CHAPITRE II
Jja première épître aux Corinthiens.
Entre l'épître aux Galates et l'épître aux Romains, viennent se placer chronologiquement les deux lettres aux Corinthiens.
En Galatie, la lutte avait un caractère bien simple et bien franc. C'était l'antithèse flagrante de deux principes contraires. Elle se complique à Corinthe d'une foule- de difficultés spéciales. Elle est moins dogmatique et plus personnelle . Les ennemis de Paul ont renoncé à leurs prétentions, ou du moins ils les dissimulent. Il n'est question ni de la circoncisiori, ni de la loi. Mais leur animosité, pour être plus sourde, n'en est pas moins ardente. Elle suscite à l'apôtre une foule d'obstacles pratiques et cherche à ruiner son autorité dans des débats aussi graves que délicats. De là, le caractère nouveau de la polémique de Paul. En face d'une situation aussi complexe, l'argumentation serrée et massive de l'épître aux Galates ne convenait pas. Il ne s'agit plus de
présenter une réfutation en forme, mais bien de résoudre les problèmes pratiques les plus divers, d'apaiser les disputes, de réprimer les désordres, de déconcerter les visées des adversaires. Il faut apporter à cette tâche autant de tact que de logique, de souplesse que de fermeté. La pensée de Paul, condensée dans Tépître aux Galates, va se répandre ici en une foule d'applications variées. Le fleuve, resserré jusque-là, s'épanche en mille canaux; mais il coule dans la même pente et s'enrichit en se divisant. Nous le verrons plus loin réunir encore une fois toutes ses eaux et reprendre, dans l'épître aux Romains, un cours large et puissant.
L'église de Gorinthe était une des plus belles créations de l'apôtre. C'était, comme il le dit lui-même, l'enfant qu'il avait engendré au milieu de grandes douleurs (1 Cor. IV, 15), qu'il avait nourri et élevé avec le plus tendre amour. Mais cet enfant était grec, et il gardait les penchants et le tempérament de sa race. L'esprit de querelle, qui agitait la cité grecque, reparaissait dans l'église chrétienne. La foi nouvelle, avec ses mystères et ses espérances, semblait même avoir développé cette disposition héréditaire à la curiosité, à la subtiUté, aux disputes. Dans cette ville de Gorinthe, si mêlée , si riche et si corrompue , la recherche de la volupté et de la sensualité venait s'ajouter aux raffinements de l'esprit. Vivre dans le désordre, s'appelait à cette époque vivre à la CorinthienTie, et, quand on lit dans les auteurs païens la description de l'état moral de cette grande ville, on ne s'étonne plus que la petite congrégation chrétienne, formée dans son sein des éléments peut-être les moins purs, ait été entachée de quelques marques de la corruption générale. Ainsi s'explique la situation de cette église, telle qu'elle ressort de la première lettre de Paul aux Corinthiens.
La vie de plusieurs membres était déréglée. L'un d'eu;;^
vivait même avec la femme de son père et n'avait pas été excommunié. On discutait avec passion sur le divorce, les avantages du célibat et du mariage, les viandes provenant des sacrifices. La célébration des agapes donnait lieu à des scandales. Les assemblées étaient orageuses; chacun aimait à étaler en temps et hors de temps les dons spirituels qu'il prétendait avoir. L'orgueil, les jalousies prospéraient. Quelques-uns, plus raffinés que les autres, ne croyaient point à la résurrection des corps. Enfin, ce qui était plus grave peut-être, l'église se divisait en factions, arborant chacune pour drapeau le nom d'un prédicateur de l'Évangile, comme autrefois, dans les républiques de la Grèce, on se groupait autour de quelques orateurs populaires. L'un disait: Je suis pour Apollos; un autre: Je suis pour Paul; celui-ci: Je suis pour Céphas; celui-là: Je suis pour Christ (1 Cor. I, 10, 13).
Quelle était la vraie portée de ces discussions? Avonsnous quatre partis constitués d'une manière permanente et tranchée? Nullement, Ces partis, au point de vue dogmatique, n'auraient point eu de raison d'être, et ceux qui veulent leur en trouver une sont obligés de les réduire à deux, au parti de Paul et à celui de Céphas. Cependant on remarquera que Paul, dans cette première lettre, ne combat nulle part une tendance dogmatique contraire à la sienne. Dans les premiers chapitres en particulier, il ne condamne que le simple fait des disputes, et encore fait-il tomber son blâme plutôt sur ses partisans et ceux d' Apollos qu^ sur ceux de Céphas (lU, 4-9; IV, 6). Enfin, il range Céphas, Paul, Apollos sur la même ligne, comme autant de serviteurs de Christ qui appartiennent aux Gori^thiens, mais à qui les Corinthiens n'appartiennent pas : «Soit Paul, soit Apollos, soit Céphas, tous goAt à vous ; vous êtesi à Christ et Christ esA à Dieu.» Voilà l'ordre et voilà l'unité. Si Paul s'é-
tait trouvé en face d'une division ou d'une lutte analogue à celle de Galatie, comprendrait-on chez lui une telle manière de procéder? C'est donc une tentative illusoire que d'essayer de retrouver ces quatre partis, et surtout le parti de Christ, dans la suite de notre épître ou dans la seconde i.
Le passage 1, 12, en effet, ne caractérise point un état général et permanent, mais une situation momentanée qui bientôt se transforme. C'est le premier moment d'une fermentation où tous les éléments sont encore mêlés et luttent ensemble ; c'est la fièvre de la démocratie grecque qui s'empare de l'église. Dans ces rivalités , les personnes jouent encore un plus grand rôle que les principes. Mais cette agitation devait faciliter singulièrement les entreprises des adversaires de Paul. Ceux-ci, arrivant avec des lettres de recommandation, apportent un ferment nouveau et travaillent dans l'ombre à une scission autrement profonde. La lettre de Paul, l'arrivée des docteurs judaïsants (2 Cor. III, 1), la logique des principes et avant tout, comme nous le verrons, l'affaire de l'incestueux, amèneront la séparation des éléments contraires, et, de cette agitation générale, naîtront deux partis jadicalement opposés : celui de Paul et celui des judaïsants. Voilà la situation nouvelle qui ressort en effet de la seconde épître aux Corinthiens. Mais, à cette heure, elle est plus complexe et moins nette. Sous les disputes présentes, le regard de Paul aperçoit bien sans
* Paulus I, p. 287 et ss. L'erreur de Baur, dans son exégèse de 1 Cor. I, 10-12, vient, âmes yeux, de la fausse idée d'où il est parti, que la i*"^ et la 2® lettre aux Corinthiens supposent une situation ecclésiastique identique, Or, il est évident que, de Tune à l'autre, la situation s'est gravement transformée et est allée en empirant. Les quatre premiers partis se sont bientôt évanouis et ont donné naissance à deux partis dogmatiques essentiellement différents, le parti paulinien et le parti judaïsant. C'est ce progrès de la lutte à Corinthe que nous avons essayé de mettre en lumière.
doute un danger plus grave ; il devine une hostilité sourde à son évangile et lance bien çà et là quelques mots qui ressemblent à une apologie (IV et IX) ; mais il le fait toujours d'une manière indirecte et voilée. Il s'occupe d'une façon générale des intérêts de l'église. Plus tard, quand le parti judaïsant se sera démasqué, nous verrons sa pol&nique reparaître, plus ironique, plus vive, plus pénétrante que jamais. Telle nous paraît avoir été la marche des choses et le progrès de la lutte au sein de l'église de Gorinthe.
Devant répondre à une situation si complexe et à des besoins si divers, cette première épître ne pouvait avoir la régularité, l'architecture logique de la lettre aux Galates. L'apôtre cependant n'a point renoncé à grouper en quelques grandes masses les nombreuses questions qui s'offraient à lui, et à mettre un certain ordre dans sa longue réponse.
Sa lettre semble se partager d'elle-même en trois groupes principaux :
P Le premier comprend les questions générales (I-VI). Paul y passe en revue l'état de l'église qu'il montre sous un jour assez triste. Il s'élève d'abord contre les divisions intestines qui la déchirent (I-IV), contre les .scandales qui la déshonorent, surtout contre le crime de l'incestueux (V), et enfin contre l'habitude que prennent les fidèles de porter leurs procès devant les tribunaux païens (VI).
2^ Dans un second groupe, l'apôtre a rangé toutes les questions particulières que les Corinthiens lui avaient eux-mêmes posées par écrit, Tcepl hï 6v èypii^aTs (VII-X). Il traite successivement du mariage, du célibat, du veuvage, du divorce, des viandes sacrifiées aux idoles. La solution de toutes ces difficultés est déduite d'un principe général que Paul établit en ces termes : Tout est permis, mais tout n'édifie pas, et qu'il a lui-même toujours accepté comme règle dans la conduite de son apostolat (IX et X).
3^ Enfin, de ces questions extérieures, Paul entre plus avant dans la vie intime de l'église, en corrige les défauts et les erreurs, allant par une gradation bien marquée des plus légers aux plus graves. Il traite successivement du rôle et de la tenue de la femme dans les assemblées (XI, 1-16); des désordres qui troublent les agapes (17-34); des dons spirituels, de leur diversité et de leur unité, de la charité préférable à tous (XII, XIII); de la glossolalie (XIV); enfin de la résurrection des corps (XV). Il ajoute quelques- recommandations au sujet de la collecte qu'il organise dans toutes les églises pour les saints de Jérusalem, et résume toutes ses exhortations en ces mots pleins de vigueur : «Veillez, tenez ferme dans la foi, soyez virils et forts ; que l'amour vous fasse tout faire» (XVI, 13, 14) !
Telle est la disposition de cette première épître. Malgré la variété des questions abordéçs, il y règne une unité profonde. L'esprit dialectique de Paul, au lieu de s'arrêter à la surface des questions spéciales et de se perdre dans les détails d'une casuistique fastidieuse, remonte toujours des faits aux principes et éclaire ainsi d'une lumière supérieure toutes les difficultés qu'il rencontre sur son che* min. Après avoir élevé l'esprit de ses lecteurs jusqu'aux cimes sereines de la conscience chrétienne, il redescend de ses hauteurs avec une puissance irrésistible, et chacune des solutions qu'il indique n'est plus qu'une apphcation nouvelle du principe permanent et général de l'Évangile. Cette épître nous présente en quelque sorte l'épanouissement du principe chrétien dans la sphère de l'activité pratique. C'est la vie nouvelle, créée par l'esprit de Jésus, qui prend conscience d'elle-même, s'affirme dans son originalité et son indépendance, se séparant, d'un côté, delà vie juive avec ses servitudes, de l'autre, de la vie païenne avec ses relâchements. J^e monde moderne, la civilisation chrétienne avec sa liberté
et sa solidarité, ses besoins de réforme incessante et ses élans vers le progrès, sa charité délicate et ses scrupules, sa vigueur intime et son idéal toujours grandissant, nous apparaissent ici comme en . germe. Une grande révolution comm^ice. Accomplie dans quelques âmes, elle se manifeste déjà au dehors dans les relations domestiques et sociales. Une humanité nouvelle va sortir de cette nouvelle religion.
Telle est la portée de cette première épître. Si la lettre aux Galates a fondé la dogmatique chrétienne , nos deux lettres aux Corinthiens, marquant l'émancipation de la conscience régénérée, sont la naissance de Yéthiqtie chrétienne.
Paul a nettement formulé le principe de cette conscience nouvelle: c'est l'esprit même de Dieu immanent en elle (1 Cor. II, 10-16). Il ne s'agit point ici d'une simple illumination ou d'un^ influence sanctifiante ; mais, si je puis ainsi dire, d'une transformation substantielle de notre être. L'esprit devient nous y et nous devenons essentiellement esprit. Cet esprit de Dieu, qui est la puissance créatrice même, fait de nous une nouvelle création (xatvt) xTtetç). D'hommes charnels ou psychiqv^s^ nous devenons hommes spirituels. Le centre de gravité de notre être se trouve déplacé; il était dans la chair, il est dans l'esprit (1 Cor. XI, 14). A ces deux classes d'hommes correspondent deux sagesses^ la sagesse du monde et la sagesse de Dieu, aussi opposées entre elles que la chair et l'esprit, la raison et la fohe. L'homme charnel ne comprend point les choses spirituelles (iJLwpia YàpaÙT(i) ècT^v). La sagesse de Dieu devient la folie de la croix, comme la sagesse charnelle n'est qu'une folie devant Dieu (I, 21-25).
L'œuvre de l'esprit en nous est double. C'est d'abord une œuvre négative, un aflranchissement de toute dépendance extérieure. «Où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté» (2 Cor. m, 17). «L'homme spirituel juge tout et n'est jugé
par rien» (1 Cor. II, 15). Mais cette liberté est en même temps une vertu positive. Car l'esprit est aussi essentiellement amour qu'il est liberté. L'indépendance absolue devient une servitude absolue, c'est-à-dire une indépendance qui se rend esclave par amour, qui se sacrifie sans cesse, et se retrouve plus grande après chaque sacrifice. «Libre de toutes choses, s'écrie l'apôtre, je me soumets à tout, pour gagner plus d'âmes à Christ» (IX, 19). La liberté de la foi, c'est la servitude de la charité.
De ces principes découle la grande règle pratique, règle éternelle qui coupe court à. toute casuistique et que Paul applique incessamment : Tout m'est permis, mais tout n'est pas utile (VI, 12). Elle permet à l'apôtre de faire triompher partout la logique de son principe, sans blesser la charité, et de résoudre toutes les questions de la manière à la fois la plus hardie et la plus délicate.
Sur un seul point, le jugement de l'apôtre paraît encore étroit; je veux dire le célibat (VII). Cette étroitesse qu'on lui a tant reprochée, ne vient point d'un ascétisme dualiste. On ne parvient point à montrer le dualisme dans la doctrine de Paul, et il faut bien reconnaître qu'il y aurait une singulière contradiction entre un tel ascétisme pratique, et les larges principes moraux que nous venons d'exposer. Ce qui comprime ici et rétrécit l'appréciation de l'apôtre, ce sont ses vues eschatologiques (VII, 29). Lsiparousie est imminente; le temps est court ; tout autre intérêt s'évanouit devant cet avenir prochain. Mais un nouveau progrès s'accomplira bientôt à cet égard dans la pensée de Paul. Elle achèvera de se débarrasser des liens étroits de l'eschatologie juive. Dans les épîtres.de la captivité, nous le verrons arriver à une appréciation plus large et plus juste du mariage et de la vie domestique.