‹ L'Apotre Paul: esquisse d'une histoire de sa PenséeChapitre 29 sur 30 · DOUBLE CAPTIVITÉ A ROME · texte numérisé non relu

DOUBLE CAPTIVITÉ A ROME

Parmi les énigmes historiques que dous â léguées Tântiquité, il n'y en â aucune^ peut-être, qui ait autant occupé les critiques que celle de la double captivité de saint Paul à Rome. Avouons dès l'entrée que c'est une question difficile, qui ne sera jamais résolue d'une manière définitive , aussi longtemps du moins que des documents plus positifs ne viendront pas jeter sur ce débat une plus éclatante lumière. — Des noms distingués figurent dans les deux camps. Au nombre des défenseurs, nous rencontrons Baronius, Tillemont, Mosheim, Mynster, Schott , Credner, Boehl , Gieseler, Neander, Guericke, Wiesinger, Howson, Lange, Huther, etc.; parmi les opposants, Lardner, Schrader, Baur, de Wette, Winer, Wieseler, Matthies, Reuss, Schaff, E. de Pressensé, etc. De savantes raisons sont avancées de part et d'autre , mais l'évidence historique nous parait en faveur des partisans d'une double détention de l'Apôtre. Nous allons passer rapidement en revue les diverses preuves alléguées pour et contre la seconde captivité. Nous résumerons de notre mieux le débat, après quoi le lecteur prononcera.

Lac termine son récit de la Tie de saint Paol par cette simple indication : « Paol demeura deux ans entiers dans une maison qn^il arait louée, prêchant le royaume de Dieu a^ec toute liberté de parla* et sans aucun empêchement *.«... » Après quoi Fauteur sacré se tait y et nous n^aTons plus autour de nous que profonde obscurité. On a comparé ce subit silence à ce qui adviendrait à un voyageur qui, parcourant les frontières de la Chine, espère, après avoir erré longtemps dans les vallées, jouir enfin, du sommet de la montagne, d'une vue étendue sur le pays d'alentour, et se trouve soudainement arrêté par une muraille énorme et infranchissable. Il aperçoit bien çà et là quelques-unes des beautés de la contrée qu'il espérait contempler, mais comme à travers un brouillard propre seulement à tenter sa curiosité, sans pouvoir la satisfaire*. Nous n'avons pas à murmurer de cette dispensalion divine ; celui qui a élevé la muraille, a c'est celui qui ferme, et personne n'ouvre. » Quelques pâles rayons traversant de légères fissures viennent cependant soulever un peu le voile ; nous voulons parler des rares indications éparses dans les épitres pastorales et dans quelques fragments de l'antiquité. Après une détention de deux ou trois années, Paul aurait recouvré sa liberté et aurait entrepris de nouveaux voyages missionnaires en

« Actes XXVIIÎ, 30, 81.

* Conybeare and Howson, 14 fe and Epistles ofS, Paul.

Asie et à l'occident de l'Italie. Comme les épîtres pastorales doivent nous fournir nos principaux renseignements, nous allons rechercher d'abord la date probable de leur composition , en commençant par la seconde épître à Timothée, qui contient sur le sujet les indications les plus nombreuses.

Nous ne nous arrêterons pas à prouver que cette éptlre fut écrite durant une captivité de l'apôtre à Rome, à son disciple Timothée, qui se trouvait alors soit à Ephèse, soit quelque autre part dans l'Asie Mineure. — De nombreux passages nous l'attestent d'une manière positive (^ Tim. I, 8, 16, 17; II, 9; IV, 6, 16; I, 15, 18; IV, 19); ce que nous avons à examiner, c'est durant quelle captivité cette épître fut écrite. Fut-ce durant une première captivité de l'Apôtre à Rome? fut-ce durant une seconde? Hug, qui admet cependant une double captivité, et d'autres, ont prétendu que ce fut lors de la première captivité de Paul , mais ils se divisent sur l'époque précise de la composition de l'épître, les uns la plaçant au commencement de la captivité, les autres à la fin ; Baronius, Heinrich, Hug, avant les épîtres aux Colossiens et à Philémon, mais en même temps ou après l'épître aux Ephésiens. Voici comment Hug a formulé cette hypothèse : « 1® Au commencement de la captivité, lorsque fut écrite l'épître aux Ephésiens, Timothée, qui n'était pas au nombre des compagnons de Paul lors du voyage à Rome, n'est

pas auprès de TApôtre (Actes XXVII, 2), car $on nom ne parait pas dans la suscription de Pépitre (Eph. I, 1), ce que Paul avait cependant toujours coutume de faire lorsque son disciple était auprès de lui. Timothée arrive enfin y et, dès la salutation mise en tête des épitres aux Colossiens et à Philémon , le nom du disciple apparaît à côté de celui du maître (Col. I, 1; Philém. 1). 2* Luc était auprès de Paul (Col. IV, 1 4 ; Philém. 24) ; 3® Marc, comme nous riqdiquent ces deux dernières lettres (Col. et Phil.), était aussi auprès de lui, et Tychique (Col. IV), alors portjpur des lettres de l'Apôtre et diacre, venait de partir pour l'Asie (Eph. VI, 21; Col. IV, 7, 8). Toutes ces circonstances se retrouvent dans la seconde épltre à Timothée. 1® Timothée n'était pas d'abord auprès de l'Apôtre , mais il est appelé par lui (2 Tim. IV, 19, 21). 2*» Luc est auprès de Paul (2 Tim. IV, 1 1). 3"* Marc doit accompagner Timothée à Rome (2Tim. IV, 11); enfin 4"* Tychique, encore présent, allait partir pour l'Asie (2 Tim. IV, 12) ^ »

A première vue, rien de plus clair. La date de la seconde épître à Timothée est contemporaine de l'épitre aux Ephésiens; voilà notre lettre convenablement casée. Mais qu'on examine la chose de plus près, et l'échafaudage si ingénieux de Hug croulera devant d'autres circonstances que renferme aussi l'épître» 2 Tim. IV, 11, Paul écrit : « Luc seul est avec moi. ,» Pas un mot d'Aristarque, qui a pourtant accompagné l'Apôtre (Actes XXVII, 2), et qui est cependant mentionné (Col. IV, 10 et Philém. 24) comme prisonnier avec lui. Démas est bien mentionné, il est vrai, dans ces diverses épitres, mais de quelle manière différente. . . Col. IV, 14, Philém. 24, il est auprès de l'Apôtre;

* Hug, Introduction aux écrits du Nouveau Testament, t. II, S' ôdit.

2 Tim. IV, 10, il Ta abandonné , il est parti pour Thessalonique, parce qu'il a eu peur de la captivité, « ayant mieux aimé le présent siècle. » Enfin, 2 Tim. IV, 12, Paul dit qu'il a envoyé Tychique à Ephèse, et Ton se demande comment il y jurait porté Tépitre à Timotbée, puisqu'elle n'était pas écrite lors de son départ; car on ne peut rendre Paoriste a^eorsiXa par un présent ou par un futur, ce qui serait contraire à la règle ^ En outre, ces voyages continuels, ces allées et ces venues si fréquentes d'Europe en Asie et d'Asie en Europe ont quelque chose de forcé, et l'on se re-* présente difficilement Tychique partant pour Ephèse, chargé d'une mission et d'une letU*e, revenant à Rome pour en repartir aussitôt avec un inessage pour les Golossiens. Enfin, la situation de l'Apôtre, telle qu'elle ressort de ces diverses épitres est trop différente. Il est impossible qu'elle ait pu changer si totalement dans un espace de temps si court. Traité avec douceur et avec bonté, d'après l'épttre aux Ephésiens, il serait, d'après l'épi tre à Timotbée, enchaîné comme un malfaiteur, <x prêt à être mis pour l'aspersion du sacrifice; » puis, d'après les épttres aux Golossiens et à Philémon, plein d'espoir d'être bientôt libéré et de revoir ses chères Eglises d'Asie! La ressemblance aussi des deux épitres aux Ephésiens et aux Golossiens prouve qu'elles ont du être écrites à une époque fort rapprochée l'une de l'autre, et que rien n'était venu, dans l'intervalle, troubler le cours des pensées de l'Apôtre. — Il faut donc avoir recours à une autre hypothèse.

Deux autres hypothèses, avons^nous dit, ont encore été proposées. Examinons-les :

1^ La seconde épitre à Timotbée a été écrite dans les

* Wiiier, Grammaire du Nouv, Test,, g 41, p. 318-322, dp la 5' ôôit.

premiers temps de la captiTité de TApôtre, avant les autres épitres de la seule et unique captivité.

Ici de nouveau des difficultés noifibreuses se présentent. Paul parle, il est vrai, dans ses épîtres aux Ephésiens, aux Golossiens, à Philémon et aux Philippiens, des liens qu'il a à supporter à cause de TEvangile, mais nulle part, pas plus que dans les Actes, il ne mentionne les traitements honteux qu'il a à subir, la mort violente qui l'attend avant peu. Paul est comparativement libre encore. Comme aux jours de son activité, il exprime la joie qu'il éprouve à voir l'Evangile prospérer et s'étendre dans le monde ; il témoigne de sa sollicitude constante pour tous ses enfants en la foi ; il les exhorté à marcher saintemetit au milieu des hommes, leur rappelant qu'ils ont à combattre contre les puissances des ténèbres de ce siècle, contre les malices spirituelles qui sont dans les airs ; il se recommande à leurs prières, afin que la prédication de l'Evangile ne soit point liée; enfin il exprime la ferme espérance d'être bientôt rendu à son ministère. Dans l'épître aux Pbilippiens, il parait supposer, il est vrai, qu'une mort violente peut mettre fin à ses jours, mais l'espoir renaît aussitôt, et (I, 25} il écrit à ses chers Philippiens : « Je suis comme tout assuré que je continuerai d'être avec vous tous et que vous aurez sujet de glorifier le Seigneur par mon retour au milieu de vous. j> Après cela, qu'on lise la seconde épître à Timothée... Comme les sentiments de l'Apôtre difiTèrent I Malgré toute la grandeur de sa foi , il est abattu par la soufTrance extérieure, et il annonce sa fin comme prochaine. Il ne compte plus sur une libération peu éloignée; non, il va être mis pour l'aspersion du sacrifice; Tiraôthée doit se hâter de venir, s'il veut le revoir encore. Mais, outre tout cela, comme

Wieseler l'a péremptoirement prouvé dans sa Chronologie des Actes, bien des circonstances rendent cette hypothèse impossible. Il a montré^ par le mode de procéder du droit romain, que Paul ne put être entendu qu^après deux ans de détention et que la TupcoTY] aicoXoYta, qu'on avance en preuve, est plutôt un argument contraire. — On a dit que Marc et Timothée, appelés à Rome par la lettre de l'Apôtre (2 Tim. IV, 9, 11), étaient présents lors de la composition deTépitre aux Colossiens (Col. I, 1; IV, 10). Wieseler fait remarquer qu'on peut tout aussi bien s'appuyer sur Col. IV, 10 et Phil. II, 19, et prétendre que dans ces deux passages, ces deux disciples sont désignés comme étant en mission, et que la seconde épitre à Tihiothée les mentionne encore comme absents. En outre, le fait que Démas est, dans la seconde épître à Timothée, représenté comme ayant abandonné l'Apôtre , ayanQcaç Tovvuv attova, et dans Col. IV, 11, et Philém. 24, comme étant auprès de lui, écarte toute incertitude. Enfin, comme l'observe Wiesinger, cet échange continuel de personnes , ces circonstances nombreuses qui se pressent, ne rendent^elles pas l'hypothèse improbable? Luc et Aristarque, d'après Actes XXVII, 2, sont venus seuls avec l'Apôtre à Rome, et dans l'espace de quelques mois, voilà tout un cercle nombreux réuni autour de Paul ; mais au moment où notre lettre est écrite, tous, à l'exception de Luc, l'ont abandonné, et cela au commencement de la|captivité de Rome (2 Tim. IV, 10); puis, bientôt après, tout ce cercle s'est reformé, tous ces amis sont revenus. D'après l'épître aux Colossiens, en effet, Tychique est de retour, Aristarque aussi, et Marc est prêt à repartir (Col. IV, 10) pour la contrée d'oii l'avait appelé l'Apôtre (2 Tim. IV, 11). Démas est

aus^i de retour, etc. — Cette nouvelle hypothèse n^est donc pas plus admissible que la précédante. Voyons ci la troisième et dernière solution proposée aura plus de succès.

2"" La seconde épitre à Timothée a été écrite à la fin de Punique captivité de saint Paul à Rome^

Pour admettre cette dernière solution, il faudrait concevoir entre Fépitre aux Philippiens et la seconde épitre à Timothée , un temps assez considérable ; car lorsque Paul écrit aux Philippiens, il leur annonce que Timothée se rendra incessamment auprès d'eux (Phil. II, 19, 23), et d'après la seconde épitre à Timothée, ce disciple doit, non-seulement avoir visité Pbilippes, ihais être depuis quelques mois au moins en Asie Mineure. Ce serait alors pendant Tabsence de Timothée que les circonstances nouvelles mentionnées par Paul se seraient passées, que Démas Taurait abandonné (2 Tim. IV, 10), et que Tychique revenu d'un premier voyage, se serait de nouveau apprêté à repartir pour l'Asie Mineure *• « Quant à la TupcGTTj 0L%okoyiOLy dit Neander, Paul s'exprime d'une manière qui nous oblige à supposer que Timothée n'en savait rien encore et que par conséquent elle avait eu lieu pendant son absence de Rome. »

Mais des faits plus positifs viennent écarter tout doute sur la date de la composition de cette épitre et nous forcer à admettre une seconde captivité. Nous voulons parler de l'itinéraire tracé par Paul 2 Tim. IV, 20: EpaoTOç e(X£tv£v £v Kop(vôa). Tpoçtfxov Se aiueXiTcov £v

1 Hemsen, Kling, Wieseler^t Reuss ont soutenu cette dernière hypothèse; Wieseler, en particulier, avec un remarquable talent.

• M. Reuss place la composition de la seconde épitre à Timothée avant celle aux Philippiens. Nous ne nous arrêterons pas à prouver tout ce que cet arrangement a d'improbable.

MtXïjTco aoôevoOvTa. En effet, lors du premier voyage de Paul à Rome, mentionné Actes XXVII , XXVIII , nous neyoyons pas quMl ait touché soit à Milet, soit à Troas, soit à Corinthe. La route qu^il suivit Téloigna beaucoup au contraire de ces diverses villes. En outre, il n'avait avec lui que Luc et Âristarque, il ne pout donc être question du même voyage. M. Reuss a prétendu résoudre la difficulté de la manière la plus victorieuse. Nous citerons la solution qu'il présente dans tout son entier : « On s'est étrangement mépris, dit-il, sur le sens et l'intention des détails contenus dans 2 Tim. IV, 9, 20. Ce n'est pas le moins du monde son itinéraire que Paul veut raconter à Timothée. Il veut tout simplement lui dépeindre son isolement presque absolu et le presser de venir à Rome. Â cet effet, il passe en revue tous ses amis qui naguère encore étaient près de lui, qu'il avait vus, tantôt les uns, tantôt les autres, pendant son séjour involontaire à Césarée. Tous sont partis, dispersés dans le monde pour difierentes raisons ; aucun n'est avec lui, à l'exception de Luc. Timothée même, qui ne l'abandonnait guère, était à Ephèse au moment du départ un peu précipité de Paul pour Rome, au commencement de la mauvaise saison.

A Césarée, Paul avait été en rapport continuel avec les Eglises. Il était occupé d'elles, il était presque libre. Il lui arrivait des nouvelles de tous côtés. On venait le voir. Il savait où travaillaient ses disciples , il savait ^ Trophime malade à Milet , il avait lui-même envoyé Tychique, il avait vu partir avec regret Démétrius qui aurait pu l'accompagner à Rome, mais qui ne se fiait pas à la justice impériale , de la bouche de laquelle Paul , dans la simplicité de

* C'est nous qui soulignons.

son cœur, espérait obtenir un acquittement immédiat *. » — Nous ne nous arrêterons pas à réfuter cette explication de la difficulté pendante ; ce n'est pas une solution, c'est une mystification, et cependant malheur à nous, car si nous n'acceptons pas Thypothèse de M. Reuss, il se rangera, c'est lui qui nous le dit, « au nombre des adversaires des épitres pastorales. »

Il faut chercher ailleurs une explication plus plausible.. Hu g va nous la fournir. « Paul, nous dit-il*, mentionne Eraste en disant : Eraste est resté àCorinthe; j'ai laissé Trophime malade à Milet (2 Tim. IV, 20). C'est un itinéraire différent du tout au tout avec celui que nous retrace Luc dans Actes XXVIl, XXVIII. Dans ce voyage, Paul s'embarque à Sidon, navigue de là en Chypre, longe les côtes de Cilicie, de Pamphylie et de Lydie, est poussé par les vents contre l'île de Crète et ne touche ni à Milet, ni à Corinthe, puisque loin de le porter vers la côte d'Asie la tempête le rejetait au contraire sur les côtes d'Afrique, dans la direction de Malte (Actes XX VU, 3; XXVIII). — Mais Paul ne dit pas ici qu'il soit venu à Corinthe, il dit simplement qu'Eraste est resté dans cette ville, e[jL£ive ev KopivOco. Il pouvait le dire si, contre espérance, Eraste n'avait pas répondu à une promesse antérieure ou à un. désir d'affection. Quanta Trophime, la question serait plus difficile si le texte disait proprement : J'ai laissé Trophime malade à Milet. Il est dit Tpo<pt(jLOv aiceXiTCOv £v MiXt^tco ocjôevouvra. Ces mots peuvent aussi signifier : « Ils ont laissé Trophime malade à Milet. » En effet, des députés de plusieurs Eglises avaient été envoyés à ^ Rome pour soutenir l'Apôtre en qualité d^amici ou de

* Reuss, i{et;2<e de théol.,i,U. — Geschichte der Heiligen SchriftenAVS^. ' Hug, Introduction au Nouveau Testament, t. U, p. 418, 3» édit.

deprecalores , et pour l'accompagner au tribunal selon la coutume romaine, puisquMl s'agissait pour Paul d'une cause capitale (2 Tim. IV, 16). Dans celte intention, vinrent Epaphrodite (Phil. IV, 18), Epaphras (Col. IV, 12, 13), Onésiphore(2 Tim, I, 16, 17). Plusieurs vinrent aussi d'Asie qui abandonnèrent lâchement l'Apôtre à son sort (2 Tim, I, 15).Trophime surtout eut dû comparaître, puisqu'il avait été la cause de l'emprisonnement de Paul (Actes XXI, 29). Si donc il s'était mis en route avec les Asiates députés auprès de Paul, et si pendant le voyage il était tombé malade, le passage aurait le sens bien simple de : « Us ont laissé Trophime malade à Milet. » — Nous avons rapporté en entier l'hypothèse de Hug, mais demandons-nous : Estelle bien admissible? Non-seulement il faut donner au verbe aiceXtTuov, un sens qu'il peut difficilement avoir ici, mais encore il faut supposer une foule de circonstances que ni les autres épitres, ni la tradition ne confirment. Admettons l'explication pourEraste; mais pour Trophime? Où trouver le sujet d'aiceXiTcov, si IlauXoç son sujet naturel ne l'est pas? Si l'hypothèse de Hug était vraie, serait-ce au milieu d'yne citation de noms inconnus, à la fin d'une épitre où il n'est question d'Asiates, au beau milieu d'une phrase, que Paul serait venu jeter tout à coup ces mots comme à la traverse : « Ils ont laissé Trophime malade à Milet!... »

On a cherché d'autres évasions. 11 suffira de les mentionner. Ainsi Baronius, Bèze et Grotius ont proposé de lire £v MeXtTY) au lieu de ev MiXïjTa), mais comme cette leçon n'est appuyée par aucun manuscrit, et qu'elle n'est adoptée que dans la seule intention de for^ tifier une hypothèse, elle ne peut être adoptée. D'autres encore, comme Wieseler, s'en tenant au seul voyage

de Gésarée à Rame, ont prétendu que Paul avait laissé Trophime quelque part sur sa route, à Myra en Lycîe, par exemple (Actes XXVII, 5), d'où il se serait rendu à Milet, sur le navire que Paul venait de quitter et qui était en destination pour Âdramytê. On peut répondre que, dans tous les cas, Paul eût dit : « J'ai laissé Tro-* phime malade à Myra; » ensuite, il faudrait supposer que Trophime eût rejoint l'Apôtre pendant le voyage, puisque. Actes XXVII, 2, il n'est pas mentionné au nombre des compagnons du prisonnier; enfin, comme le dit Michaëlis : « Puisque Trophime était malade, il eût été aussi fatigant pour lui d'avoir à voyager jusqu'à Milet que de rester sur le navire, et que s'il eût eu la force de voyager, il serait allé , non à Milet , mais à Ephèse; car Trophime était Ephésien\ » D'autres enfin ont vu dans MtXïjTO), le Milet de l'île de Crète, où Paul n'avait pas même abordé, et que Luc eût du reste mentionné. Thiersch, qui place la composition de la seconde épitre à Timothée pendant la captivité de Césarée , qui eut lieu peu après le passage de Paul à Milet (Actes XX, 15), croit que ce fut pendant ce voyage que Paul laissa Trophime en chemin ; mais il oublie que (Actes XXI, 29) Trophime est avec Paul à Jérusalem , et que diverses données de la seconde épitre à Timothée nous forcent de chercher à Rome le lieu de sa rédaction (2 Tim. I, 17; IV, 6, 8, 16, 21).

Une autre trace encore d'un voyage de l'Apôtre, plus récent que celui mentionné Actes XXVII, XXVIII, c'est la demande que fait Paul à. Timothée de lui apporter un manteau et des parchemins qu'il avait laissés à Troas, chez Garpus (2 Tim. IV, 13). On a voulu expliquer cette difficulté en disant ou que l'Apôtre n'avait pas eu

* Michaëlis, Introduction au Nouveau Testament, t. IV, p. ï^.

jusqu'alors d'occasion favorable pour réclamer ces livres, ou qu'il en avait laissé exprès si longtemps l'usage à CarpuS) mais qu'au moment où il écrivait sa seconde épitre à Timothée , il réclamait ces documents, parce qu'ils pouvaient lui être utiles pour son procès, ou parce que Luc en avait besoin pour la composition de soû Evangile ou des Actes \ Nous demanderons, en revanche, s'il est à croire que Paul eût réclamé au bout de cinq ou six ans un manteau qu'il avait sans doute remplacé depuis lors, et s'il n'eût pas plutôt fait venir ces objets à Césarée pendant Temprisonnement de deux ans qu'il y endura. Du reste, cette circonstance ne nous parait puiser toute sa force que dans son rapprochement avec les deux autres circonstances déjà mentionnées et qui supposent nécessairement une double captivité. •

Nous nous sommes peu arrêté sur le fait qu'Eraste était demeuré à Corinthe (2 Tim* IV, 20). Lardner a essayé de répondre à l'argument qu'on pouvait en tirer en disant qu'Eraste demeura à Corinthe lorsque Paul quitta cette ville pour aller à Jérusalem. Mais, à cette époque, Timothée laissa Corinthe avec saint Paul, et il n'était pas alors besoin de l'informer de ce qu'Eraste avait fait. Lardner en convient, mais il répond, et d'une manière peu satisfaisante selon Michaëlis, que TApôtre rappelait cette circonstance à Timothée, aân de lui démontrer que sa présence était d'autant plus nécessaire. D'ailleurs l'argument de Lardner, en faveur de l'opinion qu'Eraste était à Corinthe quand Paul quitta cette ville pour aller à Jérusalem, est insuffisant. a ErBBiBf dit^il, était envoyé par saint Paul, d'Ephèse en Macédoine » (Actes XIX, 22). Peu après, Paul luimême alla en Macédoine, et quand il retourna dans

* Schiff, Histoire de VEglisi apostolique, p. 841.

l'Asie Mineure, Eraste ne reyint pas avec lui , car son nom ne se trouve pas entre ceux des compagnons de saint Paul (Actes XX, 4). Or, si de ces prémisses nous voulons tirer quelque conséquence, la seule est qu'Eraste demeura en Macédoine, mais Lardner en conclut qu'Eraste s'arrêta à Corinthe. Cette argument tation^ qui est de Michaëlis, est plus ou moins satisfaisante *•

Concluons de tout ce que nous venons de dire que les interprétations proposées pour écarter la difficulté présentée par 2 Tim. IV, 20, sont loin d'être satisfaisantes, et qu'elles appuient, parleur faiblesse même, l'opinion de ceux qui admettent une double captivité. Voyons si les deux autres épttres pastorales nous fournissent aussi des arguments à l'appui de cette dernière hypothèse, ou si, au contraire, elles la combattent.

Commençons par l'épitre à Tite, et rassemblons d'abord les diverses données qu'elle nous fournit. l"" Paul écrit à son disciple Tite, qu'il l'a laissé en Crète pour y achever l'organisation des Eglises de cette ile, ce qui suppose nécessairement que Paul a évangélisé lui-même dernièrement cette contrée, mais qu'il n'a pu y rester le temps nécessaire pour organiser lui-même les communautés Cretoises. 2^ Tite III > 12, nous apprenons que Paul doit passer l'hiver à Nicopolis, où Tite doit le rejoindre après l'arrivée de Tychique et

^ Michaëlis^ Introduction au Nouveau Testament, t. IV^ p. iSl.

d^Artémas. — Il y avait alors plusieurs villes portant le nom de Nicopolis : une en Epire y une autre sur rister, une troisième en Arménie ^ une quatrième en Bythinie, etc., etc.; mais il. semble cependant que répitre ne fut pas écrite de Nicopolis même. Enfin, 3^ ÂpoUoSy qui ne peut être que le fameux disciple de Jean -Baptiste, l'élève d'Aquilas et de Priscille, doit se trouver alors en Crète. Reste maintenant la question de savoir quand cette épitre fut écrite ; quand surtout eut lieu ce voyage de Paul en Crète, que les Actes ne mentionnent pas.

Plusieurs hypothèses ont été présentées ; nous n'on citerons quelques-unes que pour mémoire, nous réservant de discuter plus longuement celles qui comptent aujourd'hui le plus grand nombre de partisans.

Grotius a prétendu qu'il s'agissait, dans Tépitre àTite, du voyage de Paul, de Césarée à Rome (Actes XXVII, 7-12), pendant lequel il aborda en Crète. Il aurait alors laissé Tite dans cette Ile et lui aurait écrit d'Italie. -— A Tobjection tirée de Actes ^VII, 2, que Tite n'est pas mentionné au nombre des compagnons de l'Apôtre, Grotius répond ou que Tite avait rejoint Paul dans le cours du voyage, soit à Sidon,'soit à Myra (Actes XXVII, 3-5), ou que Paul avait rencontré Tite en Crète et qu'il l'y avait laissé, KaTeXiicov- Mais il est évident, par les mots iva xaieXiicovra £iwSiop6<o(7Yi (Titel, V), que Paul avait annoncé lui-même l'Evangile en Crète durant un certain temps , ce qu'il n'avait pu faire alors qu'il aborda dans l'île comme prisonnier. Enfin, si l'épitre fut écrite d'Italie, durant le voyage raconté Actes XXVII, XXVIII, comment l'Apôtre peut-il demander à son disciple de le rejoindre à Nicopolis, où il a l'intention de passer l'hiver?

Luuis Capelle a proposé, dans son Hi$toria apostolica, une autre solution. Paul, lors de son deuxième voyage missionnaire (Actes XV, 41), se serait rendu, accompagné de Silas et de Tite, de Cilicie en Crète, y aurait annoncé PËYangile et sci^ait reparti laissant Tite pour affermir l'œuvre commencée. Lui-même serait retourné de là en Asie Mineure , à Derbe et à Lystre (Actes XVI, 1). Mais cette hypothèse ne s'accorde ^uère avec le récit des Actes, qui nous retrace d'une manière si précise l'itinéraire de l'Apôtre, qu'il serait difficile de trouver une place pour un si long voyage que Luc n'eût pas oublié de mentionner. Et puis comment, dans l'hypothèse, expliquer la présence d'Apollos? (Tite lll, 13.) Aussi n'a^t^llè pas trouvé d'autre partisan.

J«-D. Michaëlis a proposé un autre arrangement des faits*. Voici son dire : « Saint Paul, à ce que nous apprenons Actes XVIII, 11, passa une année et demie à Corinthe. De là il put faire une excursion en Crète, cat nous ne pouvons pa§ supposer que pendant cette période il n'ait pas quitté Corinthe. On dit aussi que saint Paul a résidé trois aUs à Ephèse ; mai« si nous comprenions Ce temps aussi bien que les dix<^huit mois consacrés à Corinthe, quatre ans et demi auraient été consacrés à ces villes seules, et l'assertion de saint Paul (2 Cor. XI, 25) sur les trois naufrages qu'il avait essuyés lorsqu'il écrivit sa seconde épitne aux Corinthiens ne pourrait se concilier avec le récit de saint Luc. Que saint Paul ait fait pendant cet intervalle une ex<!^i^sion depuis Corinthe ; qu'il y soit revenu une seconde fois avnnt l'expiration de ce terme, cela se confirme par ce qu'il dit lui-même (2 Cor. XII, 14; XIII, 1) d'une

* J.-D. Michaëlis.. Introduction au Nouveau tednmint, t. I!I, p. 478.

troisième visite qu'il se proposait de faire à Corinthe, et que nous appelons généralement sa seconde visite dans cette ville. Si donc on admet que le voyage de saint Paul en Crète ait été fait depuis Corinthe y la ville de NicopoliSi où il passa l'hiver et où il attendit Tite, était certainement Nicopolis en Epire. 11 est vrai que, dans son retour de Crète à Corinthe, TEpire était hors de sa route, mais il peut y avoir été poussé par une tempête, et peut-être alors souffrit-il Pun des trois naufrages dont il parte dans sa seconde épitre aux Corinthiens. Dans ce cas, il aurait passé Thiver à Nicopolis et aurait prêché PEvangile, comme il le dit lui-même, dans les environs et jusqu'en lliyrie. Qu'Âpollos ait pris part aussi à la conversion des Cretois, cette circonstance eist parfaitement d'accord avec cette hypothèse, car ApoUos paraît être venu d'Epfaèse à Corinthe avant que saint Paul eût quitté cette ville, lors de sa première visite (Actes XVIII, 24; XIX, 1). » Ainsi l'hypothèse la plus probable, selon Michaêlis, est que le voyage de saint Paul en Crète, son séjour à Nicopolis et l'épître à Tite appartiennent à cette période. 11 est aisé de voir cependant combien cet arrangement des faits présente de difficul-* tés et combien aussi nos dix-huit mois seraient dimi«* nues, sans explications suffisantes. Mais un seul fait décide de la question, c'est que lors du séjour de Paul à Corinthe (Actes XVIII, 1-17), ApoUos n'y était point encore. Nous pouvons conclure d'Actes XVIII, 24, comparé avec Actes XIX, 1, qu'il n'y arriva qu'après le départ de Paul, et qu'ils ne purent par conséquent pas se connaître. Cette hypothèse n'a pas non plus trouvé d'autre défenseur.

Une autre solution plus récemment présentée par Huga obtenu plus de succès. D'après lui, Paul aurait

séjourné en Crète lors de son voyage de Corinfhe à Ëplièse (Actes XVIII, 18-19). L'Apôlre se serait embarqué à Corinthe sur un vaisseau faisant voile pour cette Ile, ou bien il y aurait été jeté par un naufrage. Mais (Actes XVIII, 18) Aquilas et Priscille sont mentionnés comme les seuls compagnons de TApôtre, et puis aussi comment Apollos eût-il pu se trouver alors en Crète (Tite III, 13), puisque ce ne fut que plus tard (Actes XVUI, 26) qu'il fut plus exactement instruit dans les choses qui concernaient le Christ.

Matthies^ a indiqué comme date probable (Actes XX,. 1-3) le séjour de trois mois de Paul en Grèce. Pendant ce séjour, Paul se serait rendu en Crète, y aurait laissé Tite, et lui aurait écrit avant son départ pour Jérusalem, soit de Nicopolis, soit des environs de cette ville. L'Ap&tre aurait dû, en effet, chercher un refuge en Epire contre les embûches des Juifs, et ce serait de cette contrée qu'il serait parti pour la Macédoine. Les personnages mentionnés dans Pépitre à Tite se laissent facilement caser dans Tarrangement proposé* Tite et Tychique étaient avec l'Apôtre en Grèce, et Apollos devait être alors à Corinthe. Mais c'est, dit Wiesinger*, tout ce qu'on peut avancer en faveur de l'hypothèse de Matthies, ainsi que la brièveté de l'indication : yjXÔ&v eiç T7JV EXXaSa (Actes XX, 2). Nous demanderons par contre, continue Wiesinger, s'il est à croire que Luc eût parlé d'un séjour de trois mois en Grèce, tandis que ce temps se serait passé en Crète? En outre, on ne peut admettre que Paul ait passé l'hiver à Nicopolis, à moins de faire violence au texte des Actes qui

« Matthies, les Eptires pastorales, p. ÎOl. Greifswald, 1840. • J.-T.-A. Wiesinger, les Epitres de saint Paul, dans Olshausen, Commentaire biblique, Kœnigsberg^ 1850.

parlent d'un voyage non interrompu Je l'Apôtre par la Macédoine àTroas, où ses compagnons de route l'attendaient. Tychiqne, qui, d'après Tite III, 12, doit remplacer Tite en Crète, est en mer avec Sopater, Timothée et d'autres pour rejoindre saint Paul. Enfin, chronologiquement, l'hypothèse est impossible/car (1 Cor. XVI, Q) l'Apôtre dit positivement qu'il voulait passer l'hiver à Corinthe, et s'il a abandonné ce projet et qu'il no soit resté que quelques semaines à Nicopolis, comment n'est-il arrivé à Philippes qu'à Pâques? (Actes XX, 6.) Une dernière hypothèse, à laquelle se rangent, avec quelques variantes , MM. Reuss *, de Pressensé % Schaff*, etc., indique comme époque du voyage en Crète le séjour de deux ou trois ans de Paul à Ephèse. Nous donnerons ici cette hypothèse telle que l'a formulée M. Reuss. « Nous constaterons d'abord , dit-il , que Paul, au moment où il écrivait les épitres aux Corinthiens, avait déjà deux fois fait un séjour dans leur vHle. Il nous dit même (2 Cor. II, 1) que sa dernière visite avait été de part et d'autre désagréable, sans doute à cause des désordres qu'il y avait trouvés et qui ne cédèrent pas, à ce qu'il parait, à son autorité apostolique. Nous apprenons encore que cette seconde visite n'avait été que fort courte, car il écrit 1 Cor. XVI, 7 : « Celle « fois-ci je ne me bornerai pas à vous voir seulement « en passant. » Son premier séjour ayant duré dix-huit mois, cette phrase ne saurait s'y rapporter. Il était sur le point, en écrivant ces épîtres, de s'y rendre pour lu troisième fois (TptTOv)^ non sans crainte que l'insubordination n'ait pas encore complètement cessé. Voilà

* Reuss, Revue de théologie de Strasbourg, t. II, p. 153, sq.

* Ed. de Pressensé, Histoire des trois premiers siècles de ^Eglise, t. I, note.

' Ph. Schaff, Histoire de l'Eglise aposi clique j p. 338, sq.

donc un voyage de Paul à Corinthe dont les Actes ne nous disent pas un mot. Quand a-t-il été fait? Il n'y a pas à hésiter. Paul, en quittant Corinthe pour la première fois (Actes XVllI, 18), se rend successivement a Ephèse, à Césarée, à Jérusalem, à Anlioche, en Galatie» en Plirygîe (v, 22, 23), pour s'établir enfin à Ephëse (XIX, 1). Luc l'y fait rester sans mentionner d'absence intermédiaire, jusqu'à son dernier voyage à Corinthe (Actes XX, 1), c'est-û-dire au moins pendant deux ans et trois mois (XIX, 8-10). Il est de toute évidence que son récit, contrôlé par les passages ci-dessus mention* nés des épîtres, présente ici une lacune, et que Paul, loin de rester près de trois ans à la même place, ce qu'il n'avait guère coutume de faire, fil pendant ce laps de temps un voyage de visite en Europe et vint entre autres à Corinthe, après quelques années d'absence depuis son premier séjour dans celte ville. Et c'est à Corinthe qu'a dû être écrite la lettre à Tite. Paul, pour étendre le cercle de son activité , avait choisi cette fois une autre route, en passant d'Asie en Europe, que celle qu'il avait suivie la première fois. 11 avait touché à l'île de Crète, mais sans s'y arrêter longtemps. Tite y fut laissé pour continuer l'œuvre commencée. Arrivé à Corinthe, Paul dut y faire la connaissance d'Apollonius» Ce dernier, converti au christianisme à Ephèse (Actes XVIII, 24 j XIX, 1) pendant que Paul faisait son voyage d'Asie, était reparti de celle ville avant que l'Apôtre y arrivât, et était venu s'établir à Corinthe. Il y fui un prédicateur distingué et fort goûté (1 Cor. I, 12; III, 4, sq.); mais il quitta Corinthe plus tard et retourna à Ephèse, ou il se trouvait encore quand Paul y écrivit la première aux Corinthiens (XVI, 12). Le voyage d'Apollonius dont parle Tite (111, 13) est préci-

sèment celui qu'il a dû faire en quitlant Coriuihe'pour se rendre en Asie. Il avait trouvé dao$ cède ville un bâtiment chargé pour, un port crétoiç, OP Paul savait qu'il rencontrerait Tite ; Paul le recommande donc à son ami y et charge celui*ci de Taider à continuer son voyage (7cpo7i:£(xv|;ov) par quelque nouvelle occasion. Outre Tite, deux autres disciples avaient suivi Paul : c'étaient Tychique et Ârtémidore (Tite IH, 12). Le premier était Ephésien , ou des environs d'Kphèse (Actes XX, 4); le second, à en juger d'après son nom, j)robablement aussi. La présence auprès de Paul de deux Ephésiens, sans être par elle-nuême d'un grand poids dans la balance des probabilités, est pourtant une coïncidence de plus en faveur de la supposition que Paul, en écrivant à Tite, venait d'Ephèse, Mais ces deux disciples ne devaient pas continuer le voyage avec TApôlre. Celui-ci voulait les renvoyer également par la route de Crète (Tite III, 12), en* suivant, pour sa personne, une roule différente. Quelle route? Il dit qu'il passera l'hiver à Nicopolis, Quelle Nicopolis? Celle de Macédoine nous irait parfaitement, Paul, venu d'Ephèse à Gorinlhe par la route maritime méridionale, repassera de Çorinthe à Ephèse par le Nord et par terre, et visitera les Eglises de ce côté-là, Thessalonique, Philippe, Troade et les autres. Mais il f^Ta plus : il pous»sera plus loin sa course et ses conquêtes apostoliques ; il ira jusque dans les provinces grecques les plus occidentales, l'ancienne Epirc, l'IUyricum des Romains. En effet, il écrit aux Romains (XV, 19) qu'il a prêché l'Evangile depuis Jérusalem yt-èy^ft tqv iXXupixov- H a donc été en Illyrie*, et cela avant sa captivité, car

» Hypothèse poui* hypothèse, je préférerais placer l'évangéligalion de riUyrie durant le voyage mentionné Actes XX, 1,2.

l'épître aux Romains est écrite à Corinthe quelques mois avant son arrestation. Pour aller de Corinthe en Macédoine, Paul JFait donc un grand détour par Tlllyrie. Il ▼eut passer tout rhiver à Nicopolis, NIcopolis sera donc la ville de ce nom en Epire. C'est là que Tite le rejoindra après avoir organisé les Eglises Cretoises , et c^est Hle là encore que les deux missionnaires prendront ensemble le chemin de TAsie par la Macédoine et THellespont. » Nous avons donné tout au long Thypothèse de M. Reuss, parce qu'elle est, de toutes celles qui ont été proposées, la plus plausible et la plus défendue aujourd'hui. Nous avons cependant quelques remarques à faire, ou plutôt quelques objections à présenter. D'abord il est difGcile d'admettre, durant les deux ou trois ans de séjour de Paul à Ephèse, les grands voyages que, selon la supposition de M. Reuss, l'Apôtre aurait fait, soit en Crète, où il eût dû nécessairement passer quelques mois, si, selon la règle qu'il s'était prescrite, il n'était pas entré dans le champ d'évangélisation d'un autre, soit à Corinthe, où il demeura quelque temps, soit à Nicopolis , où il resta tout un hiver, soit enfin en Illyrie et dans les Eglises de Macédoine, — le livre des Actes nous parait trop positif pour cela : « Etant entré dans la synagogue, nous est-il dit Actes XIX, 8, il parla avec hardiesse durant trois mois; » puis, verset 9 : « 11 disputait tous les jours (xaô' i^fxepav) dans Técole d'un nommé Tyrannus, et cela continua l'espace de deux ans % » et dans le discours de l'Apôtre aux environs d'Ephèse, nous l'entendons leur dire : « Veillez, vous souvenant que durant V espace de trois

* Qu'on remarque bien que Tévangélisle ne mentionne point le départ (le Paul après ces doux ans. L'Apôtre, dans son discours, complète le récit de Luc*

ans, je nai cessé nuit et jour d'avertir chacun de vous avec larmes » (Actes XX, 31) *• Il semble donc bien hasardé de placer un voyage d'au moins dix mois , si ce n'est plus encore, durant cette période du ministère de Paul . Ensuite, ces trois prétendus voyages de l'Apôtre à Corinthe nous semblent fort problématiques. L'hypothèse nous parait reposer sur une interprétation assez arbitraire des textes (2 Cor. 1, 15-17, comparé avec XII, 14; XIII, 1), et l'on se demande comment l'Apôtre aurait si peu insisté dans ses épîtres sur ce second voyage* Wieseler ', qui place Tévangélisation de Tile de Crète à la même époque, a présenté l'hypothèse sous une forme un peu difierente. Selon lui , après un séjour d'un peu plus de deux ans à Ephèse, Paul aurait fait, en traversant la Macédoine, un voyage à Corinthe (1 Tim. 1, 3), voyage non mentionné dans les Actes. Il se serait rendu de là en Crète avec Tite, l'y aurait laissé, serait retourné à Ephèse, et aurait adressé de cette ville l'épttre à Tite peu après Pâques de l'an 57. Il aurait alors envoyé Timolhée en Macédoine, en le chargeant en outre de se rendre à Corinthe. A la même époque, il aurait envoyé en Crète Tychique et Artémas, rappelé Tite auprès de lui, et l'aurait ensuite envoyé à Corinthe. Il serait luimême parti peu après pour la Macédoine, avec l'espérance de revoir Tite à Troas; mais il ne le revit que dans la Macédoine même, et l'envoya une seconde fois à Corinthe (2 Cor. VIII, 16). Il se serait alors rendu à Nicopolis en Ëpire, y aurait passé les premiers mois d'hiver, et de là serait allé lui-même à Corinthe. A notre première objection , Huther ^ ajoute les observa-

^ Adolphe Monod, Sùint Paul, 1"^* édit., p. 60.

• Chronologie du livre des Actes, p. 280.

3 J.-E. Hulhcr dans Meycr, Manuel cxégélique. GccUingao,

lions suivantes : i^ Si Paul a quitté momentandment Epbèse pour se rendre à Gorinlhe, il est peu probable qu'il ait en outre entrepris une nûssion en Crète. %"" 11 aurait rappelé Tite lorsque ce disciple serait à p?ine entré dans Tœuvre qui lui était contiée, et il faut e^pU-^ quer comment Tite rejoint à Epbèse TApôtre, qui lui demande de se bâter- de venir à NicopoUs. 3^ C'est au milieu des Corintbiens (1 Cor. XVI, 6) que TApôtre semble promettre de passer Thiver, et la difâcuUé ne paraît pas suffisamment résolue en disant que dans le verset indiqué i^oi; vjxS; peut être entendu des babitantsde TAcbaïe (2 Cor, II, 1), province dans laquelle les Romains comprenaient Nicopolis.

Ces difficultés nombreuses de caser convenablement répitre à Tite, dans la période connue de la vie de PAp^tre, nous engagent à cbercber dans un temps postérieur répoque de sa composition» Nous avouons cependant que ces difficultés ne peuvent à elles seules fournir une preuve complète en faveur d'une seconde captivité. Mais la parenté intime de celte épitre avec la seconde épitre àTimothée, ainsi que les bérésies qui y sont combattues, nous forcent de cbercber pour sa composition une date plus rapprocbée de celle de la dernière lettre de saint Paul. L'examen des diverses combinaisons proposées pour faire rentrer la première épitre à Timotbée dans la période décrite par le livre des Actes, servira à renforcer l'opinion qui nous semble la plus probable, nous voulons dire celle d'une double captivité.

Si nous ayons rencontré des diflicultés nombreuses pour caser d'une manière conT^nable la seconde épitre de Paul à TimoUiée et l'épitre à Tite, nous n'en trouverons pas moins pour la première épitre à Timothée.

Avant d'entrer dans la discussion des diverses combinaisons proposées, voyons les données que nous fournit notre épitre. Paul a quitté Epbèse pour se rendre en Macédoine (I, 3). En partant il a laissé dans cette ville, où il espère revenir bientôt (III, 14), son disciple Timothée (I, 3), afin d'y combattre certaines erreurs et de donner à l'Eglise une plus solide organisation. 11 s'agit donc de savoir de quel séjour à Ephèse il est ici question, et de quel voyage en Macédoine il nous est parlé.

Nous apprenons, par le livre des Actes, que Paul ne vint que deux fois à Ephèse avant sa première captif vite; une première fois pour peu de temps, en allant de Corinthe à Jérusalem (Acles XVIII, 19-21); une seconde fois pour plusieurs années, en revenant de iéru^ salem (Actes XIX).

Calvin a placé la date de la composition de notre épitre dans le temps écoulé entre le premier et le second séjour de Paul à Ephèse ; mais une telle hypothèse est impossible, puisque Paul se rendait alors en Judée, et qu'aucune Eglise chrétienne n'existait encore à Ephèse. Celte épitre ne peut avoir été écrite que pendant ou après le séjour de trois ans de Paul à Ephèse.

Trois combinaisons ont été indiquées :

Ou notre épitre a été écrite durant le voyage mentionné Actes XX, 1 , 2 ;

Ou pendant le séjour de trois ans à Ephèse, soit au commencement de ce séjour, soit à la fin ;

Ou enfin pendant le voyage mentionné Actes XX, 3-5,

1® La première épître àTimothée a été écrite pendant le Yoyage mentionné Actes XX, 1,2. — Cette hypothèse, soutenue dans l'antiquité par Théodoret et dans les temps modernes par Hug, par Planck, par Hemsen et par d'autres, a été combattue par Schleiermacher, par Bœbi, par Mattbies et par Wieseler. Voici comment Wiesinger résume les diverses raisons présentées contre cette hypothèse : Supposer que Timothée, lors du départ de l'Apôtre fut laissé par Paul à Ephèse, pour y diriger la communauté de cette ville, est contraire au récit des Actes et aux indications fournies par les deux épitres aux Corinthiens. D'après Actes XIX, 21-23, Timothée était, à l'époque où l'Apôtre se préparait à quitter Ephèse, en mission en Macédoine, d'où il devait se diriger sur Corinthe (1 Cor. IV, 17). Il faudrait donc admettre que le départ de l'Apôtre eût été renvoyé, malgré l'émeute excitée par Démétrius, à un temps assez éloigné pour que Timothée eût pu se rendre de Macédoine à Corinthe, et de (!k)rinthe à Ephèse, après avoir rempli son message dans cette première ville.

Si, comme quelques-uns le prétendent, Timothée ne s'est pas rendu à Corinthe (2 Cor. I, 1), nous le trouvons alors auprès de l'Apôtre en Macédoine, et non point à Ephèse, puis ensuite en Grèce pendant le séjour qu'y fit Paul, enfin repartant avec lui (Rom. XVI, 21; Actes XX, 4). De plus (1 Tim. 111, 14), l'Apôtre dit qu'il pense revenir bientôt à Ephèse; mais, d'après Actes XX, 3; 1 Cor. XVI, 5; Actes XIX, 21, il avait la ferme intention de se rendre de Macédoine en Grèce, et

de Grèce en Judée, ce qu'il réitère encore dans la seconde épitre aux Gorinthiqns écrite de Macédoine, et Rom. XV, 25. Un retour à Ephèse est même si peu dans l'intention de TApôlre, que, forcé par les circonstances de changer son itinéraire , il passe en vue d^Ephèse sans s'y arrêter, et appelle auprès de lui, à Milet, les anciens de cette ville. L^hypothèse n'est donc pas soutenable.

2" L'épître à Tiniothée a été écrite au commencement du séjour de trois ans de Paul à Ephèse, ou à la fin de ce même séjour.

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