‹ L'"Apothéose" de RenanChapitre 16 sur 27 · TII · texte numérisé non relu

TII

« La plus belle intelligence de notre temps vient de s'éteindre. » (Le Temps, 3 octobre.) — « La mort vient d'enlever à notre pays un de ses plus grands hommes,... vieillard chargé de gloire,... le plus accompli de nos écrivains,... le plus profond de nos érudits,... le noble et fécond initiateur,... l'homme à la vie irréprochable... » [Les Débats, 3 octobre.) Suit une kyrielle de blasphèmes, conscients ou non. que M. Gaston Deschamps éparpille sur le cercueil de son maître.

Voilà le ton des journaux qui passent pour être modérés ; on peut deviner par là quels furent les éclats de la presse violente. Nous n'avons pas à signaler les dithyrambes des journaux étrangers, protestants ou libres-penseurs, pour lesquels l'honneur de Dieu et de la France est d'un intérêt médiocre ; Renan ayant mis la science et l'esprit allemands à cent piques au-dessus du génie français, la presse allemande lui a été légère. Dans la presse anglaise, il s'est glissé un petit grain d'amertume, bien désagréable aux dévots du renanisme; il était enveloppé dans ce billet d'Herbert Spencer : « Renan... je n'ai jamais ouvert un de ses livres. »

Quant à la presse française, elle s'est jetée sur ce cadavre comme sur une large proie. N'ayant plus à enregistrer les faits et gestes d'Emile Zola

au pèlerinage de Lourdes, ne jouissant pas encore de l'éloquence plantureuse des deux Chambres, réduite à mendier de la copie chez les mineurs de Carmaux, la presse d'octobre a vécu de cette grosse nouvelle pendant huit jours et plus. Après tout, les journalistes devaient bien quelques regrets à Renan ; de son vivant, Renan avait été une riche ressource pour les journaux ; il fournissait des articles de première page ; il accueillait avec une complaisance souriante les questions et les entrevues de omni re scibili : il soignait sa petite gloire, en tenant sa porte entre-bâillée aux commis-voyageurs du fait divers. On Fa payé en louanges posthumes.

A part les journaux religieux, l'Univers, le Monde, la Croix, et les journaux de combat, V Autorité, la Gazette de France, la Libre Parole,... qui ont osé penser tout haut et parler juste, la presse de Paris a étalé sur cette tombe la misère de ses principes, la bassesse de ses flatteries et de ses haines anticléricales, les guenilles plus ou moins pailletées de sa prose. Parmi les feuilles amies du scandale et du dévergondage, il faut faire une place à part à Y Intransigeant, où M. Rochefort déclame, écume et rugit. On s'est demandé pourquoi le rédacteur en chef du Soleil avait paru dans le cortège du 7 octobre, orné de ses palmes académiques; probablement il était venu pour appuyer et rehausser le panégyrique de Yillustre mort., celé-

bré par son journal ; mais le Soleil était tiède, ou du moins il se mêlait quelque fumée à ses flammes.

D'autres, presque tous ceux qui brillent sur le boulevard, dans les cercles mondains, graves ou politiques, dans les bouges et les bas-fonds de la démagogie, Figaro, les Débats, le Temps, la République française, la Lanterne,... flambaient d'enthousiasme. Les juifs de la Lanterne saluaient en Renan le « prêtre de la vérité tolérante » ; le juif de la République française, Salomon Reinach, s'écriait : « Cher maître, votre mort n'est pas un deuil national, mais un deuil humain ! » Le Temps avançait quelques restrictions prudentes; avouant <( que la philosophie de M. Renan fournit un viatique insuffisant pour le voyage de la vie » ; mais ce jeu des réserves rentre si bien dans les habitudes de ce huguenot sournois, dans les moyens de ce Tartuffe solennel et ganté î Auprès des restrictions timides se déployaient les éloges du « génie unique » qui a réalisé une œuvre unique : « la laïcisation de la théologie » ; et le long des colonnes du Temps, l'encre de M. Jules Simon a ruisselé pendant quinze jours en l'honneur du génie unique.

Entre toutes 1?«j couronnes accumulées autour du corps de Renan, on distinguait les couronnes du Temps, de Y Intransigeant et des Débats; Figaro s'était laissé éclipser ; mais il s'est rattrapé en se-

niant des ûeurs sur la mémoire du vertueux tré- (>n rencontre des catholiques qui ont en quelque estime ces deux journaux, les Débats et le Figaro : l'un parce qu'il esl grave, l'autre parce qu'il ne l'esl point. Ils ont dû être doucemenl édiq lisant l'un et l'autre, aux alentours du 2 et du 7 octobre. Figaro, par la main de son rédacteur en chef, applaudit au triomphe de Renan, qui fut un des « hommes de pensée pure ». Ne demandez pas à Figaro ce qu'il entend par là ; que lui importe ce qu'il entend, ou s'il entend quelque chose? Il s'agit de louer Renan sans paraître banal ; et la « pensée pure » est tout à fait neuve. Entre le figarisme et le renanisme, il n'y a qu'une nuance ; Renan, c'est Figaro à l'usage des incroyants ; Figaro, c'est Renan à l'usage des catholiques. Comme c'est une des ressources du renanisme et du figarisme de mêler la religion à tout, Figaro s'empresse de canoniser Renan, quelques heures après sa mort : voilà qui n'est pas banal. La langue dont il se sert ne l'est pas non plus ; mais auprès de cette langue, l'auvergnat est « exquis », limpide même : « Qu'il (Renan) ait été un saint, il ne faudrait qu'un peu d'effort et de bonne volonté à ceux qui ont connu son détachement des choses et son infinie douceur, pour qu'ils se l'imaginent en un état de perfection voisine de celle que l'Église recommande. »

Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises! Mais Figaro a dû être jaloux de VÉclair. Dans

Y Eclair du 10 octobre, un vrai prêtre, un prêtre qui a jeté la soutane au pied du mur et le bonnet carré par-dessus les moulins, l'ex-abbé Ledrain, appelait aussi Renan un « saint ». Dans quel calendrier, grand Dieu !

Les Débats, cet organe de la modération voltairienne et de la correction pédante, étaient le journal chéri de Renan ; Renan avait fait serment de ne sortir des Débats qu'avec le dernier rat. Il en est sorti un peu plus tôt. Mais cette figure dont il s'est servi nous remet en mémoire qu'il fut luimême classé parmi ces quadrupèdes, rongeurs, voraces et circonspects, dans l'espèce singulière des rats d'Église ; — rat érudit, joignant « la grâce d'un rat de France à la force d'un rat allemand », sachant grignoter l'Évangile, selon le « plan des rats de Teutonie » ; car ce fut là

La grande campagne Du plus grand rat qu'ait vu Paris ; Il tira des Juifs un bon prix,

Parut galant en Allemagne

Il était fils de la souris

Qu'un jour enfanta la montagne1.

Dès le premier instant, auprès du cadavre encore chaud, les Débats attendris et frémissants lançaient les fusées et les foudres de leur éloquence académique : « Nous qui l'avons connu et qui l'avons aimé, nous défendrons sa mémoire et sa doctrine

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