‹ L'"Apothéose" de RenanChapitre 9 sur 27 · Le Temps, 14 octobre, « Mou petit journal · texte numérisé non relu

Le Temps, 14 octobre, « Mou petit journal

un grand et beau spectacle » ; le tout, non sans arrière-pensée et sans retour sur lui-même ; car le jour n'est pas éloigné où lui-même sera porté sans croix ni De Profundis au Père-Lachaise ; qui sait? peut-être au Panthéon : il y a tant de place dans ce temple vide! Le sermon civil se terminera comme « Mon Petit Journal » du 14 octobre :

Si Renan était devenu prêtre, comme il en avait le projet au commencement de sa vie, il n'aurait pas mené une vie plus exemplaire; il n'aurait pas parlé avec plus d'émotion, de tendresse et d'éloquence, de l'Eglise et de ses œuvres —

Sa place reste marquée pour l'avenir au premier rang des érudits, des penseurs et des écrivains.

Il me semble que ceux qui ne l'ont pas connu doivent comprendre, en le lisant, combien l'homme fut vaillant, aimable et bon.

M. Jules Simon, emporté par le souffle oratoire jusqu'à ces hyperboles, fera bien cependant de surveiller ses souvenirs. Au même endroit de son « Petit Journal », il assure qu'un supérieur du séminaire de Tréguier lui aurait dit, il y a quelques années : « Voici la chambre de Renan; personne ne l'habite. Il pourrait venir l'occuper aujourd'hui, sans qu'aucun de nous lui adresse un reproche. ■ Or, depuis bien longtemps, tontes les cellules du séminaire sont occupées; d'autre pari, Renan n'y a point habité : comme presque tous les élèves de ce temps-là, il (Mait externe.

Depuis son apostasie, Renan ne franchit jamais

le seuil de cette maison ; et M. Jules Simon exagère quand il nous parle de la haute estime que ses anciens mai très professaient pour lui. Voici à ce sujet ileux lettres écrites au mois de septembre 1868, par où Ton devine en quelles relations Renan était avec le séminaire de Tréguier. La première de ces lettres est adressée par lui à M. le chanoine Mando, supérieur :

Tréguier, 31 septembre 18G8. Monsieur le Principal,

Je ne puis quitter Tréguier où je suis venu raviver de vieux souvenirs, sans vous dire pourquoi je me suis abstenu d'aller rendre mes devoirs à un établissement auquel se rattachent les meilleurs de ces souvenirs.

Je sais la délicatesse et la profondeur des convictions religieuses. Comme tous les sentiments exquis, cette délicatesse entraine parfois quelque susceptibilité. J'ai craint que ce qui n'est à mes jeux qu'un dissentiment n'empêchant en aucune manière la sympathie, ne fût pour d'anciens amis un motif de me revoir sans joie.

A oilà uniquement ce qui m'a fait me priver d'un des plaisirs les plus vifs que j'aurais eus, du plaisir de visiter une maison à laquelle je dois de précieuses leçons d'honnêteté et de sérieux, où j'eusse trouvé vivante la mémoire de maîtres vénérés, et où j'eusse rencontré d'anciens condisciples auxquels n'a pas cessé de m'unir la plus vive amitié.

Agréez, Monsieur le Principal, l'expression des sentiments infiniment distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être

Votre tout dévoué serviteur, E. Renan.

Voici la réponse de M. le chanoine Mando :

Tréguier, 28 septembre 18C8.

Monsieur,

J'étais absent pour quelques jours, lorsque votre lettre a été remise à la conciergerie. Vous voudrez donc bien excuser le retard que j'ai mis à vous répondre.

La maison de Tréguier n'est point indifférente à ses anciens élèves. Elle est heureuse et fière de leurs succès et elle y applaudit vivement. Aussi lorsque fut couronné votre travail sur les langues sémitiques, tout le collège de Tréguier se réjouit de votre triomphe et prit plaisir à le publier. Mais que nous avons payé cher ces moments de joie, car depuis... hélas !...

Je ne veux point vous le dissimuler, Monsieur, c'eût été pour nous une grande douleur de revoir un ancien enfant de Tréguier qui eût pu être la gloire de cette maison et qui en est la plus amère tristesse.

C'est parce que vous connaissez la délicatesse et la profondeur des convictions religieuses que vous pouvez vous expliquer ces sentiments de vos anciens maîtres et amis. Car enfin, Monsieur, à s'en tenir à vos derniers écrits, ce ne serait pa s quelque chose de sérieux et d'honnête que vous auriez jadis puisé à Tréguier, mais une honteuse idolâtrie.

Ce sont là, en toute vérité, les sentiments des « braves Bretons ». Le supérieur finissait en conjurant le malheureux auteur de la Vie de Jésus de revenir « à la foi de sa pieuse mère ». Il ne lut pas écouté '.

1. M. le chanoine Mando rappelait à Renan L'affection toute paternelle que lui avait témoignée un de ses anciens professeurs, M. L'abbé Pasco. qui jusqu'au dernier moment avait prié pour la conversion de son élève. Ce bon vieillard, avec l'ingénuité d'un Ba-

Malgré cela, et à cause de cela, il peut se faire qu'un jour la statue de ce triste personnage, suivant lequel « le catholicisme est une crétinisation de l'individu ' », s'élève au milieu de cette ville où Ton prie et où Ton croit en Jésus-Christ. Ce bronze, ou ce granit, grimacera sur la place où les enfants se réunissent lorsqu'ils vont au catéchisme, en tenant à la main ce petit livre qui durera plus longtemps que les ouvrages et la mémoire d'Ernest Renan.

En passant devant cette figure hideuse, si on la fait ressemblante, les bonnes vieilles Bretonnes pourront se signer encore; les braves Bretons et leurs enfants, les futurs prêtres élevés dans le petit séminaire où demeura jadis saint Vincent de Paul, pourront répéter les vers du poète breton et chrétien, Brizeux :

Nous avons un cœur franc pour détester les traîtres ;

Nous adorons Jésus le Dieu de nos ancêtres.

Renan est mort le dimanche matin 2 octobre. Le 2 octobre, dans l'évangile des saints Anges,

vant et la piété d'un apôtre, récitait continuellement son chapelet en grec, à cette intention. Un prêtre du diocèse de Saint-Brieuc nous a rapporté qu'il questionna là-dessus (il avait alors dix ans) le vénérable abbé Pasco lui-même : « Est-il vrai que vous récitez votre chapelet en grec? et pourquoi? — Oui, répondit-il, toute la journée, je ne cesse de dire mon chapelet en cette langue; et je le dis pour demander la conversion de mon Ernest. Et toi aussi, ajouta-t-il, prie pour lui. »

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