‹ L'apostolat du knout en PologneChapitre 13 sur 17 · I. APOSTOLAT DU KNOUT · texte numérisé non relu

I. APOSTOLAT DU KNOUT

lions, et ils iraient maintenant se soumettre bénévolement et livrer leurs enfants à la perdition éternelle !

Les cheveux se dressaient sur les têtes, les poings se crispaient, mais en même temps une inflexible résolution pénétrait les âmes, redressait fièrement les fronts et brillait dans les yeux intrépides qui envisagaient de nouveau l'avenir sans effroi.

Et sans hésitation, sans cris, ils s'entendirent tous en un clin d'œil. C'était bien compris : on ne donnerait pas les enfants, quand on devrait le payer de sa vie.

A peine étaient-ils rentrés chez eux, que les agents arrivaient en voiture, avec le maire à leur tête pour faire exécuter les ordres.

L'église orthodoxe attendait, son por-

tail large ouvert, et le maire avec sa suite passait le long de la rue, en lisant sur une liste le nombre d'enfants que chaque maison devait envoyer.

Tout le monde sortit sur le pas de sa porte. Les paysans se grattaient la tête avec embarras et écoutaient en silence ; les femmes adossées au seuil, leurs enfants dans les bras, regardaient, étrangement pâles, les yeux enfiévrés, sans desserrer les dents. Mais dès que le maire s'éloignait, suivi de leurs hommes, elles disparaissaient comme par enchantement, et les chaumières se fermaient tout d'un <îoup, sans bruit, l'une après l'autre.

Soudain le maire se retourna et, n'apercevant derrière lui que les paysans, leur cria :

— Et les femmes ! Et les enfants ! . . .

Ils fixèrent sur lui leurs regards durs et froids comme la pierre.

Sans en demander davantage, il se mit à secouer la première porte venue et à vociférer :

— Dehors! Dehors! ou je vous en tire par la caboche !

Pour toute réponse les chiens aboyèrent; pas une tête ne se montra.

Les maisons, portes et fenêtres closes, avaient l'air abandonnées, mortes.

Il cria aux hommes d'ouvrir ; aucun ne bougea. L'un d'eux seulement lui dit d'un air farouche :

— Essayez d'ouvrir, vous !

Il se jeta avec fureur contre une fenêtre et rebondit en arrière, en hurlant

comme un chien sous un coup de bâton épineux. Il avait reçu en pleine figure un pot d'eau bouillante. Haletant de colère, il ordonna aux agents de prendre les maisons d'assaut, comme des forteresses.

Ce n'était pas chose facile, car toutes les ouvertures se trouvaient barricadées à l'intérieur par des coffres, des armoires, tous les meubles qu'on avait pu amonceler, et quiconque s'approchait risquait d'être échaudé ou criblé de coups.

Les paysans, au milieu de la rue, contemplaient cette scène avec le plus grand sang-froid.

Les chaumières semblaient crouler sous le vacarme ; les femmes se défendaient, ripostaient, et des cris de douleur s'élevaient à chaque instant, au milieu des ma-

lédictions, des pleurs d'enfants effrayés, du fracas des planches brisées et des vitres qui volaient en éclat, des aboiements de chien et du grondement sourd des madriers qui défonçaient les portes.

Puis, quand après avoir franchi les premiers obstacles, les agents pénétraient à l'intérieur, des luttes à bras-le-corps s'engageaient dans les entrées obscures et basses, car les assiégées ne se rendaient pas.

Enfin quelques chaumières furent prises, mais les femmes avec leurs enfants s'étaient déjà réfugiées dans les cheminées et les fours à pain, il fallut les en tirer une à une.

Elles se défendaient des dents et des ongles, égratignaient, mordaient; ivres de

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désespoir et de rage, les vêtements en lambeaux, meurtries, ensanglantées, elles ressemblaient à des louves assaillies par une meute.

On les inondait d'eau, on brûlait de la paille pour les enfumer comme des renards, on essayait de les tirer avec des crocs, — rien n'y faisait,

La victoire leur resta.

Les agresseurs durent battre en retraite, car le jour tombait et l'attitude des paysans devenait menaçante. Le maire annonça au village un châtiment terrible et partit avec ses sbires.

L'église russe fut fermée, tout rentra dans l'ordre habituel et le calme revint pour quelque temps.

Pour bien peu de temps, car dès les pre-

miers jours d'avril, un matin, à Taube, le tocsin sonna et des cris sinistres s'élevèrent.

— L'armée ! Sauvez les enfants !

On entendait déjà près du tourniquet le roulement des tambours, le cliquetis des armes et le piétinement lourd des soldats en marche.

L'épouvante parcourut le village comme à l'annonce d'un incendie. Tout espoir était perdu. Les gens se précipitèrent dehors et regardaient pétrifiés, avec des yeux qui ne voyaient plus, la longue colonne qui s'avançait.

Un silence de mort s'était fait, personne n'osait souffler tant ils étaient sûrs que toute tentative de résistance serait vaine, mais le cœur des mères parla. Elles

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prirent leurs enfants, les enveloppèrent à la hâte, et telles qu'elles étaient, pieds nus, en chemise, elles se glissèrent à la dérobée dans les vergers, derrière les granges, puis gagnèrent les champs, puis disparurent au loin dans les brumes crépues du matin.

L'armée occupa le village, et l'ordre fut donné de rassembler devant l'église les femmes et les enfants.

Personne ne se montra : elles étaient déjà en lieu sûr.

— Où diantre se sont-elles fourrées?

disaient-ils en fouillant les maisons de fond en comble.

Les hommes se taisaient, il fut impossible d'en tirer un mot.

— Eh bien ! nous les attendrons, dit

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le chef, et l'armée prit ses cantonnements.

On parvint, en suivant certaines pistes , à connaître leur retraite. Le bois fut entouré de patrouilles, les communications avec le village furent coupées et l'on veilla sévèrement à ce que personne n'y portai des vivres.

Ils étaient sûrs que le froid et la faim ne tarderaient pas à les ramener.

— Elles s'adouciront, les poulettes, elles reviendront au perchoir, disaient les soldats en se moquant.

Mais un jour, deux jours, trois jours passèrent, et elles ne revenaient pas. Une affreuse angoisse planait sur le village, l'ouvrage s'échappait des mains, les gens ne savaient plus ce qu'ils faisaient, leurs

yeux revenaient sans cesse au même point 'de l'horizon, et dans leur détresse impuissante, ils ne pouvaient que pleurer, prier, attendre un miracle.

La semaine entière s'écoula, et pas une femme ne revenait.

Et là-bas le bois dressait sa masse obscure, mystérieuse, au flanc de laquelle s'allumaient des scintillements de baïonnettes.

Le printemps, cette année-là, était affreux. Chaque jour des pluies interminables tombaient, chaque jour des ouragans furibonds se déchaînaient sur le village, roulaient à travers champs et s'en allaient frapper la lisière du bois qui renvoyait des hurlements si farouches et des clameurs si poignantes que les gens croyaient enten-

dre dans le sifflement de la tempête des plaintes de femmes, des pleurs d'enfants et des râles d'agonie.

Et parfois, quand venaient les nuits calmes, quand la lune radieuse inondait les champs embrumés, et que le bois lumineux rêvait, plus d'un aurait juré voir, parmi les troncs de blancs fantômes qui lui tendaient les bras et lui faisaient de loin des signes désespérés.

Deux semaines passèrent, — et elles ne revenaient pas.

Les jours se suivaient monotones et pesants, se traînaient avec une indicible tristesse, s'écoulaient goutte à goutte comme des larmes. C'était maintenant l'époque des travaux du printemps, les champs attendaient la charrue, récla-

niaient leurs semences ; mais a-t-on la tête au travail quand l'inquiétude vous ronge et vous casse les bras î Le sommeil même ne leur apportait pas de soulagement dans leurs nuits enfiévrées par l'attente, car chaque fois que le vent toquait à la fenêtre, ils croyaient entendre quelqu'un se glisser le long des murs, frapper, entrer

Trois semaines passèrent, — elles ne revenaient pas.

Le temps s'était adouci, et vers la fin d'avril le soleil se montra. Les blés se mettaient en route, les bourgeons gonflaient, les prairies se couvraient de populages dorés, les oiseaux commençaient à crier dans les vergers, on entendait le matin craqueter les cigognes, et tout le jour les alouettes carillonnaient dans le

ciel clair. Le printemps faisait son entrée entonnant à pleine voix son hymne triomphal, mais leurs yeux noyés de larmes ne le voyaient pas, leurs âmes brûlées de chagrin ne le sentaient pas, et la désolation lui barrait la porte des chaumières.

Quatre semaines venaient de s'écouler, ils attendaient encore.

Le village en deuil ne résonnait plus que de chants funèbres. Chaque soir on allumait des cierges, on récitait les prières des agonisants, et toute la nuit des supplications éplorées montaient vers les étoiles.

Cinq semaines, et elles ne revenaient pas!

La douleur des paysans atteignait à la folie. Ils se précipitaient sur les baïonnettes, voulant s'ouvrir à tout prix le che-

min du bois, et préférant mourir plutôt que d'endurer de pareilles tortures. Mais le cercle de fer ne fléchissait pas, ils revenaient, la rage au cœur, plus malheureux encore.

Six semaines enfin s'écoulèrent, si bien que l'armée elle-même se fatigua d'attendre et quitta le pays.

Tout le village, comme un seul homme, se jeta à travers champs vers les bois, mais ils n'avaient pas atteint la lisière que, des profondeurs obscures, une apparition terrible de spectres venait à leur rencontre. C'étaient elles ! Tordues jusqu'à terre, s'appuyant à des branches, presque nues, décharnées comme des squelettes, mais aussi radieuses que le soleil et le printemps, victorieuses comme la vie même!

Elles avaient vaincu la faim, la peiu% l'abandon, le froid, les maladies; elles avaient vaincu la mort et sauvé leurs enfants, et voici qu'elles revenaient, ces grandes, ces saintes âmes, à leurs foyers, à leurs maisons, aux labeurs, aux luttes de chaque jour.

Pour en finir avec la triste affaire de ces baptêmes forcés, je retracerai encore une scène dont le même village fut témoin en 1876.

Après le départ de l'armée et le retour des femmes, la vie reprit son cours, au milieu des travaux et des soucis quotidiens. Les craintes n'étaient pas dissipées; on savait que si les mères avaient reculé le danger pour un temps, les choses n'en

resteraient pas là. Personne ne se faisait illusion. Le pope à l'affût guettait le moment favorable. On se tenait donc sur ses gardes en s'attendant à de terribles représailles. Les femmes dormaient avec leurs enfants dans les greniers, les étables et les granges, prêtes à fuir au premier signal; les hommes veillaient nuit el jour sur les routes.

Leur vigilance se trouva en défaut, car quelques semaines après, par une nuit noire et pluvieuse, l'une de ces mères, Apolonia Szucka, entendit frapper à sa porte.

La chaumière s'élevait à l'écart au fond dun verger. La femme était seule cliez elle avec un enfant de quelques années, son mari ayant été déporté précédemment.

Elle s'approcha de la fenêtre et demanda :

— Qui va là?

Des visages sinistres passèrent derrière les vitres, et elle perçut un cliquetis de sabres, qui lui fit froid dans le dos. Elle comprit sur-le-champ ce qu'on lui voulait.

Son enfant dans les bras, folle de peur, elle essaya de s'enfuir, mais toutes les issues étaient occupées, les crosses battaient les murs et des voix menaçantes lui criaient :

— Ouvrez ! Ouvrez !

Elle resta un moment au milieu de la chambre, égarée et clouée sur place par l'effroi, puis quand la porte craqua et que les fenêtres sautèrent, elle bondit au grenier, arracha le chaume et, passant la tête

par le trou, se mit à crier de toute sa force :

— Au secours ! Au secours !

Mais la porte d'entrée ne résista pas longtemps. Ils furent bientôt à l'intérieur, traînèrent la femme en bas, la rouèrent de coups, la piétinèrent comme un torchon et, bien qu'elle se défendit comme une louve furieuse, ils lui arrachèrent son enfant et le portèrent triomphalement au pope.

La mère se mit à leur poursuite en hurlant. Elle se traînait à genoux devant eux, leur embrassait les bottes, et, repoussée, meurtrie, foulée aux pieds, se relevait toujours et continuait sa route avec l'énergie sauvage du désespoir.

Tout le village se réveilla en un clin

d'œil, les femmes qui avaient des enfants se sauvèrent du côté des bois, les autres suivirent les agents, en troupes farouches, menaçantes, sans oser toutefois toucher à l'enfant qui se débattait en pleurant.

La mère s'élançait à chaque instant vers lui et vociférait :

— Rendez-le-moi! Rendez-le-moi!

Les agents prirent le pas de course, chargés de leur proie, comme une bande de loups et lançant à droite et à gauche les crocs de leurs baïonnettes, car les cris de la mère ameutaient tout le village et la foule grondait déjà. Enfin ils atteignirent l'église dont le lourd portail se ferma derrière eux en claquant.

Apolonia essaya de l'ébranler : les barres étaient tirées.

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