‹ L'apostolat du knout en PologneChapitre 15 sur 17 · L APOSTOLAT DU K>OUT · texte numérisé non relu

L APOSTOLAT DU K>OUT

aussi a résisté. Le knout marchait, j'en ai eu ma part, j'ai été coffré comme les autres. J'étais jeune alors ; j'avais la peau chatouilleuse, et pour vous dire vrai, le knout m'a dégoûté de toutes les confessions, tellement que s'ils m'avaient ordonné de me faire juif, je me serais aussi bien fait juif qu'orthodoxe. Je n'ai pas une tête à savoir ce qui vautle mieux, moi. Je résistais pour faire plaisir à ma mère qui me prêchait par tous les saints. Us m'ont mené à Biala. J'y suis resté trois mois. D'abord, ça n'allait pas mal; on mangeait, on était au chaud et on ne faisait rien. Moi je résistais, je disais non et non ! Alors ils m'ont mis à part et ils ne me donnaient plus qu'une livre de pain pour ma journée. Je tenais bon. Qu'est-ce que c'est

que l:i faim pour le paysan; c'est sa mère nourricière! Mais à la fin, ils trouvèrent le joint et se mirent à me nourrir avec du gruau au lard rance. Cette fois, Monsieur, je n'y tins plus. J'aurais résisté au diable d'enfer, mais à ce lard, non ! Une semaine après, je faisais tout ce qu'ils voulaient. J'en ai mal au cœur rien que d'y penser. Avec du lard rance, ils ont pris une âme

Il éclata d'un rire mauvais qui me fit froid. Je le regardai avec un dégoût mêlé de compassion.

— Et puis après, j'ai vu ce qu'il en était, et maintenant je sais que les uns et les autres sont bons à jeter dans le même panier! reprit-il d'un ton colère. Chacun tire à soi le paysan, parce que chacun vit du paysan. Ce n'est pas vrai peut-être?

Je ne répondis rien. Il se lut lui aussi, poussa ses chevaux, puis se retournant vers moi :

— Il pourrait bien leur arriver comme à ces deux bonnes femmes qui se disputaient un chien et qui le tiraillaient chacune de son côté. Le chien finit par trouver le jeu mauvais... et les mordit toutes les deux.

Je ne me souviens plus où j'ai remarqué, pour la première fois, une croix élevée en plein champ, mais je la vois encore^ solitaire, au milieu des blés ondulants, étendant ses deux bras, comme pour attirer dans une étreinte consolatrice tout ce malheureux pays. Je crus d'abord que c'était la tombe d'un suicidé, mais plus tard, au cours de mes pérégrinations, j'en vis d'autres semblables, à travers les champs ou les bois, sur des landes incultes, au bord des rivières, dans des ose-

raies, et toujours loin des habitations et des routes.

Ce qui me frappa, c'est que toutes étaient neuves et paraissaient de la même époque. Les circonstances voulurent qu'on ne men apprît la provenance qu'aux environs de Ghelm.

Le paysan qui me conduisait sassombrit soudain à ma question, regarda autour de lui avec défiance et, bien que la route fût déserte, me dit à voix basse :

— Ce sont les tombes de ceux qui ont résisté jusqu'au bout. Que Dieu ait leur àme !

11 soupira et se tut, comme envahi par un flot de souvenirs douloureux que je n'osais pas interrompre.

La chaleur, ce jour-là, était intolérable.

Le ciel embrasé pesait sur nos têtes comme un couvercle chauffé à blanc, nos chevaux se traînaient à peine, et le silence accablé des champs nous pénétrait d'un engourdissement insurmontable. Le monde entier semblait défaillir sous les ardeurs du soleil. Les épis de blé pendaient lourdement le long des routes, et l'ombre des arbres se recroquevillait à leurs pieds comme des feuilles que le feu roussit. On croyait respirer de la flamme : l'air brûlait, la terre brûlait, tout brûlait. Nulle part on ne voyait âme qui vive; ce torride après-midi de juillet avait chassé tout le monde sous les chaumes.

Pas une voix, pas un chant d'oiseau. Les alouettes même se taisaient. Parfois seulement, une corneille, le bec béant, rasait

le sol, une caille appelait dans les seigles ou une volée de jeunes perdrix changeait déplace.

— Sommes-nous encore loin? demandai-je, car le silence me devenait insupportable.

— Non ! me répondit-il en sursautant.

Nous arriverons avec la nuit.

Par bonheur, la route traversait alors un bois épais. Je vis briller de l'eau dans un fossé vers lequel nos chevaux tendaient le cou avidement.

— Si nous laissions passer la grosse chaleur? proposai-je, me sentant à bout de forces.

— Bon, les chevaux souffleront, et l'homme se détendra un peu les os.

Le bois nous couvrait de son ombre

fraîche, une haleine humide, imprégnée de résine, soufflait des profondeurs. Je m'étendis sur l'herbe avec délice. Le paysan jeta du foin aux chevaux, s'assit à mes côtés, alluma sa pipe et commença, en chuchotant, comme se parlant à luimême :

— Ceux qui dorment là-bas résistent encore maintenant — Oui, Monsieur, reprit-il en élevant soudain la voix. — Pendant ces années terribles, il fallait se passer de baptême, d'église, de mariage et, quand on mourait, de sépulture chrétienne. On ne pouvait ni venir au monde, ni en sortir à son idée. Et quand on ne voulait pas s'en aller dans sa tombe en compagnie du pope et des gendarmes, on devait vous enfouir, la nuit, sans rien dire

et souvent n'importe où, comme un pestiféré. Alors les amendes pleuvaient dru comme grêle. C'est que, tout de même, on ne pouvait pas disparaître sans crier gare, il fallait un acte de décès, et le greffier demandait : « Où le défunt est-il enterré? » — « Dans la terre. » — « Mais quel pope l'a enterré, et dans quelle paroisse? » — « Dans la terre. » Est-ce qu'après tout le monde entier n'est pas la paroisse de Dieu? Souvent linterrogatoire continuait par des coups de poings, mais l'autre ne savait qu'une chose : dans la terre. Et il disait vrai. Alors les gendarmes couraient les cimetières comme des enragés, et, s'ils trouvaient le mort, ils le déterraient pour l'enterrer de nouveau à leur manière. J"ai eu ce malheur-

là. Je perds mon garçon, — il avait près de cinq ans, — emporté par la variole. Je l'enterre comme tous les nôtres, en cachette, par une nuit noire, je piétine la terre, je remets du gazon, — baste! les gardes le dépistent, reprennent le cercueil, et le pope recommence l'enterrement, mais à un autre endroit et avec des simagrées à n'en plus finir. Ma femme essaya bien de défendre le petit, elle n'y put rien. Il fallut encore payer l'amende et faire un tour en prison.

Et tenez, il n'y a pas longtemps, voilà dix ans seulement, le même malheur m'arrive. Mon gendre vient à mourir. Un Polonais de la bonne espèce celui-là, et un fier catholique. Il faisait tout pour aider les opposants, amenait des prêtres,

distribuait des livres, il était même allé à Rome avec le vieux Blyskosz. Bref, il prend froid aux missions, et en trois jours son compte est réglé. Avant de mourir il n'a qu'un mot : qu'on ne le livre pas au pope! C'était difficile, les gardes ne connaissaient que lui, mais il leur glissait toujours entre les doigts comme une anguille. Dès que le village apprend sa maladie, le starszy se présente chez nous, soi-disant pour une affaire. Je vis bien qu'il venait regarder si le malade en avait pour longtemps. Je ne faisais semblant de rien, mais mon gendre, qui ne savait plus guère pourtant ce qui se passait en ce monde, lui crie :

— Ton barbu ne m'enterre pas encore! J'en sortirai!

Le starszy s'en va et revient le lendemain. Le malade étant sans connaissance, il reste quelques heures à attendre, comme le diable qui guette une âme. Enfin, le troisième jour, vers le soir, le malade passe. Nous n'en soufflons mot à personne, même aux proches voisins. Je bouche les fenêtres, et, malgré les larmes et les lamentations, il s'agissait de penser à l'enterrement, nous n'avions que quelques heures devant nous. Dès le matin, le garde serait là, et il ne le lâcherait plus. En deux minutes, on décide de l'enterrer cette nuit même, on ne pouvait risquer un seul jour. Par bonheur, il faisait sombre et il tombait une petite pluie tenace. Les femmes préparent le mort, je bâtis un cercueil n'imporle com-

ment, et aussitôt après minuit, nous le portons à travers champs dans un endroit du bois dont personne ne se serait douté. Ce qu'on pleure, ce qu'on gémit, — je ne vous en dis rien. Nous revenons à l'aube, et je n'avais pas plutôt la tête sur l'oreiller, que mon aîné arrive et me dit :

— Depuis la grange, à travers champs, jusqu'au bois, on voit par où nous avons passé. Une fois sur cette piste ils trouveront la tombe.

Mon sang ne fit qu'un tour. Comment faire ? Elles n'allaient pas disparaître par un coup de baguette ces traces-là!

Nous étions au printemps, le terrain était comme du beurre; en des endroits, les roues l'entamaient jusqu'aux essieux.

Nous combinons, nous raisonnons, quand voilà un gamin qui nous crie :

— Le garde ! Pour sûr il vient là.

— Jésus Marie ! Tout va se savoir. Ils vont le déterrer comme Jean.

Mais le bon Dieu m'éclaira et m'envoya son Saint-Esprit. Je fais coucher mon fils dans le lit du mort, les femmes lui emmitoutïlent la tête de linges mouillés, elles le couvrent d'un édredon, et la veuve s'assied à côté de lui, en recommençant les larmes et les soupirs qu'elle avait donné de si bon cœur à son défunt.

Le starszy entre et demande des nouvelles, dès la porte. Je lui dis :

— Espérons en Dieu, il s'en tirera peut-être....

Il nous regarde, fait son signe de croix

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