‹ L'apostolat du knout en PologneChapitre 11 sur 17 · I. APOSTOLAT DU KNOUT · texte numérisé non relu

I. APOSTOLAT DU KNOUT

les cures, mais surtout les chaumières des anciens « opposants, » ce peuple aguerri par la lutte, trempé par la tribulation et qui se prépare déjà à de nouveaux combats, où il y va de son existence même.

Des semaines durant, je parcourus ces plaines voilées de mélancolie, où chaque village était, depuis des années, une citadelle imprenable, chaque maison un poste toujours en alerte, chaque homme, un inlassable combattant de la sainte cause.

Chaque jour j'entendais les récits émouvants du passé, chaque jour je découvrais de nouvelles blessures à peine cicatrisées^ et des lèvres blanches me chuchotaient la tragique histoire d'un parent. Et chaque jour, évoqués par ces mémoires

vives et qui saignaient encore, passaient devant mes yeux de saintes figures de martyrs, des scènes effroyables de conversions, des barbaries sans exemples, des sacrifices surhumains. Il me semblait entendre résonner en mon cœur un écho assourdi de cris d'aoonies, de bastonnades et de coups de feu.

Et sans cesse, en tout endroit, je voyais défiler devant moi les ombres innombrables et pâles des sacrifiés, qui, un par un, avaient comblé les fosses, après avoir donné leur vie pour leur foi et pour leur nation.

Je compris alors pourquoi ces campagnes exhalent comme un soufïle d'amertume, pourquoi des pleurs s'élèvent la nuit, aux croisements des chemins ; pour-

quoi le grondement des bois y est plus lugubre qu'ailleurs, le chant des oiseaux plus triste, le gémissement du vent plus déchirant ; et pourquoi, sous ce ciel toujours bas, les gens se font petits, silencieux, recueillis, cachant sous leurs paupières de furtives lueurs, pleins de la force héroïque et têtue de Fendurance.

Et je sentis aussi toute la grandiose horreur de ce martyrologe de vivants et de morts, martyrologe unique au monde, écrit avec le sang et les larmes d'un peuple.

Mais ce qui me remua jusqu'aux entrailles, ce furent les questions angoissées par lesquelles finissaient toujours ces douloureuses litanies :

— Que deviendrons-nous ? que nous feront-ils après cette séparation ?

La Pologne seule peut répondre.

Et il faut qu'elle réponde, car c'est une question de vie et de mort pour les plus fidèles, les plus malheureux de ses enfants

A quelles hauteurs d'abnégation peuvent atteindre ces fortes âmes? Une courte histoire, entre mille, le dira; histoire véridique, de la plus terrifiante vérité.

En 1874, l'année que l'on supprima l'Union en Podlachie, à la limite des districts de Biala et de Konstantinow, dans le petit hameau de Kloda, qui ressortissait à la paroisse d'Horbow, vivotait, sur quelques méchants arpents de terre, un pau-

vre diable nommé Joseph Koniuszewski.

Comme son terrain ne lui donnait pas grand revenu, il travaillait encore chez les voisins, afin d'arriver à se nourrir, lui, sa femme, un enfant en bas âge et une maigre vache.

C'étaient des gens honnêtes, paisibles, et très attachés à leur confession.

Or les convertisseurs, ou mieux les persécuteurs, vinrent jusqu'à Horbow, amenèrent toute la paroisse devant l'église russe et la sommèrent de passer à l'orthodoxie. La conversion s'opérait dans 1 ordre et les formes prescrites. Les uns cédaient à l'éloquence du knout, les autres aux promesses, les autres, après un long séjour à la prison de Biala ; les Koniuszewski et nombre de gens du même vil-

lage ne cédèrent pas. On les traita avec une cruauté sauvage, notre homme surtout qui défendait hardiment sa foi, et à demi expirant sous les coups, criait encore :

— Je suis Polonais et cathohque. Tuezmoi! Je ne signerai pas.

Ils ne le tuèrent pas, mais il mit longtemps à guérir de ses blessures et à recouvrer la santé. Pour comble d'infortune, sa femme se trouvait alors au huitième mois d'une grossesse, et le garde, sans cesse à l'affût, s'informait soigneusement de l'époque oîi elle accoucherait.

Il venait à peine de leur naître un gros garçon, que ce même garde tombait sur la chaumière, comme un oiseau de proie,

et leur commandait de faire baptiser l'enfant par le pope.

Koniuszewski trembla, mais la mère cria de son lit :

— Vous ne Taurez pas! j'aimerais mieux l'étrangler de mes mains.

L'autre partit, et le lendemain Koniusze wski fut appelé à la commune.

— Je suis Polonais et catholique, ditil en deux mots, mon fils sera ce que je suis.

On le mit quelques jours au violon, on le frappa au visage, il resta inébranlable.

Peu de temps après, on le convoqua à Biala. Il y resta deux mois en prison, au milieu des voleurs, et tous les moyens que Ion prit pour le faire céder échouèrent encore. Il revint horriblement enflé,

couvert de taches livides, les dents en morceaux, et raconta seulement à ses voisins qu'il s'était endormi sur la charrette, et qu'il était tombé sur la boue durcie de la route...

On tenta alors une autre méthode : il dut payer cinquante kopecks par jour.

Il paya patiemment pensant en être quitte.

Mais bientôt l'amende fut portée à un rouble.

Il paya encore, bien que la charge devînt effroyablement lourde.

Enfin, pour achever de le mater, on lui demanda de l'or.

Il se saigna à blanc, s'arracha le pain de la bouche, affama sa maison, plutôt que de porter l'enfant au pope.

Mais bientôt un jour arriva où il n'eut même plus de quoi acheter du sel.

Et l'amende montait impitoyablement.

Le garde était sur sa tête, comme une hache, et le maire le harcelait, lui montrant à chaque instant la prison, car les autorités perdaientpatience et réclamaient l'arriéré à tout prix.

Où prendre l'argent? La grange était vide. Ils avaient vendu jusqu'au dernier grain, jusqu'à la dernière pomme de terre et devaient de tous les côtés.

Ce qu'il gagnait, lui, de ses bras, suffisait à peine à les nourrir.

Alors on saisit leur mobilier, en leur enlevant à dessein les vêtements d'hiver, les édredons, les oreillers; on vendit tout.

Il ne resta plus dans la chaumière que les murailles nues et un lit vide. Ils durent aller dormir dans l'éLable, car novembre arrivait, froid et pluvieux, et les nuits étaient glacées; mais ils tenaient bon quand même, décidés à tout souffrir pour sauver l'enfant.

Que faire ensuite? Gomment vivre?

L'amende augmentait sans cesse, et tous les jours, maintenant, le garde était sur leur dos, ne leur laissant plus un moment de répit.

— Portez l'enfant au pope. On vous rendra votre argent et on vous en donnera encore.

L'homme serrait les dents et rentrait les poings de peur de les abattre sur la tête du tentateur.

Un beau jour, on leur prit leur truie qui valait dans les vingt-cinq roubles.

Koniuszewski avait compté qu'ils en vivraient jusqu'au printemps. C'était une perte irréparable. Ils commençaient à désespérer. Mais ils ne voulurent pas le faire voir, et quand le maire entra pour s'emparer de la bête, la Koniuszewski lui cria insolemment :

— Mordez-lui donc la queue, voir si elle vous écoutera, elle !

Le maire fit le sourd, s'approcha de l'homme et se mit à le raisonner doucement :

— Ne te perds donc pas, l'ami. Tu vois où tout cela te mène ! Tu n'auras pas le dernier mot. Sais-tu bien qu'un bon veau tette deux mères?

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