‹ L'apôtre Paul et Jésus-ChristChapitre 90 sur 111 · NN A · texte numérisé non relu

NN A

À cetteargumentation purement dialectique; Paul prefère l'argumentation exégétique. Il s'attache à prouver que l'Ancien Testament n'enseigne pas la justification par les œuvres. L'exemple qu'il invoque pour cela est celui du patriarche Abraham. « Abraham n’a pas été justifié par les œuvres », dit-il (Rom., 4, 2;), et il apporte à l'appui de son affirmation un texte de la Genèse : « Abraham, y est-il dit, eut foi en Dieu et cela lui fut imputé à justice » (Gen., 15, 6;)'. Ce terme même d’imputation démontre, d’après Paul, que les œuvres n’interviennent pas ici, car aux œuvres répond la dette et non l'imputation par grâce (Rom., 4, 4. 5 ;)°. La circoncision même, ce privilège du peuple juif, ne joue ici aucun rôle, car ce fut étant encore incirconcis, qu Abraham reçut l'imputation de la justice. La circoncision n’intervint qu'ensuite comme signe de la justice qui vient de la foi (Rom., 4, 10, S8.;).

L’apôtre démontre de même dans l’épître aux Galates que la loi ne joue aucun rôle, puisqu'elle n’est intervenue que 430 ans après la promesse (Gul., 3, 17:). Il ne saurait donc y avoir le moindre doute sur la pensée de l'apôtre. Les œuvres de la loi ne peuvent justifier qui que ce soit ; 1l y a plus : Paul déclare qu’il y a contradiction entre la justice qui vient de la loi, et la justice qui

judaïsme. Paul ne déclare-t-il pas lui-même à propos de sa vie dans le judaïsme, que quant à la justice de la loi, il était irréprochable (Phil., 3, 6;). Toute l'obscurité provient ici d’une analyse insuffisante du concept de loi.

3. Paul attache tant d'importance à cette déclaration de la Genése qu’il ne la cite pas moins de quatre fois (Gal., 3, 6; Rom., 4, 3. 9. 22;).

2, Cet argument exégétique devait paraître très puissant aux contemporains de l’apôtre. Ce qui le prouve, c’est que l’auteur de l’épitre de Jacques a recours pour y répondre à un procédé où des modernes verraient certainement une falsification de texte.

. LA SOTÉRIOLOCIE À 303

vient de Christ par la foi. « Vous avez rompu avec Christ, écrit l'apôtre aux Galates, vous tous qui cherchez à être justifiés' dans la loi, vous avez perdu la grâce » (Gal., 5, 4;).

La conception judaïsante de la justification ainsi écar-

tée, passons à l’exposé de la pensée de Paul. Elle se résume tout entière dans la formule que l’apôtre emprunte au prophète Habacuc. «Le juste vivra par la foi» (Hub. 24 chhomut, 7e) C'estila théorie: dela justes tion par la foi, ou, plus exactement, de l’imputation de la justice au croyant. Pour bien comprendre la pensée de l'apôtre, il faut étudier séparément les trois notions qui interviennent ici : la foi, la justice, l’imputation.

En nous bornant à des observations purement extérieures, nous pouvons facilement nous convaincre que pour Paul la foi est, si on peut s'exprimer ainsi, le phé-

nomène spécifique de la vie religieuse”. Ce qui le prouve,

ce n'est pas seulement l'emploi très fréquent que lapôtre fait des mots miarts, mioreiew, mais aussi ce fait que Paul ne distingue pas les chrétiens autrement que par le terme de croyants (I Thess., 1, 7; 2, 10.13: etc.), et que, lorsqu'il s’informe de l’étatreligieux d’une communauté, ou se réjouit de sa prospérité, 1l ne parle jamais que de sa foi (I Thess., 3, 2. $. 6. 7. 10;). On peut aller jusqu’à dire que la foi est la vie religieuse elle-même.

1. Nous traduisons ainsi Ô:xatobs0e en suivant la pensée de l’apôtre plus que son expression. |

2. Il ne faut pas négliger quelques observations indirectes qui peuvent aider à déterminer le sens du mot foi : 1° Le grec ziotis correspond à l'hébreu nan qui signifie confiance; 2° Dans I Thess., 2, 4; Gal., 2, 7; Rom. 3, 2 miotebew signifie : confier à. Sur la notion paulinienne de la foi, voir PFLEIDERER, Der Paulinismus, p. 169; MÉNÉGoz, Le péché et la rédemphon, p. 265, ss.; SCHLATTER, Der glaube im Neuen Testament, 1885.

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Pour définir la nature de la foi, le plus simple est de parler d’un exemple concret de foi qui revient à plusieurs reprises dans les épîtres de Paul. Nous voulons parler de celui d'Abraham; Paul insiste dans l’épître aux Romains sur la foi d'Abraham, non seulement parce que cette foi lui paraît être un modèle à proposer aux chrétiens, mais encore et surtout parce qu'Abraham est pour lui le type même de la foi. Cette foi a consisté en ceci, que Dieu lui ayant fait la promesse qu’il serait père de nombreuses nations, il eut confiance en Dieu, bien qu'il fût âgé de plus de cent ans et que la naissance d'un fils eût dû lui paraître une impossibilité physique : « Abraham, dit Paul, eut foi en Dieu qui ressuscite les morts, et qui appelle ce qui n’est pas à l'existence, il crut contre toute es- pérance qu'il deviendrait le père de nombreuses nations. Sa foi ne faiblit pas, il ne tint pas compte de la mort de son corps (il avait cent ans) ni de l'épuisement de notre mère Sarah, il ne détruisit pas par son incrédulité la promesse de Dieu, mais il se fortifia par la foi, donnant gloire à Dieu, persuadé que ce qu'il avait promis, il . pourrait laccomplir » (Rom., 4, 17-21;). La foi, c’est donc essentiellement la confiance en Dieu, .elle ne repose pas sur la sagesse humaine, on peut même la regarder comme un défi jeté à la raison de l’homme. Son objet est Dieu qui promet à l’homme, sa raison d’être est la certitude de la toute puissance de Dieu.

Une étude directe de la notion paulinienne de la foi confirme pleinement le résultat auquel nous a conduits l'analyse de la foi d'Abraham. Paul écrit aux Corinthiens : « Ma prédication parmi vous n’a pas consisté en discours persuasifs, mais en démonstrations d'esprit et de puissance, afin que votre foi ne repose pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu » (I

NP

LA SOTÉRIOLOGIE | OX 1

Cor, 2,4.5 ne L'objet la foi est Du :« Votre foien

Dies. écrit Paul aux Thessaloniciens, est connue partout » (I Thes., 1, 8 ;); et parlant de leur conversion, c’est-à-dire de la genèse de leur foi, il dit : « Vous vous êtes tournés vers Dieu, vous détournant des idoles » (I Thess., 1, 9:). Souvent aussi, Paul parle de la foi en Christ : « Nous avons cru en Christ-Jésus, écrit-il aux Galates, afin d’être

justifiés par la foi en Christ » (Gal. 2, 16; cf. 2, 20; An ne ù

22. 26; Rom, 3, 22. 26; etc.). Il n’y a pas cependant de différence entre la foi d'Abraham dont Dieu était l’objet

et la foi en Christ des chrétiens. Si le chrétien croit en

Christ, c’est parce que c’est en lui et par lui que Dieu réalise le salut. Christ est, si on peut s'exprimer ainsi, le lieu de l’action rédemptrice de Dieu. Aussi la foi en Dieu

et la foi en Christ se confondent-elles. Croire en Christ,

c'est croire aux promesses de Dieu, c'est donc encore croire en Dieu.

Ce serait une erreur de croire que a foi paulinienne,

parce qu'elle ne repose pas sur le raisonnement, n’im-

plique aucun élément intellectuel. Il y a déjà un élément de ce genre dans la foi d'Abraham, c’est l’idée de la toute puissance de Dieu (Rom., 4, 17;), mais ce qui limite ce

facteur intellectuel, c’est que cette idée ne s’est pas formée

chez Abraham par le raisonnement, et que même elle est en contradiction avec les données de l'expérience. Il y a semblablement dans la foi chrétienne un élément intellectuel, l’idée que Dieu a ressuscité le Christ d’entreles morts, et qu il ressuscitera de même ceux qui croient en lui (Rom., 10, 9; cf. I Thess., 4, 14;). L'élément intellectuel est donc réel dans la foi, mais il n’est pas seul à constituer la foi et surtout il n’est pas le fait générateur de la foi.

L'idée de l’apôtre sur la genèse de la foi est qu’elle est un don de Dieu. Il l’'énumère parmi les charismes après

PEN EU PEER CNE a el AA de Me «4

le Àdyos coplas Et le Xxéyos yrwsews, avant les yapiouara lapéroy (I Cor., 12, 8. 9;). Cette opinion est d’ailleurs confirmée par uneindication de l’épitre aux Romains où l’apôtre dit que chacun doit agir suivant la mesure de foi que Dieu lui a donnée (Rom., 12, 3;). Le point de départ de la foi est la prédication de l'Évangile (Rom., 10, 17; cf. 10, 8-16;), prédication voulue de Dieu qui a institué à cet effet des “apôtres et des missionnaires (Rom., 10, 14. 15 ;). La oi vient donc doublement de Dieu qui fait prêcher l'Evangile et qui prépare les cœurs à recevoir cette prédication. | La conséquence première de la foi est la justification : Paul affirme avec une très grande énergie que l’homme est justifié par la foi. On se sent ici en présence d’une idée capitale de sa théologie. Sa pensée sur ce point n’a jamais varié, mais elle estexprimée surtout dans les épîtres aux Galates et aux Romains. Dans l’épitre aux Galates en particulier, Paul accumule les affirmations : « Nous savons, écrit-il, que l’homme n’est pas justifié par les œuvres de la loi, mais qu’il l’est par la foi en Jésus-Christ, et nous avons cru en Christ afin d’étre justifiés par la foi en Christ, et non par les œuvres de la loi, car nul n'est justifié par les œuvres de la loi » (Gal., 2, 16;). « Il est évident, écrit-il un peu plus loin, que le juste vivra par la foi » (Gal., 3, 11;). La Loi est un pédagogue‘ qui nous conduit à Christ, afin que nous soyons justifiés par la foi (Gal., 3, 24;). L'épitre aux Romains n’est pas moins catégorique. « Nous concluons donc, écrit l’apôtre à la suite de son étude exégétique sur Abraham, que l’homme est justifié par la foi en dehors des œuvres de la loi. c’est par la foi (x isrws) que Dieu justifie la circoncision, et par la foi (&x rioreue) qu'il justifie l’incirconcision » (Rom.

Tr. CÉph2sS NE

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LA SOTÉRIOLOGIE 513 07

3, 28:30m0iu 1; 10, 10:).. Dans Pactéide la justifica- |

tion, c’est Dieu qui est actif. « C’est Dieu qui justifie », dit Paul(Rom., 8, 33;cf. Gal., 3,8; Rom., 3,30; 8, 30: etc.). Dieu justifie gratuitement le croyant sans rien exiger de lui, ni mérite, ni satisfaction d’aucune sorte.

La question de savoir exactement en quoi consiste la: justification est plus délicate. Il importe del’examineravec soin, car la solution de ce problème a une grande im-

portance pour l'interprétation du paulinisme. Une première manière de comprendre la justification se présente immédiatement à notre esprit : elle consiste

à concevoir une justification effective en donnant au mot

justifier le sens de : rendre juste. Cette interprétation, soutenue à l’époque de la Réformation par Osiander, repose sur quelques passages des épîtres. « Christ, dit par exemple Paul dans la première épître aux Corinthiens, nous a été fait de la part de Dieu, Sagesse, Justice, Sanctification et Rédemption » (I Cor., 1, 30.). Un peu plus loin,

l’apôtre écrit : « Vous avez été lavés, vous avez été sancti-

fiés, vous avez été justifiés au nom du Seigneur Jésus et dans l’esprit de votre Dieu » (I Cor., 6, 11). Paul dit de même au sujet du Christ dans l’épître aux Romains: « Dieu a condamné le péché dans la chair afin que la justice de la loi soit accomplie en vous qui marchez, non selon la chair, mais selon l'esprit » (Rom.,8, 4 ;). À ces trois passages, ajoutons encore Phil., 3, 9;, où Paul exprime le vœu d’être trouvé au jour du jugement, « n'ayant pas la justice qui vient de la loi (+iv2x vépov), mais la justice qui vient de Dieu et que l’on obtient par la foi en Christ» (ch Dr miorews Xpiotoë, Thv ëx Deod dtxxtooüvv. } Ce

Ces passages, lus d’une manière superficielle, donnent l'impression qu’il y a une justice de Dieu réalisée dans le croyant, mais il s’agit de peser exactement chaque terme.

: Un examen attentif nous montre que dans les deux pre miers passages (I Cor., 1, 30; 6, 11;), à côté de la justification, il est question aussi de la sanctification. Si la justice dans ces passages était une justice effective et réelle, la sanctification n'aurait plus aucune raison d’être’. Le passage de l’épître aux Romains (8, 4;) n'est, tout

‘bien examiné, guère plus décisif que ceux de la première épître aux Corinthiens. Ce passage nous apprend que

par la mort du Christ, le daiwux 105 véueu est réalisé pour

-ceux qui vivent selon lesprit. Pour pouvoir invoquer ce passage à l’appui de l'interprétation qui fait de la justification une justification effective, il faudrait prouver que ce dralwux est réalisé au moment même de la'justification, qu’il la constitue essentiellement, et qu’il n’en est pas seulement une conséquence. Or cette démonstration, il ne nous paraît pas possible de la fournir. Loin de la, le plus naturel est d'admettre qu'ici, comme dans l’épitre aux Corinthiens, l’accomplissement de la justice de la loi n’est qu’une conséquence de la justification.

Reste enfin le passage de l’épiître aux Philippiens; il y

est question d’une justice qui vient de la loi, et d’une

justice qui vient de Dieu par le moyen de la foi. Le fait même qu'il est question d’une justice qui vient de la loi prouve que cette justice n'est pas l’accomplissement de la loi, mais qu'elle est un état dans lequel se trouve l’homme à la suite de cet accomplissement*. Comme

1. Il ne faut toutefois pas exagérer. De ce que la justification n’est pas elle-même une sanctification, il ne faudrait pas conclure que la sanctification n’a aucun lien avec la justification. Nous verrons un peu plus loin la véritable pensée de Paul sur ce point.

2. On ferait la même observation à propos de tous les passages où l’on trouve des termes comme dtuaodcda &6 Épywv par ex., Gal., 2, 16. 17; ROM, Va 2004, 2

LA SOTÉRIOLOGIE

d'autre part nous savons que la seule question qui ic intéresse Paul, est celle de la relation entre Dieu et. Thomme, nous pouvons conclure que la justice qui vient de la loi, c’est l'existence d’un rapport normal entre Dieu et l’homme, conséquence de l'observation de la loi. Nous sommes en droit d'appliquer les résultats de cette “exégèse aux mots vhv ëx 0eoù dxmoaivn. Nous verrons alors % que cette justice qui vient de Dieu par la foi n’est pas une pérfection plus ou moins relative que Dieu réalise en. l’homme, mais qu’elle consiste en ceci, que Dieu, par suite de la foi, replace l'homme dans un rapport normal avec lui-même. Aucun des textes qui paraissent appuyer. l’idée d’une justification effective du croyant, ne nous paraît donc avoir une portée décisive.

On pourrait au contraire opposer à cette interprétation des textes précis. Nous nous contenterons d’en citer deux empruntés l’un et l’autre à l’épître aux Galates. « Si, cherchant à être justifiés par Christ, écrit Paul, nous sommes trouvés nous aussi pécheurs, Christ sera donc. un serviteur du péché. À Dieu ne plaise », répond l’apôtre,

et il s'attache à démontrer que les conséquences du péché ayant été détruites par la justification en Christ, | l'homme ne doit plus pécher, que du reste il est mort à | la loi, et qu’il ne doit plus vivre que pour Dieu (Gal., 2, E7 58.5). Serait-il possible de comprendre cette nn tation à ne plus pécher, si la justification en Christ était réellement une justification effective? Paul dit encore : « Par l'esprit, nous attendons de la foi, l’espérance de la justice » (Gal. s, 5 ;). Cette attente de la justice serait un non sens, si en justifiant le pécheur, Dieu le rendait réellement juste. |

Avant d'essayer de déterminer directement ce que c'est que 2 justification, 1l importe de remarquer que

BARMATPE

dans deux passages qui sont l’un et l’autre parmi les plus

importants de tous ceux qui se rapportent à la justification, la vie et la justification sont présentées comme ayant entre elles un rapport étroit. Le premier de ces passages se trouve dans l’épître aux Galates. « Puisqu’aucun homme n’est justifié devant Dieu par la loi, dit Paul, il est évident que le juste vivra par la foi; mais la loi n’est pas de la foi. Celui qui aura fait ces choses (s. e: dit-elle) vivra par elles » (Gal., 3, 11. 12;). L'épitre aux Romains contient une formule toute semblable. Dans le bref résumé de son évangile que Paul donne avant d'aborder son exposé, il dit : « La justice de Dieu (justice qui justifie) se manifeste en lui (l'Évangile), comme il est écrit : Le juste vivra par la foi » (Rom., 1, 17;). Sans doute le terme de « vivre par la foi » est emprunté par Paul à Ancien Testament (Habacuc, 2, 4;), maïs il n'en exprime pas moinsla pensée de l'apôtre. Ce qui nous frappe dans ces passages, c’est que là où on attend « être justifié », on trouve « vivre ». La justice n’est donc pas l’obéissance à certains préceptes, c’est l’état de l'homme qui possède la vie. C’est ce qui résulte encore d’un autre passage de l’épître aux Galates : « Si, . dit Paul, une loi avait été donnée qui puisse procurer Ja vie, il y aurait réellement une justice qui vient de la loi » (Gal, 321),

Cette identification de la justification et du don de la vie nous permet de nous faire une idée de la notion paulinienne de la justification. Rappelons-nous la déclaration de l’épître aux Romains : « Le salaire du péché, c'est la mort; le don de Dieu, c’est la vie éternelle en Christ, notre Seigneur » (Rom., 6, 23;). La justification qui est le don de la vie au croyant n’est pas autre chose qu'une destruction des conséquences du péché. Par elle,

SUIS Mae sorÉRioLOGIE à Mure he

l Fe est : replacé vis à vis 4 Dieu das une situation

normale dans laquelle il lui est impossible de se replacer lui-même par l'observation de la loi.

Ceci s'accorde parfaitement avec ce que nous avons constaté plus haut, à savoir que la justification n’est pas effective, mais qu'elle est un acte forensique, en vertu duquel Dieu déclare le pécheur juste et le considère comme tel, et par conséquent le replace dans la situation où il se trouverait s’il n'avait pas péché.

Un passage de la seconde épître aux Corinthiens nous apporte une preuve indirecte à l’appui de cette interprétation. « Celui qui ne connaissait pas le péché, Dieu Pa

fait péché pour nous, afin que nous devenions justice de …

Dieu en lui » (II Cor., 5, 21;). Il est certain que dans ce passage, il y a un parallélisme exact entre « Christ fait

péché pour nous » et « nous, faits justice de Dieu en lui»; mais d'autre part, il est évident que Paul, qui, comme nous l'avons vu, est absolument convaincu de la parfaite

sainteté du Christ, ne peut pas avoir voulu dire que

le Christ est devenu effectivement pécheur. De plus, si le Christ était mort pécheur, sa mort ne pourrait avoir aucune efficacité: mais Paul a voulu dire que Dieu l’a traité comme s’il était pécheur; il en résulte, la même

interprétation devant être appliquée à la justification, que Paul ne veut pas dire que nous devenions effectivement justes en Christ, mais qu’en lui, Dieu nous considère et nous traite, nous pécheurs, comme si nous étions justes,

de même qu’il a considéré et traité le Christ juste, comme s’il avait été pécheur.

Bien d’autres passages confirment notre ste tion. « Tous ont péché, dit Paul, et sont privés de la gloire de Dieu; ils sont justifiés gratuitement par sa grâce » (Rom., 3, 24;). Ici la justification ne répond pas au

3 LATE AMEN DEUXIÈME. PARTIE: pe (LES IDÉES

… péché, mais à la jure de la gloire de Dieu qui en est

fa conséquence :.

Un passage dans lequel le verbe Gas ne se rapporte pas à la justification du croyant par Dieu, doit être examiné ici. « Celui qui est mort, dit l'apôtre, est Justifié du péché » (Rom., 6, 7;). Il ne veut pas dire que Dieu justifie, en leur pardonnant leurs péchés, tous ceux qui sont morts; car pour lui, la mort n’est pas seulement le passage d’un mode d’existence à un autre mode, elle est réellement une cessation d'existence. La pensée de l’apôtre est qu’en mourant, l’homme expie son péché, qu'il paye la dette qu'il avait contractée en

péchant. Il devient par conséquent libre à l'égard du

péché. La justification n’est aucunement ici une transformation morale, elle est un acquittement.

La preuve la plus décisive en faveur de l'interprétation de la justification paulinienne comme déclaration forensique nous est fournie par l’idée de l'imputation. On sait que Paul identifie la justification à l’imputation de la justice. Son argument principal, ou plutôt un de ses arguments principaux en faveur de la justification par la foi, est l'exemple du patriarche Abraham; or ce texte qu'il cite à l'appui de son argumentation dit ceci: « Abraham eut foi en Dieu et cela lui fut imputé à justice » (érioreusev D ’Abpauu tù ed nat Ehoyioôn adr'eis dixatooüvny. (ren... 1516: Ga GS 'RoM, 43 NE Sa

Le verbe xcyiectu n’est pas dans les épîtres de Paul un

1. Le seul passage où l’objet de la justification soit, non pas l’homme, mais Dieu, confirme cette interprétation. Paul cite un passage de l'Ancien Testament (Psaume Sr, 6 ;) où il est dit : « Tu seras justifié dans toutes tes paroles » (Rom., 3, 4;). Ce qui ne peut évidemment signifier que : Tu seras reconnu juste. Le même sens est le seul aussi qui convienne dans I Cor., 4, 4; où il s’agit de la reconnaissance par les Corinthiens du bien fondé de l’apostolat de Paul.

Fe

LAS SOTÉRIOLOGIE | Le

AS x » < terme spécifiquement théologique. Dans le nee Ofr-

dinaire de l’apôtre, on le trouve d’abord dans le sens

d'estimer, de considérer, de tenir pour (I Cor., 4,1; 13,5: A |

PC ao Eur Rom 6, 11:81 18430 MA, 14 Phil, 3, 13;); parfois aussi, mais plus rarement, il signifie penser, raisonner, conclure (I Cor., 13, 11; Il Cor.,

, 5; Rom., 3, 28;). On rencontre parfois aussi un sens

intermédiaire : ‘tenir compte d'un fait (Il: Cor, 10,710

Fa S; 12, 6hRomMm. 2, 3:). On peut exprimer ce, qu'il y a de commun entre les différents sens que nous venons d’énoncer, en disant que Xcyifechu indique un jusement, le plus souvent avec l’idée des conséquences :

pratiques de ce jugement.

Passons maintenant à l'examen de ce mot dans la

langue théologique. De même qu'il y a une imputation

de la justice, il y a une non imputation du péché: il en

est question dans la seconde épître aux Corinthiens:

« Dieu réconciliait en Christ le monde avec soietne leur imputait pas leurs péchés », dit l’apôtre QI Cors, nos Ch RON. 4, 03). |

La réconciliation et la non imputation du péché sont donc deux faits connexes: aussi bien, ce qui rend la réconciliation nécessaire, c'est l'existence du péché qui sépare l’homme de Dieu. La réconciliation est donc opérée quand, Dieu n'impute pas le péché à l’homme, c’est-àdire quand il le considère comme non existant. Un emploi plus intéressant encore du verbe Ayitest se trouve dans l’épitre aux Romains. « Si l’incirconcis, dit Paul, observe les préceptes de la loi, son incirconcision ne lui sera-t-elle pas imputée à circoncision? (oïy à dxpobvoria abrob el TeptTounv AoytoÜMoET at ; Rom., 2, 26;) La pensée est trés claire. Partant de l’idée du privilège accordé par Dieu à la circoncision, Paul déclare que ce même privilège

314. AU DEUXIÈME PARTIE. — LES IDÉES k sera aussi accordé à l'incirconcis qui observe la loi, en sorte que, quoiqu'incirconcis, il sera considéré comme circoncis. Une sorte de contre-épreuve permet de vérifier cette interprétation : « Si tu es transgresseur de la Jloi, dit dans le même passage l'apôtre, s'adressant à un Juif, ta circoncision devient incirconcision » (à xeprrour cou dmpobvaria yéyovev. Rom., 2,25 ;).Il est évident que la circoncision ne disparaît pas, mais elle devient l’équivalent de l’incirconcision. Le sens de àcy{£:c0x est exactement le même dans la formule : « À celui qui croit au Dieu qui justifie l’impie, sa foi est imputée à justice » (Rom. 4, Sc Galrs. 65 0ROM., 431 S 0 NOTONLE 22022040 Paul veut dire par là, que celui qui a foi en Dieu, bien qu’il soit pécheur, est considéré par Dieu comme s’il était juste, et traité en conséquence. En d’autres termes, Dieu replace le croyant dans un rapport normal avec lui-même en effaçant les conséquences de son péché

Ces résultats sont confirmés par l'étude de l’idée de la justice de Dieu chez Paul (Atari 0:5)". Une première interprétation consiste à admettre que cette justice est la justice que Dieu donne, et qui par conséquent est valable devant lui. Deux passages paraissent appuyer cette interprétation : « Christ nous a été fait de la part de Dieu Sagesse, Justice, Sanctification et Rédemption » (I Cor. tr, 30;). L’apôtre dit de même dans la seconde épiître : « Dieu a fait le Christ péché, afin que nous devenions justice de Dieu en lui » (I Gor., s, 21;). Mais, nous avons essayé de montrer plus haut que dans aucun de ces deux passages, il n’est question d’une justice effective, mais seu-

1. Cette idée a été dans ces dernières années l'objet de nombreuses études, voir en particulier HAERING, Atxatooüvn Osoù bei Paulus, Tubingue, 1896. MÉnéGoz, Étude comparative de l'enseignement de saint Paul et de saint Jacques, p. 133, n. 1.

LA SOTÉRIOLOGIE NSATLE SE

lement d’une justification forensique. À bien considérer

ces passages, la justice nous apparaît comme l’état de

l’homme que Dieu a placé dans une situation normale

vis-à-vis de lui-même.

Dans l’épître aux Romains, la justice de Dieu nous apparaît davantage envisagée du côté de Dieu, aussi estce là que nous devons chercher les indications les plus précises relatives à cette notion. Après avoir dit que

l'Évangile est la puissance de Dieu pour le salut de tous

ceux qui croient, Paul ajoute : « La justice de Dieu se

manifeste en luipar la foi et pour la foi (ëx risrsws eis miam)

selon ce qui est écrit : Le juste vivra par la foi » (Rom., 1, 17;). Il est question dans ce passage d’une puissance rédemptrice de Dieu (Gévapus Osoù eïc curnpiar), qui est l'Évangile. Ce qui fait son efficacité, c’est la manifestation de la justice de Dieu. Celle-ci est donc directement en rapport avec l’activité rédemptrice de Dieu.

Au chapitre 3 de la même épître, nous trouvons une objection que Paul met dans la bouche d’un interlocuteur : « Si, lui fait-il dire, notre injustice vient à l’appuide la justice de Dieu, que dirons-nous? » (Rom., 3, 5;). Pour comprendre cette objection, il est nécessaire de reproduire la marche de la pensée dans ce passage. L'idée de l’apôtre est que la justice de Dieu se manifeste dans l’injustice

des hommes. Cette justice de Dieu que met en relief le

péché de l’homme, c’est évidemment l’activité rédemptrice de Dieu. Dans la même épître, l’apôtre dit encore : « Maintenant, en dehors de la loi, une justice de Dieu est

manifestée, à laquelle la loi et les prophètes rendent té-

moignage, c'est la justice de Dieu par la foi en Jésus- Christ qui vient sur tous ceux qui croient » (Rom., 3, 21. 22:;). Ce que l'Évangile manifeste, et à quoi pense ici l’apôtre, ce n’est pas une justice effective réalisée en

LS

tel ou tel individu; mais c’est la volonté rédemptrice de Dieu, c'est son dessein de pardonner aux croyants leurs péchés, et de les tenir pour justes.

Un peu plus loin, dans le même chapitre, nous trouvons une déclaration plus importante encore : « Les pécheurs, dit l’apôtre, sont justifiés gratuitement par sa grâce, par la Rédemption qui est en Christ-Jésus que Dieu a établi propitiation par la foi en son sang, pour montrer sa justice par le pardon des fautes passées, dans la patience de Dieu; pour montrer sa justice dans le temps présent, afin qu'il soit juste et qu'il justifie celui qui a la foi en Jésus » (Rom., 3, 25. 26;). La phrase est embarrassée et n’est pas exempte de répétitions, il est néanmoins assez facile de dégager la vraie pensée de l’apôtre. La justice de Dieu, c’est la rédemption, c'est une justitia justificans ainsi que cela ressort du rapprochement des mots dixaov et dxmoivra, La justice de Dieu ne se manifeste pas par une transformation de l'individu, mais par le pardon des péchés, ou plutôt par la justification du pécheur, car il faut remarquer que Paul parle de justification plus que de pardon.

Il nous est maintenant possible de conclure. La justice de Dieu est l’activité rédemptrice de Dieu ; c’est par elle qu'il place le croyant dans une situation normale visa-vis de lui-même, en lui pardonnant ses péchés. Cette conclusion est parfaitement d’accord avec celle à laquelle nous a conduits l'étude de la justification par la foi.

Nous sommes donc en droit d'affirmer le caractère forensique de l’idée paulinienne de la justification. C’est un acte par lequel Dieu acquitte le coupable et le place dans la situation de l’homme juste. Il est d’ailleurs évident que ce serait absolument méconnaître l’esprit de la théologie paulinienne, que de tirer du caractère foren-

# on de la justification, la RR que la sanctifica-

tion n'est pas nécessaire. Cette conclusion erronée avait été, on le sait, tirée du vivant même de l’apôtre par des adversaires qui pensaient ruiner par cette objection le principe même de la justification par la foi. Mais l’apôtre a toujours protesté avec énergie contre ce qu il considé-

rait, non sans raison, comme une falsification de sa pensée (cf. en part. Rom., 6, 1-23;). Il ne faut pas oublier que l’idée de la justification n’est qu’un des côtés de la soté-

riologie de Paul, l’autre étant constitué par l’idée dela sanctification et du don de la vie éternelle.

L'analyse que nous avons faite plus haut de la notion

paulinienne de la foi, est restée volontairement incomplète. Nous avons intentionnellement laissé provisoirerement de côté l'élément mystique qui entre dans la foi,

et qui joue un rôle dans la sanctification et dans le don

de la vie. La foi n’est pas seulement, pour Paul, la con-

fiance en Dieu, elle est aussi une union étroite avec la personne du Christ. La conséquence de cette union, c’est

que le croyant uni à Christ est rendu participant à tout ce qui le concerne, en particulier à sa mort et à sa résurrection. L'idée de l’union mystique avec le Christ apparaît peut-être déja dans la première épitreaux Thessaloniciens : « Jésus-Christ est mort pour nous, dit l’apôtre, afin que, soit que nous veillions, soit que nous dormions, nous

soyons avec lui » (I Thess., $, 10;). La même idée apparaît

plus nettement dans la première épître aux Corinthiens. Dés les premières lignes de cet écrit, Paul dit aux Corinthiens que « Dieu les a appelés à la communion (sis x voviar) de son Fils Jésus-Christ, notre Seigneur » (1 Cor.,

9;). Dans la même épitre, il développe en passant cette idée que celui qui s'attache au Seigneur devient un esprit avec lui, comme celui qui s’unit à une femme de-

318 | DEUXIÈME PARTIE. — LES IDÉES k

vient un corps avec elle, ainsi que l’enseigne la Genèse (Cor: 6, 175). |

L’épitre aux Galates nous présente l’idée de l'union mystique du croyant avec le Christ, d'une manière plus développée : « Je suis crucifié avec Christ, dit Paul, je ne vis plus, c’est Christ qui vit en moi » (Gal., 2, 19.20 ;). « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, dit-il de même à ses lecteurs, vous avez revêtu Christ, il n y a plus ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni libre, vous êtes tous un en Christ-Jésus » (Gal., 3, 27. SSL, 657,

La deuxième épître aux Corinthiens essaye d'expliquer le fait de l’union mystique. Paul commence par lv affirmer de nouveau. « Toujours, dit-il, nous portons dans notre corps la mort de Jésus (riv véxpuoi roù ’Inocë. Cf. Gal. 6, 17;), afin que la vie de Christ soit manifestée dans nos corps. Nous, les vivants, nous sommes sans cesse livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus soit manifestée dans notre chair mortelle » (II Cor., 4, 10. 11; cf. 13, 4;). Aüïlleurs, Paul présente le même fait sous l’image de l'amour du Christ pour l’Église, conçue comme une vierge sans tache (II Cor., 11, 2;). Quant à l'explication, Paul la tire du fait de la mort substitutive du Christ qui ne peut avoir d'efficacité que si, virtuellement, tous ceux en faveur desquels Christ est mort sont morts avec lui. « La charité de Christ nous presse, déclare l’apôtre, jugeant que si un est mort pour tous, tous sont morts. [l est mort afin que ceux qui vivent, ne vivent plus pour eux, mais pour celui qui est mort et qui est ressuscité pour eux » (II Cor., $, 14. 15;).

L'idée de l'union mystique tient aussi une grande place dans l’épitre aux Romains. L'identification du Christ et du croyant y apparaît comme le but même vers lequel tend toute l’œuvre de la Rédemption. Par-

LA SOTÉRIOLOGIE LE ES en 319 ;

Jant dés croyants, Paul dit en effet que « Diéu les apré- |

destinés à être conformes à l’image de son Fils, afin qu'il soit le premier entre beaucoup de frères » (Rom., 8,29;). Cette identification se fait par l'union mystique que la foi réalise entre le croyant et le Christ. « Ignorez-vous

donc, frères, dit Paul, que nous tous qui avons été baptisés en Christ, avons été baptisés en sa mort? Nous.

avons été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort,

afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous aussi marchions dans une vie nouvelle, car si nous avons été rendus participants à sa mort (augure: NEYOVAUEY TO Spordparrt où Bavdrou abroë), nous le. serons aussi à sa résurrection (Rom., 6, 3-5;). La con=.

clusion que lapôtre formule sur ce point est la suivante : « Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur; si nous

mourons, nous mourons pour le Seigneur; soit donc

‘que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur. C’est en effet pour être le Sei-

gneur des vivants et des morts, que Christ est mort et

qu’il a repris vie » (Rom., 14, 9;).

Cette union mystique avec le Christa pour conséquence directe la sanctification du croyant. Elle brise Le lien qui

unit l’homme au péché et à la mort, lien que la justifica-

tion, acte purement forensique, avait laissé subsister. Cette doctrine est esquissée dans l’épitre aux Galates et développée au sixième chapitre de l'épitre aux Romains. « Par la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, écrit Paul aux Galates, le monde est crucifié pour moi et moi pour le monde » (Gal., 6, 14;). Ce passage montre que pour l’apôtre, le fait de s’attacher à la croix, c’est-à-dire la foi en Christ, a pour conséquence la rupture avec le monde et avec le péché qui y règne. Les idées exposées ici par Paul sont reprises dans l’épître aux Romains. Le passage

qui les contient présente ceci de particulier, que l'apôtre y traite la question qui nous intéresse, directement et non. par simple allusion.

À la fin du chapitre 5, arrivé au terme du parallèle qu Ho

établit entre Adam et Jésus-Christ, Paul affirme la victoire de la grâce sur le péché. « La où le péché a abon-

dé, dit-il, la grâce a surabondé » (Rom., s, 20;)...

Mais l’apôtre savait par expérience que des adversaires mal intentionnés, ou seulement peu intelligents, pouvaient tirer d’une affirmation semblable, des conséquences scandaleuses, aussi se hâte-t-il de prévenir et de détruire l'objection. C’est à cela qu’est consacré le sixième chapitre de l’épître aux Romains : «Que dirons-nous donc,

demande Paul, persisterons-nous dans le péché afin

que la grâce abonde? À Dieu ne plaise », répond:il (Rom., 6, 1-2;), et il expose comment par la foi symbolisée dans le baptême, le croyant est rendu participant à la mort et à la résurrection du Christ, et il met en relief les conséquences pratiques de ce fait. « Sachez ceci, ditil, notre vieil homme a été crucifié avec [le Christ} afin que le corps du péché soit anéanti, en sorte que nous ne soyons plus esclaves du péché, car celui qui est mort est libre (émauru) à l'égard du péché » (Rom., 6, 6-7;). Il ne faut pas voir là une image mais une formule qui, pour l’apôtre, est très précise. Le Christ est libre à l'égard du péché parce qu'il lui a payé sa dette en mourant sur la croix. La loi, par suite, n’a plus aucun pouvoir sur le Christ ressuscité. Aussi le croyant qui participe à la ré-

surrection et à la vie nouvelle du Christ, vit-il avec lui.

d’une vie semblable à la sienne, c’est-à-dire sur laquelle la mort n’a plus de pouvoir. C’est en ce sens que l’apôtre parle de l’imputation de la justice de Christ au pécheur. « Si nous sommes morts avec Christ, dit-il en effet,

cu sorÉRIOLOGE |

nous croyons. que-nous vivrons aussi avec lui, sachant” que Christ ressuscité des morts ne meurt plus, la mort ne domine plus sur lui. Quant à la mort, il est mortune fois pour le péché, quant à la vie, il vit pour Dieu » (Rom., 6, 8-10;).

L'union mystique avec le Christ a donc pour effet de rompre le lien qui retenait l'homme esclave du péché et de la mort. C’est ce qui, pour Paul, constitue le passage de la vie charnelle (s4£) à la vie spirituelle (rvs5ux). Paul indique immédiatement les conséquences pratiques de ce passage : « Vous ne devez plus, dit-il, laisser le péché régner dans votre eorps mortel, de façon à obéir à ses passions. Ne livrez pas vos membres comme armes de l'injustice pour le péché, mais offrez-vous à Dieu étant ressuscités des morts, faites de vos membres les armes de la justice » (Rom.,6,12-14;). L’apôtre reprend ensuite la même démonstration sous une autre forme, en disant à ses lecteurs qu'autrefois, esclaves du péché, ils sont maintenant esclaves de la justice (Rom., 6, 15 ; ss.;). La foi par laquelle le croyant est justifié est donc aussi le. moyen par lequel il est affranchi de la domination du péché et de la mort. Ceci montre quel lien étroit unit, pour Paul, la justification et la sanctification ‘.

Pour qui a bien saisi le principe même de la sotériologie paulinienne, il n'y a rien d'étonnant à ce que la théorie de la justification et de la sanctification par la foi, ne puisse se suffire à elle-même. Théoriquement, le croyant justifié a complétement rompu avec le péché et la vie charnelle, pratiquement cette rupture n’est jamais abso-

r. Pour être complets, ajoutons qu'à côté de la justification, Paul indique comme conséquence de la foi le don de l'esprit, l’adoption, l'héritage des promesses (Gal,,04,,2.5:17. 1412605, GrRom., 3,13:58., 4, 14; 7312 etc.). Tout ceci d’ailleurs est déjà impliqué dans l’idée de la justification.

lue et ile sant justifié n’est jamais complétement sanctifié. Pour se convaincre de ce fait, il suffit de se rappeler la place que tiennent dans les épitres de Paul les exhortations morales. En fait, la sanctification est un idéal qui n’est jamais réalisé, et même qui ne peut être réalisé.

Il y à ici, entre la théorie et la pratique, une divergence qui doit absolument être expliquée. Il faut reconnaîtte que Paul lui-même a signalé ce fait, sans essayer le moins du monde de le dissimuler. Il a exprimé le sentiment de l'imperfection de la sanctification, en des termes vraiment poignants. Nous avons un écho de ses expériences personnelles dans le septième chapitre de l'épitre aux Romains ; « Je ne sais ce que je fais, dit l’apôtre, je ne fais pas ce que je veux, mais ce que je hais, je le fais. Si je ne fais pas ce que je veux, je rends témoignage à la loi qu’elle est bonne; ce n’est pas moi qui agis, c’est le péché qui habite en moi... Je puis vouloir, maïs je ne puis faire le bien... J'acquiesce à la loi de Dieu, selon l’homme intérieur, mais je vois une autre loi dans mes membres qui combat la loi de mon esprit, et qui me rend esclave

de la loi du pêché qui est dans mes membres. Malheureux que jesuis, qui me délivrera de ce corps de mort? »

(Rom., 7, 15-24;). On a, il est vrai, interprété ce passage en disant qu'il ne s’agit ici que d’un moi idéal, et non de la personnalité même de l’apôtre. Cette manière de comprendre le texte ne nous paraît pas acceptable, car elle ne peut expliquer ce qu’il y a de poignant

dans l’exclamation de Paul. Nous croyons donc que c’est de ses expériences personnelles qu'il parle. Sans

doute, l’apôtre fait suivre cette plainte d’un cri de victoire :

« Grâce à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur! » (Rom.

7, 25); mais ce qui motive ce cri, c'est l'espérance d’être

délivré dans l'avenir (é5serx est au futur), et la conclusion

LA SOTÉRIOLOGIE 323.

de l’apôtre, c’est qu’en lui coexistent deux lois, la loi de Dieu dans son esprit, et la loi du péché dans sa chair CRom., 7, 23 ;). Il est vrai qu'immédiatement après ce passage, Paul parle de ceux qui sont en Christ et qui sont libérés de la loi du péché et de la mort (Rom., 8, 1. 2;), mais cette libération n’est évidemment que virtuelle.

Ce dualisme fondamental qui subsiste même aprés la justification, tient à ce que le chrétien encore après sa conversion continue à vivre dans la chair : son corps n'est pas transformé. La conséquence de la foi, c’est qu'il reçoit les prémices de l'esprit comme gage de la vie pneumatique qui sera plus tard pleinement réalisée en IC Cor. 1,225) S 5 Rom. 8:,23:), Car Paul attend une transformation qui fera passer l’homme avec son : corps, de la vie charnelle à la vie pneumatique (1 Cor., 15, 42-44. S1-52; SS.;). La Rédemption n'est, en effet, jamais ‘achevée ici bas : la justification et la sanctification ne la réalisent que d’une manière incomplète. Paul écrit aux Romains qui sont des croyants : « Connaissez le temps, l'heure est venue de nous réveiller maintenant, le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru » (Rom., 13,11;). Ce n’estdonc pas au moment où1l croit, que le pécheur est sauvé, mais plus tard, à un moment qui ne dépend pas de l’état religieux des individus, mais du plan même de l’œuvre de la Rédemption.

Un autre passage de la même épître distingue aussi d'une manière très explicite la justification du salut : « Lorsque nous étions encore pécheurs, dit l’apôtre, Christ est mort pour nous; combien plus, étant mainte-

nant justifiés par son sang, serons-nous sauvés par lui de la colère. Si, étant ennemis de Dieu, nous avons été reconciliés avec lui par la mort de son Fils, combien plus étant réconciliés, serons-nous sauvés dans sa vie » (Rom.,

s, 810 ;). L’épitre aux Philippiens affirme de même que

le salut est inachevé : « Celui qui a commencé cette

bonne œuvre en vous, dit Paul au sujet du salut, ’achevera jusqu’au Jour du Seigneur Jésus- Christ » (Phil.,

oi 6;).

Un passage de l’épître aux Romains établit le même rapport entre l’achévement du salut et la parousie. D'après ce passage, l’achévement du salut, c’est-à-dire la rédemption du corps (aronirpuois roù cupaos ), coïncide avec la délivrance après laquelle soupire toute la création, car tant que l'œuvre de la Rédemption est inachevée, la création est assujettie à la corruption (Rom., 8, 18-25). En ce qui concerne le caractère encore imparfait de la Ré- : demption, la pensée de Paul n’a jamais varié; il n’en est pas de même, nous l’avons déjà vu, pour ce qui concerne le comment de l’achévement de la Rédemption‘. Après avoir cru que l’homme serait après la mort comme endormi jusqu’au moment de la parousie, il en vint à formuler l’idée d’une sorte de progression de l’homme intérieur, qui coïncide avec une destruction progressive de l'homme extérieur. « Sinotre homme extérieur se détruit, écrit-il, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (II Cor., 4, 16;) . Le corps.est conçu alors comme une tente que l’homme doit quitter à la mort, pour prendre possession d’une demeure céleste que Dieu lui a préparée. « Nous savons, écrit l’apôtre, que si notre demeure terrestre se détruit, nous avons dans les cieux, bâtie par Dieu, une demeure éternelle qui n’a pas été faite de main d’homme. C’est pourquoi nous soupirons, désirant revêtir cette demeure céleste, sachant que, lorsque nous sommes dans ce corps, nous sommes éloignés du

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