Le Temps, '.'> octobre
J. M. Gaston Paris, discours prononcé au Collège de France, le 7 octobi '•.
'■'>. M. Philippe Bei gei . les i> ! »bre.
s'écriait un jour le poète breton, Achille du Clésieux :
Breton .' Non! Juif issu du sang d'Iscariotc!
Et, dans la Revue de Bretagne et de Vendée, un autre poète lui criait cet énergique : Vade rétro!
Ah ! sorte/, de votre poussière, Apôtres, Lardes et soldats!
Chateaubriand, La ni o rie i ère, Levez-vous, et criez : Arrière !
Tu n'es plu* Breton, ô Judas1 ! »
Il est possible qu'il y ait en Bretagne (où n'y en a-t-il pas?) des vauriens et des sots: et que ceux-ci ou ceux-là aient salué Renan au passage; ceux-là, parce que c'était lui; les autres, parce qu'ils le connaissaient peu. Il existe même en Bretagne, comme ailleurs, des conseils municipaux qui réalisent assez bien cette définition donnée par Renan : « Des imbéciles ou des ignorants auront beau se réunir; il ne sortira rien de bon de leur réunion2. » Le conseil municipal de Saint-Brieuc, par exemple, ne se fit pas grand honneur, il y a deux ans, lorsqu'il salit une des rues de cette ville, en y accolant le nom du renégat. Mais, quoi qu'en dise M. Berger, les vrais Bretons n'avaient pour lui ni amour ni respect; et, un habitant de Tréguier nous l'a affirmé en toutes lettres: '< Sa ville natale La toujours méprisé depuis son apostasie. »
1 M. Emile Giimaud. Nantes;, avril 1804. 2. L'Avenir de la science.
Quelque temps après avoir publié son roman de la Vie de Jésus, Renan fît un voyage en Bretagne; à Tréguier et dans plusieurs endroits de la cote, quand il entrait dans un restaurant, tout le monde s'esquivait ; même les pauvres gens qu'on nomme « piliers de cabaret », refusaient de s'attabler en face de ce maudit. Un prêtre — c'est de lui que nous tenons le fait — s'entretenait avec un pécheur, qui pourtant n'était pas d'une dévotion exagérée; la conversation tomba sur le propriétaire de Rozmap-hamon : « Il paraît, dit le pécheur, que c'est un savant; c'est possible, mais il y a Quelqu'un qui en sait encore plus que lui. » Et il ajouta, sur le blasphémateur et sa science inutile, des réflexions d'une saveur toute maritime qu'il nous est malheureusement impossible de reproduire.
Voilà comment le peuple de Bretagne le respectait. Durant ses villégiatures à Louannec, aucun vrai Breton n'est allé à lui, ni lui à aucun Breton. Avant sa maladie, personne absolument ne s'occupait de lui, sauf les fournisseurs et les mendiants, car il posait pour la bienfaisance, depuis que la presse parisienne le traitaiten héros de Plutarque; toutefois les mendiants eux-mêmes, s'ils parlaient de lui, avaient soin de mettre une sourdine à leurs éloges, sentant bien qu'il n'était guère honorable d'aller frapper à cette porte-là.
Mais ce fameux Dîner celtique de Tréguier, autour duquel les journaux firent grand bruit, cette fête
bretonne, où l'auteur de la Vie de Jésus prêcha sur le texte : Veritatem dilexi? « Le Dîner celtique
(je cite encore littéralement les réponses), ce fut un fiasco complet; Tréguier, ce jour-là, était plus mort que jamais. »
J'ai même ouï conter qu'en voyant Renan passer dans leurs rues, les bonnes vieilles chrétiennes se hâtaient de taire le signe de la croix. A part cette protestation naïvement significative, Renan était accueilli là-bas avec la plus entière indifférence ; et sa mort y a produit tout juste le même effet que sa présence. La seule oraison funèbre qu'on y ait entendue consiste en deux ou trois demi-phrases prononcées sur la place publique par les habiles qui savent lire le « skritur moul » du Petit Journal : « M. Renan est passé; c'est dommage, il était capable. »
Pas une parole de regret; on ne lui devait rien; il n'a rendu aucun service à ses compatriotes, qui pourtant l'avaient généreusement aidé, lui et les siens. Après la disparition de son père, un marin, qui tomba à l'eau, ou qui s'y jeta pour éviter la misère, la détresse fut extrême dans sa famille. La veuve, chargée de trois orphelins1, était si pauvre qu'elle n'avait pas même de berceau pour Ernest; elle le couchait dans une boîte à savon posée au pied de son lit. Mais le clergé et les catholiques vinrent à son secours; pendant vingt-trois