Revue bleue, 8 octobre
génie n'en comportait, et a gagné dix fois moins d'argent qu'il n'eût été toul naturel et comme forcé qu'il en gagnât. » Voilà pour la forme; voici pour le fond : « Exclusion faite du surnaturel, c'est-àdire... de la divinité de Jésus, Renan était resté chrétien très profondément. » C'est le discours du juge à l'accusé : Mon ami, vous êtes un voleur, un scélérat fieffé; vous avez tué père et mère; à part cela, vous êtes le plus honnête homme du monde; continuez, mon ami. Ainsi, exclusion faite de la foi chrétienne, Renan a été un très bon chrétien; il a été aussi « un stoïcien et un bénédictin, ce qui est à peu près la même chose ».
Oh ! oui, à peu près. Mais qu'est-ce donc que M. Lemaître et M. Faguet ont contre les Bénédictins, pour leur jeter, à propos de Renan, la même injure? Les Bénédictins m'en voudraient, si je reconnaissais en chacun d'eux une aussi prodigieuse somme de vertus que M. Faguet en découvre chez son profond chrétien ; il y découvre même un amour profond de « la chasteté ».
Décidément, M. Emile Faguet, en homme d'esprit, aura voulu, malgré sa sensation d'orphelinat, jouer un bon tour aux abonnés de la Revue bleue; et je parierais qu'à la dernière ligne de son article il riait à gorge déployée.
L'Université ne riait probablement pas aux funé-
railles de Renan : Y Aima Mater ne rit guère ; mais, le 7 octobre, elle était en fête. Ces obsèques triomphales et laïques étaient décernées à l'un des siens ; le transfuge de Saint-Sulpice était une de ses gloires: c'était, si j"ose dire, un de ses plus zélés missionnaires parmi la jeunesse des écoles.
Renan a fondé l'Association générale des étudiants; cette congrégation très laïque, « frappée d'un deuil cruel », avait sa place dans le cortège du patriarche. Parmi les plus brillantes couronnes, à côté de celle du Grand-Orient, faite d'immortelles rouges et jaunes en forme de triangle, on remarquait celle de ladite Association, composée de roses rouges et thé, traversée de palmes, avec cette inscription : Les étudiants de Paris à Ernest Renan. Voilà une jeunesse qui promet; elle est fidèle aux leçons qu'elle a reçues ; du reste, ses maîtres étaient là ; entre autres, M. Lavisse, académicien élu et archevêque du pays latin. C'est à ces excellents jeunes gens que l'autre maître de morale, celui qu'on portait au cimetière, avait tenu les discours dont on se souvient; leur répétant, après tous les alinéas : c< La vie doit être gaie, ou n'être pas... Amusez-vous ! » les exhortant, avec les petits airs de candeur qui lui étaient familiers, à la débauche; et avec un haussement d'épaules ou un demi-ricanement : « La morale chrétienne ne l'entend pas ainsi ! >> Tant pis pour la morale chrétienne. Tôt ou tard, « la vieille loi romaine et chrétienne » du
mariage légitime et chaste s'en ira au pays des vieilles limes. Amusez-vous '.
Évidemment nous ne transcrivons qu'une partie des sermons de Renan aux étudiants de Paris; mais le rédacteur en chef «le la Libre Parole a eu raison d'écrire :
Rien n'était pénible à entendre comme les gaudeamus igitur qui sortaient saris cesse de ces lèvres flasques et pendantes. C'était le ricanement sénile de Voltaire, moins l'esprit du dix-huitième siècle l.
Ce n'est pas sans cause que Ton avait fait enlever du char funèbre les quatre anges d'argent placés aux quatre angles. Outre le motif de l'incrédulité de Renan, il y en avait un autre, non moins évident : à quoi bon des figures d'anges autour du corps de cet immonde vieillard ?
Mais pour l'Université des Jules Simon, des Lockroy, des Bourgeois, Renan était un maître idéal, le Maître. L'Université avait fait pleuvoir les laveurs sur cette tête si chère ; c'est un ministre de l'instruction publique, M. Bardoux, qui, en 1878, proposa Renan pour le grade d'officier de la Légion d'honneur : on se rappelle que le maréchal de Mac- Manon refusa de signer le décret; ce fut un des actes les plus méritoires de sa présidence. M. Grévy ne connaissait point ces scrupules ; il signa, de la même main qui paraphait les décrets d'expulsion