Chapitre III. Le principe chrétien dans la sphère sociale et
historique (Philosophie religieuse de l'histoire) 266
Chapitre IV. Le principe chrétien dans la sphère métaphysique (Théologie) 279
La pensée théologique de Tapôtre Paul, contrairement à l'opinion commune, ne paraît avoir été ni achevée ni complète dès le premier jour. Elle a suivi la voie d'un développement progressif; elle a eu une histoire y et cette histoire peut, dans une certaine mesure, être retrouvée et racontée. Telje est l'idée première d'où l'auteur de cette étude est parti.
Une idée si simple et" si naturelle devrait, semble- t-il,
échapper à toute contradiction. Elle n'aura point cette bonne
fortune. Plusieurs la condamneront sans même l'examiner.
Les uns y verront la négation et la ruine de leur système
dogmatique ; les autres ne l' écarteront pas avec moins de
décision, la jugeant peut-être excellente, mais irréalisable.
Aux premiers, l'auteur peut bien dire qu'il ne croit pas avoir
mis en cause ou en danger le fait même de l'inspiration
apostolique, qu'il n'a voulu faire que de l'histoire et s'est
uniquement attaché à mettre en lumière des faits méconnus.
Il n'a rien à répondre aux seconds, sinon à montrer par
cet essai même, que ce qu'ils jugent impossible peut du
moins être tenté. La critique trouvera peut-être dans ce point de vue la solution de problèmes encore fort discutés. D'ailleurs, le 'résultat de cette entreprise dût-il ne pas répondre à toutes les justes exigences, on ne devrait point encore se hâter de condamner Tidée qui Ta inspirée. Il sera bien permis à l'auteur d'espérer que de plus habiles sauront reprendre et exécuter, avec plus de succès et de profit, un dessein qui lui est cher, mais qu'il n'a pu qu'ébaucher dans ces pages.
La loi du développement est si inséparable de l'idée même de la vie, que nous la supposons toujours, là même où nous ne pouvons plus l'apercevoir. îllle éclate et saute aux yeux dans la vie de Paul. Plus on étudie les écrits et la théologie de cet apôtre, moins on peut se faire à l'idée que cette pensée si pleine d'élan et si laborieuse soit arrivée à son terme et au repos dès la première heure, que ce système si riche et si fortement construit ait été achevé en une seule fois. Il y a eu ici développement et progrès, parce qu'il y a eu lutte et effort. Rien n'est au repos dans cette grande âme.. Le penseur, chez Paul, n'est pas moins vaillant qiv3 le missionnaire; l'esprit, moins tendu que la volonté. Au de- * dans, au dehors, c'est la même ardeur d'ambition, le même élan intrépide. L'évangile qu'il prêche aux païens, il le doit en même temps conquérir sur le judaïsme. L'homme qui a porté le nom de Jésus des frontières de la Palestine aux limites de l'Occident, est aussi celui qui a écrit l'épître aux Romains, et la distance qui sépare Jérusalem de Rome ne sert plus qu'à figurer la distance plus grande encore qui sépare le christianisme des premiers jours de celui des grandes épîtres.
C'est entre ces deux termes que s'étend la carrière parcourue par la pensée -de l'apôtre. Elle a son point de départ dans la première prédication apostolique et son point
d'arrivée dans le système théologique des lettres aux Golossiens et aux Philippiens. Aux progrès extérieurs de ses missions correspond ainsi le progrès intérieur de sa pensée, lequel ne paraît avoir été ni moins combattu , ni moins orageux. L'histoire de cette pensée n'est pas autre chose, en définitive, que l'histoire même de la laborieuse émancipation de l'évangile, et de sa constitution indépendante hors des limites sacrées du judaïsme. Il n'est guère vaisemblable que Paul ait compris dès le premier jour toute la portée de son principe, ou vu toutes les conséquences de son œuvre. Les événements, en se succédant, les lui révélaient l'une après l'autre. Il a marché sans hésitation et sans crainte, mais il a marché pas à pas, dans la voie inconnue à l'entrée de laquelle l'avait placé, dès l'abord et malgré lui, le fait décisif de sa conversion.
Mais si, de cette vue extérieure et générale, nous pénétrons dans la vie intime de Paul que nous dévoilent si bien ses épîtres, nous saisirons comme sur le fait, ce mouvement de progrès , cette ascension constante de sa pensée. Voici d'abord quelques observations très-judicieuses de M. Reuss.
P C'est à tort, dit-il, qu'on a représenté l'apôtre, à la conférence de Jérusalem, comme étant déjà en pleine possession de son grand principe de la déchéance de la loi. De cette fausse imagination vient la difficulté que l'on a d'accepter le récit que Luc nous a laissé de cette conférence, et qu'il n'est point aisé de concilier avec les déclarations des épîtres aux Galates et aux Corinthiens. Mais tout s'explique sans trop de peine, si l'on admet que Paul, à cette époque, pouvait se tenir pour satisfait d'avoir conquis en faveur des païens la dispense de la circoncision. Quelques années plus tard, cela né lui suffit plus ; il la demande aussi pour les Juifs. Dans cet intervalle, il s'est élevé du fait concret et spécial au principe souverain et absolu. Il n'avait point évidemment débuté par
formuler ce dernier dans sa généralité abstraite ; il y est venu par degrés, après avoir saisi la vérité dans un fait précis et palpable. Nous nous faisons fort de prouver qu'il a passé en réalité par cette voie d'un progrès lent et successif.
2^ Le fait de ce développement ressort encore mieux d'un autre récit du livré ^des Actes (XXI, 20-26). Neuf années se sont écoulées depuis la conférence de Jérusalem, et tout est changé. La circoncision des païens n'est plus en question ; sur ce point la victoire de l'apôtre est complète. Mais on a appris depuis lors que Paul ne se contente plus de porter aux païens l'évangile de la liberté , qu'il va jusqu'à vouloir faire apostasier les Juifs de la dispersion. Croit-on que si cette même accusation avait été fondée lors de la première conférence, elle lui aurait été épargnée ou que l'issue 'des délibérations eût été la même ? Évidemment Paul avait fait du chemin. Il avait trouvé la vraie formule des révélations successives de Dieu. Jacques et lui avaient jadis pu s'entendre sans trop de peine. Aujourd'hui cette entente ne peut être maintenue qu'à la condition que Paul ne s'explique pas, et condescende à un acte qui paraît une faiblesse.
3^ Il est enfin un passage très-significatif de l'épître aux Galates sur lequel l'exégèse a passé jusqu'ici à pieds joints : Si je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je toujours persécuté (Gai. V, 11)? Du contexte il ressort que,' parmi les motifs mis en avant par les judaïsanls de Galatie pour recommander leurs pratiques, se trouvait aussi l'assertion que Paul, après tout, n'avait été ni toujours, ni partout aussi radical, qu'il avait lui-même recommandé la circoncision. On ne saurait expliquer ce texte comme une allusion à sa vie antérieure dans le judaïsme, car alors l'argument n'aurait eu aucune force. Il faut y voir une allusion à une époque de sa vie chrétienne, où, conformément aux résolutions de la confé-
rence de Jérusalem, il trouvait bon que les Juifs restassent fidèles à la loi de Moïse, et où lui-même faisait circoncire Timothée. Paul, remarquons-le, ne répond pas simplement : Je n'ai jamais prêché la circoncision à qui que ce soit; mais, je, ne la prêche plus! Le mot encore qui s'est gUssé sous sa plume n'est-il point l'indice, le souvenir d'un progrès réalisé 1?
A ces trois remarques de M. Reuss, on peut en ajouter de plus décisives. — L'apôtre avait un sentiment très-net de la marche progressive de sa pçnsée. Sans doute il est toujours soutenu et comme porté par l'inspiration divine ; mais, d'un autre côté, il gémit très-souvent de l'impuissance de son effort à embrasser la pleine vérité et l'infinie richesse de l'évangile. Ce sentiment se trahit nettement dans un passage de la première lettre aux Corinthiens (1 Cor. XIII, 9-12). La pensée de l'homme qui a écrit ces lignes n'obéissait-elle pas aux lois naturelles de toute connaissance humaine ? Le verset IP en particulier n'est-il pas une saisissante expression du développement qu'il sentait s'accomplir en lui? Quand fêtais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais et raisonnais comme un enfant (vY;xto;, cf. 1 Cor. III, 1; YA'^.Vi ,\^, quand je suis devenu homm^, {<^*^t9^ cf. 1 Cor. XVI, 13, àvSptÇeaOsj/âîi anéanti lespensers de V enfant. Mais, à son tour, cette connaissance de l'âge mûr à laquelle il est arrivé, ne lui paraît pas moins défectueuse. Loin d'y trouver le terme de ses efforts et le repos de son esprit, il ne voit dans la distance qui le sépare de l'enfance, qu'une image de la distance infiniment plus grande qui le sépare encore du but suprême. Il reprend et ajoute aussitôt* «Nous voyons au- « jourd'hui comme dans un miroir ténébreux ; alors nous ver-
* Reuss, Histoire de la théologie chrétienne a% siècle apostoligue, I, p. 345-349. 3« édit.
«rons face à face. Maintenant je n'ai qu'une connaissance «f partielle, imparfaite ; alors je connaîtrai comme j'ai été «connu.»
TPIus l'apôtre avançait en âge, plus ce sentiment grandissait en lui. Il l'a exprimé d'une manière plus directe et pl\is forte dans sa lettre aux Philippiens : Je ne me persuade pas d'avoir atteint le but ni d'avoir touché à la perfection. Mais je la poursuis , Je n'ai q\C une pensée: oubliant les choses qui sont en arriére, je tends d'un effort continu vers celles qui sont en avant. Je vise et marche au but (Phil. III, 12-16). Ce qui suit montre clairement que ce progrès s'applique à la pensée autant qu'à la sanctification. L'apôtre ne séparait jamais la sainteté acquise de la vérité possédée. « Si vous pensez en quelque chose, ajoute-t-il, autrement «que moi-même. Dieu vous fera connaître la vérité; en al- « tendant, marchons, imis dans la connaissance à laquelle «nous sommes parvenus» (èçôi^aiJLsv).
De ces faits et de ces textes, ressort avec assez d'évidence, on le voit , l'idée du développement progressif de la pensée de Paul. Il faudrait donc s'étonner, qu'elle n'eût pas été signalée depuis longtemps par la critique moderne. Mais en réalité cette idée a déjà une histoire, et il ne sera pas inutile d'en marquer ici l'origine et les progrès.
On la rencontre pour la première fois, à ma connaissance du moins, très-nettement indiquée dans l'essai d'Usteri sur l'organisme de la doctrine paulinienne^ On sait que ce livre modeste a fait époque et renouvelé l'étude de cette partie de la théologie biblique. «Le grand et inévitable inconvénient «dans toute exposition de la doctrine de l'apôtre, écrivait ce
* Usteri, Entwickelung des Paulinischen Lehrbegrlffes, 3® édit., 1831, p. 7.
«théologien à la fin de son introduction, inconvénient auquel «on ne peut obvier que par des remarques de détail, c'est de ne «pouvoir faire ressortir et présenter le développement histo- «rique et la formation progressive de son système. Mais «qu'un tel développement ait eu lieu, nul ne voudra le ni^ ; «nul ne voudra prétendre qu'un système si fortement lié, si «bien arrondi, ait été achevé d'un seul coup dans l'esprit de «Paul et y soit demeuré toujours le même sans gagner ou «perdre un iota. Nous avons dans les épîtres mêmes le té- «moignage vivant du contraire. Voici d'abord les lettres aux «Thessaloniciens ; elles sont -encore pleines des espérances «juives de l'épocfue, de l'attente du retour imminent de «Christ, espérances qui iront ou disparaissant, ou se trans- «formant, jusqu'à nous apparaître entièrement spiritualisées «dans les Colossiens et les Éphésiens. Viennent ensuite les «épîtres aux Galates et aux Romains qui exposent et déve- «loppent la doctrine de la justification par la foi et de la «communion mystique avec Christ, en opposition avec celle «du salut par les œuvres de la loi, et nous montrent l'apôtre «dans sa lutte avec les juifs. Puis les lettres aux Corinthiens «nous introduisent dans la vie intérieure de la plus grande «comtnunauté chrétienne, nous révèlent les rapports de Paul «avec les autres prédicateurs de l'Évangile, et la puissance «avec laquelle il sait affirmer ses droits, reprendre l'Église c<et manier le fouet de la parole. Enfin, dans les épîtres aux «Éphésiens et aux Colossiens, nous voyons magnifiquement «triompher l'universalisme et la liberté de l'esprit chrétien «en face de l'étroitesse des judaïsants, en même temps que «nous y lisons la prophétie de l'anéantissement simultané du «judaïsme et de la loi, du paganisme et de son idolâtrie. «Dans cette suite nous pouvons reconnaître un admirable «développement intérieur, parallèle à celui de l'histoire du «christianisme primitif, et voir comment toujours plus claire,
«lumineuse et complète, apparaissait à l'esprit de Paul Ti- «mage de cette création dogmatique que nous roulons ici «f reproduire.»
n y a sans doute dans ces lignes un vif sentiment de la réali^ historique; mais il faut bien ajouter qu'elles renferment autant d'erreurs que de mots. C'est une série d'assertions qui nous font aujourd'hui sourire. Il n'est pas vrai, par exemple, que l'apôtre ait dans ses dernières épîtres, absolument renié ses espérances eschatologiques (Phil. I, 10; III, 21 ; Col. m, 4; 2 Tim. II, 11 et 12; IV, 8); il est encore bien moins exact de dire que les épîtres aux Galates et aux Romains exposent les luttes de Paul avec les juifs, ou que les Corinthiens marquent un progrès quelconque sur les Roipains, puisqu'il est indubitable que cette dernière épître leur est postérieure. — Les rapports des épîtres entre elles étaient donc mal définis, leur chronologie, mal fixée, les moments critiques de la carrière de Paul, négligés ou méconnus. Il ne faut pas s'étonner que Lûcke, ait vivement réfuté ce prétendu développement historique. Usteri lui-même avoua qu'il fallait renoncer à poursuivre ce dessein, parce ^le les indîoatîens ou manquaient totalement, ou étaient trop vagues pour diriger la critique dans cette œuvre de reconstruction.
Cependant l'idée d'Usteri ne devait pas périr. Mais elle ne pouvait être reprise avec quelques chances de succès qu'après une œuvre de patiente et minutieuse analyse. Il fallait déterminer rigoureusement le caractère spécifique de chacune des épîtres, leurs rapports mutuels, leur place historique exacte dans le développement de l'Église primitive. Ce fut ToBuvre entreprise et admirablement accomplie par la critique de Baur^
* Paulus, der ApoHel Jesu ChrisJi. 5« ©dit., 1866,
On en connaît les résultats. Ds eurent sans doute pour premier effet de rejeter dans l'ombre l'idée d'Usteri et, en apparence, de la rendre inutile. Elle disparut sous les ruines et ne trouva aucune place dans la construction nouvelle. Ce n'est là cependant qu'une apparence. On peut dire qu'en réalité rien ne l'a mieux servie. Elle fait alors un second pas, et un pas décisif vers sa réalisation. Non-seulement la critique de Baur l'a rendue possible, elle la rend encore nécessaire.
C'est depuis Baur, en effet, que le jour s'est fait sur les épîtres de Paul. Leur ordre de succession a été retrouvé ; leur physionomie spéciale, nettemeùt dessinée ; leur milieu historique, déterminé ; les différences, non moins fermement établies que les analogies. En un mot, les premières et e^ sentielles conditions d'une histoire de la pensée de Paul ont Uè remphes.
Mais il y a plus. Les résultats des études de Baur n'ont fanais été considérés comme le dernier mot des recherches historiques. La critique moderne ne paraît point disposée à sacrifier l'authenticité des épîtres à Philémon, aux Philippiens^ aux Colossiens, aux Thessaloniciens. Elle n'hésite plus guère que devant les Éphésiens ou les épîtres pastorales, et encore, moins pour des raisons dogmatiques que pour des difficultés historiques etUttéraires. Les savants les plus impartiaux, appartenant aux écoles les plus diverses, se rencontrent dans cette conclusion: De Wette, Ewald, Bleek, Reuss, Ritschl, Holzmann, Hausrath, Renan, Krenkel, Lipsius, etc. Les disciples de l'école de Tubingue finissent même par franchir les Hmites sacrées posées parle maître. Hilgenfeld a défendu l'authenticité de la première épître aux Thessaloniciens. Mais les différences dogmatiques signalées par Baur entre les épîtres n*en subsistent pas moins. En mainte^ nant d'uit côté leur authenticité, en y reeonnaîs^nt de l'autre
plusieurs types doctrinaux, la critique moderne s'enferme donc de plus en plus dans une antithèse dont la solution unique et inévitable est dans l'idée d'un développement delà pensée paulinienne.
Il est donc naturel, après les premiers troubles causés par la critique de Baur, de voir reparaître l'idée d'Usteri avec une force nouvelle et de plus sérieuses chances de succès. L'honneur de l'avoir recueillie et de l'avoir fait revivre revient tout entier à M. Reuss. Il l'a reprise et développée en quelques pages aussi fines que profondes de son Histoire de la théologie apostolique. Nous les avons résumées plus haut. Malheureusement, M. Rèuss a trop tôt abandonné une idée si féconde; elle n'a exercé aucune influence, ni laissé aucune trace, dans l'exposition qu'il a faite dans le même ouvrage de la théologie de l'apôtre. Mais d'un autre côté, il la recommandait mieux encore et la servait plus efficacement dans son Histoire des écrits du Nouveau Testament ^ On a vu pour la première fois les épîtres expliquées dans leur contenu spécial, leur suite progressive et le milieu historique d'où elles sont issues. Ce n'est point encore là sans doute ime histoire proprement dite de la pensée de Paul ; mais n'en est-ce pas la trame solide, le canevas indispensable? Rien ne saurait mieux faire entrevoir que cette succession continue des épîtres, le progrès réel qui s'accomplit de l'une à l'autre.
Depuis quelque temps, tout l'effort de la critique biblique, dans l'étude de la théologie du grand apôtre, porte sur ce point : retrouver un lien organique entre les quatre grandes épîtres et les autres lettres dont l'authenticité ne paraît pas sérieusement contestable. M. B. Weiss, dans un récent manuel de théologie biblique 2, a exposé pour la première fois
* Die Geschichle der Heiligen Schriften des Neuen Testaments, 4« édit. Q 73- 13a.
^ Lehrouch der biblischen Théologie des Neuen Testam, 1868.
séparément les divers types doctrinaux que renferment les épîtres attribuées à Paul dans notre canon, et en a fait ressortir assez exactement et les divergences et les analogies. M. R. Schmidt, dans un article inséré dans les Jahrbilcher far deutsche Théologie ^ a réussi à prouver cjue dans le cercle même des quatre grandes épîtres, la pensée de Paul ne reste pas stationnaire, qu'elle va se développant et s'élargissant dans les épîtres aux Corinthiens et aux Romains. Enfin, dans une très-solide étude parue cette année, le même auteur essaie de rattacher aux grandes épîtres les lettres de la captivité en montrant le lien intime de la christologie de celles-ci avec la christologie des premières^. Il nous sera donc permis, sans encourir le reproche de témérité, d'entrer à notre tour dans une voie si bien indiquée^.
Les épîtres de Paul se partagent d'elles-mêmes en trois groupes. P Les épîtres aux Thessaloniciens qui se rapprochent le plus des discours des Actes. 2" Les 4 grandes épîtres dont l'authenticité n'a jamais été contestée. 3** Les épîtres de la captivité^. Chacun de ces groupes représente un type doctrinal homogène et nettement distinct. Nous arrivons . à marquer ainsi dans la série des épîtres de Paul, trois types,
* Jahrbûcher fur deutsche Théologie. 1868.
^ Die paulinische Christologie, 1870.
' L'idée d'un développement de la pensée de Paul a été encore nettement indiquée dans un ouvrage plus ancien de Schumann : Christus^ oder die Lehre des Alten und Neuen Testamentes von der Person des ErJôsers, \S^% t. II, p. SIS-S'^S. Mais cette esquisse n'est guère plus admissible que celle d'Usteri.
* Nous laissons ici de côté les trois épîtres pastorales ; elles n'ajoutent aucune idée nouvelle à la dogmatique développée dans les autres. Elles expriment sans doute un moment postérieur dans le développement de la pensée paulinienne, mais un moment où cette pensée est au repos et ne progresse plus. Quant à la question de leur authenticité, on là trouvera discutée plus loin.
nous dirions volontiers trois paulinismes. Le paîilinisnie primiti/' {Discours missionnaires des Actes. Épîtres aux Thess.) ; — le paulinis^m des grandes épîtres ; — le paulinisme des derniers temps.
En les considérant de plus près, on s'aperçoit bien vite que ces trois types se succèdent l'un à l'autre logiquement et correspondent à trois grandes périodes de la vie de Tapôtre : la première, dominée par l'activité et les préoccupations missionnaires; la seconde, par la lutte acharnée contre les judaïsants ; la troisième, par l'apparition de l'ascétisme gnostique. Faire l'histoire de la pensée de Paul consisterait donc à exposer* ces trois types doctrinaux dans leurs difTérenoes spécifiques et leur connexion immédiate, à montrer par quelle logique intérieure et sous l'influence de quelles circonstances la pensée de l'apôtre, suivant un progrès continu, s'est élevée de l'un à l'autre.
Mais esfril possible d'établir avec quelque certitude la réalité historique de ces trois périodes, et de marquer dans la suite de la carrière de Paul les moments de crise qui les amènent et les introduisent? La se trouve, on le sent bien, la grande difficulté de notre tâche, difficulté dont la solution est le but même de toute cette étude. Les observations qui suivent n'ont point la prétention de la trancher, mais uniquement de justifier et d'éclairer quelque peu la route que nous voulons suivre.
Au centre même de la vie de Paul^ nous voyons se détacher le groupe des quatre grandes épîtres, Galates, Corinthiens, Romains, qui se succèdent de très-près et restent unies par un lien d'étroite parenté. Éminemment dialectique , la pensée de l'apôtre s'y développe dans sa vive et irréconciliable antithèse avec la tendance judaïsante. Nous déterminons donc sans peine, au plein milieu de la carrière de Paul, une phase de sa
pensée très-nettement caractérisée et élevée au-dessus de toute contestation. C'est le point central et lumineux d'où il faudra toujours partir pour essayer de retrouver et ce qui a précédé et ce qui a suivi.
Cette phase en effet de la pensée paulinienne, quelque importante et glorieuse qu'elle paraisse, ne saurait êtfe la seule. Qu'on veuille bien y réfléchir. Non-seulement ces quatre lettres tombent toutes dans une seule et même période, mais encore dans la période la plus courte de la vie de Paul. Écrites d'Éphèse, de Macédoine et de Corinthe durant le troisième voyage missionnaire de Paul, elles ne remplissent qu'un espace de quatre années dans une carrière qui en a duré au moins 27 ou 28 (Actes XIX, 1 — XX, 3).- Faut-il nous résigner à ne rien savoir absolument des 17 années qui ont précédé, et des 6 dernières qui ont suivi?
En étudiant de plus près la forme même de la pensée de Paul dans cette phase centrale, on arrive bien vite à la conviction qu'elle en suppose une autre antérieure. Cette forme en effet dépend étroitement d'un fait extérieur, je veux dire de la lutte contre les judaïsants. L'argumentation de l'apôtre ne peut être séparée de celle de ses adversaires. En d'autres termes, nous trouvons ici une antithèse dont le premier membre est déterminé, conditionné par le second ; l'un ne se conçoit point sans l'autre. Nous pouvons donc affirmer qu'avant l'éclat de l'opposition judaïsante, la pensée de Paul n'a pu avoir ni les formes ni les développements que cette opposition seule devait lui donner.
Dira-t-on que Paul est entré en lutte avec la tendance judaïsante dès le moment même de sa conversion? Une telle assertion serait plus que difficile à soutenir. Il est clair en effet que l'opposition des judaïsants n'a pu éclater contre Paul, avant l'inauguration des grandes missions païennes, puisque le succès de ces missions en a été la vraie cause.
Nous avons d'ailleurs sur ce point les déclarations explicites de Tapôtre lui-même (Gai. I, 18-24). Il est venu, nous dit-il, trois ans après sa conversion visiter et interroger Pierre à Jérusalem. De là, Paul se rend en Syrie et en Cilicie, et les églises de la Judée se réjouissent et louent Dieu de son ministère en ces contrées. Le conflit n'existait donc pas encore. Il n'éclate enfin que 14 ans après (Gai. II, 1). Voilà donc une première et longue période où la pensée de Paul, se développant dans d'autres conditions et d'autres combats, a dû nécessairement revêtir une forme plus simple, plus pratique et pliis générale.
n est donc certain qu'une crise, une transformation a eu lieu dans la pensée de l'apôtre, et que cette crise a été amenée par l'éclat de l'opposition judaïsante. A quel moment cette crise doit-elle être placée ?
Ce n'est point au moment de la conférence de Jérusalem. De nouvelles et graves questions se posèrent alors sans doute à l'esprit de Paul; elles n'y furent pas immédiatement résolues. Paul ne paraît pas avoir encore trouvé la formule absolue et souveraine de son principe; il se contente, nous l'avons déjà dit, d'avoir conquis pour les païens la dispense de la circoncision. Il ne semble pas être allé beaucoup plus loin dans les deux épîtres aux Thessaloniciens. Ces deux épîtres ne portent encore aucune trace du conflit avec les judaïsants. Evidemment Paul avait quitté Jérusalem et entrepris son deuxième voyage missionnaire, plein de satisfaction de la victoire remportée, sans prévision inquiétante pour l'avenir. La crise tombe donc nécessairement entre les épîtres aux Thessaloniciens et l'épître aux Galates. Qu'est-il survenu dans cet intervalle relativement assez court? La violente discussion de Pierre et de Paul à Antioche (Gai. II, 11-21 ^)
* Nous plaçons cet événement décisif, on le voit, non pas au
et tout ce que le récit de cette discussion nous révèle : l'arrivée des émissaires de Jacques dans les cercles paganochrétiens, la contre-mission organisée par le parti judaïsant pour corriger l'œuvre de Paul, ou pour la détruire. C'est une situation nouvelle qui se découvre tout à coup aux yeux de l'apôtre, au retour de son second voyage missionnaire, et qui l'amène à formuler le principe de son évangile dans toute sa rigueur (Gai. II, 16). Les premières lignes de l'épître aux Galates témoignent encore de Tétonnement douloureux, de la surprise violente que lui causa cette brusque tournure des choses.
Nous arrivons ainsi à déterminer d'une manière assez sûre dans la vie de Paul une première période qui a amené et préparé la période des grandes épîtres. Les épîtres aux Thessaloniciens et les premiers discours missionnaires des Actes en seraient les documents.
En admettant un développement de la pensée de l'apôtre dans cette longue et obscure période primitive, certains critiques voudront l'arrêter à l'épître aux Galates. A partir de ce moment, dironl-ils, la. pensée de Paul est en possession de son principe et de toutes ses conséquences, elle est complète et ne peut plus progresser? Sans doute l'épître aux Galates, nous venons de le voir, marque un moment décisif et inaugure dans la vie de Paul une ère nouvelle. Mais, loin d'être le terme suprême de la pensée paulinienne, elle m'apparaît bien plutôt comme le point de départ d'un nouveau progrès. Peut-on sérieusement affirmer que cette pensée est au repos à partir de ce moment? Jamais au contraire elle ne fut plus active, plus tendue, plus féconde.
retour de Paul de la conférence de Jérusalem (Actes XV, 33), mais au retour du second voyage missionnaire (Actes XVIII, 53), ce qui est bien pins naturel et facile à concevoir. Neander, Lange, Baumgarten, Wieseler, Renan ont fait de même.
Elle se trouve enfermée dans une riolente antithèse qu'elle s'efforce de surmonter. Aspirant à une unité supérieure, elle va s'élargissant dans les deux épîtres aux Corinthiens ; dans les Romains, elle est déjà transformée. Il est clair, par exemple, que, dans cette dernière épître, la position de Paul vis-à-vis de la loi, et en général du passé, n'est déjà plus la même que dans Tépître aux Galates. Si un tel progrès est sensible dans le cercle même des grandes épîtres, il n'y a plus aucune raison pour affirmer a priori l'impossibilité ou l'invraisemblance d'un développement nouveau. L'objection sejile décisive que Baur élevait contre les lettres de la captivité, se trouve écartée. La situation toute nouvelle faite à ce moment et à l'apôtre et à l'église, amène et explique fort bien cette dernière phase de sa pensée.
Un double fait domine cette dernière période : d'abord, la captivité de Paul qui, l'arrachant aux préoccupations et à l'activité missionnaires, le condamne à la solitude et le livre à la méditation ; secondement, l'apparition d'une tendance à la fois ascétique et spéculative, mère du gnosticisme, qui vient faire courir à l'Église de nouveaux dangers. Ces erreurs amènent nécessairement une manifestation nouvelle de la pensée de l'apôtre. A ces aberrations métaphysiques, Paul est obligé d'opposer la métaphysique de son évangile. C'est ce qu'il fait avec autant de force que de sobriété dans ses dernières lettres. Sa pensée trouve son terme et son couronnement dans cette dernière phase, comme elle avait ses racines dans la première.
Les apôtres n'étaient point des théologiens de profession. Leur pensée n'obéissait point à une logique abstraite et formelle, mais à l'intérêt pratique de leurs auditeurs, et se mesurait toujours aux circonstances. Elle se développait organiquement et comme d'elle-même, à mesure que les événements, en se succédant, appelaient de nouvelles solutions
OU de nouvelles conséquences. Saint Paul ne fait point exception. Sa pensée va du même pas que sa vie apostolique ; aux grandes périodes de Tune correspondent les grandes phases de l'autre.
Ces phases ou périodes sont au nombre de trois :
Première période. — Paulinisme primitif , De la conversion de Paul à la composition de Tépître auxGalates; de Tan 37 à Tan 54. Premiers discours missionnaires du livre des Actes; épîtres aux Thessaloniciens. C'est la jeunesse de la pensée de l'apôtre.
Deuxième période. — Paulinisme des grandes lettres. De la composition de l'épître aux Galates à l'emprisonnement de saint Paul; de l'an 54 à l'an 58. Épîtres aux Galates, aux Corinthiens et aux Romains. C'est l'âge viril et héroïque de sa pensée.
Troisième période. — Paulinisme des derniers temps. Captivité de Paul à Césarée et à Rome; de l'an 58 à sa mort. Lettres à Philémon, aux Colossiens, aux Éphésiens, aux Philippiens. C'est l'âge de pleine et sereine maturité.
Telle est la suite et le plan de cette histoire. A ces trois parties essentielles, il faut en ajouter deux autres: une première où seront exposées les origines de la pensée de Paul, et une dernière, où nous essayerons de préciser le point suprême qu'elle a atteint, et, pour résumer les résultats obtenus, d'en esquisser l'organisme.
Tahleaxi chronologique de la vie de Paul.
Ce tableau n'a pas la prétention de fixer la chronologie
absolue de la vie de Paul. Les rapports des événements de
cette vie avec la chronologie générale sont très-difficiles à
déterminer d'une manière sûre et précise. Essayer de le
faire serait entrer dans d'interminables discussions qui ne seraient ici d'aucune importance ni d'aucun intérêt. Ce qui importe uniquement à notre dessein, c'est d'établir l'ordre intérieur, la succession historique des principaux événements de la carrière de l'apôtre et de ses principales épîtres. Or cet ordre reste à peu près toujours constant dans tous les systèmes de chronologie. Les dates indiquées nous paraissent les plus vraisemblables. Cependant elles ne sauraient être regardées comme définitives.
^37 Conversion de Paul.
,40 ou 41 Visite de Paul à Jérusalem. Gai. I, 18.
147 - 48 Premier voyage missionnaire. Actes, XIII-XV. i«'e i • j P^ ^^^ ^1 Conférence de Jérusalem. 1 pèno(le.J5j . 53 Deuxième voyage missionnaire. Corinthe. 1'* et 5*
f * épîtres aux Thessaloniciens,
54 Discussion de Pierre et de Paul à Antioche.
Gai. Il, 11.