CHAPITRE IV
Epître aux Romains.
L'épître aux Romains est le terme et le couronnement du progrès qui s'accomplissait dans l'esprit de l'apôtre durant cette période orageuse. Les idées rôtpideraent esquissées datï^
l'épître aux Galates, ou semées en courant dans les deux lettres aux Corinthiens, se retrouvent ici fortement liées entre elles, ramenées à une unité puissante, dialectiquement établies, organisées en un système complet.
La lutte dans laquelle Paul se trouvait engagé entre dans une phase nouvelle et touche, du moins pour l'apôtre, à son dénouement. L'apaisement qui semble se faire dans son âme et dans ses pensées, donne à cette dernière lettre un caractère de largeur et de sérénité que n'avaient pas les autres. Il n'est plus question de la circoncision ou des attaques dont l'apostolat et la personne de Paul avaient été l'objet. Les passions personnelles et les querelles particulières sont oubliées, et laissent apparaître dans toute sa portée la question de principe qui s'agitait eiitre les deux partis. Au fond, c'est bien toujours le même débat. Seulement, débarrassée des incidents extérieurs, la pensée de l'apôtre s'élève d'un degré et se déploie plus libre et plus ample. Elle se dégage de l'antithèse violente qui l'a caractérisée jusqu'ici, et tend vers une synthèse générale et suprême. Paul embrasse enfin dans sa méditation le judaïsme et le paganisme. Il ne se borne pas à leur opposer l'Évangile et aies condamner purement et simplement; il s'efforce de les comprendre dans leur rôle historique et leur valeur positive, et de les faire rentrer, comme des moments transitoires mais nécessaires, dans le plan divin de la rédemption. Ainsi s'agrandit et se referme le cercle nouveau de la pensée paulinienne. Elle conquiert le domaine de l'histoire, après s'être emparée de la sphère de la conscience. Et l'épître aux Romains est le premier essai de ce que l'on pourrait appeler aujourd'hui la philosophie de l'histoire religieuse de l'humanité.
.Tel nous paraît être le caractère, et telle est la portée de cette grande lettre. Ce n'çst point un traité en forme de
théologie abstraite, comme l'ont cru nos anciens théologiens ; ce n'est pas non plus un écrit aussi spécialement polémique que l'épître aux Galates ou la seconde lettre aux Corinthiens. Tout en ayant le dessein de combattre la même tendance et d'achever de la vaincre, l'apôtre dirige contre elle une argumentation plus générale et moins passionnée. Il pose la question dans la région des principes, et se préoccupe moins d'avoir raison de ses anciens adversaires, que de rester dans la mesure de la vérité. L'épître aux Romains marque le moment précis où la polémique se résout naturellement en dogmatique.
Mais il ne faut point espérer d'arriver à une juste appréciation ni à une pleine intelligence de cette lettre, si l'on ne se rend un compte exact de l'occasion qui l'a fait naître et du dessein qui l'a inspirée. Bien que la pensée de Paul s'y présente sous une forme plus didactique et plus générale, ce serait une grave. erreur de considérer sa lettre comme l'œuvre d'im théologien de profession, dictée par un intérêt purement spéculatif. Les circonstances historiques qui l'ont produite, peuvent seules nous la faire comprendre.
Venu à Gorinthe peu de temps après sa seconde lettre aux chrétiens de cette ville, Paul y séjourna quelque temps, trois mois environ d'après le récit des Actes des apôtres (XX, 2, 3). Sa présence acheva sans doute d'y pacifier les esprits et d'affermir son autorité. A ce moment, de nouveaux et grandioses projets germèrent dans son âme.
Ce dernier séjour à Gorinthe marque le sommet glorieux de la carrière apostoUque de Paul. L'épître aux Romains, écrite alors, semble, d'une part, clore et couronner une première partie de sa vie et de son œuvre et, de l'autre, en prépa-
rer et en inaugurer une seconde. Le grand missionnaire, dont rambition était aussi vaste que le monde, s'arrête un instant ici, comme au milieu de sa course. D'un double regard, il mesure, en arrière, le chemin parcouru, en avant, le chemin qu'il veut encpre parcourir. De Jérusalem en lllyrie s'échelonnent déjà de nombreuses églises qui semblent marquer les étapes de ses longs voyages. De Corinthe, point extrême de l'Orient, il voit s'ouvrir maintenant devant lui, vers l'Occident, un champ d'activité non moins vaste. 11 veut, avant de s'élancer dans ces régions nouvelles, monter une dernière fois à Jérusalem et porter à cette église-mère les oflfrandes des églises du paganisme, soit pour achever de vaincre et de dissiper les défiances des chrétiens de Palestine, soit peut-être aussi pour réparer en quelque mesure le mal qu'il leur a fait autrefois.- Puis, laissant derrière lui la Syrie, l'Asie, la Grèce, il s^enfoncera, peut-être pour ne plus revenir jusqu'aux limites de l'Occident (Rom. XV, 22-29)^. Dans un pareil projet, Rome devait attirer et arrêter tout d'abord les regards de l'apôtre. L'église de cette ville lui offrait, potir sa nouvelle mission, le point d'appui le plus favorable et le mieux placé. Au centre de l'Italie, à égale distance de la Germanie, de la Gaule, de l'Espagne, de l'Afrique occidentale, Rome avait encore l'avantage d'être sur le prolongement immédiat de la ligne suivie jusqu'ici par Tapôtre, et de relier l'œuvre qu'il allait entreprendre à celle qu'il avait déjà accomplie. Ainsi, dans l'esprit de Paul, l'église de Rome était destinée à devenir une église-mère, à être, pour l'Occident, ce qu'avaient été tour à tour en Orient les grandes églises d'Antioche, d'Éphèse, de Corinthe, le point de départ et le point d'arrivée de ses nouvelles courses missionnaires (Rom. XV, 24).
*Reuss, Geschichte der Heiligen Schriften desN. T., § 105.
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L'épître aut Romains n'est pas autre chose qu'un commeneement d'exécution de ces vastes desseins. En annonçant sa prochaine arrivée dans la capitale de l'empire, l'apôtre veut s'y préparer un champ d'action et se frayer la voie. H existait à Rome, depuis quelques années déjà, une éghse chrétienne dont il importait avant tout de se concilier les dispositions et de s'assurer l'appui. C'est le but immédiat de l'épître aux Romains. Comme Paul a dû tout disposer pour l'atteindre, comme il a dû s'efforcer de répondre aux sentiments et aux besoins particuliers de ses lecteurs, il est évident que sa lettre ne peut bien s'expliquer que par lu situation de l'église de Rome. Là et non ailleurs doit se ttouver la clef de notre épître.
Malheureusement, sur ce point capital, les avis sont loin d'être unanimes. Les critiques et les exégètes se sont partagés en deux camps depuis longtemps en guerre. Les uns Veulent que l'église de Rome fût une église essentiellement pagano-chrétienne, et invoquent à l'appui de leur assertion Rom. I, 6 et XI, 17-24, deux passages dont ils exagèrent peut-être la signification et la portée. Les autres, Baur en tête, affirment au contraire que l'église était essentiellement judéo-chrétienne et ouvertement hostile au pauUnisme. De ceis deux appréciations contraires découlent logiquement deux Conceptions opposées de notre épître.
Ceux qui voient dans l'église de Rome une église paganochrétienne, ne peuvent prendre la lettre de Paul que comme une exposition purement dogmatique de son évangile, faite danâ le but d'élever et d'affermir la foi des Romains, ou tout au plus de les prémunir contre les menées des docteurs judaïsants (XVI, 17). D'après cette manière de voir, l'exposition dialectique de la doctrine de la justification par la foi, qui x«aàplit les htiit premiers chapitres, forme la partie essentielle de la lettre. Les chapitres IX, X et XI tie âontplus
qu'un corollaire historique, sans lien intime avec la première partie, et dont il devient à peu près impossible, dans ce point de vue, d'expliquer la teneur et la présence.
Le rapport des deux parties constitutives de la lettre se trouve précisément renversé dans la conception contraire. Ceux qui prennent l'épître aux Romains pour une épître polémique adressée à une église étrangère ou hostile, font de ces trois derniers chapitres, qui semblaient dans la première hypothèse ne tenir à rien, la partie centrale, le fond essentiel de la lettre elle-même. Là seulement se révèlent la véritable intention et la réelle préoccupation de l'apôtre. C'est la substitution des nations païennes à la nation juive qu'il veut justifier, et les huit premiers chapitres deviennent une simple introduction préparatoire à cette brûlante question de la destinée d'IsraëP.
Ces deux conceptions de l'épître aux Romains paraissent en réalité également défectueuses. Elles scindent notre épître en deux parties dont elles sont ensuite incapables de montrer la liaison et l'unité. Il est bien difficile, d'une part, dé ne voir dans les chapitres, IX, X et XI, pleins d'une émotion si vive, qu'un appendice étranger au corps même de la lettre et sans rapport avec l'état des esprits à Rome; mais, de l'autre, il ne l'est pas moins de prendre les huit premiers chapitres pour une introduction préUminaire. Avec un
* La première opinion, qui a été celle de la plupart des anciens exégètes, a été reprise et soutenue avec une grande habileté, il n'y a pas bien longtemps, par M. Th. Schott: Der Rômerbrief^ seinem Endzweck und Gedankengang nach ausgelegt, Erlangen, 1858. Ce travail de Schott a provoqué une étude, plus remarquable encore, de M. Mangold, professeur à Marbourg: Der Rômerbriefund die An fange der r omise hen Gemeinde. Marburg, 1866. Ce dernier reprend la thèse de Baur, mais en y apportant de telles corrections qu'il la transforme. Il me paraît avoir prouvé d'une manière définitive que la majorité des chrétiens de Rome était bien d'origine juive.
corps si grêle el une tête si énorme, l'organisme de notre épître aurait vraiment quelque chose de monstrueux. Au contraire, ime des grandes beautés de cette épître est précisément r architecture logique qui la distingue. Il règne entre tous les détails et les diverses parties une harmonieuse correspondance. Sans doute, on cherche vainement une transition visible entre les deux parties que nous avons marquées. Mais n'avons-nous pas noté une solution de continuité pour le moins aussi grande entre les chapitres IX et X de la seconde aux Corinthiens? La pensée de Paul a souvent de ces sauts brusques et violents qui surprennent et déroutent le lecteur superficiel ; mais soyez assuré qu'alors même, loin de s'écarter de la droite voie, elle marche à son but plus directement et plus vivement que jamais. N'est-il point évident, par exemple, que les deux moitiés de l' épître aux Romains sont au fond intimement liées, que la seconde, sans la première, serait sans base, et que la première, sans la seconde, resterait sans couronnement? N'est-il pas vrai que ces trois derniers chapitres qui traitent des païens et des juifs dans l'état de grâce, correspondent et font pendant aux trois premiers, où l'apôtre nous les a montrés les uns et les autres dans l'état de péché? Dès lors peut-on douter que les deux parties de l' épître ne forment un ensemble organique? Il faut donc essayer de trouver une manière de comprendre la lettre aux Romains, qui en conserve l'unité intérieure et en détermine l'exacte portée.
Revenons à l'égUse de Rome. Elle se composait, c'est un fait certain, de membres d'origine juive et de membres d'origine païenne. Tout porte à croire que les premiers formaient la grande majorité, et, dans ce sens, on peut dire que cette église était judéo-chrétienne. Mais suit-il de là qu'elle {ûijudaïsanôe, c'est-à-dire décidément hostile à l'évangile de Paul, opposant le salut par les rites de la loi au salut
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par la foi? Noos répondons énergiqueiftent : non, et TerreuT de Banr a été de conclure du premier fait au second.
Si l'église de Rome n'appartenait 'pas au paulinism'e, comme nous le verrons tout à l'heure, il est certain qu'elle n'appartenait pas davantage à la tendance des docteurs de Galatie ou de Corinthe. Paul ne la considère point comme une ennemie, ou même comme une étrangère. Tout au contraire, il'la trouve comprise dans le champ d'action qui lui a été assigné (...l^veatv ...Iv oh hsi:ïr.a\ ui^siç, I, 6). Il se regarde comme débiteur à son égard et se déclare prêt à lui faire part de son évangile (I, 14, 15). Il donne aux membres de cette église tous les noms qu'il donnait à ceux de ses églises d'Asie, xXt;toI 'Irjaou xp«ttou, à-^œKri'voi Bsou, «Sr^ot. Non-seulement il loue leur foi, mais il rend grâces à Dieu à cause d'elle, comme il l'avait fait pour la foi des Thessakmiciens et des Corinthiens, comme il ne l'avait pas fait en écrivant aux Gralates. Voir dans ses paroles un simple exorde insinuant, une sorte de captatio benevolentia, serait faire injure au caractère de Paul. Dire qu'il a modifié sa manière de voir, adouci son point de vue, serait se mettre en contradiction avec le fond essentiel de l'épître aux Romains ellemême. Il nous faut donc reconnaître que nous nous trouvons ici en présence d'une église de chrétiens qui ne peuvent être assimilés aux judaïsants de Galatie ou de Corinthe. La suite de l'épître n'en dément point le commencement. L'argiunentation de l'apôtre ne suppose pas chez ses lecteurs une hostilité déclarée. Sa polémique n'est jamais directe, n vise bien plus à instruire qu'à réfuter, à expliquer son évangile , à dissiper ou à prévenir des malentendus, qu'à repousser certaines attaques. L'avertissement sévère donné aux pagano-chrétiens (XI, 17-24) peut bien ne pas prouver que ceux-ci fussent en majorité ; mais comprendrait-on que Paul adressât de telles paroles à ses quelques
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nmis perckis au sein d'une grande masse juive qui leur aurait été ouvertement hostile? Les faibles (ào^svouvrsç) des chapitres XEV et XV ne sont pas non plus des judaïsants dansle genre de ceux de Corinthe. Mais il n'en est pas moins vrai que les appels au support et à la charité que Paul adresse au reste de régMse suppose chez celle-ci une certaine largeur de vues. Enfin, qui voudra relire avec attention le chapitre XV se persuadera difficilement qu'un tel chapitre ait été écrit par Paul à une église franchement hostile et qui aurait fait cause commune avec ses adversaires, « Je vous exhorte par le Seigneur Jésus, dit-il en terminant, à combattre avec moi dans vos prières auprès de Dieu , afin que je sois délivré des rebelles de Judée , que l'offrande que je porte à Jérusalemi soit favorablement accueillie des saints, et que y^ plisse venir chez vous» dans la joie et trouver relâche et repos. » ikifin, si le fragment XVI, 17-20' appartenait à notre épître, il patouverait que les adversaires^ contre lesquels Paul avait eu à se défendre jusqu'ici, n'étaient pas encore arrivés à Rofiie ;, il voulait essayer par sa lettre de les y devancer et de prévenir leurs attaques habituelles.
Conclurons-nous de là que l'église de Ronae était, une églisç pauhnieiine? Ge serait d^a^fâer.de beaucoup la portée des: passages que nous venons d'examiner, et tefmber dans un autre extrême, encore moins justifiable que le premier. Si. les R<5mains avaient été à la hauteur du spiritualisaie de Paul, quel besoin aiiraientnils' eu d'une ai longue exposition et d'ame si scrupuleuse justification de son évangile? Ceux qui partent-de cette hypothèse sont ©obligea de voir dans l'épître^ aux Rtaaains un traité de dogmatise, écrit dans un sinïpl» intérêt spéculatif.^ Mais, outne qjue. Paail n'a' jamaisrien) fait de semblable,: il devient eiors impossiblejd* établir un» rapporte quelconque entre l'épître et l'Oise* à laquelle elle était adressée, e^t d'expli<pier pourquoi ce? tï^mté dogiiaatique a été
envoyé à Rome plutôt qu'ailleurs. Il faut donc bien trouver dans l'état de l'église de Rome la raison de la tentative de Paul. Or, l'apôtre lui-même nous apprend ce qu'il veut apporter aux Romains, et, par conséquent, ce qui leur manque encore à ses yeux. «Je désire vivement vous voir, dit-il, afin de vous communiquer qnelqvs grâce spirituelle, pour que vous soyez fortifiés» (tva ti |ji.6Ta8ô y(dpia\KaL 6ii.tv -jcveujjiatixbv etç To (JTrjptx6>îvat &[jLaç, I, 11). Que faut-il entendre par ce xipia\L% 7cv6U[jLaTtx4v, ce donum spirituale? Si l'on songe que, dans l'épître aux Corinthiens (1 Cor, II, 10-14), Paul a donné le x^^£uii.a comme le principe même de la conscience chrétienne, comme la source de sa foi libre et de sa conception spiritualiste de l'Évangile, si l'on se rappelle qu'il établit 1 Cor. III, 1 une opposition entre les Tuveufi^xTtxof, juges de tout et libres à l'égard de tout, et les (japxtxo( encore esclaves, qu'il désigne enfin l'évangile tel qu'il le comprend par le neutre xvsujjLaxtxi, on ne pourra douter qu'il ne faille entendre par ces deux mots une conception de l'évangile de Jésus plus large et plus spirituelle, une conscience plus nette du rapport intime de l'âme croyante avec l'esprit de Dieu qui rendra leur foi plus joyeuse, plus libre et plus forte. Toute l'épître, en efiet, ne trahit-elle pas un effort persistant pour élever la foi chrétienne des Romains d'un degré inférieur à un degré supérieur? Écrite à une église franchement paulinienne, elle ne se comprend plus. Les longues discussions sur la Loi et le soin que Paul met à prévenir les objections judaïques, restent incompréhensibles. Enfin, plus inconcevable encore serait la justification que Paul croit devoir faire de sa mission parmi les païens et de leur entrée dans le royaume de Dieu. La nature des questions abordées, les précautions prises, le ton général, tout dans cette lettre suppose non point une église judaïsante hostile, mais une église née au sein du judaïsme et où ne s'étaient point encore posées les grandes
questions qui agitaient depuis quelques années l'Orient chrétien.
Cette situation toute particulière et fort originale de l'église de Rome s'explique à la fois par l'histoire de ses origines, et par l'isolement relatif où elle avait vécu jusqu'à l'arrivée de la lettre de Paul. Nous manquons de documents certains sur l'introduction du christianisme à Rome. Mais il est bien permis de croire que, ici comme ailleurs, l'église est née dans la synagogue, et qu'elle ne s'en est détachée que d'une manière violente. Il est probable que la notice de Suétone: Claudius Judceos imptclsore Chresto assidue tumuUuantes expulit, se rapporte aux troubles inévitables qui éclatèrent à cette occasion au sein de la jiiiverie romaine. Cet édit de Claude fut mal exécuté, ou ne le fut que temporairement. Si la communauté chrétienne en souffrit, elle n'en mourut pas. Elle continua à se recruter parmi les Juifs et les nombreux prosélytes, sans renoncer aux coutumes et aux idées juives. Elle se trouva dans la situation des églises de Palestine avant les querelles amenées par les grands succès de la mission païenne. Aucun docteur apostoHque ne paraît l'avoir visitée, ou lui avoir imprimé une tendance particulière et exclusive. Elle avait été une création spontanée de l'Évangile. Paul la rencontrait maintenant dans le champ de travail qui lui était échu. Aquilas et Priscille avaient sans doute attiré l'attention de l'apôtre sur cette communauté déjà florissante, l'avaient encouragé à lui écrire, lui faisant connaître, avec les lacunes de sa foi, la simplicité bienveillante de ses dispositions. Nous avons suivi pas à pas les progrès de l'agitation judaïsante, de Jérusalem à Antioche, d'Antioche en Galatie, de Galatie à Éphèse, d'Éphèse à Gorinthe. Les docteurs judaïsants ne paraissent avoir atteint cette dernière ville, point extrême de l'Orient, qu'en l'an 57, dans l'intervalle qui sépare les deux lettres aux Corinthiens. Ds ne pouvaient donc être
arrivés à Rome, où d'ailleurs ils n'avaient point à combatfare le paulinisme. Cette église s'était arrêtée à la foi simple et.wlr lement théologique des premiers jours. C'était comme y^n terrain vierge, et par cela même neutre, qui devait facilement appartenir au premier occupant. Il importait à PauJ d'y prendre pied et de ne pas s'y laisser devancer. Il exposera donc lui-même son évangile à l'église de Rome, sqyairt que ses adversaires viennent en présenter la caricature. Il tentera d'élever les Romains jusqu'à la hauteur de sa foi et de les gagner à la cause des missions païennes; ou du moins, s'il n'espère pas un tel succès de sa lettre, il essaiera par elle de préparer à son évangile et à son apostolat un accueil favorable. Adressée à une telle église et dans u» tel dessein, l'épître s'explique d'elle-même. Ce n'est point une polémique que Paul engage, car il écrit à des frères et non à des ennemis; mais c'est bien une justification de son évangile et de son apostolat qu'il tente auprès d'une communauté qui, nourrie dans le judaïsme, pouvait avoir grand'peiue à accepter l'un et l'autre ^
La crise qui s'opérait alors dans toutes les églises, chrétiennes et dans laquelle l'esprit juif et l'esprit chrétien, vm^ aux premiers jours, se séparaient toujours plus et entraient en conflit violent, ne pouvait pas ne pas éclater à Rome. Seulement l'épître aux Romains ne l'a pas suivie ; elle l'a au contraire précédée et provoquée. Elle est venue poser pour la première fois au sein de cette église la ^grande question de l'abrogation de la loi, et, par là, elle mai*que dans son histoire un moment décisif. L'esprit judaïque se
* Il y a, je crois, dans ces réflexions une réfutation suffisante de la conjecture; de M. Renan, qui voit dans Tépitre aux Romains une lettre encyclique, adressée par T apôtre à plusieurs églises, mais sans plus de raison à celle de Rome qu'à toutes les autres. Elle n'aurait même été envoyée à la communauté romaine que par* exception! yQj.SamhPom^ Introduotipn, p. l^X^m*.
mosfttrqt, K^ ee^ qu'il était partout, opiniâtre, implacable. Paid recruta quelques, partisans et se fit de nombreux a4v^rsair^. L'église se divisa. L'épître aux Philippiens, éocite trois ou quatre ans plus tard, nous fait voir la rupture cous€)mmée (Pbil. I, 12-18). Deux passages certainement authentiques de la seconde épître à Timothée, nous donnent à,€t la situation de Paul à Rome,, quelques jours avant sa mort, l'idée la plus triste. Il est seul, en prison, trahi par les uns, aJ>aaîdonné par les autres (2 Tim. I, 15-18; IV, 9-18). Cette victoire du parti judaïsant ne ruina pas cependant Tinfbience de Paul à Rome. Elle reparaît, vivante et profonde encore dans l'épître de Clément Romain. — Maisil est temps d« çevemr à. n,cttre épître elle-même.
A cette éghse,, teUe que nous venons de la caractériser, Paul avait à expliquer et à faire accepter deux choses fort graves ; la Ssubstitution de l'évangile à la loi, et la substitution des Gentils, au peuple d'Israël dans la nouvelle éGo;nomie religieuse ;, l'une était la dé/ens^ de son enseigm^n^nt; l'autre, la justificatioTir de. son apostolat. En ces deux thèses se résume le contenu essentiel de la partie dogmatique de notre épître. Les huit premiers chapitres sont la démonsitration delà première; les chapitres IX,, X et XI sont la^ démonstration de la seconde. De cette distribution générale de. la nxatière, il ressort avec évidence que les deux ps^rties; sont également nécessaires et ont une égale importstncee dans l'organisme de l'épître aux Romains, L'une est la conséquence logique de l'autre.
Paul ^ formulé la thèse fondamentale de son évangile danSr lea, vers^ 16 et 17 du chapitre premier. Il l'introduit par C€iS,motSi:.oû ^àp l%avs^io\}jx\ xb eia^Y^^tov, qui expriment Iq. qowA^- dô lisqpôtne, et m l^ardiesse:,, njQn-seulemeut.ennfôcçir
des dédains du monde grec et romain, mais surtout en présence des attaques et des mépris du parti judaïsant. Cet évangile qu'il proclame à la face de tous, il le définit très-bien : une 8uva(ji.tç 6eoI>, réalisant la StxatowvY) ôsou pour le saint (eîç (ywTYjptav) de tout croyant, du /«^i/ d'abord, et aussi ^yx 'païen. Ce salut est universel, précisément parce qu'il ne dépend que de la foi, selon qu'il ^st écrit : le juste vivra par la foi. Tout en formulant avec cette vigueur le caractère universaliste de sa doctrine, Paul évite avec soin de blesser en commençant la conscience juive ; il accorde au juif une priorité ('louSaicj) TcpôTov). Ce n'est point une concession; c'est la reconnaissance pure et simple du fait que le juif, héritier des promesses, était historiquement appelé, avant le païen, à entrer dans le royaume de Dieu.
Paul établit dialectiquement cette grande thèse par une démonstration admirable, où nous distinguons quatre moments essentiels :
P Ch. I, 18 — III, 31, Entrant dans l'examen de l'état moral et religieux de l'humanité, l'apôtre montre que, hors du Christ, il n'y a pour elle aucun salut. Il peint à grands traits la corruption du monde païen, dans laquelle se révèle la juste colère de Dieu, punissant le péché par le péché lui-même, l'injustice par l'idolâtrie, et celle-ci par la dépravation morale (I, 18-32). Il se tourne ensuite vers le Juif qui connaît mieux la loi divine, mais la pratique moins encore, qui se condamne lui-même en condamnant le païen, et oublie que la circoncision extérieure n'est rien si le cœur reste incirconcis (II, 1-29). A ce moment, Paul peut déjà considérer la base de sa doctrine comme établie; mais il tient à écarter un malentendu ou à prévenir une objection qu'on ne manquerait pas de lui faire. En mettant les juifs sur la même ligne que les païens, ne semble-t-il pas, en eflFet, méconnaître leurs privilèges ? De là, cette question par la-
quelle s*ouvre le chapitre III : Quel est donc l'avantage du Juif? Paul lui reconnaît un privilège historique. Le Juif a reçu les oracles de Dieu, et Dieu est fidèle, même à l'égard des hommes qui ne le sont pas. Mais qu'y a-t-ildans cette pensée qui puisse rassurer ceux-ci et justifier leur infidélité? Ferait-on ce raisonnement impie, que l'infidélité, servant à glorifier la volonté de Dieu, ne doit pas être punie? Cela ne reviendrait-il pas à dire : Faisons du mal pour qu'il en arrive du bien? Donc le péché du juif demeure aussi bien que celui du païen. Pour augmenter encore le poids de sa démonstration, Paul la résume en des termes empruntés tous à l'Ancien Testament (III, 9-20). Juifs et païens, atteints également par la justice divine, ont besoin également du salut de Dieu. Ici l'apôtre reprend la thèse dans laquelle il a résumé son évangile et la développe d'une manière plus précise et plus complète (III, 21-26). Tous sont privés de la gloire de Dieu; mais là justice de Dieu a été manifestée sans loi. C'est une grâce gratuite, par laquelle nous sommes justifiés dans la rédemption qui est en Jésus Christ — par la foi en son sang — afin de manifester la justice de Dieu. Celle-ci se révèle non plus seulement en punissant comme cela avait lieu sous la Loi, mais en justifiant celui qui croit. Les versets 27-31 tirent les conséquences de cette première démonstration de la thèse de Paul.
2** Ch. IV. L'apôtre ne pouvait s'arrêter là. On aurait toujours opposé à ses syllogismes l'autorité de l'Ancien Testament, n se tourne donc de ce côté et, dans le chapitre IV, s'efibrce de prouver que la doctrine de la justification par la foi est à la racine même de l'ancienne alliance et a pour elle le témoignage de l'Écriture ((jiapTupouiJLévYj uiub tou voijlou y.al Tôv xpoçTQTwv). Ni Abraham, ni David n'ont été justifiés par les œuvres (IV, 1-9). La foi d'Abraham lui a été imputée à justice avant qu'il eût reçu la circoncision, et celle-ci, loin
ITSf LIVBE TROISIÈME.
de dispenser de la première, n'en a été, dès le principe, (foe la confirmation (1(K12). Enfin, c'est à Ih /bique; lOiproTnessâ a été donnée, et c'est aussi par la foi qu'elle se réalise. Abraham a cru à Celui qui ressuscite les morts et appelle les choses qui ne sont pas comme étant réellement, parce que la parole de Dieu est en effet créatrice, et réalise psff sa vertu tout ce qu'elle proclame. De même nous croyons à Dieu qui a livré Jésus à la mort pour nos péchés et l'a res^suflcité pour notre j ustification ( 1 3^25) .
3^ Gh. V. Avec le chapitre V s'ouvre un développement nouveau. Pour achever la démonstration de son principe, Paul le laisse s'expliquer et se justifier lui-même par ses fruits spirituels (1-11). C'est une vie nouvelle dont le croyant a le vif sentiment, et qui se manifeste par la paix dont il jouit en face de Dieu, par la patience dans les aflâictions,, par l'amour qui remplit son cœur, par la ferme espérance^ qui le soutient et dont l'effusion du saint eSprit est le sûr garant. Embrassant alors toute l'histoire de l'humanité eb résumant tout ce qu'il vient d'exposer, l'apôtre montre la» puissance du péché entrant dans le monde par la tran^res^ sion d'Adam, s'y développant de proche en proche comme une force organique, et amenant après lui la mort, qui vient sur tous les hommes parce que tous sont pécheurs. Mais au-dessus de ce développement de l'humanité dans- le péché et vers la mort, il montre un développement nouveau commençant avec Christ, le second Adam, s' accomplissant dans la sainteté et tendant, àlavie. «Où le péché a abondé,. Lai grâce a surabondé, afin que, comme le péché a régné par la mort, la grâce règne par la justice pour la vie éternelle par Jésus-Christ notre Seigneur» (12-21). — Paul a ainsi démontré tour à tour sa thèse par le raisonnement dialectique^ par l'autorité scripturaire, et par la preuve décisive de» l'expérience et de l'histoire,
4* Ch. VI, VII, Vin. Arrivé ^u point culminant de sa <iémonstration, Paul retrouve devant lui Féternelle objection qu'on faisait à son évangile, objection qu'on lui avait faite è Antiocbe, en Galatie, et que ses dernières paroles ne manqueront point de provoquer. Cette doctrine de la grâce absolue, débordant sur le péché des hommes pour le couvrir, n'est-elle pas la ruine de toute moralité? N'en prendra-t-on point ocoa* sion et prétexte pour dire : Péchons pour que la grâce abonde? Cette objection mène l'apôtre au cœur même de sa doctrine et donne lieu aux admirables développements des chapitres VII et VIII, qui sont les pages les plus profondes qu'il ait jamais écrites. Il y précise d'une manière admiTablemeïit nette les rapports de ces trois termes : à[ji.apT(a, v6[ao4, /àpiç. Cette objection vulgaire n'a aucune prise sur le chrétien, car, en tant que pécheur, il a été crucifié avec Christ. Il a laissé son péché dans le tombeau même de Jésus, et est ressuscité avec lui à une vie nouvelle qui appartient toute à Dieu (VI, 1-11). Au lieu d'être l'esclave du péché, il est donc maintenant l'esclave de la justice (12-23). — Mais, en même temps qu'il est mort au péché, il est mort aussi à la loi, il échappe par la mort à cette seconde puissance comme à la première, car celle-ci n'a de droits sur lui qu'autant qu'il vit. Mais voici: il est mort et, s'il est ressuscité, c'est pour obéir non à la lettre vieillie, mais à la puissance nouvelle de l'esprit de Dieu à laquelle il appartient désormais (VII, 1-6). Est-ce à dire que la loi soit pécAé'i Loin de là. Mais la loi donne vie au péché, en le faisant connaître comme péché et en le réalisant comme transgression. Le rôle de la loi est d'éveiller en nous cette conscience douloureuse du péché et de l'élever jusqu'à ce degré où elle se change en désespoir. Ainsi la loi, grâce à notre chair dans laquelle réside la puissance du péché, nous donne la mort (VII, 7-24). — Mais au point où échoue la loi, où nous
sombrons dans la mort, triomphe précisément la grâce toute puissante de Dieu manifestée en Jésus-Christ. Paul explique ici, bien mieux qu'il ne Ta fait au chapitre V, les effets admirables de cette grâce: affranchissement absolu de toute condamnation (VIII, 1-5); — sanctification efficace par le saint esprit (5-11); — adoption filiale de la part de Dieu (12-17); — triomphe de la foi, au sein même des plus grandes épreuves par la ferme espérance de la gloire qui doit être réalisée en nous (18-30). Au cri de désespoir du pécheur courbé sous la loi, répond le chant de victoire du croyant racheté (31-39). Ainsi se termine d'ime manière triomphante cette démonstration de la première thèse de Paul.
De ce point où la logique de ses pensées et l'entraînement de son émotion l'ont conduit, il ne pouvait, par aucune transition naturelle, descendre à la seconde thèse de sa lettre. Il est donc inutile de chercher dans le chapitre VIII rien qui annonce ou prépare les développements qui vont suivre. La transition n'est point dans les mots. Elle s'est faite dans les sentiments de Paul par un contraste douloureux qui s'imposait à lui. Au milieu de la joie qu'il vient de laisser déborder, il est saisi par la pensée que son peuple demeure étranger à cette alliance de grâce. Sa joie se transforme subitement en une amère tristesse, et c'est par un vrai cri de douleur (IX, 1-5) qu'il aborde la justification de son apostolat. Paul n'est préoccupé dans ces trois derniers chapitres que d'une chose : montrer dans la révolution reUgieuse qui s'accomplit l'œuvre même de Dieu, la suite d'im plan qui peut paraître injuste, mais qui se légitime à mesure qu'il se révèle. Dieu n'est point lié au peuple juif. S'il le rejette aujourd'hui pour appeler les païens, c'est par un libre décret de sa grâce souveraine. Les juifs n'ont pas d'ailleurs le droit
de se plaindre ; ils n'ont qu'à s'accuser eux-mêmes de leur incrédulité. Mais ce rejet n'est ni absolu, ni définitif; s'il amène la conversion des païens, celle-ci amènera à son tour le salut d'Israël. Tel est, dans sa succession historique, le plan universel de la rédemption. Où les juifs ne voient que contradictions douloureuses, énigme insoluble, ténèbres épaisses, le regard plus profond de l'apôtre aperçoit et signale l'issue glorieuse des voies divines. De là, les trois moments essentiels de son argumentation. Liberté absolue de la grâce de Dieu, qui justifie, au point de vue de la volonté divine, l'œuvre de Paul parmi les païens (IX). — Incrédulité des juifs qui justifie devant leur conscience le décret de Dieu qui les abandonne (X). — Solution finale de cette antithèse actuelle entre Israël et les Gentils, dans la rédemption totale des uns et des autres (XI).
P Gh. IX, 6 — IX, 29. Paul n'aborde point en face la question de l'avènement des païens. Il s'agit avant tout de faire coipprendre et de faire accepter la triste destinée du peuple d'Israël, qui, avec de si grands privilèges, reste étranger à l'alliance nouvelle. L'apôtre part de ce principe que la descendance charnelle d'Abraham ne constitue point un droit à l'héritage de la promesse, mais que ce droit tient uniquement à la libre et souveraine grâce de Dieu. De même que dans la famille d'Abraham, elle a choisi Isaac et non Ismaël, et, dans la famille d'Isaac, Jacob et non Ésaii, de même aujourd'hui, dans le sein du peuple d'Israël, elle en appelle quelques-uns au salut et laisse le reste aller à la perdition (6-13). Une grave objection, il est vrai, s'élève ici : En punissant celui qu'il a endurci. Dieu n'est-il pas injuste? Plusieurs passages de l'Écriture elle-même sembleiit fortifier cette accusation (14-18). Paul se contente de la repousser en refusant absolument à l'homme le droit de contester avec Dieu et de contrôler sa volonté (20, 21).
176 LIVRÉ THOISTÊMÊ.
Dieu est libre de créer des vaisseaux de colère pour manSfest'er la grandeur de ses jugements, et des vaisseaux de n^îâéricorde pour manifester la richesse infinie de son amour. Ces vaisseaux de miséricorde, il peut les prendre partout, parmi les païens aussi bien que parmi les juifs. Il peut, selon la parole d'Hosée, appeler son peuple, ceux qui n'étaient point son peuple, et, selon celle d'Ésaïe, réduire jusqu'à un faible reste, à un petit nombre d'élus, la grande m^sse d'Israël (24-29).
2* Gh. IX, 30 — X; 21. Paul n'a jusqu'à présent considéré oes dispensations que du point de vue absolu de la souve^ raineté divine. Mais elles ont une autre face, et, dès les versets 30-33 , un nouveau point de vue âe découvre dtttts lequel la responsabilité humaine retrouvé toute son importance. Pourquoi le peuple juif efi définitive se plaindrait*!!? Le jugement de Dieu est-il arbitraire? N'a-t-il pas sa cause prochaine et historique dans l'incrédulité obstinée d'Israël? C'est pour avoir obstinément poursuivi la justice par leé œuvres de la loi, et dédaigné celle qui vient de la foi, qu'il eàt aujourd'hui rejeté (X, 1-11). Le juif avûit le même avantage que le païen. La miséricorde de Dieu est la même à l'égard de tous ceux qui l'invoquent. Mais la différence s'est trouvée en ceci, que les païens ont cru à l'Évangile tandis que les juifs se sont toujours montrés rebelles (11-21).
3^ Ch. XI, 1-32. Paul ne s'arrête point ici. Il ne laissera point ses lectem^ dans une douloureuse résignation, inspirée uniquement par cette nécessité des choses. Au delà des ténèbres du présent, il veut leur montrer dans l'avenir le triomphe absolu de l'œuvre de Dieu. Tel est le but du chapitre XL L'apôtre rappelle que la parole de Dieu est immuable, qu'il ne peut rejeter son peuple d'une manière absolue et définitive ; aussi en sauve-t-il dès maintenant Une partie. Si la masse même est rejetée, ce n'est point pour être
éternellement perdue. Dans le dessein de Dieu, cette chute est un moyen pour amener le salut des païens. Mais le salut des païens, à son tour, est destiné à amener la réalisation pleine et entière du salut des juifs (1-12). Dans cette conviction, et pour servir cette pensée divine, Tapôtre travaille donc avec un zèle infatigable à la conversion des païens. C'est à cette heure ce qu'il peut faire de mieux pour sa nation elle-même. Il s'efforce de l'exciter par la jalousie, car il sait bien qu'elle ne peut périr. Les païens, en effet, ne doivent point oublier que ce peuple, dont les rameaux sont aujourd'hui retranchés, n'en reste pas moins la racine sainte, l'olivier franc sur le tronc duquel ils sont entés, et que, si sa chute amène leur adoption, celle-ci amènera plus sûrement encore son relèvement. Ainsi se justifient les voies de Dieu; ain$i s'effacent et s'évanouissent dans cette unité finale et cette consommation de la rédemption, les oppositions temporaires et les contradictions douloureuses du temps présent. «Dieu a renfermé tous les hommes dans le péché, pour faire miséricorde à tous.» Est-il étonnant que l'apôtre, ému par de si hautes pensées et une si grande vision, laisse à la fin éclater son enthousiasme dans un hymne d'adoration à la louange de la sagesse mystérieuse de Dieu (33-36)? La seconde victoire que remporte la dialectique de Paul, n'est ni moins grande, ni moins complète que la première. Non-seulement il a justifié son apostolat en le ramenant à un décret divin; non-seulement il a prouvé qu'il ne porte aucune atteinte aux juifs, qui sont appelés à la foi aussi bien que les païens; mais encore il a montré que, en définitive, il sert d'une manière indirecte et prépare efficacement l'accomplissement des destinées du peuple d'Israël.
Nous pouvons nous dispenser d'analyser la partie parénétique de cette épître, dont les préceptes et les exhortations
morales expriment les conséquences pratiques des prin-
cipes que Paul vient de développer. Disons seulement que rien dans les chap. XV et XVI n'autorise les doutes que Baur a élevés sur leur authenticité. Seul, le fragment XVI, 1-20 ne paraît pas appartenir organiquement à notre épître. C'est un billet adressé à l'église d'Éphès^
Cette rapide analyse révèle le caractère nouveau de l'épître aux Romains et le progrès dogmatique accompli depuis les lettres aux Galates et aux Corinthiens. La pensée paulinienne arrive enfin à l'unité. L'apôtre ne se contente plus de mettre en opposition l'Évangile et la Loi; tout en écartant le joug de ceUe-ci, il pousse plus loin et retrouve la Loi réalisée dans l'Évangile. De même, s'il montre les païens prenant dans le royaimie de Dieu la place laissée vide par les juifs incrédules, il ne s'arrête point à cette opposition, mais il éprouve le besoin de s'expliquer à luimême, aussi bien que de justifier aux yeux des autres, ce mystère du plan de Dieu. Le rejet des juifs a pour conséquence nécessaire de faire sortir l'Évangile de l'étroite enceinte du judaïsme et de le répandre jusqu'aux extrémités du monde. Mais, dans cette conversion générale des païens, Paul ne voit qu'un nouveau moyen par lequel Dieu veut ramener le peuple d'Israël, à son tour, dans l'alliance de grâce. Encore ici, à travers les conflits de l'histoire, sa pensée arrive à une conciliation définitive. C'est dans cette unité qu'elle se repose. De ce point culminant, elle embrasse le déroulement progressif du plan de rédemption et des destinées de l'humanité.
Dieu a renfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire miséricorde à tous. Cette grande parole qui clôt et couronne notre épître, est la clef de voûte de l'édifice élevé par l'apôtre. Unité et égalité dans le péché, unité et égalité dans la rédemption ; en ces mots sont résumés et la pensée
générale et le plan entier dé cette grande œuvre. Dans ce point de vue historique, les deux parties de l'épître qu'on ne sait, en général, que juxtaposer, se fondent Tune dans l'autre et retrouvent leur unité profonde. Si la première nous montre la chute de l'humanité et son relèvement virtuel en Jésus-Christ, la seconde prolonge ces premières lignes et montre la réalisation progressive du royaume de Dieu dans l'histoire, jusqu'au moment où il embrassera l'humanité entière. La philosophie religieuse ébauchée à grands traits dans l'épître aux Galates, se précise et s'achève.
En présence de cette unité finale, tous les moments intermédiaires par lesquels passe l'idée divine, en se réalisant, apparaissent nécessairement comme transitoires. Nous les comprenons, à la fois, dans leur nécessité historique et leur subordination, leur r^/«^iî?i^^ essentielle. Seuls, des hommes à courte vue peuvent se laisser arrêter ou désespérer par les oppositions et les conflits inévitables. Le vrai croyant entrevoit la conciliation suprême, et sait que toutes ces luttes servent en définitive à réaliser la pensée de Dieu. L'apôtre avait à faire accepter aux consciences engagées encore dans le judaïsme deux faits également révoltants, également douloureux; l'abrogation de la Loi par l'Évangile, et la substitution provisoire des païens aux juifs dans le royaume de Dieu. Pouvait-il y mieux réussir qu'en rapportant ces deux faits d'une manière directe à la volonté divine , et en les faisant rentrer comme des moments nécessaires dans son plan éternel?
Nous pouvons dire ainsi que la lettre de Paul devient éminemment une œuvre de synthèse et de réconciliation. N'allons pas cependant trop loin; n'allons pas, avec certains théologiens, parler de concessions, d'avances faites par l'apôtre à ses adversaires, d'un paulinisme moins rigoureux que celui
de répître aux Galales. Un tel jugement n'est permis (Ju'à des lecteurs superficiels qui, jugeant sur une première impression, ne cherchent point à l'analyser. Aucune lettre de Paul ne développe avec plus de profondeur et de rigueur logique ses idées les plus chères. Sa pensée s'est arrondie et complétée, mais non émoussée. Elle ramène à l'unité les deux termes du problème qu'elle agitait depuis longtemps. Si nous parlons de conciliation et de synthèse, c'est de cette conciliation logique que -tout penseur sérieux doit poursuivre entre ses diverses idées, c'est de cette synthèse dernière où l'esprit peut seulement trouver le repos. De là viennent l'harmonie admirable et la sérénité puissante qui distinguent notre épître entre toutes. Il y règne du commencement à la fin un parfait équilibre. La balance reste toujours égale entre les païens et les juifs. Si le païen est corrompu, le juif n'est pas moins coupable. Les uns par une voie, les autres par une autre, arrivent inévitablement à la même coi>* damnation (où y^p ^œtiv SiaaioXifj, III, 22). Unis dans le péché, ils restent unis dans la rédemption. Dieu n'est-il que le Dieu des juifs, n'est-il pas aussi le Dieu des païens (III, 27-30)? Il n'y a que deux humanités, l'une pécheresse, descendant d'Adam, à laquelle tous appartiennent, l'autre rachetée et sanctifiée, issue de Christ, le second Adam, à laquelle tous doivent appartenir. Cet équilibre est plus frappant encore dans les chapitres IX, X et XL Non-seulement Paul établit que les avantages des uns ne sont point pris au détriment des autres, mais encore que ni les uns ni les autres ne reçoivent aucune grâce qui ne doive, en défijiitive, tourner au profit de tous. Si les juifs avaient reçu les promesses, c'était pour les conserver et les transmettre aux païens ; et si les païens entrent dans l'alliance nouvelle, leur conversion doit amener celle des juifs. De même, l'apôtre supplie les faibles de respecter les forts, et il conjure les forts de
supporter les faibles (XII, XIV, XV). Partout, aux rivalités aveugles, il substitue la solidarité fraternelle et l'unité organique aux oppositions intestines .
Tel est le point culminant atteint à cette heure par la pensée paulinienne. De la sphère psychologique où elle avait trouvé et établi son principe, elie s'est élevée et déployée daîis la large sphère de l'histoire. Elle s'arrête un instant pour contempler et admirer la marche progressive du plan de Dieu et de ses révélations. Mais, à cette hauteur, elle touche déjà au point critique où la philosophie de l'histoire se transforme nécessairement en théorie Spéculative. Elle ne franchit point encore cette Umite; elle reste dans l'horizon du temps. Elle proclame même insondable la sagesse de Dieu et impénétrable le secret de ses voies! Mais pourra-t-elle ne pas essayer d'en entrevoir quelque chose? Pourra-t-elle s'empêcher de dévoiler enfin les principes métaphysiques que supposent les développements antérieurs? Pourra-t-elle ne pas couronner cet édifice si laborieusement construit? — La logique intérieure, la tendance naturelle de l'esprit de l'apôtre devaient lui faire franchir ce dernier degré. Des circonstances nouvelles, de graves changements qui vont survenir dans sa destinée et dans ceUe de ses églises d'Asie, lui en fourniront l'occasion. C'est dans les épîtres de la captivité que cette infatigable pensée arrivera enfin à son terme suprême.
Troisième période. — Le paulinisme des
derniers temps.
(De l'an 58 à Tan?)
Avec la captivité de T apôtre commence la dernière période de sa vie. Les lettres, dont on place ordinairement la composition à cette époque, nous présentent un nouveau type doctrinal aussi différent de celui des grandes épîtres que ce dernier l'était du paulinisme primitif. La violente antithèse entre la Loi et TÉvangile, formulée pendant les luttes de la période précédente, apparaît ici plus adoucie et s'exprime sous une forme plus générale, sans avoir complètement disparu (Phil. III, 2, 3; I, 12-18). L'opposition judaïsante semble être reléguée au second plan. Des erreurs d'une autre nature, mais non moins dangereuses, menacent l'œuvre de l'apôtre en Asie et provoquent un troisième et plus large développement de sa pensée.
Avant d'aborder l'exposition de cette dernière phase, il est donc nécessaire de bien déterminer les circonstances toutes nouvelles au milieu desquelles Paul s'est trouvé.