Depuis Strauss et Renan
autres récits, le fait du Sinaï et du Décalogue divin est un amas de contes en l'air (p. 107-111); David est « un bandit » ; et les chrétiens qui croient aux beaux sentiments de ce bandit, dans les Psaumes, sont des imbéciles (p. 112-117). Les demi-dieux de l'humanité sont : « Orphée, Thoth, Moïse, Zoroastre, Yyasa, Fohi,... puis Confucius, Lao-tseu, Salomon, Locman, Pythagore, Empédocle ». (P. 83- 84.)
Lhistoire de France, depuis Clovis jusqu'à la troisième République, se définit ainsi :
Des siècles de hautaine contrainte, les mystères d'une politique sacerdotale, une verge de fer, des bûchers — (P. 86-87.)
Nos pères étaient des idiots gouvernés par des monstres :
Autrefois, pour être bon Français, il fallait croire à la colombe de Clovis, aux antiquités nationales du trésor de Saint-Denis, aux vertus de l'oriflamme, à la mission surnaturelle de Jeanne d'Arc... (P. 87.) Le barbare, le prince laïque le plus brutal était un libérateur, comparé au prêtre chrétien, ayant à sa disposition le bras séculier. (P. 105. )
Les Ordres religieux sont des réunions de sots; les efforts des Jésuites vers la science aboutissent « aux folies ridicules du Père Hardouin » (p. -20-2). Les Sulpiciens sont des niais qui « manquent de critique en s'imaginant que le catholicisme dos théologiens a été la religion mémo de Jésus et des
apôtres » (p. 319); d'ailleurs ils sont voués à « une médiocrité voulue, systématique. Ils font exprès d'être médiocres. » (P. 320.) Écoutez encore ceci :
Lernaistre de Sacy confessant sa mère au lit de mort, sainte Françoise de Chantai abandonnant ses enfants pour suivre François de Sales, Mme de Maintenon enlevant les filles à leur mère pour le salut de leur âme, nous paraissent avoir péché contre la nature. A quoi donc servent les saints ?... (P. 20'.).)
Les Pages choisies apprennent beaucoup d'autres choses à la jeunesse des lycées; nous en faisons grâce à nos lecteurs. Il se mêle aussi à tout cela des leçons de littérature et des modèles de style ; en voici au moins un, pris un peu au hasard:
Mais (/ue je retrouve bien plus dans vos sublimes folies les besoins et les instincts suprasensibles de l'humanité, qur dans ces pâles existences que n'a jamais traversées le rayon de l'idéal, qui, depuis leur premier jour jusqu'à leur dernier moment, se sont déroulées jour par jour, exactes et cadrées, comme les feuillets d'un livre de comptoir ! (P. 44.)
N'est-ce pas que M. Bourgeois, grand maître de l'Université, et l'Université tout entière, ont raison d'appeler Renan un artiste, un styliste incomparable? Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, achevons notre pensée. Les admirateurs, les adorateurs dt' Renan prétendent nous imposer comme un dogme, ou comme un axiome, son incomparable talonl d'écrire; ils l'uni dit, répété, proclame, im-
primé partout. Il ne manque point d'honnêtes gens disposés à faire chorus, à répéter ce même axiome, de confiance ; habitués qu'ils sont à croire sur parole des hommes qui ont un nom, une notoriété, et le don d'affirmer avec force. Mais combien parmi ceux qui affirment si hautement, et parmi ceux qui croient si bonnement, ont eu le courage de lire cet écrivain merveilleux?
Il ne serait donc pas superflu, et il ne serait pas trop malaisé de détruire la légende de Renan « premier prosateur du dix-neuvième siècle»; légende dont on nous rebat les oreilles. S'il en est besoin, nous y reviendrons; toutefois dès aujourd'hui nous estimons qu'il n'est peut-être pas hors de saison d'insinuer quelques remarques utiles.
Notre but en ce moment n'est point d'étudier à fond la question du style de Renan; mais les journaux à la dévotion de Renan, les harangueurs académiques ou autres, les disciples, les orphelins, ont prôné ce style « magique ». avec un aplomb, une morgue, une pédanterie, qui ressemble à un défi, et qui provoque les réserves. Ces réserves, nous les voulons faire, ou tout au moins les signaler; nous compléterons ce travail, quand l'occasion s'en présentera.
Voilà vingt-cinq ou trente ans, un prosateur d'un certain mérite, L. Veuillot, écrivail : « 11 y a du pathos et du précieux dans M. Renan; il y a «lu plâtre dans son style, comme dans son érndi-
tion4. ■■ Toul récemment, nu maître de la critique sérieuse, M. Edmond Biré, entreprenait de montrer ce plâtre, de le faire toucher du doigt; il y réussissait, avec autant d'esprit que d'à propos. Il appuyait ses preuves de citations convaincantes; nous nous bornerons à résumer ses preuves en quatre petits paragraphes2.
i° La première qualité du style , c'est , selon Buffon et tous les maîtres, « la vérité du style »; en d'autres termes, la conviction, la bonne foi de L'écrivain, éclatant dans l'expression de la pensée, lui donnant vie, chaleur et force. Or, tout cela fait défaut à Renan: et lui-môme l'avoue en maint endroit. Il élève le scepticisme à la dignité de « sentiment exquis » et se moque des « opinions arrê- - . De là. chez lui, ce style chatoyant, ondoyant, mais flasque et vide, sans fermeté comme sans éclat.
2° Le style de Renan est celui d'un homme qui, pour remplacer les choses, cherche les mots, toujours en quête d'effets et de poses ; c'est le style pédant: voilà pourquoi ses pages scientifiques ou historiques sont hérissées de latin, de grec, voire d'hébreu : comme celles des lourds érudits du seizième siècle.
l. Mélanges, :je série, t. I, p. 27'». — Notre regretté confrèr
le P. J. de Bonniot, avança et prouva la même proposition dans les Études, au mois d'octobre 1889.
:i. (.azette de trame, feuilleton littéraire du 18 octobre 1S02.
3° L'adjectif-épithète est la ressource de l'écolier ; l'épithète rare, précise, variée, est la marque de l'écrivain. Or, les épithètes banales, toujours les mêmes, fourmillent dans les ouvrages où Renan s'est le plus appliqué ; surtout dans la Vie de Jésus, si bien écrite ! Partout, les épithètes flottantes, accolées aux objets les plus disparates ; tout est : doux, suave, exquis, distingué, ravissant, délicieux...
La campagne (de Galilée ) devait être délicieuse Nazareth est un délicieux séjour!... En sortant de Tibériade, un délicieux bosquet — La délicieuse oasis de Jéricho Cette délicieuse théologie d'amour L'histoire du christianisme naissant est une délicieuse pastorale— La parabole est un genre délicieux Cette
délicieuse pastorale du fîls prodigue Le délicieux
psaume lxxxiv.... Jésus est un délicieux moraliste.... Marc-Aurèle laisse après lui des discours délicieux,... etc.
4° Les disciples de Renan lui reconnaissent le don exquis et délicieux de la description ; ils se pâment devant cette poésie suave. M. Edmond Biré s'est donné le délicieux plaisir de mettre en regard une description de Renan, la plus fameuse, celle de Nazareth, avec une page de Chateaubriand. Et, comme le fera tout lecteur impartial, il conclut que le talent du styliste Renan est « maigre et sec ». Ajoutons que son imagination est terne et froide. Sa description de Nazareth est une bonne page du dictionnaire de géographie.
Non, cet homme jaloux de Bossuet ' n'est point