‹ L'Apotre Paul: esquisse d'une histoire de sa PenséeChapitre 4 sur 30 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Xia première communauté chrétiemie de Jérusa^ lem. Christianisme et judaïsme.

Les premiers commencements de TÉglise chrétienne sont restés enveloppés d'ombres. Sur l'intervalle de temps qui sépare la mort de Jésus de la conversion de Saul , et dont on ne connaît pas même la longueur, nous ne possédons absolument que la relation si contestée du livre des Actes ^ Mais ce temps obscur se trouve entre deux moments

* Nous ne tenons pas compte des traditions patristiques ou hérétiques du second siècle. Elles n'auraient même jamais, je crois^ mérité les honneurs d'une discussion critique, si les résultats des recherches de Baur ne leur avaient prêté, pour un moment, quelque apparence de crédit. Comment discuter en effet sérieusement la valeur historique des récits et des tableaux des Homélies Clémentines, de ce roman où nous voyons les rêves de la gnose s'unir aux scrupules méticuleux du pharisaïsme ? Ce ne sont point là des traditions populaires, mais des récits de fantaisie, et Ton ne peut guère penser que le portrait de Pierre y soit plus ressemblant que celui de l'apôtre Paul.

! On- insiste beaucoup plus, il est vrai, sur le fameux portrait de Jacques, qu'a trace Hégésippe et qu'Eusèbe nous a conservé : OStoç ex xoiliaç ty)ç , pLiQTpbç aÙTOu ây-oç ^'^' otvov xaV o^xepa oux Ittîsv, oà'èï l{Jn{/u)(ov l<paY£V Çupbv eirl ty;v xs^aXrjv auxou oùx ivéêrj- IXatov oùx i{kei^(X'zo %ol\ ^aXavstw eux i'/^pi^<:aLl:o'' toùto) ix^vtf) èÇ^v dq xoL âyia eJaiévaf oùSs vàp èpeouv è^épet, dcXXà dtvS^vaç, xal [xivoç dcr^p/STO etç zh) vabv xA. Euseb, H. È. II, ^3. Ce n'est encore là ni une tradition ni même une légende, mais un portrait purement idéal. Les éléments en sont pris directement, non dans une tradition populaire, mais dans l'Ancien Testament. Ce sont les vceux du Naziréat, les coutumes pharisiennes ou peut-être esséuiennes, et les privilèges du grand prêtre qui en font tous les frais. Comp. Nomb. VI, 3 et ss., et Lévit. VI, 3 dans la traduction des LXX. La preuve que l'auteur a voulu faire une peinture idéale, c'est qu'il n'a pas cru lui-même que Jacques ait été grand-prêtre et n'ait jamais porté qu'une robe de lin, ou que seul il eût Le droit d'entier dans le temple. D'un autre côté, quand il dit quâ Jacquies a été saint dès le ventre de sa mère, qu'il o' a jamais bu ûi yin ni c^r*-

que nous connaissons un peu mieux : l'un, en avant, est le témoignage de l'apôtre Paul qui nous permet de remonter au

voise, que jamais le rasoir ne passait sur sa tête, il songe évidemment à la naissance de Jean-Baptiste (Luc I, 15), ou à celle de Samson (Juges XIII, 4). L'abstinence de viande, d'huile, de bain, était encore lin trait de la sainteté juive et caractérisait le jeûne juif au temps de Jésus (Matth. Vï, 17). Aux imaginations du second siècle, la sainteté ascétique et lévitique apparaissait comme Tidéal suprême de la piété ; aussi Tauteur a-t-il voulu présenter la vie de Jacques comme un naziréat et un sacerdoce perpétuels. Si Jacques n'a pas été grand - prêtre, est-il plus sûr qu'il ait étç ascète? L'épître qui porte son nom, nous donne de lui une toute autre idée. La sainteté légale y est plutôt combattue que favorisée (I, ^7). Nous y retrouvons bien plus les souvenirs du discours sur la montagne que les préoccupations du lévite ou du Nazir. Enfin, l'assertion catégorique de Paul (1 Corinth. IX, 5) nous autorise à croire que Jacques, comme Céphas, était marié, ce qui ne cadre guère avec le portrait d'Hégésippe.

La figure de Jacques n'est pas d'ailleurs la seule qui ait été ainsi idéalisée. On se représente tous les apôtres, au second siècle, ou comme ascètes ou comme prêtres. Ainsi Clément d'Alexandrie rapporte que Matthieu s'abstenait de viande et ne se nourrissait que de légumes (Pédag. Il, 1). De même Polycrate, dans sa lettre à Victor, évêque de Rome, nous peint Jean avec les attributs du souverain sacrificateur (5ç i-^s^ifiQ hpil>q xb TéTaXcv 'K£^opr,xa)ç. H. E. m, 31). Enfin, vers lamême époque, nous voyons naître une légende qui fait de Jésus lui-même un prêtre, un descendant de la tribu de Lévi, en même temps qu'un descendant de la tribu de Juda (Testament des {'^patriarches^ Lévi^; Siméon, 7). Sur l'origine et la nature particulière de ces traditions, voy. Ritschl, Die Enistehung der apostolischen Kirche^ ^te Ausg., p. 178. Ces traditions très-précises et très-utiles pour nous faire connaître Tesprit du second siècle, ne nous apprennent rien sur les premiers commencements de l'Église. C'est une des meilleures preuves que Ton puisse alléguer pour montrer que le récit du livre des Actes est antérieur à l'époque qui vit naître ces légendes.

On serait plus autorisé à se servir, pour déterminer les idées des

t)remiers chrétiens, de la lettre de Jacques, de l'Apocalypse, ou de 'évangile de Matthieu, qui appartiennent au christianisme judéochrétien. Mais nous ne pensons pas qu'on arrivât par là à un résultat différent de celui que nous avons atteint, et Ton y arriverait moins sûrement. Les auteurs de ces écrits sont profondément iuifs ; on ne peut nier pourtant qu'ils n'aient dépassé le judaïsme et n aient déjà dans leur foi le principe spécifique de la religion nouvelle.

delà de sa conversion ; et l'autre, en arrière, c'est le caractère de la vie et de l'enseignement de Jésus, d'où se laisse déduire avec assez de certitude la situation de ses disciples immédiatement après son départ. Nous avons ainsi deux rayons lumineux qui, partant de points opposés, viennent se croiser sur cette période obscure et nous paraissent l'éclairer d'une lumière assez vive. Recueillons d'abord le témoignage de Paul, qui peut seul nous fournir un point de départ assuré dans toute cette recherche.

Les grandes luttes que Paul eut à soutenir contre les judaïsants prouvent assez le caractère sérieusement juif de cette première communauté chrétienne ; mais elles ne prouvent pas qu'elle ne fût qu'une simple secte juive à peine distincte de celle des Pharisiens. Paul, au contraire, en a eu et en donne une toute autre idée. La manière dont il la considère, soit avant, soit après sa conversion, est la preuve décisive qu'iLy voyait quelque chose d'essentiellement nouveau. Sa haine d'abord, son attachement ensuite, l'attestent également.

Ecoutons-le parler de cette Eglise : «Vous connaissez, écrit-il aux Galates, ma vie dans le judaïsme; je persécutais sans mesure Y Église de Dieu et je la ravageais, plein de zèle pour les traditions de nos pères» (Gai. 1, 13). Il est remarquable, tout d'abord, que Paul ne parle jamais de ce passé, sans joindre ensemble, comme la cause et l'effet, son zèle pour le judaïsme et sa haine pour les chrétiens : èâiWov Ttiv èxy-XYj^iav — uTuap^wv ÇrîXwTiQi; ; cf. Phil. III, 5, 6, >taTà vd^Acv^aptjaioç — xaTà ïtjXoç Std)x.a)v -niv èxxXrjŒiav. C'était un mérite, aux yeux du pharisien jaloux, que de persécuter ce nouvel ennemi de la foi des pères. Aiguisé par le fanatisme, son regard avait donc entrevu, dès le premier jour, sous les formes juives de cette église, ce que tant de critiques modernes ne parviennent point à y reconnaître.

Paul, en second lieu, appelle cette première communauté : l'Église de Dieu, ty;v èxxXr^aïav tou Osou (Gai. I, 13 et 1 Cor.

XV, 6), et une autre fois, simplement et excellemment, tyîv èxxXyjaCav (Phil. III, 6). Il appelle les premiers chrétiens, dont il a connu un grand nombre, de ce nom nouveau : oi à^ek<çoi (1 Corinth. XV, 6), ou bien, les saints, oi ^y^oi (1 Corinth.

XVI, 1; Rom. XV, 31). Il les propose à l'église de Thessalonique comme des modèles qu'il est heureux de lui voir imiter. «Vous êtes devenus, frères, les émules des églises de Dieti qui sont en Judée, en Jésus-Ohrist, car vous avez souffert de la part de vos concitoyens les mêmes maux qu'elles ont soufferts de la part des Juifs, lesquels ont tué le Seigneur Jésus et nous ont aussi persécuté» (1 Thess. II, 14).

Le souvenir d'avoir persécuté cette église de Dieu est resté pour Paul, durant toute sa vie, le sujet d'une douloureuse humiliation. Il s'en affige, comme s'il avait persécuté le Seigneur lui-même. C'est pour cela qu'il se regarde comme le dernier des apôtres, comme indigne même d'être appelé apôtre, comme un avorton, comme le premier des pécheurs (kCor. XV, 6; 1 Tim. I, 13-15).

Il n'y a donc pas eu deux Évangiles : l'Évangile des Douze et l'Évangile paulinien, dont l'un aurait été la négation de l'autre. Paul s'est trouvé en communion avec l'église primitive, et sa foi repose sur le même fondement. Il a bien admis l'existence légitime de deux apostolats, l'un pour l'évangélisation des juifs et l'autre pour celle des païens ; mais il n'a jamais admis l'existence légitimé de deux Évangiles essentiellement différents. Il n'en a jamais reconnu qu'un seul, qui sauve à la fois et de la même manière le juif et le païen. «/Sï quelqu'un en prêche un autre, qu'il soit anathème^ (Rom. 1,17; Gai. I, 7).

Nous rencontrons ici le passage Gai. II, 7 : «Mais voyant que l'évangile de l'incirconcision m'a été confié, comme à

Pierre Tévangile de la circoncision (celui qui a agi en Pierre pour Tapostolat de la circoncision, ayant de même agi en moi pour Tévangélisation des Gentils), reconnaissant, dis-je, la grâce qui m'a été confiée, ils me donnèrent la main d'association.» Voilà, nous dit-on, les deux évangiles nettement définis et opposés l'un à l'autre : eOaYY^^iov -niç ày.po6uaT(aç, eùaYYs/^tov ty); xspiTOixij;. Mais qui ne voit que, par ces deux génitifs, Paul veut indiquer, non le contenu dogmatique, mais la double destination de l'évangile? Ces mois, d'ailleurs, sont nettement expliqués dans le verset suivant, où ils sont remplacés par des termes équivalents : tyjç TcepiToixYjç = dq àTroaToXtjv TYJç TuepiTopLY^ç, Tïjç ày,po6u(JTiaç = £tç Ta lOvr^. De plus, l'apôtre ramène ces deux apostolats, et les riches fruits qu'ils ont portés, à une même action de Dieu : ô yàp èvspY-^^aaç IléTpo)... xdcpLoi. S'il s'agissait de deux évangiles hostiles et contradictoires, il faudrait admettre que Paul les ramène tous deux également à Dieu comme à leur cause suprême. L'absurdité serait assez grande. Ce n'est pas une définition dogmatique, mais une délimitation ethnographique entre deux champs missionnaires que nous avons ici. Les apôtres pouvaient donc, sans hypocrisie, se tendre la main d'association ; ils se trouvaient les uns et les autres sur une base commune assez large pour les porter tous.

Quel était donc ce fond commun, ce contenu identique des deux prédications, qui , se retrouvant dans les deux camps à la fois, pourrait être considéré par cela même comme primitif? Paul nous l'a donné dans les premiers versets du quinzième chapitre de sa V^ épître aux Corinthiens. Il y résume l'évangile qu'il a prêché à Corinthe: «Je vous rappelle, dit-il, l'évangile que je vous ai annoncé, lequel aussi j'ai reçu, dans lequel vous demeurez fermes et par lequel

vous êtes sauvés Parmi les choses principales (èv izpùiioiq)^

je vous ai enseigné que Christ est mort pour nos péchés, se-

Ion les Écritures, qu'il a été enseveli, et qu'il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures.» Puis après avoir rappelé les diverses apparitions de Jésus ressuscité, il ajoute : c'est ce que nous prêchons, soit moi, soit eux (les douzej, et c'est ce que mus cuvez cru. Ces derniers mots ne se rapportent pas aux seules apparitions racontées plus haut, mais au résumé tout entier de sa prédication, qu'il vient de faire.

Un autre passage de la même épître, non moins intéressant à étudier, nous laisse voir comment l'apôtre appréciait ce qui se faisait à côté de lui, et ce qui avait été fait avant lui dans l'Église (1 Cor. III, 10). « Selon la grâce de Dieu qui m'a été donnée, j'ai, comme un sage architecte, posé le fondement et un autre bâtit dessus ; que chacun prenne garde à ce jqu'il édifie dessus. Nul autre fondement ne peut être posé que celui qui a été posé déjà, savoir Jésus-Christ.» Loin de reprocher à Pierre d'avoir bâti sur un autre fondement, Paul le compte au nombre de ceux qui travaillent à l'édifice du Seigneur, sans le louer ni le blâmer, laissant à Dieu le soin d'apprécier l'œuvre de chacun (III, 22). Dans l'épître aux Éphésiens, Paul appelle ce fondement primitif 0£[AeX(ov Tûv àTuoŒTéXwv (Éph. Il, 20), et plus loin il ajoute que le mystère de Christ a été révélé à ses saints apôtres et aux prophètes, comme il ne l'avait jamais été dans les siècles passés (Éph. III, 5).

On voit avec quelle pleine sincérité Paul s'est rattaché à l'Église primitive. De ce témoignage, ne sommes-nous pas en droit de conclure au double caractère, à la fois juif et chrétien, de cette première communauté ? Si elle n'a pas été juive dans sa vie et ses espérances, les luttes et les déchirements qui ont suivi restent inexplicables. Mais, d'un autre côté, si elle n'avait pas gardé dans son judaïsme le principe nouveau de l'évangile, Saul n'aurait jamais pu passer du pharissasme à une secte qui lui demeurait semblable, et, en

tout cas, après sa conversion, ne serait point resté en communion avec elle. Entre Jésus et Paul, l'Église de Jérusalem a donc formé une transition nécessaire. Le développement qui a suivi ne s'explique bien que par cette alliance primitive da l'évangile de Jésus^Christ et du judaïsme traditionnel dans la foi et la vie des premiers chrétiens. C'est même cette alliance intime de deux principes foncièrement hostiles, qui constitue l'originalité singulière de ce premier moment.

Pour comprendre cette situation unique dans l'histoire, il faut se reporter au lendemain de la mort de Jésus. La position des disciples en face du judaïsme est la conséquence el le prolongement de celle que le Maître lui-même avait prise.

La position de Jésus en face de sa religion nationale a été double, n a été sérieusement juif ; il a voulu accomplir toute justice. Sa vie est restée tout entière enfermée dans l'enceinte du judaïsme. Rien n'est plus remarquable que la manière dont il est parvenu à accomplir sans violence la plus grande révolution qui fut jamais. Il apportait au monde, en sa personne, un principe nouveau de vie religieuse. En se donnant lui-même comme l'objet de la foi et de l'amour, il inaugurait une nouvelle justice , il ouvrait aux hommes une nouvelle voie de salut. Il déplaçait ainsi le point d'appui de la conscience religieuse de ses disciples en substituant à leur foi traditionnelle un attachement absolu à sa personne. Rencontrait-il quelque tradition des anciens ou même quelque article de la loi qui faisait obstacle au développement du principe nouveau, il les écartait sans doute avec une autorité souveraine ; mais il n'y avait pas plus de violence dans ses réformes que de faiblesse dans son respect ou son obéissance. Jésus n'a jamais abrogé d'une manière expresse l'autorité de la loi; il l'a relevée parfois au contraire avec une

assez grande solennité : < Je ne suis point venu pour détruire, mais pour accomplir. » Dans ces paroles est le secret de sa conduite ; il aimait à présenter son évangile comme la réalisation des promesses antiques et le couronnement des premières révélations. En s'attachant san^ réserve à sa personne, en devenant ses messagers, ses disciples étaient donc bien éloignés d'avoir le sentiment de se séparer du peuple élu; ils croyaient au contraire lui appartenir plus que jamais, et à meilleur titre que le reste de leurs concitoyens (Act. III, 23).

Mais, d'un autre côté, la révolution qui n'était point faite dans leurs esprits, se trouvait accomplie dans les faits. La rupture irrémédiable entre la religion du passé et celle de l'avenir avait eu lieu au ,Galvaire. Jésus, en mourant, a garanti son œuvre contre toute réaction inintelligente ou timide. Dès le commencement, entre elle et le judaïsme, il a planté sa croix, et, quand ses disciples seront tentés de rebrousser chemin, ils la rencontreront toujours entre eux et leur peuple comme une infranchissable barrière.

C'est la croix, en effet, qui est le vrai principe moteur de tous les développements qui ont suivi ; c'est elle qui donne l'impulsion et le branle à l'Église primitive et la pousse fatalement hors du judaïsme. C'est elle qui mettra les apôtres, malgré leurs ménagements, en conflits toujours renouvelés avec leur nation (Act. V, 28). D'un autre côté la croix pèsera sur leur pensée intérieure ; elle y sera comme un aiguillon, il faudra la .légitimer par les déclarations des prophètes, trouver la raison divine de ce supplice infamant ; en un mot, la faire entrer comme un moment nécessaire dans le plan de salut préparé par Dieu à l'humanité (Act. III, 17,18; VIII, 31 et ss). Au terme de ce mouvement, nous trouverons la théorie de la Rédemption formulée par l'apôtre saint Paul. Ainsi le développement extérieur de l'Église et le progrès intérieur de la pensée apostolique tiennent également à la croix de Jésus.

Les apôtres sans doute ne prévoyaient point toutes ces conséquences. Mais le principe de leur foi et leur fidélité à un Maître crucifié, devaient les mener là où ils ne voulaient point aller. A cette heure, la nacelle qui les porte est encore au port; mais déjà les derniers liens sont brisés; l'ancre est levée, et désormais chaque secousse, chaque mouvement des flots, va l'éloigner fatalement de ce vieux rivage du judaïsme vers lequel elle ne doit plus revenir.

Ce qui nous paraît caractériser, avant tout, le récit des Actes, c'est précisément ce dualisme latent, cette coexistence tranquille du judaïsme et du christianisme dans la vie et la foi des premiers chrétiens. L'union est naïve parce qu'elle est entière. C'est même dans cette naïveté d'espérances et d'allures qu'est la vive originalité de ce premier moment. Il n'y a point ici de compromis entre deux tendances hostiles; les deux tendances se pénètrent et se fondent dans une pleine harmonie. Nul n'aie sentiment d'être obHgé de renoncer à Moïse pour rester fidèle à Jésus. Il y a même si peu contradiction entre la foi nouvelle et la foi ancienne que, chez plusieurs, la conversion à l'évangile a amené une recrudescence de zèle pour le judaïsme.

Nous voyons les premiers chrétiens célébrer les jours fériés et les fêtes nationales (Act. II, 1; XVIII, 18; "KX, 6; Rom. XIV, 5). Ils prennent part au culte du temple et de la synagogue ; ils font leurs prières aux heures fixées (II, 46 ; III, 1; V, 42; X, 9). Ils observent les jeûnes, s'imposent des abstinences volontaires, s'assujettissent à certains vœux comme tous les Juifs pieux (X, 30; XVIII, 18 ; XXI, 23). Ils se gardent soigneusement des aliments défendus et de toute souillure légale (X, 14); ils font circoncire leurs enfants (XIV, 3; XV, 5; Gai. V, 2). Ils sont, en un mot, ce qu'était à Damas aux yeux des Juifs le pieux Ananias, xaTà t^v v^jwv

(Actes XXII, 12). Cette rigoureuse piété leur attirait Testime et l'admiration du peuple (V, 13) ^

Les premiers chrétiens ne sont pas moins juifs dans leurs idées ou leurs espérances; leur foi est encore renfermée dans un seul dogme : Jésus esl le Mesjsie, Cette thèse si simple, dit très-bien M. Reuss, n'était nouvelle qu'à l'égard du sujet, mais non dans son attribut^. La prédication de l'Évangile s'enferme tout entière dans les formes du messianisme traditionnel (I, 7; II, 36; III, 20). Ils attendent avec une certaine fièvre le prochain avènement de leur Maître et se représentent son retour avec des couleurs et des images toutes empruntées au pharisaïsme.

Mais, en réalilé, ce ne sont là que les dehors de leur foi et de leur vie. En s'appliquant à la personne historique de Jésus, la notion du Messie tend nécessairement à se transformer. Le royaume de Dieu auquel les apôtres invitent leurs concitoyens, a perdu dès les premiers jours son caractère po- Utique et terrestre; on n'y peut entrer que par la repentance et la rémission des péchés; le Sauveur national devient ainsi, par la force des choses, un Sauveur individuel. Tel est le sens profond du miracle de la Pentecôte. Ce jour est devenu celui de la naissance de l'Église, non point à cause des succès merveilleux de la prédication de Pierre, mais parce que le principe chrétien, objectif et extérieur jusque là dans la personne de Jésus, passe en ce moment et se réalise intérieurement dans l'âme de ses disciples. C'est le jour où le souvenir est devenu la foi^.

* Voy. Reuss, Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique. 3« édit., ï, 282.

2 Jbid. I, 284.

'Voy. Neander, Geschichte der Pflanz. der christL Kirche durch die Apost, — De Pressensé, Histoire des trois premiers siècles de l'Église chrétienne. 2® édit.

Aussi voyons- nous, au sein de la vie juive, naître et se développer une vie religieuse essentiellement différente, la vie cArétiemie. Sur la vieille tige s'épanouit une fleur nouvelle. Au sein de la famille nationale, les premiers chrétiens se sentent frères à un degré particulier ; à côté du culte du temple nous trouvons le culte plus intime et plus spirituel de la chambre haute. L'exhortation, la prière, le baptême au nom de Jésus, la fraction du pain en commémoration de sa mort, l'amour des pauvres: voilà déjà tous les éléments essentiels du cultft chrétien.

En même temps, et par l'effet naturel des discussions, les apôtres prennent une conscience plus nette du principe nouveau qui les anime. Leur foi, qui n'est tout d'abord qu'un sentiment puissant qui les lie à Jésus, cherche et poursuit de jour en jour une expression plus juste et plus précise de son objet. Pierre désigne d'abord Jésus simplement comme iin homme approuvé de Dieu (II, 22); puis, comme le Saint et le Juste; comme le Prince et le Chef de la me, (III, 14-15). Enfin la foi nouvelle se révèle avec toute sa portée dans cette courageuse protestation de l'apôtre: «Jésus, c'est la pierre «que vous qui bâtissez avez méprisée, et qui est devenue la ^pierre maîtresse de V angle. Il n'y a de salut en aucun «autre; car il n'a été donné aux hommes, sous le ciel, aucun «autre nom par lequel ils puissent être sauvés» (IV, 11-12). A la prétention du judaïsme d'être la religion absolue, s'oppose ici l'égale prétention de l'évangile. La lufte était inévitable.

Des deux côtés, il est vrai, on semble s'appliquer à la prévenir. Effrayés de leur trop facile triomphe sur Jésus, les autorités juives hésitent à frapper ses disciples. Elles voudraient n'avoir plus à s'occuper d'eux; elles avertissent, elles supplient même ; elles ne peuvent se résoudre à la répression violente. Elles cèdent sans trop de peine au sage

conseil de Gamaliel. De leur côté, les apôtres ne montrent pas une plus grande envie de brusquer les choses. Dans Tespérance naïve qu'ils ont de voir bientôt leur nation entière se convertir, ils se gardent de la froisser ; et, s'ils rappellent le meurtre de Jésus, ils se hâtent de l'excuser en le mettant sur le compte de l'ignorance et d'une nécessité divine (III, 13-19).

Mais la logique des principes et des événements devait être plus forte que cette bonne volonté. Les chefs de la nation se bornent tout d'abord à leur défendre de parler au nom de Jésus. C'était le seul point malheureusement sur lequel les apôtres ne pouvaient obéir. La défense amène la transgression, et la transgression, à son tour, par une conséquence fatale, appelle la violence. Ces premières persécutions exaltent le zèle et l'enthousiasme des disciples et les disposent à accepter la lutte (IV, 24; V, 41). «Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.» Dans ce mot, était par avance l'adieu des apôtres au judaïsme national.

C'est ainsi que le christianisme et le judaïsme manifestaient peu à, peu l'hostilité de leurs principes. Qu'il se rencontre maintenant un homme assez hardi pour les bien démêler et les opposer l'un à l'autre, et l'on verra reparaître, non moins violente, la grande lutte inaugurée par les discussions et la mort de Jésus! Cet homme fut Etienne, diacre et martyr.

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