‹ L'apôtre Paul et Jésus-ChristChapitre 103 sur 111 · IMPORTANCE DU RÔLE DE PAUL · texte numérisé non relu

IMPORTANCE DU RÔLE DE PAUL

Paul est le créateur de la théologie chrétienne. Ce fait une fois constaté, il faut nous efforcer de l’apprécier. Faut-il considérer l’œuvre accomplie ainsi par l’apôtre comme bonne, ou bien faut-il penser qu’elle a été funeste? Est-ce un bien ou est-ce un mal qu'un homme se soit trouvé au berceau du christianisme, qui, à la simple prédication du Royaume, joignît l’enseignement d’une théorie du salut? La question ainsi posée doit être dédoublée. Il y à deux points à examiner : Que vaut la théologie en général ? et que vaut en particulier la théologie de Paul? On pourrait en effet parfaitement concevoir que l’introduction de la théologie dans le christianisme soit un bien, mais que la forme particulière de théologie créée par Paul, soit une altération ou une mutilation de l’Évangile,

Examinons d’abord la première question : Est-ce un bien ou est-ce un mal que la prédication de Jésus ait été transformée en une théologie? La première impression ici n’est guère favorable à la théologie. L'enseignement de Jésus, dans sa simplicité, nous paraît infiniment plus élevé que tous les raisonnements de l'apôtre Paul. On peut dire que chez Jésus, la réalité vivante est présentée

der christhchen Theologie Inhalt und Dasein geliefert » (cf. p. 203); Werz- SÆCKER, Das apostolische Zeitalter, p. 145, dit de même : « Man darf den Apostel den Schüpfer einer christlichen Theologie nennen >» ; Hericr (Das Urchristentum, Gôttingue, 1902, p. 72) dit : « Paulus ist der erste Theologe des Urchristentums » ; PrLEIDERER, Der Paulinismus, p. 18 ; SaBaTiER, La doctrine de l'expiation.…. p. 21; FEINE, Jesus Christus und Paulus, p. 298, portent des jugements analogues.

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toute nue’et sans aucun apprêt. Chez Paul, la vie n’a certes pas disparu', mais elle est enveloppée dans des formules qu'il faut traverser pour arriver jusqu’à elle. Le fait que nous signalons est sensible à tout lecteur. Les gens dépourvus de toute culture, les petits enfants mêmes, peuvent comprendre aisément l’enseignement de Jésus, tandis que les doctrines pauliniennes restent pour eux lettre close; pour les comprendre, il faut être théologien. Prenons par exemple la parabole de l'enfant pro- . digue. Quoi de plus simple et cependant quelle admirable profondeur! Rapprochons-en l’idée paulinienne de la réconciliation :« Dieu, dit l’apôtre, réconciliait en Christ le monde avec soi, ne leur imputant point leurs transgressions et mettant en nous la parole dela réconciliation». (II Cor., 5, 19;). Est-il possible d’imaginer, au point de vue de l’impression laissée sur un esprit simple, un contraste plus violent que celui que font ces deux textes? Une comparaison sur un autre point laisse exactement la même impression. Il s’agit de l'efficacité de la mort du Christ; Jésus dit : « Le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et pour donner sa vie en rançon pour plusieurs » (Marc, 10, 45;). Paul dit : « Ce qui était impossible à la loi parce qu'elle était rendue impuissante par la chair, Dieu, en envoyant son Fils dans une chair semblable à la chair du péché, et pour le péché a condamné le péché dans la chair, afin que la justice de la loi soit accomplie en nous qui marchons, non selon la chair, mais selon l'Esprit » (Rom., 8, 3.4;)°.

1. Welzsæcker (Das apostoliche Zeitaller, p. 145) dit avec raison : Paulus selbst war grôüsser als seine Theorie. In der Anwendung ist er uberall frei; nicht Gelebrter und Denker sondern der Mann des Glaubens und der That.

2. Nous nous sommes efforcés de traduire ce texte en lui laissant toute j'obscurité qu’il a dans l'original.

374 CONCLUSIONS Le

Quel contraste ! D'un côté une profondeur unique de vie et de foi, et en même temps une admirable simplicité,

et de l’autre, la même foi sans doute, mais enveloppée et comme emprisonnée dans des formules infiniment complexes'. Considérant l’une après l’autre ces deux formes de la doctrine de la Rédemption, ne faut-il pas conclure que la théologie a été un mal et qu’elle n’a fait

qu’obscurcir le contenu de l'Évangile? Mais il faut se dé-

fier des jugements précipités. Si, au point de vue que nous venons d'indiquer, la théologie nous paraît être un mal, n’y a-t-il pas d’autres points de vue auxquels il convient aussi de nous placer, et desquels la théologie nous apparaît comme utile et féconde?

Demandons-nous simplement ce qui serait arrivé si la théologie n’était pas entrée dans l’Église primitive. D'abord sans la théologie, le principe propre du Christianisme n'aurait sans doute jamais été saisi dans son originalité, dans son opposition avec le judaïsme. Il en serait résulté que le christianisme serait resté ce qu'il était tout d’abord : une secte du judaïsme. Cela aurait sans aucun doute beaucoup nui à sa rapide propagation dans le monde gréco-romain. Peut-être même cela l’aurait-1l empêché de se perpétuer”.

Mais l'absence d’une théologie chrétienne aurait eu, croyons-nous, un inconvénient infiniment plus grave. Si l’Église chrétienne s’était bornée à répéter la prédication

1. Paulus bexeichnet einen sebr wweiten Abstand von Jesus (WREDE, Ueber Aufgabe und Methode der sogenannien neutestamentlichen Theologie, Güttingue, 1897, p. 67).

2. Paulusist der entscheidende Mann. Ohne seinen Mu, seine Folgerichtigkeit, seinen Seharfsinn, wûre das Evangelium Jesu behaftet ceblieben mit F. Unklarbeit des Judenchristentums He Das Urchristentum, p. 71; cf. RENAN, Les Apôtres, pp. 186-187).

ENS CONCLUSIONS ur RL)

de Jésus, à raconter sa vie, à se nourrir de ses paraboles,

il est probable qu’au bout d’un certain nombre d’années .

le sens de tout cela se serait perdu. On ne se serait plus

attaché qu'au côté merveilleux de la vie de Jésus: On aurait oublié son enseignement pour ne plus penser qu'à :

ses miracles ; ceux-ci auraient été multipliés à l’excés; Jésus aurait été réduit au rôle de thaumaturge; l'Évangile aurait cessé d'être la prédication du salut, il ne serait

resté de lui qu'un amas grossier et enfantin de fables et.

de prodiges, comme ces évangiles apocryphes dont quelques-uns nous ont été conservés.

Mais, dira-t-on peut-être, nos évangiles synoptiques ne sont pas des œuvres théologiques, et pourtant ils

n’aboutissent pas à déformer l’image de Jésus comme les :

évangiles apocryphes, Nous répondrons d’abord que les évangélistes synoptiques sont encore trop près de Jésus pour pouvoir substituer un personnage fantastique au Christ de l’histoire’. Il n’est de plus pas démontré que lon ne puisse trouver chez eux, au moins les germes de cette tendance au merveilleux, qui s’'épanouit sans contrainte dans les apocryphes”. Enfin, s’il est vrai que nos

évangiles ne sont pas des œuvres théologiques, ils ont

été composés à un moment où la théologie chrétienne

était née, et où elle avait pour ainsi dire marqué la voie à suivre.

Nous croyons donc que le rôle de la théologie a été

d’enfermet l'essence de l'Évangile dans des formules, pour

empêcher de se perdre. Elle la ainsi conservé à travers

des âges de superstition et d’ignorance. Par sa nature

1. Les sources au moyen desquelles nos évangiles sont composés repo-

sent, indirectement tout au moins, sur l'impression produite par Jésus. 2, Nous pensons en particulier aux premiers chapitres de Mathieu et de

Luc.

376 eo CONCLUSIONS

uniquement et exclusivement religieuse, l'Évangile de Jésus était menacé de disparaître. Il n’était pas un système théologique, mais seulement une religion au sens le plus pur de ce mot. Il était, par là, intimement lié à la personne de Jésus et à celle du petit nombre d'hommes qui avaient subi plus ou moins directement son influence. L'utilité de la théologie a été de fixer les expériences religieuses de l'Évangile, et par la, de les mettre à l'abri des déformations qui n'auraient pas manqué de venir les altérer. Son rôle a été celui des pins que l’on plante dans les dunes, pour fixer les sables mouvants. On peut le comparer d’une manière plus satisfaisante, à celui du langage qui, par des mots, fixe les résultats du travail de la pensée, et évite à l’esprit de perpétuels recommencements. Comme les mots, les doctrines théologiques n’ont en elles-mêmes aucune valeur, mais elles expriment des expériences religieuses qui sans elles risqueraient de passer sans laisser de traces durables. Elles sont stériles et mortelles pour ceux qui les répêtent comme des formules sacrées, mais elles sont fécondes et vivifiantes pour ceux qui cherchent à pénétrer les expériences qu’elles traduisent et à se les approprier'.

Il convient d'examiner maintenant la seconde question que nous avons posée plus haut, et de nous demander — étant donné que la création d’une théologie a été, non un mal, mais un bien, — ce que vaut, considérée en ellemême, l’œuvre de Paul. Il faut pour cela que nous nous rendions compte des conditions qu’une théologie doit

1. Es ist nicht zu loben, wenn vielleicht die Sache selbst mit ihrem Verderbniss verwechselnd angesehene Theologen es zum Verfall der christlichen Gemeinchaft rechnen oder als eine Folge desselben ansehen, wenn die Lebre schulmâssig betrieben wird (ScarerermacHeR, Der christliche Glaube, 6° éd., Berlin, 1884, p. 106).

remplir pour étre la meilleure possible. Il est évident que

ces conditions résultent de la nature même de la théo-

logie. Puisque celle-ci consiste à exprimer en formules . un certain nombre d’expériences religieuses, la meilleure

théologie sera celle qui traduira les expériences les plus

pures de la manièrela plus fidèle. Il faut, d’autre part, que

les: formules adoptées soient intelligibles et claires, au

moins pour le milieu auquel appartient le théologien. Ce dernier point nous intéresse moins ici, car il ne détermine que la valeur transitoire d’une théologie. Peu nous importe, en dernière analyse, que les formules du paulinisme aient satisfait les exigences dialectiques des chrétiens du premier siècle, puisqu'en tous cas elles ne satisfont plus les nôtres.

Quant au premier point, la comparaison que nous avons faite entre Jésus et Paul nous prouve que l’apôtre a été parfaitement fidèle à la pensée de son maître.

On ne peut signaler une seule question où il soit réellement en conflit avec lui. Partout, au contraire, il repro* duit fidélement sa pensée. Paul a eu l’incomparable mérite de comprendre admirablement la pensée de Jésus, et de la reproduire sans l’altérer sur aucun point.

Notons cependant un point sur lequel Paul se sépare quelque peu de l’enseignement de Jésus. Il s’agit de l’appel des païens : tandis que Jésus admet seulement la possibilité de l’entrée individuelle de quelques païens dans le Royaume, Paul enseigne d’une manière parfaitement nette la vocation de tous les païens. La différence est réelle, mais à bien examiner les choses, Paul n’altère pas, mais développe la pensée de Jésus. Il est infiniment probable que si Jésus s'était trouvé comme Paul, en contact

direct avec l’ensemble du monde païen, et non seulement

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