‹ L'apôtre Paul et Jésus-ChristChapitre 39 sur 111 · I. — L'enseignement de Jésus-Christ sur le péché · texte numérisé non relu

I. — L'enseignement de Jésus-Christ sur le péché

Il n'y a pas dans l’enseignement de Jésus, tel que nous le connaissons, de théorie du péché; nous voyons cependant que le fait du péché occupe une grande place dans ses préoccupations; mais il l’envisage toujours comme un fait concret, et non comme un principe général. Ce qui prouve nettement le caractère exclusivement pratique de l’enseignement de Jésus sur le péché, c’est qu'on ne trouve jamais dans ses paroles le mot äpapris au singulier, dans le sens de « principe du péché, » sens que ce mot a très souvent chez Paul.

Il n’y a pas en effet chez Jésus de déclarations sur le principe du péché, sur son essence, sur son origine, sur son évolution; mais de ses paroles, .on peut dégager un tableau concret du péché. Ce sont les divers traits de ce tableau que nous voulons essayer de recueillir ici.

Jésus, on le sait, ne se donne pas comme le créateur d'une religion nouvelle, mais se place toujours sur le terrain de la religion de son temps, aussi le péché lui apparaît-il d’abord comme une transgression de la loi : « Celui qui transgresse un seul des commandements de la loi, et qui enseigne ainsi les hommes, sera, dit-il, le plus petit dans le Royaume des cieux » (Math, $, 19;). Jésus fait siens et renouvelle des commandements

comme « Tu ne tueras point, » ou « tu ne commettras pas adultère » (Math., $, 21. 27;). Maïs on se tromperait gravement si on concluait de là que l’enseignement de Jésus sur le péché n'est que la reproduction de la notion juive du péché.

Ce qu'il y a de nouveau dans l’enseignement de Jésus, c'est d’abord une interprétation infiniment plus rigoureuse des commandements de la loi juive. Cequi est péché

pour lui, ce n’est pas seulement la violation effective et

grossière de la loi, le meurtre ou l’adultére, mais c’est la révolte intérieure contre la loi, c’est l'intention mauvaise, le sentiment contraire, non pas à la lettre, mais à l’esprit du commandement. La haine et la colère sont aussi coupables que le meurtre, la convoitise des yeux est déjà un adultère (Math., $, 21. 22. 28;).

Nous pouvons déterminer d’une manière plus précise encore ce qu'est pour Jésus le péché, en rappelant comment il résumait toute la loi. À un scribe qui l’interrogeait sur le plus grand commandement, Jésus répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée, tel est le premier et le plus grand commandement, et voici le second qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toimême. Toute la loi et les prophètes se réduisent à ces deux commandements » (Marc, 12, 28-31 et paral.;). De cette formule, il résulte directement que le péché, transgression de la loi, est tout ce qui est contraire à l'amour de Dieu et du prochain.

Cette conclusion est d’ailleurs confirmée par l'étude du récit du jugement dernier qui nous est conservé dans l’évangile de Mathieu (Math., 25, 31-46;). Il est assez difficile de dire dans quelle mesure ce récit est un enseignement prophétique, dans quelle mesure il est une

allégorie. La question d’ailleurs n’a pas ici un intérêt de premier ordre; quelle que soit en effet la solution qu'il faille lui donner, une chose est certaine, c'est que les boucs, ceux que le berger met à sa gauche, sont les méchants, ceux qui ont péché. Or, que leur dit le roi? « J'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger, j'ai eu soif et vous ne m avez pas donné à boire, j'étais étranger et vous ne m'avez pas recueilli, j'étais nu et vous ne m'avez pas vêtu, j étais malade et en prison et vous ne m'avez pas visité » (Math, 25, 42. 43;). Un peu plus loin, le juge qui est le Christ, explique ainsi sa sentence : « En vérité, je vous le dis, tout ce que vous n’avez pas fait à un de ces petits, c’est à moi que vous ne l'avez pas fait » (45). Il résulte clairement de ce passage que le péché c’est le manque de charité envers le prochain, manque de charité qui est en même temps un manque d'amour pour Dieu et pour le Christ.

Jésus présente aussi le péché comme un égarement, comme un éloignement de Dieu. L’évangile de Luc nous raconte que Jésus aimait à s’entourer de péagers, de femmes de mauvaise vie et de pécheurs. Un jour que les pharisiens et les scribes le lui reprochaient, Jésus leur répondit par deux paraboles, celles de la brebis et de la drachme perdues (Luc, 15, 1-10;)'. « Quel est l’homme d'entre vous, demande-t-il, qui ayant cent brebis et en ayant perdu une, n abandonne les quatre-vingt-dix-

1. Dans Mathieu, qui du reste ne donne que la première de ces paraboles, cette introduction manque. JüricHEer (Gleichnisreden, 1, pp. 314 ss.) a montré qu’elle a été forgée par Luc. D’après Mathieu, Jésus aurait raconté cette parabole comme illustration de sa parole sur la valeur de toute âme (Math., 18, 10;). La parabole d’ailleurs est assez nette pour qu’il soit possible de l’interpréter sans connaître les conditions dans lesquelles elle a été racontée.

neuf autres au désert pour aller après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu'il la retrouve? Lorsqu'il l'aura retrouvée, il la mettra tout joyeux sur ses épaules et, venant dans sa maison, il appellera ses amis et ses voisins disant : Ré- Jouissez-vous avec moi car j'ai trouvé ma brebis qui était perdue ». Le sens de cette parabole est très simple.

La brebis perdue dont il est ici question, c’est évidem-

ment le pécheur qui s'éloigne de Dieu et qui s’égare loin de lui. La conclusion de la parabole confirme nettement cette interprétation ‘. « Aïnsi je vous le dis, ajoute Jésus, il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur

qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui

n ont pas besoin de repentance » (Luc, 15, 7;). Il résulte de là que quand un homme péche, Dieu le Fe et qu'il le retrouve quand le pécheur se convertit *

La parabole de l'enfant prodigue qui suit immédiatement celles de la brebis et de la drachme perdues (Luc, 15, 11-32;), n’a pas en ce qui concerne la notion du péché un sens différent. Le péché de l'enfant prodigue ce n’est pas, en principe du moins, la débauche à laquelle il se livre, c'est le fait d’avoir quitté son père sans répondre à son amour. La débauche n’est que la conséquence de cet abandon de la maison paternelle, mais le péché dans son principe c'est essentiellement le fait d’avoir quitté son père; pour l’homme que représente la parabole, c'est s'être éloigné de Dieu.

La même idée ressort nettement d’un certain nombre

r. Ce qui prouve que cette conclusion fait bien partie de la parabole, c’est qu’on la trouve chez Mathieu qui n’a pas la même introduction que Luc.

2. La parabole de la drachme perdue qui ne se trouve que dans Luc -

(1x5, 8-10 ;) n’ajoute rien à la parabole de la brebis perdue.

d’autres paroles de Jésus : « Nul ne peut servir deux maîtres, dit-il par exemple, vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » (Math, 6, 24; Luc, 16, 13;). Ainsi la conduite normale de l’homme consiste à servir Dieu et à lui obéir'. Le péché sera d’obéir au contraire de Dieu, à ce que Jésus appelle ici Mammon, c'est-à-dire la richesse du monde *.

L'attachement aux richesses constitue donc pour Jésus un péché. L'épisode de la rencontre de Jésus et du jeune homme riche met cette idée en lumière (Marc, 10, 17- 31; Math., 19, 16-30; Luc, 18, 18-30;). On connaît cette histoire qui nous est rapportée avec des variantes négligeables par nos trois évangiles synoptiques. Un jeune homme est venu trouver Jésus et lui a demandé ce qu il devait faire pour avoir la vie éternelle. Jésus lui rappelle les commandements ; le jeune homme réplique qu'il les a observés dès sa jeunesse; Jésus lui déclare alors : « I] te manque une chose (Mathieu ajoute : si tu veux être parfait) va, vends tout ce que tu as et le donne aux pauvres, tu auras alors un trésor dans le ciel, puis viens et suis-moi. » Mais le jeune homme entendant cela s’éloigna fort triste car, ajoutent nos évangiles, il avait de grands biens. Jésus le voyant s’en aller dit à ses disciples : « Combien il est difficile que ceux qui ont des richesses entrent dans le Royaume de Dieu »; puis il reprend cette affirmation en disant : « Il est plus facile qu'un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu'il ne l’est qu'un riche entre dans le Royaume de Dieu. »

On a beaucoup discuté sur le sens de cette péricope.

1. C’est là une idée que l’on rencontre souvent dans l’Ancien Testament, cf. JüLicHER, Die Gleichmsreden Jesu, I, p. 100. 2. WiikE Grimm, Clavis, p. 270.

Certains ont cru que Jésus y condamnait absolument la richesse; d’autres se sont contentés de dire qu’il présentait la pauvreté comme un.état de perfection supérieure, faisant l'objet de ce que la théologie catholique appelle un conseil évangélique. Ni l’une ni l’autre de ces deux interprétations ne nous paraît acceptable. Si Jésus dit qu’il est difficile à un riche d’être sauvé, c’est précisément qu'il vient de le constater. Mais ce qu’il dit de l’attachement aux richesses, il le dirait aussi bien de n'importe quel autre attachement. N’a-t-il pas dit en effet : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n’est pas digne de moi? » (Math, 10, 37; cf. Luc, 14, 26. 27.) D'ailleurs Marc, notre plus ancien évangile, donne la déclaration de Jésus sous une forme générale : « Qu'il est difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu » (Marc, 10, 24;), et les trois évangiles donnent à la suite de l'épisode une même déclaration de Jésus. En réponse à cette question des apôtres : « Qui peut donc être sauvé ? » Jésus déclare : « Quant aux hommes cela est impossible, mais non quant à Dieu, car tout est possible à Dieu » (Marc, 10, 26. 27 ei paral.). Par là, le sens de la péricope est, nous semble-t-il, éclairé; ce qui est un obstacle au salut et, par conséquent ce qui constitue un péché, ce n’est pas la richesse en elle-même, mais l'attachement à quelque chose qui n’est pas Dieu‘.

C’est pour cela aussi que Jésus blâme les soucis, non parce que leur objet est injuste, mais parce qu’ils naissent d’un manque de confiance envers Dieu et qu'ils sont un

1. Il est vrai que d’après la parabole du riche et de Lazare (Luc, 16, 19-31;), la richesse par elle-même constituerait un péché, mais comme ce sont là des idées particulières au troisième évangile, il est probable qu’elles ne reflètent pas exactement la pensée de Jésus.

Viaite, de.

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