I. — La sotériologie de Jésus Christ
Après avoir examiné le problème christologique, il faut maintenant examiner le problème sotériologique. Deux questions se posent ici: Qu'est-ce que le salut, et à quelles conditions peut-il être obtenu ?
Le salut, d’après l’enseignement de Jésus-Christ, comprend deux éléments distincts : le pardon des péchés et l'entrée dans le Royaume de Dieu‘. Ces deux éléments sont comme le côté négatif et le côté positif du salut. Le pardon des péchés, C’est la destruction de l’obstacle qui séparait l'homme de Dieu; l'entrée dans le Royaume, c’est la réalisation effective du salut. Cette distinction est pour Jésus autre chose qu’une distinction purement formelle établie par un esprit qui se plaît aux analyses; elle est une différence chronologique. Le pardon des péchés est quelque chose d’actuel, d’immédiatement réalisé dans toute sa plénitude. L'entrée dans le Royaume est réservée pour l’avenir, quand Dieu aura établi son règne sur la terre. Le pardon des péchés fait ‘partie de l'œuvre de préparation qu’accomoplit Jésus ; l'entrée dans le Royaume fait partie de l’achévement de l’œuvre, et le Père seul en connaît le moment.
1. Sur ce point voir l'étude déjà citée de MÉNÉGoz, Le salut d'après l'enseignement de Jésus-Christ.
Étant donné ce que nous avons vu plus haut sur la nature du péché dans l’enseignement de Jésus, le pardon : des péchés consiste dans la suppression de l'obstacle qui sépare l’homme de Dieu. La première condition de ce pardon sera donc que l’homme rompe avec ce qui le tenait éloigné de Dieu : c’est la conversion, ce que les évangélistes appellent la ueréveu, c’est-à-dire l’acte par lequel l'homme se détourne de son péché et se tourne vers Dieu. | Mais cela ne suffit pas, car le péché constitue une offense envers Dieu, et il faut que Dieu consente à oublier l’injure qui lui a été faite. Le processus du pardon des péchés est donc celui-ci : le pécheur, repris dans sa conscience, ou seulement souffrant des conséquences de son péché, s'éloigne de ce qui le séparait de Dieu, et vient se jeter à ses pieds, implorant son secours. Dieu lui pardonne alors parce qu’il a pour les pécheurs les sentiments d’un père pour ses enfants égarés. Il l’accueille comme le berger reçoit la brebis égarée qui rentre au bercail, il le retrouve avec autant de joie qu’une femme retrouve la drachme qu’elle avait perdue. Tout ce processus est résumé d’une manière admirable dans la parabole de l’enfant prodigue. Le péché, c’est l’acte de folie et d’égoisme de l'enfant ingrat qui s'éloigne de la maison paternelle pour aller vivre dans la débauche, sans pitié pour le désespoir de son père, mais la misère vient, le pécheur sent à la fois tout ce qu’il y a d’insensé et de coupable dans sa conduite, il en a horreur, il veut aller se jeter aux pieds du père et lui confesser son péché, demandant comme une grâce d’être traité comme le dernier des esclaves: le père le voit venir de loin, il se jette à son cou et l’accueille, non comme un esclave, mais comme son fils (Luc, 15. 11-24;). |
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Ce qui ressort de l’enseignement de Jésus sur le pardon des péchés, reçoit de sa conduite vis-à-vis des pécheurs la confirmation la plus éloquente. Alors ceux qui s’approchent de lui et qui lui demandent le soulagement de leur misère, soit qu’ils gémissent sous lé poids du péché, soit qu'ils souffrent en eux ou en quelqu'un de leurs
proches de cette conséquence immédiate du péché qui
est la maladie, Jésus ne demande pour les exaucer que la foi, c'est-à-dire le sentiment qu'ils ont besoin de secours, et la certitude que } Jésus peut et qu'il veut leur venir en
aide. Cette foi n'a pas besoin d’être raisonnée, ni éclairée,
il suffit qu'elle jaillisse du fond d’un cœur troublé, elle est surtout une aspiration à la délivrance, un ardent besoin
de secours, bien qu'elle puisse ignorer d’où lui viendra cette délivrance, qui lui apportera ce secours, comme dans
le cas de ce père implorant la délivrance de son enfant, auquel Jésus dit : « Tout est possible à celui qui croit», et qui répond : « Je crois, Seigneur, aide-moi dans mon incrédulité » (Marc, 9, 23. 24;).
Pour mettre la pensée de Jésus. sur ce point bien en lumière, analysons quelques-uns des épisodes de sa vie, les plus caractéristiques à ce point de vue. Le premier, d'aprés la chronologie de Marc et de Luc, est la guérison du paralytique (Marc, 2, 1-12; et paral.). Ce malheureux arrive auprès de Jésus porté par quatre hommes. Ceux-ci
ne pouvant approcher à cause de la foule, se hissent sur le
toit avec leur malade, et par une ouverture qu'ils pratiquent, font descendre le lit du patient devant Jésus. Celuici, racontent les évangiles, voyant leur foi, dit au paraly-
tique : « Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés »
(Marc, 2, $ et paral.). La fin du récit démontre que ce pardon des péchés implique la guérison du malade, et qu'il
est par conséquent l’exaucement de la prière du paraly-
tique. La foi nous apparaît ici comme la seule condition mise par Jésus à son intervention; or cette foi implique deux éléments : l’ardent besoin de délivrance, et la certitude que Jésus veut et qu'il peut délivrer.
L'histoire du centenier de Capernaüm a identiquement la même portée (Maith., 8, $-13; cf. Luc, 7, 1- 10;)'. Au moment où Jésus entre à Capernaüm, un centenier vient le trouver et le prie de guérir son serviteur; Jésus promet d'y aller, mais le centenier lui demande seulement de prononcer une parole pour que le serviteur soit guéri, parce qu'il se sent indigne de recevoir le maître dans sa maison. « Moi, dit-il, qui ne suis qu'un homme soumis à la puissance d’autrui, j'ai sous moi des soldats, et je dis à l’un: Va, et il va, et à l'autre: Viens, et il vient, et à mon serviteur : Fais ceci, et il le fait ». Jésus entendant cette parole dit à ceux qui l’accompagnaient : « En vérité, je vous le dis, je n’ai pas trouvé une si grande foi, pas même en Israël » (Math, 8, 9-10 ;). Il dit ensuite au centenier : « Va et qu’il te soit fait selon que tu as cru » (Math., 8, 13 ;). La foi, ici encore, implique un ardent besoin de délivrance, et la certitude absolue que Jésus peut délivrer. Il s’y ajoute un élément que nous n’avions pas noté dans le cas du paralytique, c’est le sentiment de l’indignité, de l'absence de tout droit à la délivrance implorée.
Nous pourrions analyser de la même manière l’histoire de la femme à la perte de sang, qui, dans la foule, touche le bord du vêtement de Jésus, et à qui Jésus dit : « Ta
1. Cf. H. HozrzmanN, Hand-Commentar, I, 1, 65. Les différences principales consistent en ce que, d’après Mathieu, le malade est l’enfant du centenier, tandis que d’après Luc il est son esclave, et en ce que d’après Mathieu, le centenier vient lui-même vers Jésus, tandis que d’après Luc il envoie vers lui des anciens des Juifs.
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foi t'a sauvée » (Marc, $, 25-34;); ou bien celle de Jaïrus à qui Jésus dit : « Ne crains point, crois seulement » (Marc, 5, 36;), partout, nous serions conduits à des conclusions identiques.
Nous nous arrêterons seulement à l'épisode rapporté par Luc, d’une femme pécheresse qui oignit d'huile les pieds de Jésus’, parce qu'ici le pardon des péchés nous apparaît directement, et non sous la forme d’une guérison. L’épisode est bien connu : Jésus étant à table chez un pharisien, une femme pécheresse s'approche de lui, mouille ses pieds de ses larmes, les essuie avec ses cheveux, les baise et les oint d’une huile de grand prix; Jésus dit : « Les péchés de cette femme qui sont en grand nombre lui sont pardonnés, parce qu’elle a beaucoup aimé » et il dit à la femme : « Tes péchés te sont pardonnés, ta foi t'a sauvée, va-t-en en paix » (Luc, 7, 36so;). Bien que rien dans le texte ne le prouve d’une manière absolue, il est infiniment probable que la rencontre qui nous est racontée ici n'est pas la première qui se produisit entre Jésus et la femme. L’attitude de celleci exprime non seulement du repentir, mais aussi de la reconnaissance et de l’amour. Il est donc nécessaire de supposer qu'elle a été déjà auparavant en contact avec Jésus-Christ. La question d’alleurs n’a qu’un intérét secondaire. Ce qui nous intéresse, c’est la déclaration de Jésus : « Tes péchés te sont pardonnés, ta foi t'a sauvée, va-t-en en paix ». La foi de la femme, c’est son humilité, le sentiment profond qu’elle a besoin de pardon, et la
1. Dans la Synopse de Huck (2° éd., Fribourg, Leipzig, Tubingue, 1898, p. 149) l’onction de Jésus par la pécheresse (Luc) est mise en paralléle avec l’onction à Béthanie, à tort selon nous. H. HoLTzManN (Hand- Commentar, 1, 1, 98, 346, admet qu'il ya peut-être chez Luc des réminiscences de Mathieu et de Marc, mais qu’il ne s’agit pas du même épisode.