‹ L'"Apothéose" de RenanChapitre 13 sur 27 · L'Éclair, 5 octobre, Opinions · texte numérisé non relu

L'Éclair, 5 octobre, Opinions

philosophie, la Littérature sceptique ou flottante : MM. Jules Simon et Anatole France: puis M. de Vogué, le père des Cigognes, de ces néo-chrétiens, ou néo-évangélistes, pour lesquels Jésus-Christ est ce qu'était Annihal pour les rhéteurs de Rome : un thème d'amplifications — declamatio.

Renan tombe dans l'éternité, au fracas des acclamations de l'Université, de l'État sans Dieu, des feuilles boulevardières ou voltairiennes qui payaient sa prose, des écrivains qui se cramponnaient à lui pour arriver à la renommée et à la fortune. Pour tous ceux-là, Renan est grand ; il est éblouissant de gloire : il les a éblouis, fascinés, dominés ; et ils déclarent en chœur qu'il a dominé son siècle, tous les siècles même, ou peu s'en faut. Le croient-ils? J'en doute. Mais ce qui est certain, c'est que leur admiration monte jusqu'au délire, à la frénésie, et descend jusqu'à l'extravagance.

A dire vrai, ce tapage, cette pompe, ce déploiement d'oripeaux funèbres, tous ces efforts et ces frétillements de la libre-pensée pour vexer les catholiques, toute cette apothéose — si elle n'était un signe du désarroi des âmes et un triste présage pour la France — serait un sujet de joie pour les croyants. Lorsque la libre-pensée en est réduite à se choisir de tels patrons, à chômer de tels saints, c'est de bon augure : elle avoue son indigence, son extrême détresse. Encore une ou deux victoires comme celle-là, et c'est la ruine.

Dans cette confiance, regardons passer le cortège de Renan, et notons, à mesure qu'ils défilent, les groupes formés autour du cercueil ; examinons d'un peu plus près, et séparément, ceux qui ont concouru à Yapothéose de cet homme : le gouvernement, la presse, l'Académie, la littérature, l'Université.

Bien que l'armée jouât un rôle dans la comédie lugubre du 7 octobre, et que le peuple fit la haie sur les trottoirs, on ne saurait comprendre parmi les figurants de l'apothéose ni l'armée ni le peuple. L'armée était là au même titre qu'un décor sur un théâtre. Certes, ce n'était point un champ d'honneur ; mais l'armée n'est pas libre : et trop souvent, dans l'armée, la conscience est remplacée par la consigne. Toutefois, en voyant des officiers et des soldats français présenter les armes à la dépouille de Renan, ceux qui se souviennent songeaient aux propos de table de Renan, chez Brébant, pendant Tannée terrible. Après un repas copieux, en compagnie de bons vivants, l'heureux disciple de l'Allemand Strauss, Renan, porta sur l'armée française un jugement (fui aurait pu égayer Strauss et réjouir l'Allemagne l<>ul entière. Le fait est connu, grâce aux convives de ces dîners, nullement celti'/iies et très pou Spartiates. Un régimenl passe ; il s'en va au t'en ; on l'acclame. Renan. comme les autres, s'approche <le la fenêtre pour voir; mais aussitôt il se retire, avec un mouve-

ment de mépris el cette parole : « Dans tout cela, il n'y a pas un homme capable d'un acte de vertu ' ! »

1. Journal des Concourt. Les Goneourt n'ont pas été les seuls historiens de ces banquets organisés chez Brébant, pendant le pour les savants, les lettrés, les journalistes — notamment pour les rédacteurs du Temps. Voici le récit des mêmes exploits, d'après l'Histoire de la Commune de Paris, par A. Arnould, membre de la Commune (t. I, p. 51 ).

« Ces braves étaient quatorze, de bons camarades, de joyeux vivants, amis des vers aimables et des flacons jaseurs.

« Deux fois par mois, ils s'en allaient, à heure dite, au rendezvous commun, se faisant jour, des épaules et des coudes, à travers les longues files de pauvres femmes attardées au coin des rues, devant les boulangeries et les boucheries; ce spectacle d'enfants hâves et de vieillards piétinant dans la boue les mettait en appétit ; d'un pas philosophiquement allègre, ils gagnaient le boulevard Montmartre, poussaient, le sourire aux lèvres, la porte de Brébant: là. pendant que Paris sans pain serrait d'un cran son ceinturon de garde national, eux, repus, crevant d'indigestion, lâchaient le premier bouton, puis le deuxième.

« Venait l'heure où les obus pleuvaient sur la rive gauche; ces messieurs, bien en sûreté sur la rive droite, réclamaient le Champagne : les bouchons volaient au plafond, un joyeux bombardement commençait, et ce bombardement, mêlé d'éclats de rire et de propos malins, les faisait pâmer d'aise.

« On n'oublie pas ces choses-là ; le cœur peut manquer de mémoire : le ventre, jamais. Ces messieurs ont tenu à le bien prouver. « Ils ont donc fait frapper à la Monnaie de Paris une médaille en or fin, d'une valeur de 300 francs, en l'honneur de Brébant, de ce restaurateur, de cet ami, de ce dieu, qui fit tant de prodiges pour leur estomac. Sur la face, on lit :

« Pendant le siège de Paris, quelques personnes ayant coutume « de se réunir chez M. Brébant tous les quinze jours, ne se sont « pas, une seule fois, aperçues qu'elles dînaient dans une ville de « deux millions d'âmes assiégées. 1870-1871. »

« Au revers : « A M. Paul Brébant, Ernest Renan, P. de Saint-

Sur la question des vertus militaires, du courage et de l'héroïsme, Renan, à la fin d'une orgie, le verre aux lèvres, parmi des milliers de gens mourant de faim, était vraiment un bon juge ; les soldats qui lui ont rendu les honneurs peuvent être fiers, comme s'ils revenaient d'Austerlitz.

Dans la parade officielle, le peuple ne comptait pas ; aux yeux de Renan, il n'a jamais compté. Renan ne s'est jamais occupé du peuple ; pas plus que Voltaire ne s'est soucié de la « canaille ». Les souffrances, les joies, les goûts, le bonheur du peuple ! Renan vivait à cent lieues de tout cela. Pour lui, le peuple était un sot : et un esprit si distingué ne se sentait à l'aise qu'avec ses pairs. Le 7 octobre, la foule se pressait pour voir passer le corbillard, dans les mêmes sentiments que, le 2-1 septembre, les badauds assistaient à la mascarade des chars de la République. Sauf que les chars du 22 septembre étaient peints d'une autre couleur, et que les individus portant la défroque de Voltaire, de Rousseau, de Diderot,... avaient l'air plus gai que les croque-morts, le spectacle était le même. Les spectateurs, peu attendris, ne se firent pas faute de rire lorsque le panache du char funèbre s'accrocha aux pierres du pont Caulainmnil : cela leur rappelai! le char du Triomphe de

« Victor, M. Berthelot, Ch. Blanc, Scherer, Dumesnil, A Nefftzer. « Ch. Edmond, Thurot, J. Bertrand, Marey, E. de Goncourt, Th. c Gautier, A. Hébrard. »

la République resté en panne sur le pont Louis- Philippe.

Renan ne s'était guère plus occupé de sauver la République, que de guérir les misères du peuple. Deux fois, sans doute, il essaya, en vain, de devenir sénateur ; ce titre lui aurait valu des rentes, et les séances au Luxembourg lui auraient servi de distractions. Mais la forme du gouvernement lui importait peu ; ou plutôt, le meilleur gouvernement était, à son gré, celui qui donne des places, des appointements, des décorations ; tout comme, pour Sosie, le véritable amphitryon était l'amphitryon où Ton dine. La démocratie semblait à Renan la source de toutes nos maladies sociales : « La démocratie, écrit-il, est la cause de notre faiblesse militaire et politique. » La Revue des Deux Mondes, la revue de Renan, le reconnaît sans aucun embarras, par la plume de M. de Mazade : « Il ressentait le dédain d'un lettré supérieur pour le pouvoir des multitudes, pour les foules, pour le suffrage universel, et il ne cachait passes préférences pour ce qu'il appelait un bon tyran '. »

Non seulement il préférait un bon tyran à la République, mais ses vraies préférences de lettré supérieur étaient pour l'Allemagne. La France lui paraissait si petite à côté de la docte Allemagne ! « J'ai toujours, disait-il un jour pendant le sic de Paris, été frappé de la supériorité de l'intelli-

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