‹ L'"Apothéose" de RenanChapitre 7 sur 27 · Souvenirs d'enfance et de jeunesse · texte numérisé non relu

Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Dans son pays natal, dont Renan s'est peu soucié, ou n'a pas gardé que d'excellents souvenirs de cet écolier sournois qui ne riait point et qui ne jouait jamais. A ce propos, il n'est pas superflu de contredire certaine légende, accréditer un peu partout, sur la piété exemplaire du jeune Renan écolier. Par amour des contrastes, on a voulu mettre en regard son odieuse conduite des dernières années avec la ferveur de l'enfance, pour pouvoir mieux dire : Quantum mutatus ab Mo! On a forcé la note. Sans doute, il fut admis dans la Congrégation de la Sainte- Vierge ; et le vénérable archiprètre de la cathédrale nous racontait qu'il possède encore son diplôme de congréganiste, signé : Renan, lecteur '. Ses succès, qui lui valurent d'être appelé à Paris par l'abbé Dupanloup. en avaient lait un personnage de collège ; mais était-il pieux? Nous avons à cet égard un document concluant, mais non certes en sa faveur;

1. Un grand nombre de journaux ont reproduit, avec plus ou moins d'exactilude, la fameuse lettre de Renan, clerc tonsuré, adressée à « M. Le Gall, élève de rhétorique, Tréguier, » en date du 2 janvier 1844; lettre où il parle de la Congrégation, de ses « confrères bien-aimé-i en Marie », de son « saint ami Guvomar » et de M. Laouënan, le futur évèque de Pondichéry. L'autographe est entre les mains de M. l'abbé Prigent, vicaire à Lannion. M. Prigent possède aussi un Officium parvum B. M. V. juxta rituin Parisicnsern, donné par Renan à ce même M. Le Gall, et portant, en première page, ce pentamètre écrit de sa main :

Accipe non dubix pignus arnicitùr. Ern. Renan.

M. Le Gall est mort, il y a deux ans, aumônier du Saint-Joseph, à Lannion.

c'est le témoignage de ses maîtres sur sa tenue à l'église: témoignage que M. le supérieur du petit séminaire de Tréguier a eu l'obligeance de nous copier, de sa main, dans les archives de la maison. Le voici :

1833-34. Tenue bonne; cependant arrive souvent en retard.

1834-35. Tenue souvent distraite; ne paraît pas avoir grande piété.

1835-36. Tenue indifférente.

Il y a loin de là, croyons nous, à cette dévotion angélique qu'on lui a prêtée un peu gratuitement On se rappelle aussi, à Tréguier, la prédiction, trop bien réalisée, du vieil aumônier de l'hôpital, M. Hélary, au sujet du séminariste qui allait jeter le froc aux orties. L'abbé Renan, revêtu du surplis, dans les stalles du chœur de la cathédrale, lisait, pendant les offices, des romans ou d'autres volumes moins que liturgiques, M. Hélary s'en était aperçu ; et un tel acte d'hypocrisie lui en apprit long sur le compte de ce tonsuré. Un jour qu'en sa présence une pieuse chrétienne se déclarait fort édifiée par l'attitude recueillie de ce jeune homme si attentif et ne levant jamais les yeux de son livre : « Moi répliqua le vieux prêtre, je n'ai aucune confiance en lui; pendant les offices, il lit tout autre chose que le bréviaire. »

Il y a trois ans, il assista, dans l'église de Louannec, à un mariage; on dit qu'il s'agenouilla et qu'on

le vit « prier. » Priait-il réellement? Ou jouait-il la même comédie qu'autrefois dans les stalles de Tréguier? Qui le saura? N'a-t-il pas toujours joué double jeu? « J'ai en moi, a-t-il dit, deux hommes : un qui rit et un qui pleure. » N'y en avait-il pas deux autres encore : un qui blasphème à plaisir, et un qui prie? On a prouvé, pièces en main, d'après les registres, que cet incroyant, ce sceptique railleur, faisait baptiser ses enfants. Voici un fait non moins curieux que nous certifie un religieux digne de toute confiance : « J'étais curé de ***, lorsque vint à paraître la Vie de Jésus; et je voyais parfois l'abbé Hébert, vicaire de Sèvres, dont Renan était paroissien. Un jour que j'étais chez lui, à Sèvres, il me dit, au cours de la conversation : « Renan ! mais il me fait dire des messes pour sa sœur Henriette, et il y assiste. De plus, il a envoyé des ornements sacrés, calices, chasubles,... au prêtre qui a donné ses secours à sa sœur mourante, en Orient; comme aussi il apporte fidèlement la Semaine religieuse de Paris à sa mère. »

L'hypocrisie était-elle une de ses vertus exquises, dont les gens de lettres ont dit merveilles ? Dans ses excursions à travers l'Évangile, Renan avait fréquenté les pharisiens; à hanter les mauvaises compagnies, on en rapporte toujours quelque chose. Que cet homme ait eu la simplicité du serpent, en sus de ses autres qualités, faudrait-il bien s'en étonner? Un de ses intimes, une des sommités de la

science, affirmait tout récemment à M. Xemours- Godré, rédacteur de Y Univers, que naguère Renan avait « traversé une grande crise morale, que la foi de jadis lui était revenue ; mais qu'il n'avait osé rompre avec son passé, avec sa réputation » ; qu'au reste il était « la variabilité même ! ».

En ce cas, n'était-on pas fondé à espérer un retour vers la foi? Cette question, posée dans une réunion de prêtres, à Tréguier, au mois d'août, obtint une réponse unanime et négative. Au surplus, ajoutait-on, il est impossible de l'approcher; M. Berthelot monte la garde autour de ce compagnon d'incrédulité. Ce fut alors que vint l'autre question, celle de la sépulture. Renan avait exprimé le vague désir d'être enterré dans le cloître, parmi les gentilshommes et nobles dames qui dorment là depuis des siècles, à quelques pas de l'évêque, ami et défenseur des pauvres. Et, comme cette ville catholique est, elle aussi, gouvernée par un conseil municipal dévot à la République sans Dieu, cette fantaisie avait chance de trouver un écho. Cette crainte est passée; le cloître ne subira point une telle souillure. Mais il est vraisemblable que, si la République sans Dieu dure un ou deux ans, Renan aura sa statue à Paris et en Bretagne : et déjà les Bretons entrevoyaient avec tristesse l'éventualité de ce monument s' élevant sur la place, devant la

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