‹ L'Apotre Paul: esquisse d'une histoire de sa PenséeChapitre 15 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La seconde épître aux GorintMens.

Cette seconde lettre ne ressemble à la précédente ni par son contenu, ni par son accent. Elle répond évidemment à une situation toute nouvelle.

Expliquer les changements survenus, déterminer les vrais rapports de notre seconde épître avec la première, est un des problèmes critiques les plus discutés et les plus obscurs du Nouveau Testament.

Une crise s'était opérée dans l'église. Les nouvelles que Paul en avait reçues l'avaient profondément affligé. Il avait passé dans une anxiété cruelle ces derniers mois et soupiré après le retour de Tite, son messager, et les nouvelles qu'il devait lui apporter de Corinthe (II, 12, 13; VII, 6).

Cette excessive inquiétude, dont toute la lettre garde de si nombreuses traces, a droit de nous surprendre et a surpris tous les exégètes. Quelques-uns même n'ont cru pouvoir expliquer un si grand contraste entre nos deux épîtres qu'en supposant une lettre intermédiaire perdue.

Rien dans la première épître de Paul, dit Bleek, n'explique de telles craintes. Les reproches qu'il adressait aux Corinthiens étaient modérés. Ce n'est pas l'impression qu'ils pouvaient en avoir reçu qui inquiète son âme. Notre seconde lettre ne se rattache donc pas à la première, mais à une autre, écrite dans l'intervalle, portée par Tite, et que malheureusement nous n'avons plus. Les passages II, 1-11 et VII, 5-12, qu'on rapporte ordinairement à l'affaire de l'incestueux (1 Cor. V), gardent quelque chose de mystérieux et d'obscur. Ils ne s'expliquent bien qu'en supposant de nouvelles complications survenues à Corinthe. Peut-être même

ne s'agit-il point du tout, en ces deux passages, de l'incestueux, mais d'un autre membre de l'église qui aura résisté ouvertement aux ordres de Paul et nié son autorité. L'apôtre se sera élevé contre lui avec une indignation un peu trop vive dans la lettre perdue. C'est de cette indignation qu'il semble maintenant revenir. Il pardonne et déclare les Corinthiens innocents dans toute cette affaire i.

Le tort le plus grave de cette explication est d'être une hypothèse gratuite, qui n'explique pas même . très-bien les deux textes controversés. L'affaire de l'incestueux, la résolution que Paul avait prise de le faire excommunier, étaient choses assez graves pour inquiéter l'apôtre. Il n'est pas nécessaire de supposer un autre fait scandaleux. Un point décisif enfin, c'est que, dans les deux épîtres, Paul désigne le coupable par ces mots : 6 Totouxoç (1 Cor. V, 5; cf. 2 Cor.

Baur et Rûckert ont repoussé très-nettement l'explication de Bleek. Ils en proposent une autre qui, au premier abord, paraît lumineuse. Il est bien question, disent-ils, dans l'une et l'autre épître du même événement, du même individu, de l'incestueux. Mais, s'il faut le dire ouvertement, Paul s'était mis à son sujet dans le plus grand embarras. Entraîné par la passion, il avait, dans sa première lettre, excommunié le coupable, et l'avait livré à Satan pour la perdition de sa chair et le salut de son âme (luapaBouvat xbv toioutov tû (jaiava dq îXeOpov tyjç aap%6q). Les mots stç oXeOpov vqq aapxéç désignent évidemment une maladie qui, en vertu de l'excommunication apostolique, doit atteindre le coupable. Paul a donc

*Voy. Bleek, Einleitung in das Neue Testament, 2te Aufl., p. 405. L'hypothèse de Bleek, émise pour la première fois dans les Studien und Kritiken^ 1830, a été acceptée par Ewald et pai* Neander dans les derniers temps, mais repoussée par la majorité des critiques.

voulu le frapper d'une punition matérielle et surnaturelle. Or, ajoute Baur, l'événement n'a pas succédé au désir et à la parole de l'apôtre. Le coupable n'a été ni excommunié par l'église, ni atteint d'aucune maladie. L'excommunication est restée sans effet, et l'autorité apostolique, par cela même, s'est trouvée très-gravement compromise. Les adversaires de Paul ont profité de cet avantage, que lui-même leur a fourni, pour l'attaquer plus violemment et le discréditer tout à fait. S'il ne vient pas à Gorinthe, disent-ils, s'il ajourne chaque fois son arrivée, c'est qu'il sent lui-même son impuissance. Il parle de haut, quand il est loin; mais, en réalité, sa parole n'a aucune vertu (X, 11). Il s'agit aujourd'hui, pour Paul, de se tirer de ce mauvais pas. Mais que lui reste-t-il à faire, sinon à voiler un mal qu'il ne peut guérir, accepter ce qui a été fait, prêcher la paix et le pardon, et éviter ainsi une rupture plus grave en attendant des temps plus propices 1.

Le désir, un peu trop vif chez Baur et Rûckert, de trouver en défaut la puissance surnaturelle de l'apôtre, les a fait aller au delà du but et fausser la situation. Les choses ne se sont point passées comme ils les racontent. Paul, dit Baur, avait voulu faire deux choses dans sa première lettre (V, 3) : frapper d'une maladie surnaturelle le coupable, et solliciter de l'église une décision solennelle qui le retranchât de la commimauté. De ces deux choses, ni l'une ni l'autre ne s'était accomplie. Ici est l'erreur de Baur. Il distingue deux choses qui dans l'esprit de l'apôtre n'en font qu'une. Paul n'a point lancé d'Éphèse une excommunication à distance. Il a résolu de provoquer une réunion solennelle de l'église de Gorinthe, qui se tiendrait sous sa présidence spirituelle ; et c'est là que devait être prononcée, par l'église elle-même

* Baur, Paulus, I, p. 334-38G.

144 LIVRE TROISÊME.

et au nom de Paul, T excommunication contre le coupable. On le voit, c'est toute une procédure ecclésiastique qu'ordonne l'apôtre. Or, comme Baur le reconnaît et comme il ressort de 2 Cor. II, 6, cette assemblée n'a pas eu lieu ; l'excommunication n'a pas été lancée, et par conséquent l'apôtre ne se trouve personnellement dans aucun embarras. Son autorité n'a point été compromise par l'impuissance de sa parole. De même, le passage X, 11, que Baur invoque ici, ne se rapporte en aucune manière à ce cas particulier. Ce n'est point l'insuccès et l'impuissance de son excommunication que relèvent les adversaires de Paul, mais le peu d'éclat de ses discours oraux {"kà^oq èÇouO£VY)[;.évo<;) et l'aspect peu imposant de sa personne (xapouaia tou awjxaToç à^Oevifiç), qu'ils mettent en opposition avec la gravité et la hauteur de ses lettres ; deux choses que l'apôtre d'ailleurs confesse lui-même (fêiéfiQç TÛ 'kô^iùy XI, 6 ; oTav yàp àoôsvw, t6t£ Suvaxéç 6^i/.i, XII, 8-10). L'hypothèse de Baur n'explique pas non plus très-bien les angoisses de Paul, ni, surtout, le soulagement que Tite lui apporte. Il semble que Tite, venant lui apprendre que ses ordres avaient été méconnus, sa parole impuissante, que l'église de Gorinthe était en pleine révolte, devait précisément le plonger dans l'inquiétude, dont au contraire il le tire. Les premiers chapitres de notre seconde épître sont, en eflet, comme un soupir de soulagement et, par moments, comme un cantique d'action de grâces et de triomphe (t(S Se Oew ydpiq x& ^ivroTs ôpta[;.p£6ovTi -^ixaç, II, 14). Paul ne paraît pas avoir été en souci pour lui-même ni avoir été affigé directement (oôx i\à XeWiuTQxsv, II, 5). Mais il a été en souci pour les Corinthiens et affligé de leur affliction. Enfin, ce n'est pas lui que les Corinthiens ont peiné, c'est lui au contraire qui, par ses reproches et sa sévérité, a affligé les Corinthiens (VII, 8). Il en a eu d'abord du regret, il a craint d'être allé trop loin, mais aujourd'hui il ne regrette plus rien. Cette se-

vérité a fait éclater le zèle et l'amour de l'église pour lui. n est content; il est consolé. Ces bonnes nouvelles ont été un adoucissement précieux aux souffrances qu'il endure. Est-ce là le langage d'un homme, d'un apôtre, qui vient d'essuyer, dans son ministère, le plus grave échec? Essayons, à notre tour, de retrouver le vrai cours des événements.

n faut d'abord rétablir les faits. Il est certain, d'un côté, que le coupable avait été réellement puni. Le passage 2 Cor. II, 6 et 7, fait allusion à un châtiment (txavbv tô toiouto) y; èiaTt[jL(a). Mais, d'un autre côté, il a été puni, — et cela n'est pas moins incontestable, — autrement que ne l'avait ordonné Paul (v. 10). En conséquence, on pourrait dire que l'église a désobéi à l'apôtre. Au lieu d'excommunier le coupable, elle s'était bornée à le réprimander solennellement. Cette désobéissance à un ordre péremptoire expliquerait suffisamment l'anxiété de Paul. Elle pouvait lui apparaître comme le commencement d'une révolte plus générale et plus grave. Cependant l'affaire n'est pas aussi simple. Dans la supposition d'une désobéissance ouverte et formelle de toute l'église, le verset 9 est plus qu'étrange. Comprend-on que, en pareil cas, l'apôtre écrive aux Corinthiens : «Je vous exhorte à l'assurer (l'incestueux) de votre amour ; car, en vous écrivant la première fois, je voulais seulement vous éprouver et savoir si vous étiez obéissants en toutes choses?» Et plus loin, comment l'apôtre, acceptant la justification des Corinthiens, leur dirait-il : «Vous vous êtes montrés absolument innocents en cette affaire» (VII, 11, èv TuaviC... à^vouç)? Des circonstances particulières ont dû amener et même justifier cette nonexécution des ordres de Paul. Où est la clef de ce mystère ?

Elle est dans ces mots que les exégètes n'ont pas assez pesés: yj è^tTt[ji.fa bizh tûv xXstdvwv (II, 6). La sentence qui a frappé le coupable a été prise non à l'unanimité des voix, mais seulement à la majorité. Une minorité, assez forte

semble-t-il, s'est abstenue et a fait de l'opposition. Il y a eu dès lors discussions, déchirements dans l'église; et ce troisième fait, qui vient s'ajouter, aux deux autres, explique encore mieux les inquiétudes de l'apôtre. Mais ce n'est p as tout ; le caractère de cette division était de nature à le troubler plus encore.

D'où vient, en effet, que, sur une question de discipline ecclésiastique si claire et si simple, les esprits se sont partagés ? Quelle est la cause de l'opposition de la minorité ? Est-ce sympathie pour le coupable? Est-ce effet du relâchement moral, ou révolte contre l'austérité chrétienne? Nullement. Cette minorité, comme nous allons bientôt le voir, était la même qui niait l'autorité apostolique de Paul ; elle était composée des judaïsants, des partisans de Géphas, et l'on sait que, sur la question de la Tuopvsia, les judaïsants étaient encore plus rigoureux que Paul. La cause de leur opposition est ailleurs.

Pour la découvrir, il faut nous reporter maintenant au chap. V de la première épître. Que demandait Paul dans ce passage : «Moi, absent de corps mais présent d'esprit, j'ai résolu comme étant présent, au nom du Seigneur Jésus, vous et mon esprit étant réunis et assemblés, avec la puissance de Jésus, notre Seigneur, de livrer un tel homme à Satan, pour la perte de la chair et le salut de l'âme, au jour du Seigneur?» Évidemment, Paul prétendait agir ici au nom de sa pleine autorité d'apôtre. Il convoquait une assemblée générale de l'église, qu'il aurait présidée spirituellement en qualité d'apôtre de Jésus-Christ; par l'organe et la bouche même de l'église assemblée, il voulait frapper le coupable de la peine apostolique. Une maladie matérielle aurait accompagné le châtiment moral. Si jamais Paul a agi en qualité d'apôtre de Jésus-Christ, comme les Douze euxmêmes, c'est en ce moment. Ici précisément est la cause

de l'opposition de la minorité. G'e^t le point par où cette affafre de l'incestueux vient se joindre intimement à la lutte des judaïsants contre Paul.

La première épître, nous l'avons vu, ne combat pas d'une manière directe le parti judaïsant ; mais elle nous en fait déjà soupçonner la présence et les menées souteraines (IV, 19 et tout le chap. IX). Des émissaires, comme ceux qui avaient troublé les églises de la Galatie, étaient arrivés à Corinthe avec des lettres de recommandation de la part des églises de Palestine et peut-être des apôtres eux-mêmes (2 Cor. m, 1; XI, 4, 13). Ce qui n'était d'abord qu'une discussion sur le mérite ou sur les doctrines des divers prédicateurs apostoliques était promptément, sous leur influence, devenu une scission. Leur opposition devait nécessairement éclater quand l'aSaire de l'incestueux se présenta devant l'église. Accepter les ordres de Paul, suivre la procédure ecclésiastique qu'il indiquait, c'était reconnaître son autorité apostolique, c'était, pour les judaïsants, se résigner à l'impuissance. Ce parti ne pouvait abdiquer sans combat, n contesta donc ouvertement l'autorité que Paul s'arrogeait. Ce droit et ce pouvoir, disaient-ils, ne lui appartiennent point (X, 8; XIII, 10). De loin, il parle haut et ferme; mais il se garde bien de venir lui-même à Corinthe. Sa présence est sans vertu. Il usurpe les privilèges des Douze, contre toute justice et toute raison. Il n'est point ca pable d'un tel ministère et n'y a point été appelé ([xavéTYjç, m, 5). Il ne veut dominer sur l'héritage de Christ que pour vivre aux dépens des églises (XII, 16-18; Vn, 2). On comprend dès lors pourquoi toute la discussion, dans notre seconde épître, roule sur l'autorité apostolique de Paul. C'est lui-même qui, dans cette aSaire de l'incestueux, voulant agir en apôtre, l'avait soulevée.

L'agitation fut grande à Corinthe. L'apôtre y comptait de

chauds amis. Mais l'opposition violente d'une minorité assez forte empêcha sans doute l'église de se réunir dans une seule sentence et de suivre les instructions de Paul. La majorité, qui lui demeurait fidèle, dut nécessairement se borner à réprimander publiquement le coupable. Elle prépara en même temps une lettre d'explication et de justification dont Tite se chargea. Cette lettre était vive et toucha l'apôtre. Il put se déclarer satisfait et exhorter les Corinthiens fidèles à pardonner. Seul, un sentiment de vain amour propre ou de faux orgueil aurait pu l'engager à poursuivre cette affaire. Par son opiniâtreté, il aurait non-seulement compromis la repentance du coupable, mais l'existence même de l'église ; il repousse donc cette suggestion comme une inspiration de Satan (II, 11), et se rappelle que l'autorité qu'il tient de Jésus- Christ lui a été donnée non pour la destruction, mais pour l'édification des églises (X, 8). Il attendra même^que cet orage soit apaisé pour venir à Corinthe, afin de ne pas y provoquer de nouveaux et d'irrémédiables conflits (XIII, 10;

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