‹ L'Apotre Paul: esquisse d'une histoire de sa PenséeChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Etienne précurseur de Paul. Conflit entre le principe juif et le principe chrétien*.

(Actes VI-VII).

Les premiers versets du chapitre sixième des Actes décèlent un changement profond survenu dans l'état intérieur de la primitive église. Nous nous trouvons en même temps, semble-t-il, sur un terrain historique plus ferme. A ces premiers jours de pur enthousiasme, succède la période des divisions amères au dedans, des luttes violentes au dehors.

L'accroissement de l'église lui a fait perdre son harmonie intérieure. Des tendances contraires s'agitent et se manifestent dans son sein. «En ces jours-là, la foule des disciples s'augmentant, il s'éleva un grand murmure des Hellénistes contre les Hébreux, parce que leurs veuves étaient négligées dans la distribution des biens» (VI, 1). N'est-ce pas là l'irrécusable preuve que l'esprit judaïque, avec son intolérance et ses préjugés, survivait dans la communauté chrétienne, et ce fait ne laisse-t-il pas déjà entrevoir les luttes plus violentes et plus graves que cet esprit soulèvera plus tard? Néanmoins cette dissension fut encore apaisée par un triomphe de la charité première. Les sept diacres nommés portent tous des noms grecs. Peut-être voulut-on tous les choisir dans les rangs du parti qui s'était plaint, afin de prévenir de nouveaux murmures.

Parmi ces diacres, Etienne est désigné le premier comme un homme plein de foi et d'esprit saint, de grâce et de puissance auprès du peuple. Il avait saisi, mieux que les apôtres

* Voy. Neander, Ibid. — Baur, Paulus, ^® édit., p. 49.

eux-mêmes, le caractère spirituel de TÉvangile, et s'abandonnait avec une foi plus entière au principe nouveau i. Il se trouva bientôt, par la hardiesse de sa pensée autant que par son zèle, porté au premier rang dans la lutte qui s'ouvrait avec le judaïsme. Son intervention fît prendre à cette lutte une tournure nouvelle. Les apôtres, en prêchant Jésus, restaient sur la défensive ; Etienne sort de cette réserve et prend une offensive hardie. Dans ses discussions publiques, il met à nu le principe matérialiste de la piété pharisienne; il découvre sans ménagemeiït la cause secrète de cette opposition invincible que les juifs ont toujours faite à la parole de Dieu; il retrouve, pour flétrir ce formalisme religieux, quelques-uns de ces accents du Maître qui faisaient bondir les Pharisiens de fureur. Cette fureur se réveille. L'accusation capitale portée contre Jésus se dresse de nouveau contre Etienne ; ce sont encore de faux témoins qui viennent répéter : «Nous avons entendu cet homme parler contre le Saint lieu et contre la Loi ; nous lui avons entendu dire que ce Jésus de Nazareth viendra détruire ce temple et changer les coutumes que Moïse nous a données» (VI, 13, 14).

* C'est dans cette foi et cette inspiration sainte, c'est-à-dire dans une intelligence plus claire de TÉvangile de Jésus, et non dans rhellénisme d'Etienne, que nous trouvons la cause de Télévation, de la hardiesse, du spiritualisme de sa pensée. Nous croyons, contrairement à l'opinion reçue, qu'on fait au parti des Juifs hellénistes de Jérusalem un honneur qu'il ne mérite pas, en le considérant comme un parti spiritualiste et libéral. Ils étaient traités avec quelque dédain parce que leur origine paraissait moins pure. Mais il est vraisemblable, comme cela arrive dans tous les cas analogues, qu'ils redoublaient d'étroitesse et de zèle rigoriste pour se faire pardonner et faire oublier cette couleur étrangère. Ils se rai tachaient bien plus au parti pharisien qu'à celui des sadducéens. Ce sont des hellénistes, en effet, qui accusent et lapident Etienne. Saul était helléniste. Plus tard ce sont encore desiuifs hellénistes qui veulent faire périr Paul après sa conversion (IX» 59). Enfin, ce sont des juifs d'Asit* qui reconnaissent Paul dans le temple, le dénoncent et cherchent à le tuer (XXI, 27).

Qu'y avait-il de vrai, qu'y avait-il de faux dans cette accusation ? Quelle a été la vraie pensée d'Etienne ? Nous ne pouvons l'apprendre que par son discours.

Ce discours a deux parties, de longueur fort inégale, une partie historique et une partie personnelle. Le verset 51 forme la transition un peu brusque de l'une à l'autre. Au premier abord, on ne voit pas très-bien le rapport de cette longue apologie avec l'accusation. Certains exégètes, trompés par cette apparence, en ont conclu que nous n'avons pas le vrai discours d'Etienne, mais une libre composition historique que l'auteur des Actes lui a substituée. Ce n'est là qu'un jugement superficiel. Quand on étudie de plus près ce discours, quand on en a saisi la pensée mère, il est impossible d'en imaginer un autre, qui serre l'accusation de plus près, qui aille plus au fond des choses, qui soit tout ensemble plus habile et plus éloquent.

Quelle en est donc la pensée générale? Elle éclate précisément dans ce même verset 51 , qui marque la transition de la première à la seconde partie. «Gens de col roide, s'écrie Etienne, incirconcis de cœur et d'oreilles, voulez-.vous donc toujours résister à l'Esprit saint?» Cette violente apostrophe, par laquelle il termine sa longue exposition historique, la résume tout entière. Etienne, en effet, s'applique dans toute l'histoire d'Israël à relever et à mettre en lumière ce perpétuel conflit entre la miséricorde de Dieu, toujours infatigable, et l'obstination charnelle du peuple, toujours invincible. Dans cette tragique antithèse est tout son discours.

Il semble, dès le commencement, oublier l'accusation qui pèse sur lui. Mais, en réalité, il ne la perd pas un seul moment de vue ; elle reste le but constant où tendent les moindres de ses paroles. En racontant les conflits du passé, il sait très-bien et fait très-bien sentir qu'il dépeint par avance la lutte dans laquelle il se trouve aujourd'hui

compromis. Etienne d'ailleurs n'avait aucun autre moyen de se faire écouter et comprendre. A la question du grand prêtre: «Ces hommes disent-ils vrai?» il ne pouvait répondre directement par oui ou par non. Il ne pouvait répondre oui ; car, à ses yeux, l'Évangile était non la ruine, mais l'accomplissement de la loi et des prophètes. Répondre non, c'eût été renier sa cause et se sauver au moyen d'une équivoque. Il ne pouvait se défendre qu'en s'expliquant ; et quelle meilleure explication pouvait -il fournir que de ranger sa cause à la suite de celle de Moïse et des prophètes? Dans une semblable occasion, Jésus avait fait une semblable réponse. Le discours d'Etienne est le commentaire et le développement de la parabole des vignerons. Cette forme historique s'imposait d'elle-même à l'orateur; il laissait ainsi à la fureur de ses adversaires le temps de se calmer, et se donnait à lui-même le moyen de révéler pleinement la vraie cause de leur haine.

Les grandes époques de l'histoire du peuple juif lui fournissent les grandes divisions de son discours.

La première va d'Abraham à Moïse (VII, 2-19). Le peuple n'existe pas encore, niais, dès avant sa naissance, il a été l'objet de la faveur divine ; car c'est à lui, en réalité, que sont faites les promesses données aux patriarches (v. 4, 5, 7).

La seconde époque va de Moïse à David. Plus l'orateur a exalté dans la première période la bonté de Dieu, plus il s'attache à peindre dans celle-ci l'ingratitude, le sens charnel du peuple. Cette période devient typique. Dans Moïse le libérateur (>vUTpo)Tfi<;), Etienne laisse reconnaître l'image d'un libérateur plus grand encore ; il peint le mauvais accueil qu'il a reçu, l'opposition qu'on lui a faite, l'incrédulité que sa parole a trouvée, avec de tels traits et de telles couleurs, que l'histoire de Moïse devient sans peine l'histoire anticipée de Jésus (v. 35).

La troisième partie comprend les temps de David et de Salomon. Etienne s'arrête à la construction du temple. Il ne blâme point, comme quelques exégètes Tout cru, Tidée même de cette entreprise; il y voit, au contraire, la réalisation définitive de cette promesse de Dieu faite dès le commencement à Abraham: «Us m'adoreront en ce lieu -ci» (v. 7). C'est entre ces deux termes, la prophétie et son accomplissement, qu'il a librement enfermé son exposition historique. En vain le peuple s'est montré ingrat, Dieu est resté fidèle, et le temple a été construit. Mais hélas ! il en est de cette dernière faveur comme de toutes les autres. Le sens charnel du peuple la corrompt, et la change en une cause de perdition. Ce temple, où devait être célébré le culte en esprit'et en vérité, devient le centre et l'appui d'une piété étroite et mensongère ; il devait révéler à tous le Dieu unique et universel qui a fart le ciel et la terre ; il n'a servi qu'à rétrécir et à voiler la majesté de Jéhovah. Tel est le vrai sens, croyonsnous, de ce passage, le plus important de tout le discours, où Etienne manifeste sa véritable pensée sur le temple: «David trouva grâce devant Dieu et demanda de bâtir un tabernacle au Dieu de Jacob, et Salomon lui bâtit une maison . . . mais le Très-haut n'habite point dans des maisons faites de mains d'hommes, selon la parole du prophète : Le ciel est mon trône, la terre est le marche-pied de mes" pieds ; quelle maison me bâtiriez-vous, dit le. Seigneur, ou quel serait le lieu de mon repos? N'est-ce pas ma main qui a fait toutes ces choses» (v. 46-50)?

C'est ainsi qu'Etienne s'est avancé lentement, mais toujours en ligne droite, vers l'accusation portée contre lui. Il la rencontre maintenant et l'aborde de front sans hésiter. Sa réponse ressort accablante de cette trop longue histoire. C'est un vieux procès que celui où il est engagé; c'est le procès même de Dieu contre son peuple. Est-il étonnant que

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ce peuple ne montre pas aujourd'hui plus d'intelligence et de bonne volonté qu'il n'en a montré à Moïse, aux prophètes, à Jésus? «Quel est celui des prophètes que vos pères n'ont point persécuté? Ils ont tué ceux qui prédisaient la venue du juste, et, quand ce juste est venu, vous avez été ses traîtres et ses meurtriers. Vous avez eu la loi, et vous ne l'avez point gardée.» En d'autres termes, vous êtes tels qiie vos pères, w; ol xaTépeç upLwv, y-al ufxeTc; (v. 51-53). A cette heure, les rôles apparaissent changés ; l'accusé est devenu le juge de ceux qui l'accusent. Mais, en même temps, il a lu par avance, dans cette histoire du pass,é, la destinée qui l'attend et la sentence qui va le frapper.

Etienne, en efTet, ne s'est point fait un seul moment illusion. Il connaît bien ses adversaires ; il n'a point espéré les convaincre ou les fléchir. Cette disposition résignée se trahit dès le commencement. Il n'a point relevé seulement quelques erreurs passagères, quelques fautes accidentelles ; il a voulu dénoncer un vice de nature, inhérent au caractère même de sa nation et qui persiste à travers toute son histoire, un sens charnel qui a résisté à tous les châtiments comme à toutes les grâces, et qui, dans tous les temps, a porté lés mêmes fruits. Son obstination actuelle n'est donc point étonnante. Un tel peuple ne saurait renier sa nature, n y a là une condamnation fort radicale du judaïsme, et, depuis les jours de Jésus, les Pharisiens n'avaient point en-" tendu de pareils accents. Etienne ne révèle cette pensée que peu à peu ; il la comprime au début ; il tient ses auditeurs en suspens; mais, à mesure qu'il avance, son intention se dévoile plus ouvertement et, d'époque en époque, s'exprime avec plus de netteté. Ses auditeurs recommencent à frémir et à s'agiter ; Etienne implacable déroule lentement sous leurs yeux cette histoire humiliante, dans laquelle ils peuvent à chaque instant se reconnaître. Puis, quand il a tout dit, sen-

tant bien qu'il n'a plus de ménagements à garder, il laisse éclater sa pensée tout entière dans cette apostrophe : «Gens de col roide! etc.» Alors éclate aussi la fureur de ses adversaires, qui grincent des dents et se jettent sur lui. Mais ils l'interrompent trop tard; Etienne a tout dit; il s'abandonne à leur rage et son martyre achève son discours.

Cette mort héroïque a trop fait oublier la profondeur et la puissance de sa pensée. Etienne a laissé loin derrière lui Pierre et les autres héros delà Pentecôte, Il a forcé le judaïsme et le christianisme à mieux se définir, à aflSrmer plus nettement leurs principes et à se séparer. La négation des privilèges juifs, le droit de tous les hommes au royaume de^Dieu, l'universalisme et le spiritualisme chrétiens sont les conséquences les plus prochaines de son discours. Le drame dans lequel il succombe, semble avoir été la suite et la répétition de celui qui mit fin à la vie du Sauveur. Il a continué l'œuvre de Jésus et préparé celle de l'apôtre des Gentils. Paul a dû entendre ce discours, et plus tard il put se le rappeler bien des fois, quand il fit à son tour la douloureuse expérience de l'invincible incrédulité de son peuple. Dans le chapitre IX® de l'épître aux Romains, a-t-il fait autre chose que de formuler dogmatiquement le décret de réprobation que nous trouvons exprimé dans le discours d'Etienne sous une forme historique?

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