CHAPITRE IV
LE — La pensée de Jésus-Christ sur lui-même et sur son œuvre.
Le problème de la pensée de Jésus sur lui-même et sur son œuvre est le plus important, et en même temps le plus difficile, que la théologie biblique ait à résoudre. Il n’est pas malaisé de montrer que cette question a bien une importance capitale. Le problème christologique est, en dernière analyse, le problème fon damental de toute théologie chrétienne; et 1l va de soi qu'il est impossible d’en tenter une solution avec quelque chance de succés, . tant qu’on ne s’ést pas fait une idée de ce que Jésus a. pensé de lui-même. |
Quant à la difficulté du problème, il suffit de ; en un coup d’œil sur les documents à l’aide desquels il doit être résolu, pour se convaincre qu’elle est trés grande. Les évangiles synoptiques — les seuls que nous ayons à considérer ici — ne contiennent que fort peu d'indications : sur le point qui nous occupe, et de plus, ce ne sont pas des documents strictement historiques racontant les événements sans aucune préoccupation dogmatique; ils ont été composés d’ailleurs de longues années après les événements qu'ils relatent, et il est par suite bien difficile d’être assuré que les idées et les croyances des temps où ils furent écrits, n’ont pas exercé quelque influence sur la
manière dont sont rapportées les déclarations de Jésus. Il est donc nécessaire de procéder ici avec la plus extrême prudence”.
Ces observations faites, indiquons brièvement l’ordre que nous suivrons dans la présente étude. Partant de ce qui nous est le plus facilement accessible, nous étudierons d’abord le rapport entre Jésus-Christ et Dieu, tel qu’il ressort des récits que nous font les évangiles. Nous serons ainsi amenés à constater que la relation unique que Jésus statue entre Dieu et lui, est en rapport étroit avec sa conscience messianique. Nous aurons à ce propos à examiner le terme de « Fils de l'Homme »etäen déterminer le sens. Après avoir ainsi essayé de définir l'idée que Jésus s’est faite de sa personne, nous nous efforcerons de montrer comment il a concu son œuvre. À ce sujet, nous aurons à examiner deux questions du plus haut intérêt : Jésus a-t-il prévu sa mort, et quelle importance lui a-t-il attribuée? Pour terminer, nous au- - rons à indiquer briévement comment Jésus conçoit l’achèvement de son œuvre par son retour à la fin des temps.
La conscience que Jésus a de lui-même se rattache trés directement à l’idée qu'il se fait de Dieu, en ceci d’abord, que Jésus a, à un degré éminent, le sentiment d’être le
1. WREDE (Das Messiasceheimnis in den Evangehien), a eu le Ft mérite d'attirer l'attention des critiques sur ce point. Alors qu’on était habitué à considérer l’évangile de Marc comme une relation historique étrangère à toute vue systématique, il a essayé de montrer que la rédaction du second évangile est dominée par une idée, celle du cryptomessianisme, et que Méangéliste a fait subir par là tout uné élaboration à la substance des récits qu’il rapporte. Quelques-unes des conclusions que tire de là Wrede sont certainement contestables, mais son système contient une grande part de vérité.
Fils de Dieu’. L’évangile de Luc en attribue la conscience très nette à Jésus enfant. Il raconte qu’à l’âge de douze ans, Jésus répond à ses parents qui s’informent pourquoi il est resté après leur départ dans le temple de Jérusalem : « Ne saviez-vous pas qu'il fallait que je m'occupe des affaires de mon Pêére? » (Luc, 2, 49;); mais cet épisode, conservé seulement par Luc dans le commencement de son évangile, ne saurait être considéré comme un épisode historique. Il faut attribuer infiniment plus d'importance à de très nombreux passages. d’une authenticité incontestable, dans lesquels Jésus appelle Dieu « son Père ». Ainsi Jésus dit : « Ce ne sont pas ceux qui me disent « Seigneur, Seigneur », qui entreront dans le Royaume des cieux, mais ceux-là seuls qui font la volonté de mon Père qui est dans les cieux » (Math., 7, 21;). Il dit encore : « Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père qui est dans les cieux » (Math., ro, 32; cf. Marc, 3, 35:8, 38; Math., Hé, ysiete:).
Non seulement Jésus appelle Dieu son Père, mais, s'adressant à lui, il lui parle comme un fils parle à son pére. Ce qui caractérise les relations de Jésus avec Dieu, c’est la liberté absolue, l'amour réciproque, la confiance sans limites. On peut dire qu’entre Jésus et Dieu, tout est commun. L'œuvre de Dieu, c’est l’œuvre du Christ, et réciproquement. Jésus n’a pas d’autre volonté que
s. Scaürer, Das messianische Selbstbewusstsein Jesu Christi (Festrede), Güttingue, 1903, p. 10. Nous croyons qu'il est plus sûr de laisser ici de côté toutes les déclarations de la filialité divine de Jésus qui ne proviennent pas directement de sa conscience, ainsi les déclarations des voix célestes lors du baptême (Marc, 1, 11; par.). Nous ne tenons non plus aucun compte des explications physiologiques que donnent de cette filialité les évangiles de Mathieu et de Luc.
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celle du Père, et si, quand la voie de Dieu lui paraît trop pénible il sent comme un frémissement dans sa chair, il le domine aussitôt sans hésitation pour ne plus vouloir que ce que Dieu veut. On connaît l’admirable prière de Gethsémané qui est comme le point culminant du grand dramede la vie de Jésus : «Père, s’il est possible, quecette coupe passe loin de moi, toutefois que ta volonté soit faite et non la mienne » (Math., 26, 39-42 ; et par. ; cf. Maih.,
26, 53;). Chaque fois que Jésus s'adresse à Dieu — et les évangiles nous laissent deviner qu’il a vécu sans cesse en communion intime avec Dieu — c’est avec la même
confiance, avec la même soumission, avec la même ado-
ration, en un mot. Il en est ainsi depuis le frémissement
intérieur dans lequel il s’écrie : « Je te glorifie, à Père,
Seigneur des cieux et de la terre, de ce que tu as caché
ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu
les as révélées aux enfants. Oui Pére, il en est ainsi
parce que tu l'as trouvé bon » (Luc, 10, 21; cf. Math., 17,