‹ L'"Apothéose" de RenanChapitre 19 sur 27 · Temps, 1 '» octobre : Mon petit journal · texte numérisé non relu

Temps, 1 '» octobre : Mon petit journal

de zèle et aussi peu de succès à tourmenter le sens des mois, à torturer les syllabes françaises pour les faire sonner dans le vide. Signalons les haranguesd»' MM. Gaston Boissier el Gaston Paris: notons pour mémoire le discours de M. Alexandre Bertrand, président de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; le tout débité avec l'emphase morne qui sied au style lleuri. Rappelons la Chronique de M. de Mazade, et n'oublions pas une lettre curieuse de M. Alexandre Dumas.

Pour M. Alexandre Bertrand, Renan fut : 1° « un savant de premier ordre » ; 2° le « modèle des académiciens » ; 3° une « âme religieuse qui avait soir de vérité » et à laquelle « une voix intérieure parlait comme à Socrate » ; 4° « un homme de bien ». Sauf la voix intérieure, dont personne ne se doutait, ces quatre points nous étaient connus: ce sont les refrains des journaux renanistes. — Pour M. Gaston Boissier, Renan « était à la fois un philologue et un artiste, un théologien, un poète, un historien, un philosophe, et partout au premier rang ». Que d'hommes en un seul ! Mais cette merveille s'explique : Renan avait invoqué, sur l'Acropole, « Minerve,... la déesse aux yeux bleus »; Minerve Fécouta ; et Renan devint un grand académicien qui mérite d'être traité à l'égal d'un grand capitaine. Le lien de ces belles choses est un peu lâche; Minerve, qui accorda, dit-on, à Pandore le don de broder et de coudre, aurait-elle

été moins libérale envers M. Gaston Boissier ? S'occuper de Minerve, de vXauxw-iç 'AOr'vYj, au beau milieu d'un enterrement, cela sort du moins de la vulgarité.

Avec M. Gaston Paris, on y rentre d'abord à pleines voiles ; mais après une tempête de mots contre « l'intolérance de l'ancienne Sorbonne », on débarque au pied de l'Olympe où règne Jupiter. Écoutez : Renan était « un philosophe qui tantôt ressentait si profondément l'érudition sacrée du grand mystère de l'univers, et tantôt se plaisait à démêler l'ironie tragique du jeu éternel que Jupiter joue avec lui-même... »

Si nous disions de nous-même, sans preuves écrites et imprimées, que ceci est du français, parlé en 1892, par un académicien, dans la cour du Collège de France, on ne nous croirait point ; mais lorsque M. Gaston Paris et ses collègues nous annoncent, avec des airs de Jupiter tonnant, que leur confrère mort fut le premier écrivain de France, leur affirmation n'a plus de quoi nous surprendre.

Félicitons M. de Mazade d'être intelligible ; félicitons-le aussi d'avoir caché deux ou trois épines sous les roses dont il enguirlande le cadavre de Renan ; il faut lui savoir gré d'avoir eu ce courage, peu ordinaire chez les Quarante. Seul, M. de Mazade insinue que l'illustre confrère publia des « écrits presque légers » (ce prévue est charmant);

seul, il ose douter que ce « génie fait d'audace ingénue el de grâce », ait inventé quelque chose ; seul, il s'aventure à rappeler qu'il y a un au-delà, et que Renan le blasphémateur « a vu aujourd'hui face à face la grande énigme ». C'est peu, mais pour un académicien c'est presque de l'héroïsme ; et nous en faisons à M. de Mazade nos compliments très sincères. C'est de l'originalité, c'est du bon sens, et le bon sens ne court point toujours les rues, aux alentours du palais Mazarin.

Qu'on en juge par M. Alexandre Dumas ; il ne se possède plus ; il monte sur le trépied, il s'extasie, il prophétise, il canonise. Cet homme, qui touche à ses soixante-dix ans, se pâme devant Renan, le pieux et le pur ; il chante « l'unité de cette admirable vie de sage, — pourquoi ne pas dire de saint?... ces grandes leçons d'amour évangélique, d'enthousiasme chrétien,... cet ensemble de vertus patriarcales,. . cette vie si remplie et si utile! » — Le « Pape de la libre-pensée », l'auteur de YAbbesse de Jouarre, de Y Eau de Jouvence et des «gaudeamus » universitaires, salué du litre de « saint » dans Y Echo de Paris, l'organe attitré de la pornographie, par le vieil apôtre du divorce, quelle leçon pour qui veut entendre ! Pour l'un et pour l'autre, quel châtiment!

Si les puissants qui siègent sur le velours de l'Institut, arrivés au comble de la fortune, c'est-àdire au bout de leurs désirs, se permettent de

semblables dithyrambes, les gens de lettres encore à mi-cote, qui ont encore des ambitions et qui doivent faire du zèle, restent-ils beaucoup au-dessous de leurs anciens? Non, assurément; ils les. atteignent parfois, et parfois ils les dépassent. Tous y travaillent : depuis les forts, MM. Anatole France, Jules Lemaitre, Emile Faguet, jusqu'à M. Narcisse Quellien, un Breton natif du pays de Tréguier, comme Renan, qui se trémoussait dans le halo de Renan, qui ne serait pas trop fâché d'être quelque chose, qui accepterait avec reconnaissance une fonction de bedeau dans le temple de Renan, ou une toute petite place dans un petit bas-relief du piédestal de ce grand homme.

Écoutons et instruisons-nous. Les longues études de critique sur les volumes à 3 fr. 50 nous révéleraient avec moins de précision Tétat actuel des esprits chez les représentants de ce qu'on nommait, sous l'ancien régime, les Belles-Lettres.

M. Anatole France, que Ton ne s'imaginait pas sensible à ce point, se désole et pleure ; il « écrit en pleurant et sent la plume trembler entre ses doigts... Nous avons perdu notre maître, notre lumière, notre chère gloire ! » — Quis desiderio sit pudor aut matins ?

Pour M. A. France, les doutes de Renan avaient « l'efficacité d'une croyance » : ces doutes l'engageaient à devenir, après son maître, «le meilleur des hommes, le parfait honnête homme, le grand

philosophe (4 1e bon citoyen ». (Est-ce que M. A. France a voulu rédiger une épitaphe ? Dans le laisser-aller de son chagrin, M. A. France nous apprend que son maître avait « une forte tête penchée sur Fépaule », et « des mains grasses de prélat », un a vaste corps » et « une voix pleine et grasse ». [Grasse comme les mains?) Pendant qu'il était en veine de confidences, l'aimable disciple aurait pu nous apprendre si, depuis le séminaire, le savon avait passé sur ces mains grasses et silices ongles en deuil ; à Saint-Sulpice, le savon et les mains du jeune hébraïsant ne se rencontraient guère : il y avait antipathie entre ceci et cela. M. A. France préfère nous assurer que Renan était « un demi-dieu mortel » et un des plus « magnifiques exemplaires de l'humanité' ». Malheureusement on le savait déjà.

M. Jules Lemaître a-t-il aussi pleuré le cher maître? Son oraison funèbre ne porte aucune trace de larmes2 ; mais il est clair qu'il doit être affligé, bien que cela paraisse peu. La figure de Renan, l'esprit de Renan, les mots de Renan, la science de Renan, les sourires de Renan et ses rhumatismes hantaient M. Jules Lemaître. Quand il •était à court d'idées, il parlait de Renan : M. Renan a dit ceci; il a fait cela; il est très habile ; il est bon ; il est exquis. Le cher maître une fois disparu,

Page 1