CHAPITRE I
Li'épître aux Galates.
L'épître aux Galates, qui vient la première en date, nous fait assister au premier éclat de cette longue lutte. Elle nous jette, dès les premiers mots, en pleine mêlée; elle n*est, d'un bout à l'autre, qu'une ardente réplique de l'apôtre à l'attaque imprévue de ses ennemis. Ce serait donc se faire illusion que d'espérer la comprendre, avant de s'être bien rendu compte du caractère de ces docteurs judaïsants, de la nature de leur aggression et de la force de leurs arguments. Heureusement la lettre elle-même nous fournit sur ce point tous les renseignements nécessaires.
Les Galates avaient accueilli les premières prédications de Paul avec un enthousiasme et une reconnaissance qui l'avaient séduit et touché (Gai. IV; 14). Cette ardeur se maintint tout le temps que dura la présence de l'apôtre. Il avait emporté de Galatie les plus douces impressions et les meilleures espérances. Aussi, quand il apprit une si prompte défection, sa surprise n'eut-elle d'égale que sa douleur (Gai. 1,6).
Que s'était-il passé? Après le départ de Paul étaient arrivés en Galatie des hommes qu'il ne veut pas désigner autrement que par ce terme assez dédaigneux de Ttvéç, quidam (I, 7). Ces nouveaux missionnaires apportaient à ces jeunes congrégations non pas, si l'on veut, un autre évangile, mais ces mêmes prétentions judaïques qu'ils avaient défendues à Jérusalem, et, pour un moment, fait triompher à Antioche. Ils les appuyaient du nom et de l'exemple des Douze, de l'autorité de l'église-mère de Jérusalem. Les apôtres que le Christ a établis, qui ont vécu avec lui et ont reçu ses ordres et sa doctrine, vivent et prêchent autrement que Paul. Sur-
tout il n'est point vrai, comme Paul l'enseigne, que l'ancienne alliance ait été anéantie par la mort de Christ. Dieu ne saurait être infidèle, manquer à sa promesse, ou retirer ce qu'une fois il a donné. Or, il a conclu une alliance éternelle avec Abraham et promis le salut aux seuls enfants d'Abra-. ham. La parole de Dieu demeure. La mort de Christ est si loin d'avoir anéanti cette alliance, que cette mort n'a son plein effet et sa réelle vertu que dans cette alliance et pour ceux qui y sont entrés. C'est dans cette alliance qu'il vous faut entrer, si vous voulez appartenir au vrai peuple messianique. Si vous ne vous faites circoncire, et ne devenez ainsi enfants d'Abraham, vous ne pouvez être sauvés. -7- Voici les deux affirmations qui peuvent résumer la pensée de Paul et celle des judaïsants. Le premier disait: La loi et les cérémonies ne sont rien sans la croix de Christ, et rien pour le croyant en Christ. — La mort de Christ et la foi en Christ, répliquaient les autres, ne sont rien hors de la circoncision et de l'observation de la loi.' La différence dans les mots ne paraît pas grande au premier abord ; au fond, elle est énorme. La première proposition est la négation du judaïsme, la seconde est la ruine de l'Évangile.
Mais les adversaires de Paul devaient paraître bien forts, quand ils mettaient son enseignement en contradiction avec tout l'Ancien Testament et avec les promesses les plus solennelles de Jéhovah. Ils ne l'étaient pas moins, quand ils lui opposaient l'exemple et la prédication des apôtres de Jérusalem, les seuls véritables héritiers de la parole du Christ. Enfin, ils devaient achever d'ébranler les plus fermes amis de l'apôtre, quand ils représentaient l'abolition de la loi comme attentatoire à la sainteté de Dieu, comme favorisant le péché en faisant disparaître toute barrière, et montraient cette prétendue liberté chrétienne se changeant en une licence désormais sans règle et sans frein. La doctrine de Paul,
concluaient-ils, est à la fois la ruine de toute autorité, de toute vérité et de toute morale.
Mais cette négation radicale de l'évangile de Paul amenait la négation de son apostolat. La discussion de ses idées se changeait nécessairement en une attaque violente contre sa personne. Qu'est-il donc, ce nouveau venu, pour s'opposer aux premiers apôtres, à la parole même de Dieu? Quelle est son autorité? Il n'a pas vu le Christ; il n'a point été institué apôtre. Le peu qu'il sait de l'Évangile, il le tient des vrais disciples du Seigneur, et maintenant il se révolte contre eux ! Pourquoi se sépare-t-il d'eux? Pourquoi ne répète-t-il pas leur prédication tout entière? Il s'est improvisé missionnaire, constitué apôtre de sa propre autorité et de par sa seule fantaisie. Il allègue bien les révélations qu'il a reçues, les visions dont il a été honoré; mais quelle preuve avons-nous, qu'il dit vrai? Faut-il l'en croire sur parole? D'ailleurs ces prétendues révélations, purement personnelles, peuvent-elles prévaloir contre l'enseignement traditionnel de ceux qui pendant longtemps ont vécu avec Jésus, ont vu sa face et entendu ses discours? Cette tradition n'est-elle pas la règle d'après laquelle il faut juger toute vision particulière, pour savoir si elle vient de Dieu ou du diable? La meilleure preuve que les visions de ce nouvel apôtre ne sont que mensonge, c'est qu'elles contredisent et renversent la vraie doctrine de Jésus-Christ. L'indépendance qu'il affecte n'est donc qu'une audace coupable ; son évangile, un évangile tronqué; son apostolat, une usurpation, et son attaque contre la loi, un sacrilège. Les Galates doivent s'en garder comme d'un ennemi, et se hâter, en se soumettant aux prescriptions divines, de rentrer en communion avec la véritable église messianique.
Quelle impression ne devait point faire sur l'esprit mobile de ces populations de Galatie, une attaque si habile et si ra-
dicale? Les nouveaux docteurs semblaient avoir pour eux les faits, la tradition extérieure du Christ, les apôtres, l'An* cien Testament. L'évangile de Paul ne reposait que sur son ^fcmation personnelle. Cette autorité pouvait-elle contrebalancer celle de la tradition jérusalémite? Est-il étonnant qua les Galates, prompts, paraît -il, à toutes les nouveautés, soient tombés en défiance à son sujet et aient accueilli avidement le nouvel évangile?
Mais Paul n'était point homme à déserter la lutte. Sa défense fut à la hauteur du péril. Loin d'affaiblir l'argumentation de ses ennemis, je crois que la logique de son esprit l'a fortifiée et lui a donné une suite, une cohérence intérieure qu'elle n'avait peut-être pas dans leur bouche. Elle se trouve réduite à ces trois points essentiels.
1^ On nie l'origine divine de son évangile et l'indépendance de son apostolat: ce qu'il sait de l'Évangile il le tient des autres apôtres, et son autorité par conséquent doit être subordonnée à la leur. Peut-être même ses adversaires ajoutaient-ils qu'il n'avait eu garde, en la présence des colonnes de l'église de Jérusalem, de faire valoir ses vaines prétentions (Gai. II, 11 et ss.).
2"* Cet évangile d'origine humaine est, de plus, faux dans $on contenu, car il ruine la loi et se trouve en contradiction flagrante avec l'Ancien Testament.
3^ Enfin, cet évangile, humain par son origine, faux dans son principe, est encore désastreux par ses conséquences pratiques; en supprimant la loi, il lève la barrière entre les élus et les pécheurs (àixapTwXotV.
Cette triple aggression nous donne le plan même de l'épître aux Galates, et nous en fait entrevoir la forte contex-
* Voy. Holsten. I, Op. cit., Inhall tmd Gedankengang des Briefes an die Galater, p. 241.
ture. Paul va reprendre et réfuter ces accusations. Il maintiendra l'indépendance et l'autorité de son apostolat, la vérité intrinsèque de son évangile et en expliquera les vraies et logiques conséquences morales. De là, les trois grandes parties de sa lettre, qu'on distingue d'une manière assez défectueuse en partie historique (I et II), partie dogmatique (III et IV), partie morale (V et VI). Ces trois parties sortent logiquement l'une de l'autre. Ce sont, à vrai dire, les trois membres essentiels d'une même démonstration. Aucune autre lettre de Paul n'a peut-être une cohérence intérieure aussi puissante, et ne porte un tel caractère d'unité. D'un bout à l'autre, c'est une même pensée, V évangile de la foi^ s' expliquant tour à tour, suivant un ordre progressif, dans son origine y dans son principe et dans ses conséqttences . La réfutation des arguments des judaïsants est devenue, grâce .à la dialectique de l'apôtre, l'exposition lumineuse et triomphante de ses propres idées.
Les formes générales dont pouvait se contenter la prédication missionnaire, ne suffisaient évidemment plus à cette polémique; elles s'effacent. La pensée de Paul s'exprime enfin dans toute sa netteté, tranchante, incisive. Elle s'enferme complètement dans cette antithèse, qui désormais la caractérisera : la justification par la foi et la justification par la loi, les vieilles choses et les choses nouvelles; la chair et Vesprit; les temps de servitude et les temps de liberté, La crise qui transforme le paulinisme est accomplie.
Écrivant aux Thessaloniciens, Paul, dans la suscription àe ses lettres, ne se donnait aucun titre. La suscription de Vépître aux Galates est autrement solennelle. A cette seule circonstance, se révèle déjà le changement survenu dans la situation de l'apôtre. Il relève maintenant, avec un accent
singulier, roriginé divine de son apostolat {à^écToXoç oô)t àTr'àv6p(î)iro)v, oôBë Bt' àvôpcbxou, àXKà Btà 'Iirjcyou xpt^JTOU x,at ôsou 'jraTpéç) et le principe essentiel de son évangile, qu'il doit prêcher et défendre contre tous : «Jésus livré à la mort pour nos* péchés, selon la volonté de Dieu notre Père» (I, 4).
Paul, indigné et surpris, entre impétueusement en matière, et les versets 6-10 posent la thèse que Tépître doit démontrer. «J'admire que si promptement vous vous laissiez détourner de celui qui vous a appelés en la grâce de Christ vers un autre évangile. D'autre évangile, il n'en est point. Il n'y a ici que quelques brouillons qui veulent pervertir l'évangile de Christ. — Mais si quelqu'un, fût-ce nousmême, fût-ce un ange du ciel, venait vous annoncer un autre évangile, qu'il soit anathème! Je l'ai déjà dit; je le répète, si quelqu'un, vous évangélise autrement, qu'il soit anathème! Cherché-je donc à me faire valoir auprès des hommes, ou auprès de Dieu? ou bien, cherché-je à plaire aux hommes? Si je voulais encore plaire aux hommes, je ne serais point ministre de Christ i.»
Après cet exorde ex abrupto, commence immédiatement la première partie de l'épître qui va jusqu'à la fin du chapitre II. Paul affirme l'origine divine de son évangile, d'abord sous forme négative: Cet évangile que fai annoncé n'est point selon V homme, je Tie Fai ni reçu ni appris d'aucun homme; puis, sous forme- positive : Je le tiens d'une révélation immédiate de Jésus-Ghrist (I, 11-12). Il prouve cette indépendance absolue de son apostolat par une triple
* Ces derniers mots, rapprochés d'un autre passage derépitre(IV, 11), ne se comprennent bien que comme une allusion à un temps oà Paul a usé, àTegard de certains hommes (les judaïsants), déménagements, et fait certaines concessions afin de ne blesser personne. Mais le temps des concessions est aujourd'hui passé. L'apôtre ne doit se laisser arrêter par aucune considération de personnes, sous peine de devenir lui-même infidèle à Christ.
série d'arguments, qui renchérissent les uns sur les autres et forment une gradation puissante :
1" Paul relève le caractère absolu du miracle qui l'a fait chrétien et apôtre. C'est au milieu de son zèle pour le judaïsme et de sa fureur persécutrice, que la grâce de Dieu (eùS^Kr^ev Btà vfi<; ^ipi'zoç auTou) qui l'avait mis à part dès le ventre de sa mère, l'a saisi. Aucun homme n'est intervenu entre sa conscience et l'appel divin. C'est Dieu lui-même qui a révélé son fils en son âme, et en même temps lui a donné la mission d'aller le prêcher parmi les païens. — Cette œuvre, commencée sans l'intermédiaire d'aucun homme s'est aussi achevée sans la participation d'aucun homme, (ou xpo- (KzveBéjxr^v ciapxt kxI od\k%i:i). Dans les versets 16-24, Paul insiste en effet sur l'isolement où il a vécu ; il affirme solennellement n'avoir vu Pierre et Jacques que trois ans après sa conversion, et seulement pendant quelques jours. Au nom de cette seule vocation de Dieu, il a, durant quatorze ans, agi et prêché en qualité d'apôtre des païens, et cela avec de tels succès, que les églises de Judée, qui ne le connaissaient point, louaient Dieu néanmoins de ce que sa grâce avait fait d'un persécuteur un si puiséant instrument pour l'extension de son règne.
2° Ce n'est pas tout. Non-seulement il a travaillé, durant 14 ans, en qualité d'apôtre, d'une manière absolument indépendante ; mais, au bout de ce temps, la mission que Dieu lui a confiée, qui n'a d'ailleurs nul besoin d'être confirmée par des hommes, — si grands et si influents qu'ils puissent être (U, 6), — a été officiellement reconnue par les apôtres de Jérusalem, par ceux qui passent pour être les colonnes de l'Église, Pierre, Jacques et Jean. Ils lui ont tendu la main d'association et ont reconnu que, si Pierre avait reçu l'apostolat des juifs, il avait, lui Paul, reçu au même titre celui des gentils (II, 1-10).
3*^ Il y a plus. Son apostolat est si bien indépendant de celui des autres disciples de Jésus, que, dans certaines circonstances, il a trouvé dans cette vocation divine, assez d'autorité et de force pour blâmer Pierre et le ramener au droit chemin dont celui-ci essayait de s'écarter. C'était à Antioche. Il alla jusqu'à condamner Pierre parce qu'il était répréhensible; il lui fît sentir et la duplicité de sa conduite, et l'inconséquence de sa pensée ; il sut faire triompher l'évangile de Jésus-Christ de toutes les timidités des uns et de toutes les oppositions des autres. Il affirma solennellement dans cette occasion la vérité qu'il prêche : nulle chair n'est justifiée par la loi, mais tout croyant l'est uniquement par la foi en Christ; car, il faut choisir; ou bien Christ nous sauve, alors ce n'est point la Loi ; ou bien c'est la Loi qui sauve^ alors Christ est mort pour rien. C'est ainsi que naturellement, de l'origine de son Evangile, Paul arrive à en expliquer et à en démontrer le contenu, et passe de la première partie de sa lettre à la seconde.
Cette triple démonstration de l'origine divine de son évangile a surexcité les sentiments de l'apôtre. La vérité lui apparaît en ce moment si claire, qu'il ne peut plus comprendre la défection des Galates. «0 Galates insensés, qui donc vous a ensorcelés?» C'est par cette vive apostrophe que s'ouvre la seconde partie de l'épître. Il s'agit maintenant de montrer la vérité intrinsèque de son évangile, et sa profonde harmonie avec l'Ancien Testament.
Sans nul doute, la parole dont les nouveaux docteurs s'étaient servis pour ébranler la foi des Galates, était cette parole antique et toujours puissante : «Nous sommes les enfants d'Abraham (cf. Matth. III, 9). Le salut n'appartient qu'à la race élue. Or, Dieu a donné un signe , la circon-
cisiou , auquel se reconnaissent les enfants d'Abraham. Ceux qui ne le portent point n'appartiennent pas au peuple de Dieu et n''auront point de part à ses privilèges.» Voilà le raisonnement qu'il fallait anéantir. A ce messianisme théo-r cratique et étroit, Paul substituera le plan large, universel, la marche spirituelle du royaume de Dieu et de sa révélation sur la terre. A cette descendance charnelle d'Abraham, il opposera la descendance spirituelle seule vraie, la descendance parla foi. Il s'emparera à son tour de cette promesse faite au père des croyants ; il montrera comment le salut s'y rattache et comment la loi s'y rapporte. Il reconstruira ainsi la vraie tradition d'Israël, et l'on verra qui, de lui ou de ses ennemis, en sont les vrais continuateurs.
On peut cfinsi comprendre pourquoi la foi d'Abraham jouç un si grand rôle d^ns la théologie paulinienne. Ce. n'est point arbitrairement que l'apôtre choisit cet exemple plutôt qu'un autre. La promesse faite au patriarche ét'ait le point de départ commun de l'argumentation des judaïsants et de celle de Paul. C'est sur cette promesse et sur les conditions qui l'accompagnaient, que la discussion devait être vive ; car ce point était décisif. Toute la suite dépendait de ce commencement. Si la loi est la condition de la promesse, il est clair qu'elle restera l'éternelle condition du salut. Paul reviendra encore dans l'épître aux Romains à cet exemple d'Abraham, s'acharnant à prouver que, dans la promesse, la foi seule, et non l'observation de la loi, se trouve impliquée.
Il en appelle ici tout d'abord au fait même de la conversion des Galates, fait indéniable, et qui suffit à lui seul à renverser les vaines prétentions des judaïsants : « Vous avez, été convertis, vous avez reçu l'esprit, les arrhes de la vie éternelle, le gage de votre adoption. Eh bien! je vous le demande: est-ce à la suite des œuvres de la loi, ou bien de la prédication de la foi, que vous avez éprouvé tout cela? Tout
cela serait-il donc vain? Voyez en quelle contradiction vous tombez avec vous-mêmes ; vous avez commencé par l'esprit et vous allez finir par la chair ! Dieu a agi en vous ; il y a produit par son esprit tous les fruits de la vie nouvelle ; ne voyez-vous donc pas que, par la foi, s'.est réalisée en vous la promesse faite à Abraham, et que les vrais fils d'Abraham sont ceux qui sont de la foi. C'est par la foi que la promesse a été donnée; c'est par la foi, et non par la loi, 4^1' elle s'accomplit.
Paul arrive ici à formuler sa grande distinction entre la promesse et la loi qu'il oppose d'abord l'une à l'autre. Loin que la promesse soit réalisée dans la loi et par la loi, la loi et la promesse produisent deux effets diamétralement contraires. Le but de la promesse est la bénédiction (cuXo^ta), et l'effet inévitable de la loi, \di malédiction (xaTipa). Tous ceux qui se mettent sous la loi, se placent sous la malédiction (uwbxaTipaveWv). Christ s'est placé sous la loi et est devenu malédiction pour nous, afin de nous racheter nous-mêmes de la malédiction. C'est donc en Jésus-Christ, et non dans la loi, que les païens peuvent obtenir la bénédiction d'Abraham (II, 9-14).
Ce raisonnement paraît sans réplique. Mais Paul insiste encore et l'illustre par une comparaison tirée des relations humaines (y.aTà àvBpwxov Xé^w) . Quand un homme a fait un testament, rien ne peut anéantir sa volonté arrêtée ; rien ne peut y être surajouté. Or, un testament a été fait en faveur de l'héritier d'Abraham (tû aTcép^xaTt aÙToî3). La promesse a été faite à sa semence, qui est Christ. La loi qui est survenue 430 ans après , n'a pu ni l'abolir ni la changer. Ce n'est donc pas la loi qui nous donne nos titres d'héritiers, c'est la promesse, don libre de la grâce de Dieu.
Jusqu'à présent, Paul a mis la promesse et la loi en opposition et montré qwe la loi amène un état diamétralement
contraire à celui que poursuit et que doit réaliser la promesse. Mais il ne suffisait pas d'écarter ainsi la loi d'une manière absolue et par une simple négation ; il fallait en comprendre et en expliquer la valeur positive. Si la loi est contraire à la promesse, à quoi bon la loi? Quel rôle joue-t-elle dans le plan de Dieu? Pourquoi a-t-elle été donnée? Telle est la question qui se pose inévitablement ici {-zi o3v 6 v6[xo<;, III, 19). En y répondant Fapôtre achèvera sa démonstration. Les versets suivants qui contiennent cette réponse, sont les plus importants et les plus difficiles de Tépître aux Galates.' Ds donnent la clef de la théorie paulinienne sur le progrès des révélations dé Dieu. Mais ils sont d'une concision auprès de laquelle. le style de Tacite est la prolixité même. La pensée déborde les mots de toutes parts.
Pourquoi donc la loi, a-t-on demandé? — Elle a été surajoutée (lupo^eTéBvj) comme du dehors, et pour un temps provisoire (àxptç o3) et cela, en faveur des transgressions, c'està-dire pour produire et multiplier les transgressions (tôv xapa^iaewv x^P^^ xpoaeTéBiQ = h vd^xoç luapeKJYjXOev îva xXeovioY) xb TcapdtTCTwixa, Rom. V, 20). Ainsi la transgression, la réalisation positive du péché est le but immédiat de la loi. C'est un moment nécessaire, mais transitoire, dans le développement du plan de salut. La loi doit porter le péché à sa plus haute puissance et à ses conséquences extrêmes ; elle doit rempUr cet office jusqu'au moment où viendra la semence d'Abraham, Christ, à qui la promesse a été faite. Les mots qui suivent, et sur lesquels on a tant disputé (BiaTaYslç St' dry^éXo);, èv x^^pt [Asahou), appartiennent encore à la réponse que Paul fait à la question posée. De la forme et de la manière dont la loi a été donnée, Paul conclut à son caractère. L'apôtre, comme l'a très-bien vu Holsten, ne veut, par ces mots, ni dégrader, ni glorifier la loi, mais en faire ressortir le rôle intermédiaire et subordonné. Rien ne montre mieux que
ces circoBLstances accessoires, que la loi n'a pas son but en elle-même, qu'elle n'est point le terme définitif, mais un simple moyen. Gomme les anges sont des ministres qui travaillent au plan de Dieu, la loi est. un ministère qui travaille à la réalisation de la promesse ; comme cette loi a été donnée par la main d'un piédiateur, elle reste aussi un médiateur entre la promesse faite à Abraham et sa réalisation en Christ, et doit remplir l'intervalle qui sépare Abraham de €on héritier^ Mais que signifie le verset 20, plus obscur encore : 6 âà i^eaC- TT)»; £vbç oux sŒTtv, 6 l\ Ssbç efç è(yT(v ? C'est un syllogisme en forme. Le médiateur n'est pas d'un seul, or Dieu est seul, donc le médiateur n'est pas de Dieu. Qu'est-ce à dire , 'sinon que la médiation que doit accomplir la loi n'a rien à faire avec Dieu? Dieu, étant toujours dans une unité absolue, n'a besoin en lui-même d'aucime médiation. Or, toute médiation suppose au moins une dualité. C'est dans l'histoire et dans l'humanité que cette médiation doit s'accomphr. Là , en effet, une dualité existe entre les juifs et les païens; elle a rempli tout le temps écoulé entre le moment de la promesse et celui de son accomplissement.. La loi, multipliant les transgressions, met les juifs sous le péché aussi bien que les païens ; elle les constitue pécheurs comme les païens, et c'est là son office en attendant le Rédempteur. La loi n'est donc point contraire à la promesse ; car, en définitive, elle doit en amener la réalisation. Le règne de la loi n'est pas non plus un simple interrègne, une parenthèse; c'est un moment nécessaire de l'évolution de la grâce divine. La loi est un agent actif qui travaille et réussit pleinement à réaliser le péché, à mettre tous les hommes sous la malédiction. C'est un tuteur, un pédagogue qui les garde en cet état, pour la foi qui doit venir (èçpoupo6{X£6a oDY^^ex^etaj^évoî)- Ce verset 23 à été souvent mal compris; les mots èfppoupoùjjLeOa, 7uat§aYWY<5ç, etc., ont fait croire que la loi avait été donnée
pour arrêter le péché et mener ainsi l'homme par un progrès réel jusqu'à Christ. Cette idée n'est point paulinienne, mais plutôt le contre pied de la véritable pensée de l'apôtre. La loi n'a qu'un but : multiplier le péché en le réalisant ; constituer tous les hommes pécheurs, et les garder, comme un geôlier, enfermés sous le péché. C'est ainsi que la loi réalise l'unité de tous les hommes d'une manière négative, en les plaçant tous également sous la malédiction. Christ au contraire réalise cette unité sous forme positive, en faisant tous les hommes également enfants de Dieu. «En Christ, il n'y a plus ni grec, ni juif, ni esclave, ni libre, ni homme, ni femme, car tous vous êtes unis en lui, et si vous êtes de Christ, vous êtes donc la semence d'Abraham et, par conséquent, héritiers selon la promesse.» Telle est la conclusion de l'apôtre (III, 29). ^
En résumé, la Loi n'est ni absolument identique à la promesse, ni absolument contraire. EUe n'est point la négation de la promesse ; elle en est différente et lui reste subordonnée. Elle a sa destination dernière dans la promesse ellemême. C'est un moment nécessaire dans k développement historique de l'humanité, mais transitoire. Elle doit disparaître en atteignant son but. Christ est la fin de la Loi.
En opposition au messianisme théocratique et national desjudaïsants, Paul arrive ainsi à reconstruire une nouvelle économie du salut, une histoire singulièrement spirituelle, large et profonde de la rédemption divine. Celle-ci arrive à sa réalisation par troiâ moments, la Promesse y la Loi, Christ, Le premier terme et le dernier sont identiques ; la Loi est le moyen terme par lequel la promesse arrive à sa réalisation finale.
Une nouvelle comparaison achève de mettre en pleine
lumière la pensée de l'apôtre. L'humanité est im enfant
qui traverse d'abord une période de minorité. L'homme
SOUS la loi, c'est l'homme mineur, l'homme ei) tutelle^ l'enfant devant le pédagogue qui simplement défend et ordonne. Il n'y a point de différence entre cette position et celle de l'esclave. Mais cet état de minorité ne peut durer toujours. Christ, au temps marqué, est venu proclamer la majorité du genre humain. Désormais l'homme est affranchi de toute tutelle, il est libre comme l'héritier mis en possession de son patrimoine. Vouloir ramener l'enfant de Dieu à la loi, est aussi raisonnable que de vouloir faire revenir l'homme mûr à ces rudiments, à ces choses élémentaires (dTotxeîa), qui ont servi à guider sa jeunesse. Entre la rehgion de la lettre et la religion de l'esprit, il y a la diatance de l'enfance à l'âge mûr.
Voilà cette adoption divine, cette liberté, cette majorité spirituelle que l'apôtre est venu annoncer aux Galates> et qu'ils ont accueillie avec tant d'enthousiasme et de reconnaissance. Tout cela sera-t-il rendu vain? Pour achever sa victoire, Paul résume encore une fois sa pensée dans l'admirable allégorie de Sarah, la femme libre, et d'Agar, la femme esclave. Les enfants de la femme libre sont libres comme elle; les enfants de l'esclave sont esclaves comme leur mère. Le véritable héritier n'est point Ismaël, le fils purement charnel, c'est Isaac, le fils spirituel, l'enfant de la foi.
Cette allégorie, qui résume la seconde partie de l'épître aux Galates, est en même temps la transition qui nous mène à la troisième. L'idée de la Uberté chrétienne est le terme de la puissante démonstration de l'apôtre. Cette dernière partie ne tient donc pas moins essentiellement à la constitution de l'épître que les deux autres. Elle en est l'achèvement et la conclusion nécessaire. L'évangile de la foi devient l'évangile de la liberté.
Deux idées épuisent ici tout le discours de Paul.
1^ La liberté chrétienne est un privilège que les Galates ne doivent pas se laisser ravir, qu'il doivent défendre contre les entreprises des nouveaux docteurs qui veulent les remettre sous le joug dont Christ les a affranchis. «Moi Paul, je vous le déclare, si vous vous faites circoncire, Christ ne vous sert plus à rien» (V, 1-12).
2** Mais cette liberté ne doit point servir de point de départ, ni d'occasion, aux convoitises de la chair; elle ne s'affirme que pour se soumettre à sa loi qui est l'amour. «Libres par la foi, devenez esclaves par l'amour.» L'amour n'est qu'un autre nom de la liberté, et la liberté est si peu le renversement de la loi, qu'au contraire c'est par elle seule que la loi est accomplie. Car la loi est accomplie par l'amour (13-15).
Paul ne s'arrête pas là. Il veut montrer les vraies conséquences de sa doctrine. — Admettre le principe de la foi, et vivre dans le péché, c'est une impossibilité logique. Nous trouvons ici les premiers linéaments de la psychologie morale développée dans l'épître aux Romains. L'apôtre rend les Galates attentifs au conflit qui existe en tout homme entre la chair et l'esprit, et dans lequel la loi du bien est toujours vaincue par la puissance du péché. Mais, ajoute-t-il, la chair a été crucifiée avec Christ, de sorte que le croyant est, avec Christ, mort au péché; s'il vit désormais, il vit par l'esprit nouveau de Christ et, par une conséquence nécessaire, doit marcher, non plus selon la chair qui est morte, mais selon l'esprit de sainteté qui a ressuscité Christ d'entre les morts (V, 16-26;.
Telle est, parfaitement achevée dans ses trois parties, cette épître aux Galates, la première et peut-être la plus admirable manifestation du génie de l'apôtre. L'histoire littéraire, ni dans l'antiquité, ni dans les temps modernes, n'offre rien qui
piiisse lui être comparé. Toutes les puissances de Tâine de Paul éclatent dans ces quelques pages. Vues larges et lumineuses, dialectique acérée, ironie mordante, tout ce que la logique a de plus fort, l'indignation de plus véhément, l'affection de plus ardent et de plus tendre se trouve réimi, fondu, coulé d'un seul jet en une œuvre d'une irrésistible puissance. Le style n'est pas moins original que le fond même des idées. La lutte qui a mûri la pensée de l'apôtre, a aussi, dirait-on, achevé son style. Bien que la manière de Paul se laisse reconnaître dans les deux épîtres aux Thessaloniciens, il y a loin cependant du caractère de ces deux lettres à celui de l'épître aux Galates. Le vrai type paulinien éclate ici dans son originalité saillante. Jamais ne s'est mieux vérifiée la célèbre définition : le style, c'est l'homme. La langue de Paul est sa vivante image. Le même contraste qui nous frappe entre sa constitution maladive et l'ardeur de son âme, éclate entre la pensée et l'expression. Ce style est chétif, pauvre par ses formes extérieures, la phrase, rude et incorrecte, l'accent, barbare. Gomme le corps de l'apôtre, «vase d'argile,» plie sous le poids de son ministère, ainsi les mots et les formes de son langage plient et rompent sous le poids de la pensée. Mais de ce contraste jaiUissent les plus merveilleux effets. Dans cette faiblesse, quelle puissance! Dans cette pauvreté, quelle richesse ! Dans ce corps infirme, quelle âme de feu! Toute la force, tout le mouvement, toute la beauté viennent ici de la pensée ; ce n'est point le style qui la porte, c'est elle qui porte le style ; elle va toujours, surchargée, haletante, pressée, traînant les i^ots après elle. C'est un vrai torrent qui se creuse un lit toujours profond et passe renversant toutes les barrières. Phrases non achevées, omissions hardies, parenthèses à perte de vue et d'haleine, subtiUtés rabbiniques, paradoxes audacieux, apostrophes violentes, tout cela coule à flots
pressés. A porter cette plénitude débordante d'idées et de sentiments, les mots avec leur signification ordinaire ne suffisaient pas. Chacun d'eux a été obligé, pour ainsi parler, de prendre double ou triple charge. Dans une préposition ou dans le rapprochement de deux termes, Paul a logé tout un monde d'idées. C'est là ce qui rend l'exégèse de ses épîtres si difficile, et la traduction absolument impossible. Au point de vue dogmatique cependant, l'épître aux Galates n'est après tout qu'un programme. Toutes les idées essentielles du système paulinien s'y trouvent indiquées, mais non développées. C'est une ébauche magistrale ; l'ébauche ne deviendra tableau que dans l'épître aux Romains.