourri, » et qui joignent à la haine du nom polonais, — la haine du nom latin.
Paul Cazin.
rAPOSTOUT DU KNOUT
Notes de voyage au pays de Chelm
M. R..., s'échauffant de plus belle, s'écria :
— Mais moi aussi j'ai pris part à cette dernière mission, et elle s'est si profondément gravée dans ma mémoire que je puis vous en rapporter les moindres détails. Je ferai seulement précéder mon récil d'une scène assez caractéristique, afin que vous ayez un tableau plus complet de la vie
des Uniates avant l'acte de tolérance.
Pâques, celte année-là, tombait au commencement d'avril, en même temps que les pâques orthodoxes. Je me souviens que le vendredi saint il bruinait depuis le matin. Les fossés étaient encore pleins de neige, les champs détrempés à fond, les routes impraticables. J'allais et venais agacé, car le vilain temps faisait mine de ne pas cesser de sitôt, quand, pour comble, voilà mon forgeron qui me demande de faire atteler et d'envoyer chercher le curé pour sa femme.
— Qu'est-il donc arrivé? Je l'ai vue hier soir même qui trayait les vaches.
— Ça Ta prise celte nuit. Maintenant elle est au lit, elle meurt... dit-il en se passant la manche sur les yeux.
— Allez vers Madame, elle vous aidera peut être.
— C'est que je n'ose pas; si c'était la petite vérole?
Je pris peur tout de bon. Depuis l'hiver, la petite vérole sévissait dans notre village.
— Si Ton faisait venir le docteur? lui proposai-je très sérieusement.
Il eut l'air de tomber des nues et ouvrit la bouche toute grande. Puis, se jetant à mes pieds et m'embrassant les mains, il bégaya avec effroi :
— Le prêtre, le prêtre seulement. Les docteurs n'y feront rien. A quoi sont-ils bons? Ils vous regardent, ils vous latent, écrivent une ordonnance, prennent l'argent et laissent la maladie. Le bon Dieu
y remédiera plus vite. La femme ne fait que geindre pour avoir un prêtre.
Je me rendais à l'écurie pour y prendre quatre chevaux, car nous avions jusqu'à la paroisse une boue infernale, lorsqu'en passant devant les maisons je crus apercevoir la femme du forgeron, sur le pas de sa porle, en train de donner à manger à ses porcs. Je me mis à Finvecliver de ce que^ dans un pareil état, elle sortait au froid. Elle sourit d'un air entendu, me fit signe d'entrer, ferma la porte et me dit à l'oreille :
— Il faut que le curé vienne avec le bon Dieu, il le faut à tout prix.
Elle parlait d'un ton si décidé et avait les yeux si brillants que je crus qu'elle délirait.
— Moi ! fit-elle, je me porte à merveille. Dieu soit loué ! Mais le curé ne peut venir que chez moi. Il n'y a que moi, ici, d'inscrite comme catholique.
Je commençais à comprendre.
— Et qui donc est malade? demandai-] e.
— Il y en a quatre, ils sont perdus. On ne peut pourtant pas les laisser mourir sans religion. Us sont inscrits comme orthodoxes, le curé n'a pas le droit de les voir. Est-ce que ces pauvres âmes vont partir sans sacrements? Voilà huit jours qu'ils se tourmentent, huit jours qu'ils ne peuvent pas mourir et ne font que pleurer en demandant le prêtre. C'est affreux à voir et à entendre. Alors je me suis dit : je ferai la malade, le hon Dieu me par-
donnera bien celle tromperie. Le curé viendra chez moi, on apportera les autres et ils se confesseront. Les gardes ne se douteront de rien.
— El vous voulez amener la petite vérole chez vous! lui criai-je.
— Sans la volonté de Dieu personne ne perdra un cheveu de sa tête, répondit-elle gravement.
— Mais vous avez de petits enfants, ils peuvent prendre le mal pour un rien.
— Eh! oui, mais Dieu nous fera miséricorde autrement. Il faut aid^r ces malheureux. Croyez -vous (pie ce soit peu de chose que des âmes à sauver?
ajoula-t-elle avec tant de fermeté que je me sentis vaincu et envoyai les chevaux.
A la tombée de la nuit, on traîna les malades dans la chaumière du forgeron et on les étendit côte à côte sur le plancher. La femme leur piqua dans la main des cierges allumés, s'agenouilla au milieu et se mit à prier de toute son âme pour ces agonisants qui restaient là immobiles, attendant patiemment la confession, l'absolution et la mort.
J'ai vu cela de mes yeux, jamais je ne l'oublierai.
Le prêtre arriva tard, et derrière lui, pas à pas, les agents russes, comme toujours, afm de le surveiller et voir s'il n'apportait pas aux « opposants » les secours de la religion. Ils restèrent tout le temps, le nez au vent, sous les fenêtres closes, sans pouvoir trouver la piste. Le
prêtre prépara les malades à la mort et partit. Tous quatre moururent cette même nuit.
Et, quelques jours après, deux enfants du forgeron mouraient aussi.
Leur mère avait payé bien cher sa charité, mais elle supporta le coup avec un courage radieux. Au retour de Fenterrement, elle disait à ma femme,
— Je les ai perdus, mes petits, je les ai perdus,., mais par leur mort, ils ont racheté quatre âmes de la perdition éternelle.
Or peu après le départ du curé et de ses anges gardiens, quand tout fui calme dans la maison, je me rendis à mon bureau. A peine avais-je allumé ma lampe que j'entendis heurter à ma
fenêlre et qu'une ombre passa devant les vitres.
Je pris mon revolver et sortis. Un homme était debout près de la porte.
Il me dévisagea de très près et me chuchota :
— Demain soir, mission.
— Où?
— Sur le coup de midi, une voiture avec un cheval gris s'arrêtera devant l'auberge. Deux paysans seront dessus, suivez-les, ils vous conduiront.
— D'où êtes- vous ? demandai-je malgré moi.
— De partout! fît-il brusquement.
Je le priai instamment d'entrer et de se reposer un peu.
— Pas encore. Il faut que j'aille réveil-
1er ceux qui dorment, dit-il de je ne sais quel ton inspiré.
— Et ma femme, puis-je l'emmener?
— C'est trop loin pour Madame. Et puis, les femmes aiment mieux mourir que de se taire.
Il s'apprêtait à partir.
— Restez au moins jusqu'au jour. Par cette nuit noire et avec ce dégel
— Il n'y a pas un fossé que je ne connaisse par ici, et puis, celui qui porte la bonne nouvelle ne perdra pas son chemin. Je me suis déjà mis en retard, j'ai dû attendre que le prêtre et les agents fussent partis.
— Mais le curé y sera à cette mission?
— Pas le nôtre, bien sûr, c'est un de
ces aubergistes de paroisse comme il j en a!
Ces mots m'étonnèrent dans sa bouche, mais j'eus à peine retrouvé la parole, qu'il était parti. Je n'entendis plus que le clapotement de la boue et le grondement des chiens qui semblaient le reconduire comme un ami.
Le lendemain, à midi, après m'étre habillé de manière à ne pas attirer sur moi l'attention, je fis atteler à ma bryczka un gros cheval de trait et me rendis au village. Devant Tauberge, stationnait un char. Je reconnus le cheval gris et les deux paysans. Gomme j'allais les dépasser, ils s'élancèrent en avant, sans avoir l'air de me remarquer le moins du monde.
Les routes étaient affreuses, défoncées,
pareilles à des lits de rivières fangeuses. Nous nous suivions pied à pied, évitant les villages et faisant de tels détours qu'il me fut bientôt impossible de m'orienter.
Malgré mes prévisions, la journée était belle, une vraie journée de printemps pleine de chants d'alouettes el du scintillement des prairies inondées. Par endroit, aux places plus chaudes, les blés partaient déjà.
Nous allions atteindre une énorme bourgade que dominaient les coupoles vertes d'une église russe, quand mes guides s'arrêtèrent et l'un d'eux me cria :
— Tout au bout, à main droite, la dernière maison.
Ils prirent un chemin de traverse et j'entrai hardiment dans le bourg.
La route, bâtie des deux côtés et sillonnée de flaques, résonnait de la joyeuse rumeur qui précède les jours de fête et de l'aboiement furieux des chiens qui me poursuivaient. Devant Féglise qui jadis avait appartenu aux catholiques, le garde m'observa avec tant d'attention que je pressai mon cheval instinctivement. Je remarquai aussi, à ma grande surprise, que de ïîombreux chariots partaient pour les champs, chargés de charrues et de herses, alors que dans ces régions basses Feau remplissait encore les sillons. Quelques paysans, assis sur un monceau de chevrons devant une porte, se levèrent à mon approche, me jetèrent un « Loué soit Jésus-Christ! » et se mirent à ma suite. Le bourg s'étendait sur deux vers-
tes de long. Lorsqii 'arrivé à rextrémité je cherchai des yeux la dernière habitation, un de ces hommes me dit à mi-voix :
— Le garde vous suit. Prenez à droite, longez la maison et tournez derrière les bâtiments, près de la grange. Puis il passa, sans s'être arrêté un instant.
Je suivis son conseil. Le petit chemin que je pris courait au travers d'une saulaie touffue et passait près d'une grande maison si bien cachée dans les arbres qu'on en distinguait à peine les murailles blanches et la toiture.
Je regardai à la dérobée derrière moi : le garde, posté au tournant, m'observait entre les branches ; les paysans gagnaient les bois un par un.
Je m'approchai, impatient de trouver
une entrée quelconque, mais toute la maison semblait abandonnée; des paillassons bouchaient les fenêtres, les portes sur la cour étaient fermées et la porte cocbère, percée dans la clôture, cadenassée. J'eus beau lancer mon cheval avec tout le bruit possible et faire claquer mon fouet, pas une voix, pas un aboiement ne me répondit. Enfin, quand j'eus tourné derrière la grange, deux battants s'ouvrirent tout à coup pour me livrer passage et se refermèrent aussitôt,
— On peut laisser le cheval dans la remise, dit un vieux paysan à tête blanche, et il s'éloigna sans plus s'occuper de moi. Quelques chevaux se trouvaient déjà là. J'entrai avec empressement dans la salle. Il y faisait presque
noir. Les fenêtres calfeutrées laissaient à peine filtrer quelques raies de lumière, mais aux lueurs rougeâtres du foyer, je distinguai une sixaine de personnes assises le long des murs. Personne ne me salua. On eût dit qu'ils n'avaient pas remarqué mon entrée, mais un murmure étouffé courut parmi eux et je sentis sur moi des regards scrutateurs et défiants. J'essayai d'engager conversation. On me répondit évasivement, d'un air peu engageant. Et même, quand j'en A^ns à parler de la mission avec une certaine insistance, l'un d'eux me coupa impatiemment la parole :
— Quand le moment sera venu on verra.
Enfin, une femme voyant mon embarras leur expliqua qui j'étais.
Des mains rugueuses se tendirent vers moi. Quelqu'un ayant jeté des ramilles sur le feu, la flamme éclaira toute la pièce, et je pus distinguer mon monde.
Je n'en connaissais aucun personnellement, mais j'avais vu déjà ce type de héros, ces faces austères et douces, ces yeux intrépides, ces têtes de martyrs des « opposants. »
— Jamais un étranger ne se faufilerait par ici ! dis-je en les saluant lour à tour.
— Mais jamais on ne prendra trop de précautions. Le méchant est comme la mauvaise odeur, il entre partout.
— Parfois il faut se garder de son ombre.
— Et comme c'est dur de se garder
I, APOSTOLAT DL" KNOIT
quand tant de « preneurs d'àmes » tournent autour de vous!
— Dernièrement ils ont bien levé Michel Klimiuk de Wisznica, ces cîiiens-là !
— Comment? Comment? firent des voix effrayées.
— Hél ils Font pris! C'était pour un mariage catholique, Monsieur, dit celui qui parlait, en se tournant vers moi. Il s'était marié en automne à Cracovie.
Après leur retour, elle, qui était d'une autre commune, vint s'engager chez lui comme servante, et ils vécurent tous deux comme les chrétiens doivent vivre. Mais voilà qu'une nuit les agents les surprennent ensemble, mettent la chaumière sens dessus dessous, arrachent jusqu'au chaume du toit et trouvent l'acte de ma-
riage. Ce qu'ils durent endurer les malheureux, Dieu seul le sait ! La femme a été renvoyé à son père garrottée comme une bêle de boucherie. L'homme est au district. On veut maintenant qu'il se remarie devant le pope.
— Il ne se laissera pas faire, insinuai-je.
— Lui ? c'est un dur ! — Sa mère a été si bien « convertie » qu'elle en est morte, son père est quelque part en Sibérie.
C'est le résistant des résistants, je vous dis. Les autres le savent bien. Son mariage lui coûtera bon, il n'a pas fini d'en voir!
Les langues se déliaient, et peu à peu, presque sans le vouloir, tranquillement, sans plaintes et sans cris, ces humbles cœurs s'épanchaient devant moi. Ils me
disaient leurs peines de chaque jour, les vexations incessantes, quotidiennes, systématiques auxquelles ils étaient en butte, les amendes qu'ils devaient payer pour tout : pour avoir baptisé un enfant et pour ne Tavoir pas baptisé, pour avoir enterré leurs morts en cachette pendant la nuit, pour s'être mariés ou confessés, pour avoir mis le pied dans une église. Ils me contaient leur insupportable existence de tracasseries et de persécutions, la voie douloureuse qu'ils suivaient à travers les tribunaux, les commissions et les prisons, leurs vains appels à la justice, leurs interminables nuits de larmes et leurs interminables jours d'effroi et de souffrance.
Je connaissais déjà leur vie, mais en écoutant ces tristes, monotones et paisibles
l'apostolat du kmout 21
récits, pleins d'obscur héroïsme, de lutte éternelle, d'inexpugnable foi et d'abnégation sans limite, il me semblait entendre un groupe de chrétiens du temps de Dioclétien me narrer sa sanglante histoire.
Mais les autres ne mouraient que pour la Foi et ceux-ci meurent pour la Patrie.
Tous en étaient là, tous vivaient ainsi, souffraient et luttaient du commencement à la fin.
Et cette lutte durait de longues, longues années, sans trêve ni merci.
Des villages entiers disparaissaient de la terre; des familles, des générations périssaient, donnant jusqu'à leur dernier souffle, sans perdre un pouce de terrain et sans demander grâce. Oubliés, méprisés, misérables, dans la lugubre horreur
de l'abandon, ils résistaient quand même, toujours intrépides et toujours invaincus. J'étais là, presque inanimé. La maison entière semblait secouée d'un sanglot; à chaque mot, je croyais voir dégoutter des larmes ou fumer des vapeurs de sang. Une voix s'éleva au-dessus des autres.
— Pourvu que cela n'aille pas plus mal ! C'est déjà si dur, si dur
— Nous avons tenu bon longtemps, nous tiendrons tant qu'il plaira à Dieu.
— Les choses peuvent changer. On dit qu'après cette guerre du Japon, cela ira mieux
Et la conversation continua, traversée de quelques timides lueurs d'espérances. On parlait surtout de la guerre. Je dus, pour les satisfaire, leur en raconter
presque toutes les batailles. Ils écoutaient dans un recueillement profond, leurs visages soucieux s'éclairaient déjà d'étranges sourires, quand au beau milieu de mon récit l'un d'eux s'écria :
— A^oilà la punition de Dieu, pour leur apprendre !
xVlors une femme qui n'avait encore rien dit éclata en sanglots et nous raconta, à travers ses larmes, que son fils était mort là- bas.
On se tut. Les tètes se baissèrent, les fronts prirent des plis douloureux et plus d'un œil se mouilla, car presque tous avaient un parent à l'armée. Un vieux qui portait un rosaire au cou rompit soudain le silence et, s'agenouillant devant les saintes images, dit d'un ton solennel :
— Prions pour eux, ils ne meurent pas pour les leurs.
Tous se mirent à genoux et murmurèrent quelques ferventes prières.
A peine s'étaient-ils relevés, qu'un homme entra et cria :
— En route! Il est temps.
Je passais ma pelisse à la hâte quand le même vieux au rosaire me dit, en me regardant dans les yeux :
— Vous voulez venir à la mission, savez-vous ce qui peut arriver?
Je jetai un coup d'œil sur la salle; elle était pleine. Tous les regards étaient fixés sur moi.
— J'irai, je suis prêt à tout, dis-je brièvement.
Ils ne répondirent pas, me serrèrent la
main, prirent leurs fouets posés dans les coins et sortirent.
Il faisait nuit, un vent glacial soufflait des champs. On contourna la grange, en se dirigeant droit vers les bois qui rayaient le bas de l'horizon comme un brouillard sombre. J'étais le second. Le char de tête, qui me précédait, portait trois paysans. Une longue file devait nous suivre car je n'en voyais pas la fin.
L'obscurité était profonde, le ciel, entièrement couvert. La gelée mince, qui prenait la boue, craquait sous les roues.
Nous avancions lentement, sans bruit.
Çà et là, quelques points lumineux indiquaient un hameau noyé dans les ténèbres. Le vent nous apportait des aboiements de chiens ou l'écho de lointains roulements;
parfois nos chevaux s'ébrouaient. Nous rejoignimes enfin la chaussée et, sans épargner le fouet, nous prîmes le galop, afin de gagner au plus vile le bois qui se rapprochait.
De grands fossés broussailleux longeaient les deux côtés de la roule.
Soudain un commandement retentit :
— Halte!
Un homme sauta hors du premier char et se jeta contre terre, l'oreille tendue.
Toute la file s'arrêta, comme pétrifiée. J'écoutai en retenant mon souffle Làbas, devant nous, un roulement à peine perceptible résonnait.
— Une voilure à quatre chevaux. Dieu sait qui ! Aux fossés ! Vous, Monsieur, restez et n'allez pas trop vite.
Les broussailles craquèrent, Feau clapota, en un moment la chaussée fut déserte.
Je me mis au pas. Le roulement se rapprochait.
Bientôt je vis briller les lanternes, je distinguai le claquement des sabots et le tintement de l'attelage, et deux minutes après, une voiture à quatre chevaux me croisait. Elle contenait quelques personnes que l'obscurité m'empêcha de discerner. Elles parlaient russe.
— Des gendarmes. Monsieur. Ils sont en chasse. N'en disons rien, pourquoi les effrayer? me chuchota la même voix, quand la voiture eut disparu dans léloignement.
Nous prîmes un chemin qui suivait la lisière. J'allumai une cigarette.
— Eteignez! On pourrait voir de la chaussée.
Je parvins seulement à distinguer à ma montre qu'il était dix heures passées.
Nous longeâmes le bois pendant une bonne heure, et l'obscurité, le silence, le bruissement des arbres, le grincement monotone des roues finissaient déjà par m'assoupir, quand je sentis que nous roulions sur des prairies coupées de bouquets d'arbres et inondées par endroits. Je me réveillai aussitôt car l'eau nous éclaboussait, et des vanneaux effrayés piaillaient au-dessus de nos têtes. Puis nous traversâmes un vaste pâquis tout crevassé de fondrières. Puis nous restâmes un certain temps, à je ne sais quel carrefour, près d'une croix où stationnait déjà une Ion-
gue file de chars et des groupes nombreux de piétons, sans cesse grossis par de nouveaux venus.
Une grande forêt setendait devant nous comme une longue muraille noire.
Le t emps s 'était éclairci , quelques étoile s brillaient au ciel, et des sons lointains de trompe nous arrivaient dans les souffles du vent.
— En roule et qu'on ne s'écarte pas!
commanda- t-on à demi-voix.
En quelques minutes les chars eurent atteint la lisière et s'arrêtèrent encore, car du fond d'un fourré un cri menaçant partit :
— Qui va là?
— Amis ! amis ! répondirent des voix impatientes.
— On ne passe pas, la digue est balayée, le pont emporté. Tournez bride.
— Espérons toujours! Nous passerons peut-être, dit gravement Tun des hommes de la première voiture.
— Hé! parlez donc! C'est que les Russes aussi savent crier : amis !
J'appris plus tard que leur mot de passe était : « Espérons. »
Un son de trompe prolongé retentit encore : nous entrâmes dans le bois. Les planches d'un pont branlant fléchirent sous ma bryczka. Mon cheval se cabra, mais je parvins à franchir ce mauvais pas sans encombre et je fus littéralement englouti par les ténèbres. La forêt nous couvrait comme d'un épais manteau noir.
On ne voyait pas même la croupe de son
LAPOSTOfAT DU KNOUT 31
cheval; seuls les troncs des bouleaux plaquaient clans la nuit des blancheurs de rêve. En un endroit je dus descendre et conduire ma bête par la bride, car elle butait contre le revêtement de la digue dont les rondelles de bois cédaient sous les sabots comme des touches de clavier. Je marchais, enfonçant parfois dans la boue jusqu'aux genoux, me cognant aux arbres, courbé en deux pour éviter les branches qui me cinglaient. Enfin, nous parvînmes à une place moins humide. Je sentis sous les pieds un terrain solide et, au-dessus de ma tête, je vis les étoiles entre les panaches déchiquetés des arbres.
— Halte I les voitures. Laissons passer les piétons.
Je m arrê tai ; bientôt une rumeur de mur-
mures étouffés et de pas cadencés s'éleva autour de moi. Des ombres confuses glissaient à travers les taillis en une interminable procession, emplissant peu à peu la forêt de leur piétinement sourd, pareil au grondement irrité de Teau qui monte. Les chevaux effarés tiraillaient leurs brancards et piaffaient. Eux, marchaient, marchaient toujours, comme un fleuve qui s'écoule, s'enfonçant là-bas au cœur des bois.
Je ne sais combien de temps cela dura, mais il me semblait à la fin que la forêt aussi chancelait et s'écoulait avec cette vague irrésistible.
Non loin de moi, un feu pétilla tout à coup, et sans cesse alimenté de broussailles fit monter bientôt des colonnes de flammes. Des centaines d'hommes tour-
liaient dans leurs lueurs sanglantes. Je m'approchais, le froid était intense. Quelqu'un me céda sa place et me dit amicalement :
— Chauffez-vous bien, Monsieur. Le jour est encore loin.
Je me laissais griller avec un vrai plaisir. Le brasier crépitait gaîment, tantôt lançant une pluie d'étincelles, tantôt portant jusqu'aux cimes des arbres sa crinière ardente et échevelée qui éclairait d'une lumière fantastique les troncs rouilles des pins et tout ce fourmillement d'hommes et de chevaux.
A côté de moi on parlait à mi-voix.
— Ils ne seront pas là avant l'aube.
— Pourvu qu'il ne leur arrive rien !
— C'est sur la hauteur. On n'y accède
que par un côLé. Les gendarmes ne savent pas le chemin.
— Qu'ils le cherchent! Le marais est profond. Nous sommes bien gardés.
— Il faut se tenir prêt. Les femmes doivent être arrivées.
On se tut car un paysan accourait en criant :
— Eteindre vitel On voit la lueur depuis les champs.
En un clin d'œil, le foyer fut recouvert de terre et piétiné, et aussitôt nous repartions dans une direction qui m'était inconnue.
— Est-ce encore loin? demandai-je à des gens qui passaient à côté de m^hryczka.
— Pas beaucoup. Le temps de dire deux prières et nous y sommes.
Je ne voyais plus les étoiles. Les arbres frémissaient au-dessus de nos têtes, et des bruits de pas étoulYés résonnaient dans les profondeurs du bois. Nous allions à la file et à travers de telles fondrières qu'il nous fallut une heure pour atteindre une petite colline plantée de quelques arbres et entourée de marécages inaccessibles.
— Grâce à Dieu, nous y voilà! cria quelqu'un d'un ton joyeux.
La colline bourdonnait comme une ruche. Une trentaine de feux brûlaient, des torches étaient plantées au milieu et des coups de haches retentissaient.
-— On monte l'autel et tout ce qu'il faut, me dit-on.
— Et les prêtres sont-ils là?
— Pas avant le petit jour.
Je donnai l'avoine à mon cheval et me mêlai à la foule.
Il était trois heures. La nuit devait être encore longue. Transi de froid, j'errais parmi les groupes dispersés autour des feux et je fmis par rencontrer quelques paysans de ma connaissance. Je m'assis auprès d'eux pour causer; j'appris alors que nous étions dans les bois de Kolembrod, que je ne connaissais que par ouïdire.
— Voilà bien du monde ! fis-je remarquer, comme la conversation languissait et qu'ils commençaient à s'assoupir.
— Ils doivent être plus de cinq mille. Et des élus seulement, ceux qui ont le plus besoin des secours de la religion.
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— Et nous ne serons pas dépistés, pensez-vous?
— On fait le guet dans les villages voisins, sur les routes et le long des bois. Le reste est entre les mains de Dieu. Personne ne parviendra ici. ni n'en sortira sans permission. La route est coupée, les ponts enlevés.
— Et les prêtres ?
— Ils passeront par les marécages mais par un passage que le vieux Lewtchouk seul connaît. Il est allé les chercher.
La conversation tombait. Mes voisins, couchés pêle-mêle près du feu, s'endormaient l'un après l'autre. Je me roulai dans ma pelisse, m'adossai aux premières épaules venues et m'endormis à mon tour.
Des cris d'oiseaux qui volaient en
lonsue file au-dessus du bois m'éveillerent. L'aube pointait. La masse sombre des arbres se détachait sur le fond gris du ciel, les premières clarlés du jour rampaient à terre. Le silence était si profond que j'entendais le bruit des gouttes de rosée et la respiration égale des dormeurs.
J'allai voir mon cheval. Le campement était comme mort. Tout le monde ronflait à poings fermés et des filets de fumée couraient sur les brasiers éteints.
Près des chars, deux yeux lourds se levèrent sur moi, et l'homme qui veillait me dit en étendant la main vers l'orient :
— Ils viennent, Monsieur.
Sur l'océan sans borne des brumes, je ne distinguai que les pâles rougeurs
de l'aurore qui s'allumait et n'entendis que les cris lointains des canards sauvages.
— S'ils crient c'est qu'on les a levés. C'est par là-bas que les prêtres viennent. Il faut réveiller le monde, ajouta-t-il en se levant.
Et bientôt toute la hauteur encore enveloppée d'ombre se couvrit comme d'une fourmilière. Des milliers d'hommes passaient et repassaient devant la flamme des foyers ranimés, des milliers de bouches chuchotaient, des milliers d'yeux se dirigeaient avec angoisse vers le levant.
Enfin, après une longue et douloureuse attente, des cris retentirent.
— Les A^oilà! Les voilà! Qu'on s'apprête. A Tau tel!
Je me laissais entraîner par le flot jusqu'au centre où s'élevait une tente énorme faite de couvertures et de housses.
De différents côtés partaient des ordres brefs :
— Ecartez - vous ! Les femmes et les enfants en avant !
On obéissait sans murmurer, et quand les femmes et les enfants furent rangés au pied de la tente, derrière eux, en un immense demi-cercle, les paysans se massèrent, bras contre bras, comme un bloc d'airain .
Cette masse vibrait, houleuse et frémissante, pareille à ce bois qui l'entourait, quand soudain elle se figea dans un silence de mort, où les cœurs seuls bougeaient à peine.
Car les pans de la tente qui s'étaient écartés venaient de découvrir un autel colossal, éblouissant de lumière, au-dessuą. duquel un Christ ressuscité, sanglant, presque nu, couronné d'épines, étendait ses mains transpercées et pleines de miséricorde.
Un ouragan brûlant de soupirs se déchaîna, et des cris, des gémissements s'échappèrent :
— Christ ! Christ ! 0 Seigneur miséricordieux !
Puis tout se tut. Le prêtre en chasuble blanche, l'ostensoir et le calice à la main, montait les degrés. On le voyait s'élever lentement au-dessus de la foule ; enfin il apparut en plein, dans le rayonnement de cierges, posa l'ostensoir aux pieds du
Christ, fit une génuflexion et se tourna vers le peuple.
Gomme un champ d'épis mûrs quand le vent s'abat sur lui, toutes ces tètes s'inclinèrent, et d'un seul mouvement et d'une même ardeur ces milliers d'hommes tombèrent à genoux.
L'autel ressemblait à une vision de feu, suspendue très haut dans les airs.
L'office commença.
La voix chantante du prêtre s'élevait par intervalle, entrecoupée du tintement des sonnettes et des brèves réponses des servants. L'encens fumait. Dans la foule recueillie, en larmes, on entendait à peine le claquement des chapelets et le murmure des prières.
Un jour bleuâtre baignait la colline; le
ciel s'éclaircissait. Les vanneaux criaient sur les marécages; la forêt, un moment bercée par les premières rumeurs du réveil, s'était tue elle aussi et semblait se pencher pour écouter le souffle de ces poitrines oppressées de sanglots.
Les brumes grises qui montaient des eaux couvraient les vêtements d'un voile de givre^ et celte mer humaine, immobile, ressemblait à un champ labouré, renflé à l'infini par les rangées de têtes qu'on eût dit couchées comme par une charrue.
Derrière moi, des dialogues alarmants s'engagèrent tout à coup :
— Il paraît que l'armée marche sur nous, de Biala. Les cosaques et l'infanterie.
— Jésus Marie!
— C'est par la chaussée qu'on l'a su.
Un juif les a avertis.
— Silence î c'est la messe maintenant, interrompit une voix sévère.
— Qu'ils viennent et qu'ils nous prennent, dit une autre voix.
Et pas un ne se leva pour fuir, pas une ombre de crainte ne passa sur ces visa[;es. Le silence se rétablit ; çà et là seulement quelques lèvres tremblèrent, quelques mains se serrèrent convulsivement, et ils continuèrent à prier avec la même ferveur et la même confiance.
Tout persuadé que je fusse de la fausseté de ces nouvelles, je ne me sentais pas tranquille et tournais la tête incessamment, malgré moi, si bien qu'on finit par me chuchoter à l'oreille :
— Ce n'est pas vrai. Rassurez-vous et n'effrayez pas les autres.
Le brouillard était tombé; dans l'air vif et serein, les bourbiers fumaient comme des encensoirs, les bois faisaient leur prière du matin au soleil qui allait paraître, les oiseaux chantaient plus fort, et, à la froide clarté du jour grandissant, on distinguait nettement, à perte de vue, ces bras levés avec transport, ces sourires d'anges, ces faces transfigurées, ces lèvres muettes, extasiées, par où les âmes semblaient s'enfuir vers un paradis d'ineffable bonheur.
Enfin, des cierges allumés circulèrent de mains en mains et toutes les sonnettes retentirent à la fois. On donnait la bénédiction du Saint-Sacrement. Le prêtre
éleva rostensoir. Tous les fronts tombèrent contre terre, avec ces soupirs entrecoupés qui sont la sainte voix des cœurs abîmés devant la majesté de Dieu.
— Qu'ils viennent essayer de nous prendre maintenant! dit quelqu'un à côté de moi.
Le prêtre, à peine visible dans les nuages d'encens, se retourna présentant l'ostensoir, et d'une voix qui vibrait comme une cloche d'alarme entonna les supplications.
Jamais je n'oublierai cet instant.
Le peuple se leva, et saisissant au bond la sainte mélodie, la renvoya d"une voix si formidable que les arbres tremblèrent et qu'une grêle de gouttelettes s'abattit.
Us chantaient, les yeux fixés sur le
rayonnement de l'ostensoir, et ces milliers de voix étaient comme la voix d'un monde, comme la clameur qui sort de l'abîme, comme l'appel de l'être mortel au seuil de l'immortalité, comme le cri de la terre oubliée vers le Dieu de miséricorde et d'amour.
Chacune de ces âmes chantait devant le Seigneur l'amertume de la vie et mendiait sa pitié.
L'hymne s'arrachait lentement de la terre et s'en allait rouler dans les hauteurs du ciel. On eût dit que les bois aussi chantaient, et les champs et les eaux, et toutes les créatures, jusqu'à ce soleil d'avril dont l'énorme prunelle rouge s'écarquillait à l'horizon.
Les cérémonies terminées, ils prirent
un court instant de repos, puis quelques prêtres arrivèrent sous les plus étranges déguisements, et le véritable travail de la mission commença.
Tout le jour, l'autel assiégé par la foule brûla comme une chapelle ardente, et tout le jour, presque sans interruption, les prêtres confessèrent, donnèrent la communion, prêchèrent, marièrent et baptisèrent.
Plus de cinq mille hommes étaient là qui attendaient ce moment.
Certains avaient couru vingt lieues dans les bois, comme des loups.
Il y en avait que l'on baptisait, que Ton mariait et dont on baptisait en même temps les enfants.
Il y en avait d'âgés, de mariés, qui
pour la première fois de leur vie entendaient une messe.
Il y en avait, et c'était le plus grand nombre, qui pour chaque messe, chaque confession, chaque baptême, qui pour un mariage catholique, une prière dite en polonais, un livre polonais trouvé chez eux, avaient subi la bastonnade, payé l'amende et fait des mois de prison.
Et tous résistaient, doux et humbles, simples et fidèles, mais inflexibles, mais intraitables.
Voilà, Monsieur, ce qu'est notre peuple dans la « Podlachie Rouge. »
Le roc contre lequel quarante ans d'orages n'ont pas prévalu supportera bien la séparation du pays de Chelm el
les nouvelles persécutions, il résistera à tout et à tous.
M. R... se tut.
Les chevaux m'attendaient devant le perron, mais à peine étais-je en voiture qu'une petite pluie fine et froide se mit à tomber. M. R... examina le ciel embrumé et me cria :
— C'est aujourd'hui la Saint-Jean.
Vous savez ce que les bonnes gens prédisent s'il pleut ce jour-là?
Quand le petit Jean pleurera.
Jusqu'à Sainte-Ursule il pleuvra.
Mais malgré la prédiction^ je me mis en route pour le fin fond de la « Podlachie Rouge. »
Cependant la pluie s'arrêla, et peu après midi, un soleil pâlot, anémique perça, semant de perles miroitantes les herbes chargées d'eau. La route était large, une vraie route polonaise, tantôt de sable craquant et tantôt de fange gluante, avec des fondrières à noyer un enfant.
Un pays plat comme la main, découvert à l'infini, au-dessus duquel les yeux s'envolent, aussi libres que les oiseaux de l'air, jusqu'aux confms bleuâtres et embrumés du ciel. Les blés couvrent la terre d'une immense toison de verdure
que le vent lisse de sa main caressante. Çà et là, des maisons aux murailles blanchies, quelques arbres, des coupoles vernies. Les alouettes chantent.
Des filets de fumée trahissent les rares villages enfouis dans les vergers.
Au milieu des prairies qui tranchent comme des moquettes bariolées sur le fond sombre des oseraies, les ruisseaux déroulent leurs liserés d'argent, les étangs ouvrent leurs yeux gris, des vanneaux criaillent apeurés et de graves cigognes se promènent.
Le long des chemins : de vieux pins rêveurs gardant des images saintes ; des saules fourchus, accroupis comme des mendiants; parfois, un chêne séculaire tout éraflé par la foudre.
Aux flancs dénudés el sablonneux des collines, les croix des cimetières ressemblent àjdes bataillons en déroute, qui tendraient vers les maisons leurs bras désespérés.
Rarement, nous rencontrons des voilures, plus rarement encore un piéton nous croise, nous jette un coup d'œil inquisiteur et passe sans dire mot. Nous traversons de grands villages, fort bien bâtis et presque déserts, car les enfants même s'enfuient à notre vue; derrière chaque coin de mur, des regards méfiants nous surveillent, et les chiens nous accueillent par des abois furieux.
Les gens travaillent aux champs comme des ombres muettes. Nulle part d'appels joyeux, de cris d'enfants, de rires ou de
chansons. Une inconsolable tristesse enveloppe ces plaines infinies.
Et presque à chaque pas de pieuses effigies, des Marie en robes bleues et en couronnes d'or, des Jean Népomucène, des Christ couronnés d'épines, des croix surtout, fraîchement peintes, garnies de guirlandes fanées et de rubans déteints.
— Beaucoup de nouvelles croix, dis-je à mon conducteur qui, devant chacune, ôtait sa toque et se signait avec dévotion.
— Eh! oui, beaucoup. Dès qu'est venue la <( Polaquerie, » on a travaillé nuit et jour pour en élever de nouvelles.
— Et si joliment ornées.
— Oui, cétait pour le jour où toutes les églises célébraient un service à l'intention du pays de Ghelm.
— Vous y étiez?
— Gomment ! Tout le monde y était, même les orthodoxes.
— Vous êtes catholique, à ce que je vois.
— Moi? orthodoxe, fit-il.
— Et vous allez à l'église?
— Mon père, ma mère et mon frère aîné sont déjà Polonais. Je ne suis pas encore majeur.
Il s'interrompit tout à coup et, à partir de ce moment, s'en tint tout juste à me répondre et encore d'assez mauvaise grâce. Je devais lui donner des soupçons, car je le surprenais incessamment à me regarder du coin de l'œil.
— Vous êtes de Chelm, sans doute?
dit-il, négligemment et sans se retourner.
L'accent irrité de sa voix me surprit.
— Non, répondis-je, de Varsovie.
Il eut un sourire équivoque, et je désespérai de le convaincre. Je le voyais qui s'agitait sur son siège, harcelait ses chevaux et me regardait à la dérobée. Enfin, quand nous fûmes arrivés à l'une de mes étapes, il me demanda du même ton colère et méprisant :
— Où descendre ?
— Chez le maire.
— Chez celui dont on ne veut pas confirmer l'élection?
— C'est là que je vais précisément.
Son visage s'éclaira, il me fit meilleure
mine et s'expliqua aussitôt.
— C'est que, par le temps qui court, il y a temps de gens qui rôdent par ici!
Ils parlent polonais, saluent les églises, disent du bien de la religion et, après, entreprennent les gens pour leur faire signer la séparation. Nous en avons eu un comme ça, chez nous, l'automne dernier.
Il logeait chez le diacre. Toute la journée, il trottait dans le village, entrait chez le monde, leur racontait des sornettes et leur confiait comme un secret qu'on allait partager les terres des châteaux entre les paysans. Nos gens n'y croyaient pas trop, comment voulez-vous qu'on ait les choses pour rien ! Mais l'autre en jurait ses grands dieux. Après lui, voilà des messieurs de l'administration qui arrivent, qui font appeler les gens par l'adjoint et qui répètent la même chose. Je ne sais qui, mais le plus ancien du village en tout cas, avait écrit
une pétition, et tout le monde devait y mettre son nom sous peine de ne pas recevoir de terre.
— Et il y eut beaucoup de noms? demandai-je.
— Pas mal, même des catholiques!
Les gens sont gourmands de terre. Ils n'en ont jamais assez. Seulement, quand on sut qu'il ne s'agissait pas de nous faire des cadeaux, mais de nous séparer de la Pologne, plus d'un se mordit les doigts. Ils voulaient aller reprendre cette pétition, autant la tirer de la gueule du loup î On se moqua d'eux, et quand le diacre avait bu un coup de trop, il venait crier dans tout le village, que la Polaquerie était finie, qu'on allait chasser les seigneurs et les prêtres, et que le paysan qui ne se ferait pas
orlhodoxe irait mendier son pain. Mais^ les chiens perdent leur temps à aboyer contre la lune. N'est-ce pas, Monsieur?
Le jour tombait quand nous entrâme»
dans le village, en passant près de Téglise accaparée par les orthodoxes et bâtie sur un monticule au milieu d'un bouquet d'érables et de tilleuls.
Je descendis devant une grande maison blanche qui s'élevait un peu à l'écart. Au seuil : un énorme poirier chargé de fruits; des deux côtés : un vaste verger.
J'avais connu mon hôte, jadis, à Varsovie, lors de la constitution. Il m'accueillit de la manière la plus affable et, après un moment de repos, m'invita à faire un tour dans sa propriété . Tout y respirait l'aisance et la bonne administration. Les seigles drus
et vigoureux atteignaient à la hauteur des chaumes, les luzernes venaient à la ceinture, et la cour carrée, entourée de bâtiments, grouillait de poules, de canards, d'oies et de porcs. Quatre belles vaches y entraient justement, amenées par un petit garçon en sarrau de toile blanche.
— Mon petit-fils, me dit le maire. — François, viens voir ici!
Mais François décampait déjà de l'autre côté.
— Ça ne voit que nous, vous comprenez. Les étrangers lui font peur. Et voici ma fille et ma maîtresse de maison, ajouta-t-il , en me montrant une femme de haute taille qui se dirigeait vers l'étable, avec une jatte à chaque main. — J'ai perdu ma femme il y a longtemps.
Il me conduisit près d'un bouvillon qui occupait une stalle à part.
— En voilà un qui ma valu un prix au concours de Lubartów, dit-il avec fierté.
Je vis encore une vénérable truie entourée d'une nombreuse progéniture, et je vis aussi un grand jardin, soigneusement entretenu et regorgeant de fruits.
— Mon gendre s'y connaît, il a travaillé avec le jardinier d'un château.
Je remarquai des chrevrons entassés à l'abri d'un toit en pente.
— C'est pour la maison de mon cadet.
Du bois sec comme de l'amadou!
— Il est au service?
— Non, Monsieur, il a suivi l'école de Nalenczow, maintenant il pratique.
Nous ne rentrâmes que pour souper.
La maison était propre et parfaitement tenue ; des couvre-lits du plus joli travail, des armoires dans les angles; aux murs, des portraits sous verre, entre autres Kościuszko, Léon XIII et Kordecki. Une lampe, suspendue au plafond, éclairait la salle. Sur une table, devant une fenêtre, j'aperçus une collection complète de la revue Zorza (l'Aurore) et quelques brochures agricoles.
— C'est que je suis membre du cercle depuis qu'il est fondé, se hâta-t-il de dire avec satisfaction. J'ai encore d'autres livres, mais sous clefs. Les agents russes ont pris tant de goût à la maison qu'ils y viennent même pendant la nuit.
— C'est pour cela, sans doute, qu'on refuse de ratifier votre élection.
— Eh ! oui, on m'a prévenu que si la commune m'élisait encore une fois, on me paierait une villégiature. J'ai fait déjà le voyage, je l'ai fait
— Loin?
— Dans le gouvernement d'Orembourg ; c'est bien beau que j'en aie ramené mes os!
— Vous ne deviez pas toujours être à votre aise.
— Ah ! on serait mieux à la potence ! Mais voilà notre chance sur la terre : le lendemain on oublie la veille, et on supporte vaille que vaille ; bref, après le manifeste, je suis revenu. Et quand on proclama cet oukase de tolérance, alors il nous sembla que le ciel s'ouvrait devant nous. Car mettez-vous bien dans la tête
et retenez, je vous prie, ce qu'était notre vie, à nous autres Uniates, Un homme, Monsieur, mais c'était moins, chez nous, qu'une bête sauvage! Trente années durant, ni église, ni prêtre, ni confession, ni mariage, ni enterrement. On naissait, on vivait, on mourait, comme dans une prison, et nous voilà libres, tout à coup ! Les gens ne voulaient pas le croire, on pensait rêver.
— Et qui vous l'a appris le premier?
— Monsieur de W Nous étions en
train de planter les pommes de terre, loin de l'autre côté du village, quand le plus jeune de mes fds arrête les chevaux et me dit :
— Père, quelqu'un vient vers nous, là-bas.
» Je regarde, c'était vrai, un cavalier arrivait, fond de train, à travers champs, tête nue; il criait quelque chose de loin et agitait un papier en l'air. J'ai cru qu'il allait s'étouffer, mais il a fallu qu'il me lise l'oukase d'une traite. Moi, j'y voyais trouble, je restais sur place sans bouger. Il me secoue comme une souche, si bien que les idées me reviennent, — j'avais compris. Me voilà parti au village, comme un fou. Les gens rentraient des champs ; je crie, je raconte, je lis l'oukase à haute voix, — eux, motus, pas moyen d'en tirer une syllabe, ils restent plantés là, écarquillant les yeux, marmottant je ne sais quoi, aucun n'y entendait goutte. Nous avions une grosse cloche, du temps de notre église uniate,
cachée quelque part. J'appelle mon gendre, nous la tirons de son trou, nous la pendons entre deux chevalets et je me mets à la sonner de toutes mes forces. Il y avait trente ans quon ne l'avait pas entendue, c'est elle qui devait se faire comprendre avec sa sainte voix de résurrection. Je ne vous dirai pas ce qui se passa alors. Tout le village avait perdu la tête; des cris, des sanglots, des lamentations, comme au jour du jugement dernier. C'était la joie, Monsieur, c'était la joie! Nous envovons des oens à cheval annoncer la nouvelle aux villages voisins. On était en mai : le soir, on dresse un autel devant le cimetière, on apporte des lumières, des branchages, des fleurs, et on passe la nuit à chanter.
» Il y en avait qui voulaient aller tout de suite reprendre l'église aux orthodoxes. Et le matin venu, le diacre nous rend nos anciennes bannières que les Russes détenaient, et nous parlons en procession pour la paroisse. Tout le monde j court, même les orthodoxes; je ne sais pas si dans tout le village il est resté plus de cinq à six personnes pour surveiller le bétail.
» Le pope, voyant ce qui se passe, veut nous barrer la route près de l'église ; il prie, il supplie, il menace, personne ne l'écoute. Nous avions sept bonnes lieues de trajet. Nous les faisons en chantant, bannières au vent, portant nos images, comme autrefois, comme dans le bon vieux temps, et chaque village que nous
traversons se joint à nous, enfle notre procession. Vous auriez dit une rivière qui déborde. Et partout nos chants, partout nos images, nos croix, notre langue. Je crus un moment que je n'en verrais pas le bout et que je mourrais de bonheur. Les gardes ôtaient leurs casquettes, les soldats s'écartaient, c'était à n'en pas croire ses yeux. Plus de gouvernement, puisque personne ne nous empêchait d"être ce que nous étions : Polonais et catholiques ! Pendant deux jours et deux nuits, l'église resta grande ouverte, les autels flambaient, les cloches sonnaient à toute volée, une cérémonie succédait à l'autre, et pendant deux jours et deux nuits notre peuple rassasia son âme aff'amée de religion, pria les bras en croix et se prépara à sa nouvelle vie. Toute
la paroisse souscrivit à la foi polonaise, le diacre même y passa, quant au pope il mit la clef sous la porte et déguerpit. Nous pensions que notre calvaire avait pris fin. Dans toute la Podlachie Rouge, comme on appelle ces anciens districts iiniates, c'était un bourdonnement de ruche. Plus de lamentations, chacun se mettait à l'œuvre selon ses moyens. Quelques riches propriétaires nous vinrent en aide ; on fonda une Société des Ecoles, un Cercle Agricole, une Caisse, on bâtit une église, et presque chaque village se paya un instituteur, car tous, vieux et jeunes, voulaient lire le polonais. Chacun comprenait que l'instruction est une arme qui sert à plus d'une fm. Voilà ce que furent, chez nous, les commencements, Monsieur....
70 l"aPOSTOLAT du KNOIT
Il baissa la voix tout à coup et son front se rembrunit.
— Mais les méchants ne nous laissèrent pas longtemps en repos. Notre bonheur n'était pas de leur goût. Et puis vous savez qu'on a plus vite raison des gens qui ne savent rien. Il y aura beaucoup à dire là-dessus! conclut-il brusquement.
Des paysans de l'endroit pénétraient dans la salle, me tendaient la main et s'asseyaient sans mot dire sur les bancs et les escabeaux. Ils étaient une sixaine, tous trapus, les épaules larges, vêtus de grosses capotes bronzées, le visage aminci, sévère, hàlé, comme taillé dans la pierre meulière, le nez droit, effilé, les cheveux clairs et les yeux très bleus.
Ils me considéraient d'un air bienveillant mais interrogateur.
— Garde-toi, le ciel te gardera, dit gaiement le maire en suspendant une couverture devant la fenêtre.
— Il serait bon aussi de lâcher les chiens, conseilla prudemment l'un des visiteurs.
En réponse aux questions qu'ils me posaient sur la séparation du pays de Chelm, je leur lus en entier le projet de loi. Ils écoutaient avec attention, discutant chaque point tour à tour. Leur polonais était du meilleur aloi, mélangé seulement de quelques russissismes, tel qu'on le parle, du reste, dans tout ce pays.
— Le plus clair de ce projet, c'est qu'on veut nous enterrer vivants, s'écria.
d'un air sombre, un vieux paysan barbu. Une fois enlevés à la Pologne,, c'est fait de nous!
— Vous avez cependant résisté tant d'années, fis-je remarquer malgré moi.
— C'est vrai, mais Dieu seul sait ce que nous avons enduré. Tout! — c'est qu'on espérait toujours des temps meilleurs. Quand nous serons loin des autres et pris dans de nouvelles lois, nous n'aurons plus qu'à nous débattre comme des poules sous une mue. Notre peuple a de la résistance, mais les chevaux même renâclent si vous les chargez trop. Aujourd'hui déjà, plus d'un perd courage devant le malheur qui vient. Que feront-ils quand il sera là?
— N'effrayez pas le monde, Nicolas !
interrompit un autre vieux, maigre et tout tordu. N'effrayez pas le monde, répéta-t-il plus bas avec douceur et fermeté, le bon Dieu nous a durement éprouvés, et nous avons persévéré. Nos enfants nous valent bien, ils supporteront peutêtre plus que nous et attendront comme nous des jours meilleurs. Ici-bas, c'est comme au mois de mars : de la pluie, de la neige, du soleil, parfois de la tempête, mais qui sait attendre verra le printemps. Et il faut que le printemps vienne. Le bon Jésus Ta dit : qui s'abaisse sera élevé. Il faut croire et attendre.
— Mais savez-vous, Monsieur, ce qui s'est passé ici? me demanda vivement le barbu.
— Lors de la suppression de l'Union?
— Oui. Dès les premiers jours de 1875, ils nous envoyèrent deux compagnies de soldats qui s'établirent dans nos maisons et nous mangèrent jusqu'au dernier grain de blé. Pour un rien, il fallait payer l'amende
— Et ils payaient très bien, dit le maire en riant, j'ai encore les reçus!
— Nous les garderons pour nos enfants... et nous en avons d'autres, sur la peau, que nous garderons jusqu'à la mort. Ce qui s'est passé est effrayant vous dis-je.
— Mais quoi encore? demandais-je timidement, voyant tous ces visages se contracter.
— Un enfer ! Monsieur, reprit le vieux. Ils s'y prirent de toutes les façons pour nous convertir à leurs saints, mais quand
ils virent que rien n'y faisait, ni prières, ni menaces, ni coups, ils inventèrent un tour que je vais vous dire. Dès l'aube, ils nous chassaient en pleine campagne et nous y gardaient jusqu'au soir à déblayer la neige avec nos mains, par un froid à pierre fendre, sous des bourrasques de glace, La moitié des gens y perdirent bras et jambes mais pas un ne renia sa foi. Alors ils trouvèrent autre chose. Ils nous défendirent de nourrir nos bestiaux. Et pendant une semaine, nuit et jour on n'entendit plus dans le village que des cris et des hurlements. Ces bêtes enrageaient de faim, rongeaient leurs râteliers, se jetaient contre les murs et finissaient par crever. Défense de leur porter un seau d'eau, une poignée de paille, sinon
les knouts entraient en danse. C'était à vous crever le cœur de voir ces gens, fous de chagrin, se rouler par terre aux pieds des soldats et demander grâce pour
leurs bêtes Peine perdue. Les autres
ne savaient qu'une chose : <c Signez. » Mais il y allait du salut. Ils préférèrent tout perdre, el personne ne signa, personne, Monsieur, pas un!
Un grand silence se fit, coupé seulement de respirations haletantes. Une femme, pelotonnée près du poêle, éclata en sanglot. Je sentis un frisson glacial me traverser.
— Ah! ils ne nous ont rien ménagé!
soupira quelqu'un dans un coin.
— Et quand les soldats partirent, continua le barbu, il ne restait que les murs
nus. Plus une seule lête de bétail, plus une pomme de terre, plus un grain, plus un croûton de pain, rien que les larmes des malheureux, la famine, les maladies, la
mort. Et si la miséricorde de Dieu
Un jeune homme lui coupa la parole :
— Le passé est passé, voyons plutôt ce qui nous attend,
— Ne sois pas trop pressé, Joseph, ton tour viendra. Tu auras ta part, comme nous, tu l'auras!
Le jeune homme sursauta, et flambant comme un tison au vent :
— Je l'aurai, mais je rendrai jusqu'aux intérêts, je vous promets ! Ce n'est pas moi qui me mettrai à genoux pour tendre les épaules. Je ne me défendrai pas avec des prières. Non, s'ils ont des knouts
j'aurai un bon gourdin, ou quelque chose de mieux encore! criait-il hors de lui, le poing crispé.
— C'est cela, défends-toi I Tu en feras beaucoup, à toi seul. Cogne-toi plutôt la tête au mur, mon ami, cogne ! ricanait un vieux.
— Tous sont aussi décidés que moi.
Nous ne nous laisserons pas égorger comme des moutons.
— Joseph dit vrai, reprit le barbu. — J'ai tout supporté autrefois, mais je ne sais pas si j'y tiendrais maintenant. Mieux vaut en finir, une bonne fois, que de vivre comme nous avons vécu.
— Notre peuple est tranquille, honnête, il ne cherche querelle à personne, il fait ce qu'on lui dit, mais qu'on ne le pousse
l'apostolat du k^out 79
pas à bout, sans quoi il y aura des malheurs ! Les béliers aussi ont des cornes, Dieu sait ce qui peut se passer!
— Et pour qui nous prennent-ils? Pour des bêtes? Pour des souches de bois où ils peuvent tailler à leur aise. Nous vivons, nous voulons vivre. Nous ne nous coucherons pas comme cela pour mourir.
On ne continuera pas à nous marcher dessus.
— Quand on devrait y laisser la peau, on ne se rendra pas.
— Pour l'amour de Dieu ! mes bons amis! Si l'on nous entendait! suppliait le vieillard, car, tout en restant à leurs places ils en arrivaient au dernier degré de l'exaspération, et des menaces violentes, des appels enflammés se croisaient d'un
bout de la pièce à l'autre. La femme accroupie près du poêle sanglotait maintenant si fort, que l'un deux s'écria :
— Vous avez eu assez de temps pour pleurer. Pas tant de jérémiades à présent !
Le calme revint, et un instant après les conversations reprirent, plus intimes cette fois, plus timides, comme si les mots se fussent arrachés avec peine de ces cœurs endoloris, se débattant contre la désespérance et l'effroi.
— Mon Dieu! Mon Dieu! que va-t-il arriver?
— On dit qu'ils vont changer même le calendrier.
— Et transformer les fêtes à leur mode. Noël tombera en janvier.
— Comment cela? Mais le Christ est né le 24 décembre, et on le ferait naître encore en janvier! Non, notre Christ à nous est du 24 décembre. Allons donc!
On vivrait cent ans, qu'on ne se mettrait pas autre chose dans la tête !
— Et nous n'aurons plus le droit d'acheter du terrain.
— Pour son argent ! On n'aura pas le droit? C'est la fin du monde !
— On dit aussi qu'après la séparation ils nous défendront de parler polonais. Pour chaque mot, un rouble d'amende. Défendu même à l'église aux prêtres comme aux autres. Ni chant, ni rien !
— Jésus Marie! gémit la femme en levant les bras.
82 l'apostolat du K^ouT
— Mais on résistera, j'espère! Les prêtres les premiers.
— Ils nous abandonneront comme ont fait les Uniates. Vous vous rappelez bien!
— Nous n'irons plus dans leurs églises. Nous retournerons dans les bois. Dieu est partout.
— Et ces prêtres-là seront punis. Les gens ne le leur passeront pas.
— Hé! qu'ils nous abandonnent! qu'ils s'en aillent, et que les autres nous abattent comme des chiens enragés ! Ce sera fini une bonne fois. Si cette yie-là doit durer, on n'y tiendra pas, mon Jésus, on n'y tiendra pas! vociféra un paysan, dont le visage décharné ruisselait de grosses larmes d'enfant.
— Pourquoi tout cela? Qu'avons-nous
fait? Pourquoi? marmottaient les autres d'un air égaré.
— Parce que nous sommes Polonais et catholiques I cria le maire.
Alors le plus vieux s'agenouilla, étendit les bras vers les images et commença une prière à la Vierge.
Ils répondirent avec une ferveur éperdue,et quand ils eurent pris congé de nous, le maire me dit :
— Tout le monde ici redoute cette séparation d'avec la Pologne plus que la mort. Vous verrez cela dans chaque village, dans chaque maison, à chaque rencontre que vous ferez.
Je mis très longtemps à m'endormir, cette nuit-là.
Dès l'aube je reprenais ma route.
Je traversai, comme en pèlerinage, ces stations du calvaire polonais que sont Łomazy, Piszczac, Biała, Horbow, Pratulin, Janov;^, et tant d'autres endroits illustrés par le martyre et les miracles de la foi paysanne.
Je suivis tout du long les sinuosités de cette voie douloureuse, dont le sang était encore frais, et où tout récemment la tempête des persécutions faisait rage, — visitant les hameaux perdus au fond des bois, les fermes, les chaumières, les châteaux et