LA POSTULAT DU KNOUT
— Rendez-moi mon enfant ! vociféraitelle. Je ne veux pas de votre religion. Il est déjà baptisé. Vous allez perdre son âme.
Elle faisait le tour de l'église, tâtant des deux mains les murailles glissantes et s'efforçant d'atteindre jusqu'aux vitraux éclairés, puis entendant les pleurs de Tenfant, elle retombait dans sa frénésie, lançant de grosses pierres contre les murs, s'ensanglantant les doigts pour arracher les briques, mordant les ferrures des portes et revenait vers la foule en hoquetant dans un suprême effort de raison :
— Sauvez-le! Ne le laissez pas perdre.
Il a quatre ans. Il sait déjà toute sa prière, notre prière polonaise, catholique. Il s'appelle Jean. J'ai manqué de mourir quand
je Fai eu. On Fa baptisé tout de suite. C'est dans le registre, les compères vivent encore, tout le monde le sait. Ayez pitié de moi! Ils m'ont pris mon homme, ma mère est morte sous le bâton. Je n'ai plus un morceau de pain chez moi, je n'ai plus que lui. Et maintenant ils me le prennent! Et je vais rester seule au monde! Moi aussi je me ressens encore de ce qu'ils m'ont fait, moi aussi j'ai résisté. Est-ce que c'est la fin du monde? Est-ce qu'il n'y a plus de Dieu ni de justice?
Qu'ils me tuent comme un chien, mais qu'ils ne le perdent pas. Sauvez -le!
Sauvez -le !
Les gens pleuraient devant cette détresse sans nom ; sur ces visages creusés par la souffrance, les larmes ruisselaient
comme la pluie qui fouettait les arbres de la place.
— II m'appelle, il m'appelle ! rugit soudain la misérable, et poussant un cri inhumain elle tomba sans connaissance.
On la transporta chez elle.
L'aube pointait. Un jour terne, pluvieux, passa sur les paupières flétries de la pauvre femme. Elle revint à elle et regarda autour de la pièce. Pas une larme ne coula sur ses joues,, pas un soupir ne sortit de sa poitrine, elle ne demanda rien, et les gens, voyant cette face de cadavre et ces deux yeux sans fond, partirent sans oser dire un mot.
Elle traîna quelques bahuts devant la porte et les fenêtres brisées, alluma un cierge devant une image de Gzenstochowa,
s'agenouilla et se mit à lire dans son livre de prières.
Une bonne heure après, au grand jour, quelqu'un s'approcha de la chaumière.
Perdue dans sa prière, elle n'entendait pas, quand un gémissement d'enfant la fit lever tout à coup. Elle regarda par la fenêtre, s'accrocha aux murs, défaillante, puis tomba le visage contre terre et se remit à prier.
— Ouvrez donc ! je vous rapporte l'enfant, disait l'homme qui s'impatientait.
— Je n'ai plus d'enfant, répondit-elle d'une voix terrifiante.
— Allons ! sans plaisanterie. Il s'appelle Fedouchka maintenant. Il faut fêter le baptême.
— Hors d'ici ! Je n'ai plus d'enfant! Si vous mettez chez moi le marmot d'un autre, vous verrez comment je l'arrangerai.
Son air dénotait une telle démence que l'homme posa l'enfant contre le mur et s'enfuit.
Elle continua à prier^ suppliant la miséricorde divine. Il faisait froid, la pluie cinglait les vitres, le vent secouait les arbres, et dehors, dans la boue, l'enfant se lamentait, cherchant la porte, se haussant vers la tenêtre.
— Maman! Maman! Ouvrez, c'est Jean,
En proie à une torture sans nom, la mère se mourait de douleur et n'ouvrait pas.
Un voisin finit par entendre et cria de loin :
— Bon Dieu! la femme, mais le petit ne respire plus.
Elle se mit à la fenêtre, l'air embarrassée, et chuchota avec un étrange sourire :
— Taisez-vous ! Il vient de s'endormir
— Comment? Qu'est-ce qui vous passe par la cervelle ? Mais vous —
Il recula devant sa mine égarée.
Elle posa le doigt sur ses lèvres, s'assit près du berceau et se mit à le balancer.
Les persuasions, les caresses de l'enfant, rien n'y fît. Elle avait perdu la raison. Couvant des yeux le berceau vide, elle continuait à le balancer avec tendresse.
D'autres personnes arrivèrent, pleurant
sur son état, essayant tous les moyens possibles de la convaincre. Elle ne les écoutait pas et leur disait seulement de temps en temps, d'un air suppliant :
— Chut ! Mais taisez-vous donc ! Il dort mon petit chéri, il dort....
Les gens se levaient et partaient en branlant la tête. Une bonne âme se chargea de l'enfant : il mourut quelques jours après.
On le dit à la mère ; elle sourit, tira du berceau une poupée de chiffon et répondit en promenant des regards effarés autour d'elle :
— Vous savez? mon Jean, je ne l'ai pas donné ! Et ils ne l'auront pas, ils ne l'auront pas !
Assise près du mur, elle berçait la
poupée sur son cœur, la faisait sauter en l'air et chantait sans savoir ce qu'elle disait :
La, la, la! deux petits chats !
Deux petits chats gris et gras î
J'allais à Ghelm, de Brest en Lithuanie, par Koden, Sławatycze, Włodawę et Sawin. C'était un beau morceau de chemin; il fallait le partager en étapes. Je décidai de m 'arrêter d'abord à Sławatycze. J'avais pour conducteur un cocher de bonne maison, vieux drille, bavard comme une pie borgne, qui connaissait le pays, hommes et choses, aussi bien que ses chevaux, et qui tout le long de la route m'égaya de ses histoires.
— Les maîtres m'appellent Iwan, me fit-il remarquer en prenant ses guides.
Je montai, le fouet claqua et Fattelage partit.
— Mais, pour dire vrai, je suis Nikon. C'est la mode comme ça chez les maîtres, il faut un Jean ou un Mathieu pour conduire. Seulement, là, sur le Boug, Jean ça doit être Iwan.
Il éclata de rire, fit un flic flac à tout casser et tourna sur la large route boueuse.
Nous étions partis au petit jour, avant le soleil. La plaine du Boug disparaissait encore sous le floconnement des brumes, et à" l'est, par-dessus les bois, fusaient les premiers feux du matin. Sur la route encore sombre, les flaques d'eau miroitaient comme des vitres chargées de buée. Çà et là, au milieu des champs^ émer-
geaient les panaches humides de quelques bouquets d'arbres. Un souffle glacé arrivait de la rivière et la gelée perlait à terre. Les villages dormaient encore, enfouis confusément au milieu de leurs vergers, et le gloussement de quelque ruisseau invisible troublait seul le silence infmi.
— Vrai temps de voleurs! même les chiens dorment, grommela mon Iwan.
Une torpeur insurmontable m'accablait.
J'aurais voulu faire un somme, mais les cahots endiablés de la voiture ne me laissaient pas fermer l'œil. Enfin, elle roula sur le sable, et je me sentis envahir peu à peu par un assoupissement délicieux.
— Les cigognes sont encore au nid, le le temps est sûr ! me corna soudain aux
oreilles mon obligeant conducteur en braquant son fouet sur un arbre.
J'étouffai un juron. Mais le sommeil avait fui, et l'autre pérorait toujours :
— Les meules nagent comme des canards. Joli foin, cet été, du fumier! Encore une misère pour le monde, comme s'il n'y en avait pas assez! Eh! vieux, gare ! ou tu vas voir ! . . .
Et il cingla ses bêtes de telle façon qu'elles s'enlevèrent en coup de vent et que je faillis passer par-dessus la bryczka.
— Vous connaissez ces côtés? continu a-t-il.
Il se retourna légèrement vers moi. Je vis un profil mince d'oiseau de proie, au nez sec, crochu, des moustaches courtes,
un favori grisonnant et un petit œil toujours en mouvement,
— Oui, mais très peu.
— Alors vous avez dû voir la petite noblesse de Podlachie? Belle noblesse, ma foi, un sac et une bâche! ajouta-t-il d'un air méprisant .
Puis sans attendre ma réponse :
— Mais des malins ! Je les connais
prou. J'ai servi près de Wengrow. Là-bas,
Monsieur, dans les villages, presque pas
de paysans, rien que des nobles. Les
doigts de pied leur sortent à travers les
bottes, et ça se fait appeler « Monsieur. »
Il sont cinq pour une vache. Et si un chien
se couche sur un champ, il ne sait pas où
mettre sa queue, à moins de la mettre chez
le voisin. Seulement, plus commerçants
que des Juifs ! Et pingres, et fiers, et brouillons à n'y pas croire ! Bons Polonais, par exemple, et vrais catholiques.
Mais qu'ils sont donc ridicules, ces animaux-là, c'est à se tordre. Vous savez l'histoire de celui qui menait des œufs à Varsovie?
— Non.
— Une histoire vraie, mon maître la connaissait.
— Eh bien! dites-la, ça passera toujours le temps.
— C'était comme ça. Une fois, un szlachcic, un noble de Wengrow qui s'appelait Kiszka, menait vendre une charrette d'œufs à Varsovie. C'était en été, une journée chaude, el depuis le malin l'orage menaçait. Le vent soufflait fort, la pous-
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sière dansait sur les roules, le tonnerre grondait et le ciel devenait de plus en plus noir. Notre homme se tournait les sangs. Il se met à pousser sa carriole de toutes ses forces, parce que le sable était profond, fait des signes de croix, cingle son cheval, pour trouver un abri au plus vite. Il avait encore devant lui un bon bout de chemin et une grande forêt. Il pousse, il frappe, il sue, mais à peine sous les arbres, voilà l'orage qui éclate, qui prend la forêt aux cheveux : un branlebas infernal !
L'autre tremblait pour ses œufs, ne savait plus où se mettre ! Quand on a peur, on prie de bon cœur. En avant donc ! Il récite tout ce qu'il sait de prières. Il récite les dix commandements de Dieu, il ajoute une litanie en supplément, mais l'orage
Ib4 l'apostolat du knout
tenait toujours bon. Le temps était si noir qu'il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. La forêt se couchait sous le vent, les coups de tonnerre partaient Fun après l'autre. Les gros sapins craquaient comme des allumettes et les éclairs déchiraient le ciel en deux. Les cheveux du szlachcic se dressent sur sa tête; il tombe à genoux devant l'image du bon Jésus qui pendait là et recommence à prier tout fort et à crier :
— Je ferai dire une messe, j'achèterai deux cierges de cire blanche; seulement ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi!
— Oh! le bon marchand! lui répond une voix tonnante qui lui donne la chair de poule et Tétend par terre tout de son long.
— Eh bien ! je donnerai quatre cierges, et ma femme ira au pardon de Wengrow.
— Et pourquoi n'irais-tu pas à Czenstochowa, crétin? Pourquoi ne mènerais-tu pas un petit veau à Ion curé? reprend la même voix en colère.
— C'est loin, Seigneur, la moisson s'approche, il faut aussi aller acheter des oies, c'esl le moment où elles baissent. Le veau, je le donnerais bien, mais j'ai promis, foi de gentilhomme, de le vendre à un voisin. Mais si vous voulez, Seigneur, je donnerai cinq douzaines d'œufs à la première église que je rencontrerai.
La forêt tout entière rugit : « C'est peu! » et le tonnerre éclata si près que Kiszka cherchait à rentrer sous terre.
— Alors, j'en donnerai dix douzaines.
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puisqu'il faut que je me fasse du tort. Les œufs sont hors de prix maintenant, à trois florins six gros ! Mais au moins ayez pitié de moi, mon Dieu, el ne me les cassez pas tous!
— Les mauvais, tu les recevras sur la tête!
— Je les choisirai, je ne vous dis que ça, tout ce qu'il y aura de plus frais! Et il se battait la poitrine à grands coups.
Et voilà, qu'en un clin d'œil. l'orage disparaît, le temps s'éclaircit, le vent tombe, le soleil brille, et tous les oiseaux du bois se mettent à chanter. Kiszka se frotte les yeux, fait un salut au bon Jésus, fouette son cheval et continue sa route en songeant à ce qui lui arrive.
— J'ai payé cher! Le temps se serait
peut-être raccommodé tout seul, se dit-il en regardant le ciel et en soupirant. Maintenant, j'y perds dix douzaines d'œufs, en voilà pour de l'argent! et il se grattait la tête prêt à pleurer.
Pour comble de malheur, à peine sorti de la forêt, qu'aperçoit-il à deux pas de la route? Un clocher !
— Ah ! cette fois, plus moyen d'échapper. Il faut tenir parole.
Il s'arrête devant l'auberge, à l'entrée du village, donne le picotin à son cheval et se met à l'ombre pour réfléchir. Que faire? garder les œufs? Il en a froid dans le dos. C'est au bon Dieu lui-même qu'il a promis ! S'exécuter? Alors il est pris de tous les côtés! Enfin, à force de réfléchir, il s'endort, rêve d'omelette au lard, se réveille de
bonne humeur et dit à l'hôtesse de hii apporter une grande terrine. Ils vont à la charrette; lui, choisit les plus petits œufs, les pique avec une aiguille, les vide dans la terrine, remet les coquilles sur le tas et se fait faire une belle omelette.
— L'église aura son compte, et moi je n'y perdrai rien.
Il renifle un bon coup et commence à manger, tout en soufflant de temps en temps et en desserrant sa ceinture; enfin, après s'être fait un ventre de procureur, il s'en va bravement à la cure.
Le curé était justement assis devant sa porte en train de fumer sa grande pipe. Il écoute le récit de Kiszka et crie à la servante d'apporter le tamis pour les œufs.
— Merci, mon brave homme, dit-il, je célébrerai la messe à votre intention.
Le brave homme choisissait délicatement les œufs vides, et la fille qui tenait le tamis s'étonnait du poids de ces dix douzaines.
— C'est que les poules n'ont pas de coqs ! fait l'autre en mentant comme un arracheur de dents.
Après quoi, il baise la manchette du curé et en route! Mais voilà le curé qui se lance à ses trousses, dare, dare, dare, le rejoint au tournant, lui envoie son tamis d'œufs par la tête, et lui en donne avec son tuyau de pipe, à tour de bras,
— Ah ! coquin ! Ah ! fils de chien ! Je t'apprendrai à te moquer du bon Dieu et à voler l'Eglise.
Mon Kiszka rossé comme plâtre lâche les guides et prend ses jambes à son cou. Le cheval s'emballe, la voiture verse dans nn fossé et les œufs s'en vont faire une
omelette de tous les diables L'avare
perd deux fois. Pas vrai, Monsieur? Si je vous racontais tout ce que je sais sur eux, j'en aurais pour la journée. Et vous savez comment l'autre voulait arriver au paradis?
Je ne répondis pas. Le matin devenait splendide, et, là-bas. au-dessus des vapeurs du Boug et des brumes de la plaine, un chant s'élevait, voilé par l'éloignement, mais d'une solennité sans pareille, comme l'hymne sacré des aubes et des aurores.
— Vous entendez?
— Oui, c'est quelque procession qui s'en va à la Saint-Onuphre.
Le chant éclata soudain, non loin de nous, sur un petit sentier parallèle à la route, mais il était encore impossible d'apercevoir les gens.
Dans Fair saturé de reflets d'opale, les brouillards montaient lentement, laissant à découvert les nappes d'eau scintillantes, les terres bourbeuses et les seigles penchés. Les arbres et les villages semblaient se rapprocher de nous. Un souffle de vent passa, le premier de la journée, mais si doux, si caressant, que les épis ivres de rosée et les feuilles endormies frémirent à peine. Une alouette lança sa roulade, puis deux, trois, dix autres alouettes s'envolèrent avec elle, en sonnant la diane des oiseaux. Au ras du sol, les cigognes filaient dans la direction de la rivière. Un cri aigu, prolongé.
vrilla les nuages roses du ciel. De toute part les coqs chantaient. Le jour allait paraître, et tout le côté de l'orient gonflait comme une tenture de pourpre prête à s'écarter devant la majesté du soleil.
— Là aussi je vois beaucoup de nouvelles croix, dis-je, en en montrant une fraîchement érigée et encore à peindre.
— Eh ! Ils en ont tant mis que s'il fallait y faire attention on devrait toujours avoir la toque à la main, répondit-il d'un ton bourru.
— Rien d'étonnant. Avant, on ne pouvait même pas relever celles qui tombaient.
— Ils y gagneront beaucoup avec leurs croix! Du bois perdu, et voilà!
— Mais les orthodoxes aussi en élèvent
— Ils en élèvent quand on leur commande et quand on les paie, grogna-t-il en arrêtant ses chevaux, car la procession débouchait soudain du sentier sur la route.
En tête, brillait une croix dorée, à huit branches, derrière laquelle se pressaient une trentaine de vieilles femmes et de jeunes garçons. Ils s'agenouillèrent un moment autour de la croix, et l'un d'eux entonna d'une voix sonore le cantique « Kiedy ranne » (Quand Taube brille).
La procession reprit sa marche en chantant à pleine gorge, et le chœur montait au-dessus des campagnes vers le soleil levant.
Ils chantaient en polonais, je distinguais chaque mot, ne pouvant en croire mes
oreilles. Nous les suivions au pas, et mon Iwan chantait aussi.
— D'où vient donc ce monde ? demandai-je à un paysan qui marchait à côté de la voiture.
— Nous? Monsieur, d'Olszanka, dit-il en traînant ses mots, mais avec un accent parfait.
— Et où allez-vous?
— Au monastère de Jableczyn, c'est la fête de saint Onuphre.
— Alors c'est une procession orthodoxe?
— Orthodoxe, Monsieur, oui.
— Orthodoxe et qui chante en polonais?
continuai-je sans parvenir à comprendre.
— Et comment voulez -vous qu'ils chantent? Savez-vous bien qu'ils ne sau-
raient pas même dire leur Notre Père en moscovite ! fit-il en levant sur moi des yeux étonnés. Je le regardai, à mon tour, non moins stupéfait que lui.
— Montez-donc, on vous fera faire un brin de route.
Il grimpa dans la bryczka en louant Dieu à la mode polonaise.
Nous nous mîmes à causer de choses et d'autres. C'était un fm matois, il répondait toujours à côté tout en me poussant habilement de questions. Peu à peu, il se laissa gagner et me parla à cœur ouvert.
— Quand on aura séparé le pays de Chelm de la Pologne, lui dis-je, on vous défendra de parler polonais,
— Alors on devra mettre un garde dans chaque maison, répliqua-t-il avec un
geste dédaigneux. — Gomment faudra-t-il parler? Autrefois, du temps de l'Union, dans nos villages, on parlait encore le patois de chez nous, maintenant ça se perd. Les vieux tout juste le connaissent, les jeunes commencent à en avoir honle.
— Mais pourtant vous avez signé la séparation?
— J'ai signé. Monsieur, parce qu'on m'a fait signer. On nous a appelés chez le pope et on nous a expliqué qu'après la séparation les terres des châteaux seraient distribuées aux orthodoxes.
— Attends-moi sous l'orme! fit Iwan d'un air goguenard.
— Mais les plus grands fonctionnaires l'ont dit! Qui peut savoir?... répliqua le paysan.
— Vous verrez ce qu'on vous donnera î continua le cocher. Rappelez-vous seulement ce que les opposants ont reçu
— Eh bien ! si on ne nous donne pas de terres, nous nous inscrirons tous comme catholiques.
La stupeur me ferma la bouche, Iwan éclata de rire.
— Je ne ris pas, moi, dit l'autre avec une conviction sévère; chez les catholiques et chez les orthodoxes, c'est le même bon Dieu. Seulement à l'église on est mieux tout de même, l'office est plus joli, on peut chanter, la musique joue, on se met en procession et il y a des jours où le curé vous parle si droit au cœur que vous vous mettez à pleurer, et que ça vous fait du bien tout de suite. Mes enfants m'aver-
tissent déjà qu'aussitôt majeurs ils s'inscriront catholiques. A présent même, les garçons et les filles de chez nous sont enragés pour courir à la messe. Vous ne les feriez pas aller à l'église russe à coups de bâton. Comme si tout le monde ne devait pas avoir la même foi ! Mais parce qu'une maison est catholique et l'autre orthodoxe, voilà tout le village en bataille, des colères, des péchés, du scandale. Les Juifs même se moquent de nous quand ils voient que chaque chaumière a ses fêtes.
— Pourquoi ne passez-vous pas au catholicisme? demanda Iwan.
— Et s'ils nous donnaient la terre?
— Vous savez ce que votre évêque a dit aux paysans de Hrubieszów?
— Oui, on m'en a parlé, mais je ne sais plus quoi.
— Ils venaient lui rappeler ce qu'on leur avait promis en signant. Alors il leur dit : « La terre n'est pas du caoutchouc, je ne l'allongerai pas pour vous. »
— Vrai? Il a dit cela? demanda l'autre très ému en baissant la voix.
— Plus de cent personnes l'ont entendu. Et il avait raison. On ne peut pourtant pas prendre le bien d'autrui ; ils ne se laisseront pas faire, et vous, vous n'aurez rien.
Il le raisonna un bon moment si bien que le pauvre homme ne sut plus que répondre ; de grosses rides se creusèrent sur sont front, il me fit un signe de tête, sauta à terre et se mit à la
suite des pèlerins, plongé dans ses idées noires.
Nous passâmes si lentement le long de la procession que j'eus le temps de la compter; il j avait en tout trente-huit personnes.
— Pas tant de monde que cela, fis-je remarquer à Iwan.
— C'est qu'on ne les paie plus maintenant pour courir les pèlerinages et dire des patenôtres. Ils ne sont pas pressés de s'embarquer à leurs frais! répondit-il, en remettant ses chevaux au galop.
Mais voyant mon air incrédule, il ajouta cyniquement.
— Moi aussi, autrefois, j'ai gagné ma vie en faisant des promenades. J'en ai vu du pays : Poczajev, la Laure de Kiev,
Lesna, Radecznica, tout ce qu'ils voulaient. Et je ne me faisais pas prier ; on mangeait pour rien dans les monastères, et de l'eau-de-vie : autant qu'un bon chrétien en peut boire. Aujourd'hui, ils sont plus malins, ils gardent leur argent; alors, nous, nous gardons nos patenôtres.
— Vous aussi, donc, vous êtes orthodoxe?
— Que voulez-vous ? On tient à sa peau. J'ai vu tant de choses quand on a aboli l'Union que j'en ai pour jusqu'au jugement dernier. J'ai vu, Monsieur, des villages entiers nager dans le sang; j'ai vu comment les gens mouraient devant l'église de Pratulin; j'ai vu des centaines de personnes traînées en prison ou chassées aux quatre coins du monde. Mon village