I. APOSTOLAT DU KNOUT
— Quand il devrait arriver je ne sais quoi, ils ne l'auront pas ! dit l'autre,
— Allons, ne fais pas la bête! En as-tu pas ton content? Tu veux qu'on continue? C'est la loi, faut obéir. Qu'est-ce que ton enfant risque? Si tu fâches l'autorité, on va finir par prendre ton champ, et vous vous en irez la besace sur le dos.
— Qu'ils prennent tout. Mais quand je devrais crever là, sous la haie, je crèverai, et je ne laisserai pas perdre mon enfant ! cria-t-il.
Et la femme l'approuvait, en apaisant l'enfant qui pleurait.
Tout le village le vit et l'entendit.
Le maire ne put rien en tirer, ni ceux qui le suivirent. Quant au pope il ne franchit même pas la porte et se retira
prudemment devant le gourdin de Koniuszewski.
L'affaire traîna jusqu'à la mi-décembre.
L'hiver était venu tout de bon. la glace avait pris les eaux, la neige couvrait les champs, les roules gelées sonnaient sous le talon, et tout ce qui vivait se serrait au chaud, lorsque, par un matin piquant, un nouveau coup, le plus dur peut-être, tomba sur les Koniuszewski :
leur vache, leur unique nourricière, fut saisie.
On eût dit une maison dont on vient de sortir un cercueil. La femme hurlait à fendre l'âme, criant vengeance au ciel et couvrant la bête de son corps. Tout le village accourut.
Cependant personne ne s'empressait de
venir à leur secours ; trop de gens portaient encore des blessures mal fermées,
Koniuszewski ne bougeait pas de la porte. Blanc comme un mort, les yeux troubles, étranglé de rage, il regardait stupidement, sans mot dire. Seulement quand la vache, entraînée par les autres, tourna la tête en beuglant du côté de ses maîtres, il empoigna la première trique venue et se jeta sur les agresseurs.
Que pouvait-il faire, seul^ contre toute cette racaille?
Il y gagna d'être méprisé un peu plus, comme on ne méprise pas les créatures de Dieu, et sa vache fut vendue.
Leur âme s'enténébra comme une nuit d'hiver, et quand les derniers beuglements se furent tus dans le lointain, la chaumière
ressemblait à une tombe déserte sur laquelle planerait le spectre du désespoir. La femme pleurait, inconsolable.
L'homme, accroupi devant la cheminée, se consumait de chagrin comme le misérable feu qu'il fixait d'un air hébété.
Le jour tombait, un crépuscule verdâtre enveloppait la terre, dans le village les lumières s'allumaient ; eux, restaient là sans mouvement, anéantis sous le malheur. Des voisins vinrent jeter un coup d'œil, mais apercevant ces visages qui n'avaient plus forme humaine ils s'enfuirent épouvantés. Enfm, tard dans la nuit, les cris de leurs enfants affamés les tirèrent de leur torpeur.
— Eh bien? demanda la femme, en mettant un pot sur la braise.
— Nous ne céderons pas ! dit-il, et il la
regarda longuement dans ses yeux noyés de larmes.
— Non, reprit-elle, ils n'auront pas l'enfant. Dieu aura peut-être encore pitié de nous.
Us avaient une telle foi en la sainteté de leur cause qu'aucune puissance au monde ne les aurait plies.
Mais comment vivre?
L'homme ne pouvait plus aller travailler nulle part, n'ayant littéralement rien à se mettre sur le dos et le froid augmentait. Ilsn'avaientdoncà manger que ce que leur apportaient des voisins compatissants, et ce n'était pas grand'chose, car depuis la « conversion » et le passage des soldats, le village souffrait une misère affreuse. Bien des ménages manquaient de pommes
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de terre, et, depuis des mois, on ne voyait plus ni pain ni lard.
Sous le toit de Koniuszewski c'était la famine. En vain se mettait-il à la torture pour chercher un expédient, sa raison s'y perdait et les choses n'en allaient pas mieux. Il finit cependant par trouver, car un beau jour il pria le voisin de lui prêter une peau de mouton, s'enveloppa les jambes avec des chiffons et partit sans même avertir sa femme.
Il allait chez le curé.
Le voyage fut long, difficile. Sans rien à se mettre sous la dent, évitant les bourgades et les routes où il risquait de rencontrer les gendarmes, il dut battre les bois comme un braconnier et n'atteignit le presbytère que le lendemain.
Le prêlre y était, mais averti qu'il avait à faire à un « opposant » il eut peur, refusa de le voir et défendit même au sacristain de l'admettre dans l'église. Le sacristain heureusement avait bon cœur, il lui permit de rester sous le porche, et le misérable y passa la nuit, étendu les bras en croix, pleurant des larmes de sang. Le matin, après la messe, saisissant le moment favorable, il se jeta aux pieds du curé, lui raconta son histoire et le conjura de baptiser son enfant.
Le prêtre Técouta, s'attendrit sur son sort, lui donna quelques pièces et une petite médaille, mais ne voulut à aucun prix entendre parler de baptême et lui défendit sévèrement de se montrer à la cure.
Koniuszewski revint chez lui aussi peu avancé qu'avant. Il ne se tenait pas pour battu car, à quelques jours de là, il s'en allait frapper à la porte d'un château, pour lequel il avait souvent travaillé. Le châtelain le fit mettre dehors, craignant, lui aussi, qu'on ne le soupçonnât de soutenir les « opposants. » Tous les territoires uniates retentissaient alors du sifflement des knouts et des coups de crosse de fusil. Des milliers dliommes prenaient le chemin de l'exil et de toute part s'élevaient les plaintes des « convertis. » Pour la première fois de sa vie, Koniuszewski pleura sur lui-même.
Comme il s'en retournait, le cuisinier du château courut après lui et lui conseilla bienveillainment de s'adresser à la
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comtesse Lubieńska de Jablon qui défendait les persécutés de tout son pouvoir et en avait sauvé plus d'un.
Mais le paysan ne répondit que par un pâle sourire, s'essuya les yeux du revers de sa manche et, dès lors, resta chez lui, sans plus implorer aucun secours, car il avait compris qu'il était seul au monde, comme cet arbre battu du vent, et qu'il devait périr
Les voisins racontèrent plus tard, qu'après son retour il ne fit plus que prier, et que, toutes les nuits, des cantiques partaient de la chaumière.
Et, lorsqu'à la veille des fêtes de Noël, on lui apprit en cachette qu'on allait prendre l'enfant de force pour lui donner le baptême orthodoxe, il se contenta de
répondre, de Pair d'un homme prêt à tout :
— Ils ont les mains longues, mais ils ne tiennent pas encore mon garçon.
A partir de ce moment, il devint même plus expansif et presque gai. On le vit aller par le village, entrant chez les malades^ soignant leurs blessures et les fortifiant dans la foi. Il confia même à quelques-uns qu'il avait résolu de prendre sa femme et ses enfants, et de s'en aller dans le vaste monde, là où ses yeux le porteraient.
Les gens ne s'étonnaient pas. C'est qu'il était traqué comme une bête sauvage, cet homme! L'un des plus aisés lui offrit de lui prêter, sur son champ, de quoi faire la route.
— Pour ce voyage-là, dit-il à voix basse, ce que j'ai me suffit.
Et le même jour les Koniuszewski firent leurs adieux au village et demandèrent humblement pardon à tous du mal qu'ils auraient pu leur faire.
Ils partiraient la nuit, disaient-ils, mais on ne savait où ils iraient.
Ils firent donc leurs adieux, et personne ne les revit plus.
Le soir vint, une neige épaisse, laineuse, tourbillonnait dans les rafales de vent. On remarqua que les chiens hurlaient d'une façon étrange et que dès la brune les coqs se mettaient à chanter.
Vers minuit, une lueur soudaine fulgura sur le ciel et des cris d'effroi éveillèrent le village.
La grange des Koniuzewski brûlait.
Et avant que les gens eussent le temps d'accourir et de remédier au mal, elle disparaissait sous les flammes.
Les Koniuszewski n'étaient pas chez eux, ils avaient dû partir vers le soir.
Mais quelle fut la stupeur des gens, de trouver la chaumière grande ouverte, et dans la pièce, sur la table couverte d'un linge blanc, le souper tout prêt, intact.
Ils restaient autour de cette table, branlant la tête sans comprendre, quand enfin l'un d'entre eux dit d'un air entendu :
— Il leur est arrivé quelque chose, pour qu'ils aient tout laissé là.
— Ils sont peut-être encore au village....
— Ehl non, l'accident les aurait ramemenés. Il doit y avoir autre chose.
Les suppositions allaient leur train. Les regards inquiets furetaient de tous côtés : pas de Koniuszewski. Cependant Fincendie redoublait de minute en minute, tout le toit était pris, et les lézardes des murs dardaient des langues de feu. Par bonheur pour les maisons voisines, le vent avait cessé. Des crinières échevelées de fumée et de flammes se tordaient en l'air en claquant, balayant de lueurs sanglantes les groupes effarés qui s'écrasaient et la chaumière chargée de neige, ployée jusqu'à terre.
L'adjoint essayait d'organiser des secours, il criait, poussait les gens, ne sachant trop lui-même comment s'y prendre.
Quelqu'un essaya de retirer le char dont le timon pointait à l'extérieur, mais il n'était plus possible d'approcher car le bâtiment flambait aux quatre bouts, et, de la couverture de chaume, une lave ardente ruisselait sur les têtes.
Bientôt le garde accourut et, sans se mettre le moins du monde en peine de la maison, s'enquit fiévreusement des Koniusze wski. Ils les cherchait avec un tel acharnement, fouillant les greniers d'alentour et même les silos à pommes de terre, qu'on se moquait de lui derrière son dos et que le plus brave de la foule lui cria ironiquement :
— Ils sont cachés dans la grange, regardez-y donc !
Il fut bien empêché d'y regarder, car
la grange n'était plus quime fournaise tonnante où craquaient les madriers.
Sous le toit qui s'affaissait les murailles bombaient, se crevassaient, laissant fuser des jets de feu et lâchant des flammèches rouges qui s'envolaient aux quatre vents, comme des oiseaux apeurés.
Les essaims silencieux de la neige tournoyaient dans l'air calme ; au loin, une cloche sonnait le tocsin ; des chiens hurlaient à la mort.
Les gens s'étaient rapprochés en causant à voix basse, quand soudain, comme descendant du firmament ténébreux ou peut-être montant de ces flammes en furie, un chant lointain, voilé, se fit entendre, pareil à un râle chevrotant d'agonie.
Les cœurs cessèrent de battre, tous les yeux se levèrent. Et ce buisson ardent chantait toujours plus fort, toujours plus distinctement.
L'épouvante les cloua sur place, et longtemps après seulement un cri perça la foule :
— Les Koniuszewski !
— Jésus Marie! Les Koniuszewski!
sauvez-les ! Pour l'amour de Dieu sauvezles!
Un ouragan de folie les enleva, les éparpilla de tous côtés. Avec des appels frénétiques, des sanglots, des lamentations, ils couraient autour de la grange, tendant les bras, s'arrachant les cheveux, ou s'enfuyaient dans la campagne, égarés par leur douleur impuissante. Tout espoir
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de secours était perdu. D'un moment à l'autre la grange pouvait s'abîmer dans les flammes.
A l'intérieur, le cantique résonnait toujours haut et clair; c'était le salut joyeux du paradis, l'hymne des ressuscites, le chant extatique de la foi.
Ils se jetèrent à deux genoux et se mirent à réciter les prières des agonisants. Certains se roulaient par terre en proie à des convulsions et poussaient des cris déchirants.
Et ce tonnerre de supplications et de
pleurs, uni au chant des mourants et au
fracas de l'incendie, formait une clameur
immense qui allait se perdre dans l'infmi
de la nuit.
Tout à coup, la grange s'effondra, et
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du fond du brasier jaillit un cri suprême,
épouvantable
Quelques jours plus tard, seulement, on retirait des décombres les restes carbonisés des Koniuszewski.
Ge tableau serait incomplet si je n'y joignais encore, au moins en abrégé, Fbistoire du petit village uniate de Hrudy, situé non loin de Biala en Podlachie, sur la route de Janow.
Ce fut là que tombèrent, dès 1867, les premiers coups de la persécution. La mission de Biala, qui n'avait encore qu'un caractère privé, s'appliquait, avec un zèle soi-disant apostolique, à purifier l'Eglise uniate de tout élément latin et polonais. Hrudy étant, par malheur, dans le voisinage immédiat de cette mission dut ser-
vir de champ d'expérience aux « semeurs de la sainte et unique vérité. » Mais le terrain se montra étonnamment rebelle à la culture orthodoxe et, malgré le sang répandu à profusion, ne donna pas les résultats espérés. Tant s'en fallut même, et ce fut de là que partit cette contagion de « résistance » qui gagna tout le pays de Chelm.
On commença, comme on devait commencer dorénavant sur les territoires de l'Union, c'est-à-dire par supprimer les chants et les sermons polonais^ les orgues, les images saintes et les cloches.
Mais le peuple ramena aussitôt son église à l'état primitif et continua de chanter en polonais, car c'étaient les seuls chants liturgiques qu'il connût. Le peuple
continua de prier devant les images, d'écouter les orgues et les sermons qui lui parlaient au cœur, car ainsi avaient fait les pères de ses pères, et il ne comprenait pas d'autres cérémonies. Ces chants, ces sermons, ces images, ces encensoirs, ces processions au son des cloches et des orgues, tout cela était devenu inséparable de ses croyances, de ses émotions religieuses, de son âme.
Les orthodoxes n'abandonnèrent pas la partie et, au mois de juillet de la même année, tentèrent d'imposer à la paroisse un nouveau curé, créature du gouvernement.
Il fut amené par le chanoine Marcel Popiel, plus tard évêque de Lublin, accompagné de Sa Bienfaisance le pope
Kalinowski et d'une grosse escorte de cosaques, pour rehausser la solennité.
Mais le peuple massé devant son église en défendit si bien l'entrée que personne ne put y mettre le pied.
Explications, remontrances, adjurations, tout fut en pure perle, ils ne voulurent rien entendre.
Popiel partit, furieux, leur promettant les plus terribles châtiments.
Les paysans comprirent ce qui les menaçait et attendirent l'avenir sans sourciller.
De fait, vers la fin de septembre, une sotnia de cosaques et une compagnie d'infanterie vinrent cantonner dans le village.
Et, durant deux mois, tous ceux qui
possédaient des chevaux durent aller faire des charrois dans le district, et le reste des habitants fut tenu, du malin au soir, sur les routes à remuer inutilement les pierres et la boue, à creuser des fossés sans aucun but et à répandre du sable jaune sur la chaussée.
Pendant ce temps, les champs restaient en friche. Ils n'avaient plus un moment à eux pour labourer, semer ou même piocher les pommes de terre qui pourrissaient car l'automne était humide. Le village entier périclitait. Le bétail tombait sous le couteau des soldats. Les granges se vidaient, car les cosaques ne nourrissaient leurs montures qu'avec du blé. Ils arrachaient les haies pour se chauffer, et quand il n'y en eut plus ils détruisirent
les petits bâtiments et prirent jusqu'aux portes des chaumières et aux arbres des vergers.
Pour achever, Hrudy paya encore une amende, quelques propriétaires furent menés en prison, et l'ancien curé, l'abbé Terlikiewicz, expulsé.
Enfin, le village respira. Ses terribles hôtes partirent. Deux ou trois années paisibles s'écoulèrent ; mais il leur fallut durement peiner pour réparer des ravages plus affreux que ceux d'un incendie.
Cependant ils veillaient nuit et jour sur leur église comme sur la prunelle de leurs yeux.
En 1871, le jour même de l'Annonciation, un nouveau curé, un nommé Starosielce, apparut inopinément, en compa-
gnie de sa Bienfaisance Kalinowski, et voulut s'emparer à toute force de l'église. Mais les paysans l'entourèrent d'une forêt de poings menaçants et leur crièrent :
— Si le curé Terlikiewicz ne revient pas, nous n'avons besoin de personne.
Devant leur attitude résolue, Starosielce tira ses grègues et se sauva.
Mais le lendemain, il revenait entouré d'une troupe imposante de gendarmes.
Il avait choisi le meilleur momeni , C'était l'après-midi, tout le monde était aux champs, loin, derrière les chaumières, et il ne restait au village que les enfants et les vieux qui sommeillaient dans les vergers.
Par bonheur, l'homme qui veillait près de l'église aperçut la troupe qui débou-
chait du bois, et, pressentant le danger, ?e mita sonnerie tocsin.
Il n'y eut qu'un cri dans la campagne ; chacun saisit ce qui lui tomba sous la main et courut au secours.
Les autres, se voyant découverts, mirent leurs chevaux au grand galop, atteignirent la porte du cimetière, la firent sauter, mais ils n'étaient pas parvenus au milieu que les paysans tombaient sur eux et les dispersaient comme une volée d'éperviers.
Starosielce ne se tint pas pour battu, et quelques jours après il revenait encore, flanqué cette fois de deux sotnias.
Ils entrèrent à Hrudy en triomphe, musique en tête. Les paysans frissonnèrent en les entendant et firent le signe
de la croix d'une main mal assurée ; mais leur courage ne se refroidit pas, et les mêmes luttes recommencèrent devant l'église. Seulement elles furent plus courtes. Les piques, les cartouches, les charges de cavalerie eurent vite fait de frayer le passage aux agresseurs qui finirent enfin par réduire la paroisse en leur possession; après quoi, suivant l'habitude, l'armée prit ses quartiers chez les paysans et s'y reposa pendant huit bonnes semaines.
Et lorsqu'ils s'en allèrent enfin, il n'y avait plus à Hrudy d'épaules qui ne fussent meurtries, il ne restait plus une vitre aux fenêtres, et chaque chaumière était changée en hôpital et en orphelinat, car cinq des gros propriétaires avaient
pris le même chemin que le curé Terlikiewicz.
Les années qui suivirent apportèrent un peu de répit. Les blessures se guérirent, les brèches des pauvres pécules se réparèrent, les larmes même séchèrent, seul le souvenir des exilés ne périt pas. Leurs maisons désertes, barricadées de planches, leurs champs en friche auxquels personne n'osaient toucher, restaient toujours devant les yeux portant obstinément le muet témoignage de l'iniquité.
1874 arriva, année à jamais mémorable de la suppression de l'Union.
Hrudy, naturellement, ne fut pas oublié. On y convertit pendant huit jours, et pendant huit jours les exhortations
apostoliques s'y firent entendre au milieu du sifflement des knouts et des gémissements des patients.
Les semailles orthodoxes avaient été prodigues, la moisson laborieuse, le battage acharné, — la récolte fut pitoyable.
Hrudy ne se laissait pas convertir, Hrudy s'opiniâtrait dans ses « errements » séculaires, mais Hrudy fut rattaché à l'Eglise officielle et laissé sous la tutelle des lois d'exception et des gendarmes.
La vie reprit son train habituel. Les chaumières vides attendaient toujours leurs maîtres, les orphelins leurs parents, les opprimés la justice. On semait cependant, on labourait, on travaillait comme toujours, seulement le village ressemblait à un cimetière : plus de chants, plus de
danses, on ne savait même plus rire. Les gens glissaient comme des ombres, pâles, défaits, mortellement tristes, rongés de misère et de tristesse, mais toujours prêts à de nouvelles souffrances et à de nouveaux sacrifices pour la cause.
Ils avaient rompu toute attache avec Féglise et la cure, ils s'en étaient détournés pour jamais, car c'était maintenant une langue étrangère, une foi étrangère, des gens étrangers. Personne ne visitait plus les tombes.
On priait dans les maisons, en cachette; pour les grandes solennités, on se réunissait dans les bois. On ondoyait les enfants provisoirement. On ensevelissait les morts secrètement, la nuit, en prenant soin d'égaliser la terre de peur que les gardes
ne vinssent fouiller la fosse et recommencer Tenterrement d'après leur rite odieux. On ne contractait plus de mariages, l'usage des « mariages cracoviens » ne s'étant pas encore implanté. Ne voulant point du pope qu'on leur imposait et ne pouvant fréquenter les églises catholiques, ils attendaient patiemment des jours meilleurs, en butte aux vexations incessantes des autorités.
Ils vivaient dans les transes, sous de continuelles menaces, retranchés du monde comme des parias, traqués comme un troupeau de bêtes malfaisantes, pris dans un inextricable réseau de prescriptions, d'interdictions et de pénalités.
Et de secours, nulle part. Devant les « opposants, » toutes les portes se fer-
maient, on les fuyait comme des pestiférés, on les chassait des églises; la peur marchait devant eux et les yeux vigilants de la haine les suivaient par derrière. Mais leurs blessures avaient beau se rouvrir et s'ulcérer, la pauvreté avait beau les manger, le fisc leur enlever jusqu'au dernier croûton, la persécution les accabler, le monde entier s'écarter d'eux, ils luttaient quand même dans ce sombre isolement, ils luttaient jusqu'au dernier souffle pour l'amour de leur vérité.
Les choses en étaient là en 1876. C'est alors que s'abattit sur le village un malheur qu'on pouvait prévoir depuis longtemps. Un jour de la fin de mars, arriva l'ordre impérieux de mener immédiatement à l'église orthodoxe les enfants
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qui n'y avaient pas encore reçu le baptême.
Ce fut comme un coup de foudre dans un ciel serein. Hrudy s'emplit d'une rumeur d'affolement. Des cris lamentables partaient des chaumières. Dehors les gens couraient, égarés, se tordant les bras. On allait donc recommencer, quand les dernières infortunes étaient encore si récentes, quand les cicatrices n'avaient pas encore disparu, quand la terre appauvrie réclamait des soins incessants !
— Que faire? Que faire? se demandaient-ils à travers leurs larmes.
Personne ne savait que répondre, mais il ne vint à l'esprit de personne que l'on pût obéir. Ils avaient résisté tant d'années, payé tant d'amendes, enduré tant de vexa-