‹ l'Apotre Saint JeanChapitre 15 sur 59 · SAINT JEAN LE DISCIPLE DE LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

SAINT JEAN LE DISCIPLE DE LA CHARITÉ

Jésus ayant choisi et appelé Jean et Jacques les attacha à lui. Il se mit premièrement à parcourir avec eux le bassin du lac où ils étaient pêcheurs. Salomé ne voulut pas se séparer de ses fils. Nous la voyons, avec quelques femmes fidèles de la Galilée, suivre les pas de Jésus, pourvoyant, ainsi qu'elles, à la subsistance du maître, et écoutant ses leçons avec les deux apôtres ses enfants'.

Cependant Jésus-Christ paraissait moins occupé de faire par lui-même la conquête des âmes que

1 « Magna laus raulieris quae ipsa reliquerat virum suum, et secuta fuei'at Christum ; quia ille sine istâ vivere poterat , ista autem sine Ghristo salva esse non poterat. » S. Chrysost. in Matth. cap. xx.)

S. Ghrysostome suppose , un peu plus loin, que Salomé ne s'attacha à suivre les pas de Jésus-Christ que lorsqu'elle eut perdu Zébédée son époux , faisant de Notre-Seigneur l'appui de sa vieillesse : Quia fides nunquàm senescit et religio fatigationem non sentit, (m Catenâ aurea, p. 216.)

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de préparer les douze à recueillir la moisson dont lui-même disait qu'il jetait la semence. Il leur promettait bien de les envoyer un jour enseigner les nations; mais il fut bientôt visible que pour lui l'Évangile était principalement l'œuvre de leur formation dans l'esprit de charité, et de leur initiation aux grandes vérités du royaume des cieux.

Ainsi il y avait l'école publique de Jésus, il y avait son école intime.

L'école publique était celle que le maître ouvrait aux foules, sur la grève des lacs, au penchant des collines de la Galilée, dans le désert immense, ou sous les vastes galeries du temple de Jérusalem. L'école intime de Jésus n'avait point cet éclat. L'ombre descend, le soir se fait, la foule guérie et bénie s'en retourne dans ses bourgades, le maître reste seul entouré de ses apôtres : « Maître , lui disent ceux-ci , qu'est-ce que signifie pour nous cette parabole ? Jésus ouvre les lèvres , plus de voiles, plus de nuages; c'est la vérité pure et la vérité pleine qui découle de sa source : « 0 maître, nous voyons clair, nous voyons bien maintenant que vous êtes le Fils de Dieu '. » Telle était l'école intime du^maître de la vérité.

L'école de la charité était plus particulière encore. Ici ce ne sont plus des milliers d'hommes

1 Dicunt ei discipuli ejiis : Ecce nunc palam loqueris, et proverbium nullum dicis.

Nunc scimus quia scis omnia , et non opus est tibi ut quis te interroget : in hoc credimus quia à Deo existi. Joan. xvi, 29, 30.

que le Seigneur rassasie sur le faîte d'une montagne. Ce ne sont plus les aveugles ni les lépreux qu'il guérit le long des grandes routes, à la stupéfaction des multitudes, ou le cercueil d'un enfant qu'il arrête souverainement dans la solennité d'un cortège funèbre. Mais c'est un père qui vient prier timidement Jésus de descendre en sa maison où quelqu'un va mourir; c'est un homme qui craint d'exposer aux regards son fils épileptique ; une pauvre femme qu'on ne peut, dans sa fièvre, présenter au médecin céleste. Alors Jésus fait écarter la foule. Les apôtres eux-mêmes ne sont pas tous admis au privilège d'être les témoins du miracle. Quelques-uns, trois d'entre eux, les meilleurs et sans doute aussi les plus aimés, sont seuls initiés au miséricordieux secret de ce bienfait : c'était l'école intime de la charité.

Au sein de cette intimité , il y a une place à part pour l'apôtre saint Jean. Dans le saint Évangile deux figures prédominent et se détachent des autres par le relief de leur sainte originalité. C'est saint Pierre et saint Jean. Dans l'Église ils deviendront les types des deux puissances du royaume spirituel, la doctrine et l'amour; et de même que Simon Pierre, appelé le premier à l'œuvre, en devait être la tête, Jean était destiné à en représenter le cœur. Il n'est pas simplement le disciple de cette école, il est le disciple aimé, suivant le nom qu'il se donne lui-même dans l'Évangile, et le Seigneur, qui voulait premièrement faire de lui l'apôtre de

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la charité, le séparait parfois de la foule et même des frères, pour lui en présenter, dans les miracles de sa vie, des leçons privilégiées et l'éloquent exemple.

C'est dans ces confidences, soigneusement spécifiées dans le récit évangélique, que le néophyte apprit l'œuvre de la charité.

Ainsi se forma-t-il à l'école de Jésus par une gradation qui est celle même des faits dans l'histoire sacrée. Et si l'éducation du plus petit enfant faite par la main d'un homme est déjà une chose si excellente, je ne puis dire s'il existe un plus digne sujet de contemplation que Dieu lui-même s' appliquant à façonner son apôtre, le formant dans l'amour, le taillant dans le marbre de la virginité, puis l'animant de son souffle, l'échauffant sur son sein, et l'élevant graduellement jusqu'à cette ressemblance divine dont l'antiquité profane elle-même avait fait l'idéal de la perfection '.

C'était dans la première année de la vie publique de Jésus. 11 était près du lac quand un homme vint à lui. Il s'appelait Jaïr, et c'était le prostate ou le chef de cette synagogue de Capharnaûm qui venait de recevoir le manifeste de sa mission, Jaïr se jeta en suppliant aux genoux du Seigneur : il est père, sa fille se meurt, et cette mourante est une jeune enfant de douze ans!

' Ad similitudinem Deo propius accedit humana -virtiis quàm figura. (Gicer. , de Nat. deor. i, 84.

Item Platon. Theœtet., cap. xxv).

On sait ce que fit Jésus. Le miracle qu'il prépare ne sera pas pour la foule : quelques disciples privilégiés en auront seuls le spectacle et la leçon. Et comme il y en a trois dans l'apostolat qui en représentent plus excellemment les vertus, c'est Jacques, c'est Pierre, c'est Jean le disciple bienaimé que Jésus convie à le suivre auprès de l'agonisante'.

On apprit en chemin qu'elle venait de mourir. Autour de la maison retentissait déjà la musique funèbre, et l'on accourut dire au médecin divin de ne pas aller plus loin, parce qu'il était trop tard. Mais les heures désespérées sont les heures de Dieu On le vit donc s'approcher du lit de l'innocente. D'un côté le père , la mère de la jeune fille éplorés , de l'autre Jésus-Christ avec ses trois apôtres; toutes les puissances du ciel , toutes les tendresses de la terre se penchèrent sur l'enfant : « Elle n'est pas pas morte, elle dort! » Jean entendit son maître prononcer cette parole de l'immortalité que Jésus devait répéter près de la tombe de Lazare. Il le vit prendre la main de la jeune expirée : « Jeune fille, lève-toi ! » Elle se leva , elle marcha , elle mangea. Le Seigneur la rendit à son père, et l'apôtre put comprendre pour quelle instruction son maître l'avait ainsi appelé à la confidence du miracle.

La leçon dominante qui ressortait de là, c'est que

1 Et non admisit quemquam se sequi nisi Petrura et Jacobum, et Joannem fratrem Jacobi. Marc, v, 37.

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Tàpostolat était premièrement une mission de bienfaisance.

La conception primordiale de la religion chrétienne est celle de l'institution divine de la charité. L'Évangile devait donc être d'abord un secours, une guérison , une consolation , afin de pouvoir devenir une prédication. Ce fut le premier degré de l'initiation apostolique de Jean ; et, voulant faire de lui un chrétien et un prêtre, le Dieu consécrateur ne le conduisit pas aux académies et aux portiques ; il le mena à l'école de sa prédilection : le lit d'une malade qui était une enfant.

L'Église aime les malades. Elle qui fut donnée au monde pour la guérison des âmes a aussi pour notre corps et ses infirmités une compassion égale à son respect. Elle a un sacrement dont la grâce est de guérir et de fortifier. Elle a bâti des palais pour ceux qui sont blessés, pour ceux qui sont tombés de vieillesse ou de fatigue. Elle a créé pour eux un service de dévouement, de tendresse consacrée et de virginal amour. Jésus veut donc que l'apôtre aille premièrement à eux. Et quand le plus entêté d'athéisme, 'de positivisme et de matérialisme, abattu dans son lit, verra venir le Sauveur qui lui tendra la main , les blasphèmes tomberont , les doutes s'évanouiront ; la douleur ayant commencé l'épuration de l'âme, la charité fera le reste, parce que, selon la sublime définition de saint Jean, « la charité, c'est Dieu. »

L'Église aime les enfants : c'est encore par eux

que l'apostolat commence, que sa grâce pénètre. L'antiquité aussi prétendait les chérir, et sous ce vieux règne païen de la nature et de l'art, ce que l'on voyait d'eux, c'était la grâce de leur front, l'ingénuité de leurs lèvres, la pureté de leur regard, toutes ces choses matinales qui s'ignorent elles-mêmes et qui ne se retrouvent plus. Mais quel homme, quel sage, quelle littérature pensait qu'on pût ressentir quelque chose de profond et de sacré pour la foule de ces êtres chétifs qui étaient pour la cité tout au plus une espérance, pour quelques-uns un jouet, pour beaucoup une proie? Jésus fut le premier maître d'un nouveau et saint amour. Les laissant venir à lui , il ne les embrassa pas seulement, il les bénit; il les consacra rois, non pas seulement rois du temps, mais rois de l'éternité. Talium est enim regnum cœlorum. C'étaient des majestés. Il déclara que ses anges avaient la mission d'être leurs représentants auprès de Dieu dans le ciel. Il venait d'introduire l'apostolat chrétien auprès d'eux sur la terre, afin qu'il les guérît, qu'il les ressuscitât, qu'il les fît se lever, comme la fille de Jaïr, qu'il les fît marcher, qu'il les fit manger à une table divine^, qu'il les rendît à leurs pères dans la grâce et dans la vie, et que, par ce miracle chaque jour renouvelé, on reconnût un Sauveur et on adorât un Dieu.

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Ayant ainsi appris à son grand néophyte l'œuvre (le la charité et le premier objet de son apostolat, Jésus avait encore à lui en révéler l'esprit. Il le fit dans trois circonstances particulières, trois confidences intimes qui nous sont racontées par les évangélistes.

L'esprit de la charité c'est essentiellement la magnanimité. Saint Jean ne l'eut point d'abord. Heureux de la faveur qui entourait son maître, fier aussi du pouvoir qu'il avait conféré aux douze, Jean ne comprenait pas l'apostolat du bien en dehors de ce cercle ' , et voici comment un jour il manifesta ses pensées.

Ayant vu quelques disciples qui , n'étant pas de la famille apostolique, se permettaient cependant de délivrer les possédés au nom de Jésus-Christ, son cœur s'en offensa comme d'une usurpation : « Maître, dit-il à Jésus, nous avons vu quelqu'un qui se sert de votre nom pour chasser les démons. Gomme il n'est pas des nôtres, nous l'en avons empêché. — Ne l'en empêchez pas, répondit le bon Seigneur; car celui qui n'est pas contre nous est pour nous '-. »

1 Joannes , plurimùm diligens et ideô redamatus plurimùm , excludendum putat beneficio eum qui non utatur obsequio. (S. Arabros. in Catenâ aureâ, p. 532; in Luc. ix.)

2 Respondens autem Joannes dixit : Praeceptor , vidimus

Un autre jour, est-il raconté par saint Luc, Jésus affermit sa face en prévision des outrages qu'il allait endurer, et, quittant Capharnaùm, il se mit en route pour la ville de Jérusalem. C'était probablement après la deuxième Pâque, et le Sauveur se rendait à la fête des Tabernacles, dont Jean parle lui-même dans un passage de son livre. « Maître, avaient dit les frères, descendez en Judée, afin que vos disciples voient eux-mêmes vos œuvres, et commencez enfin à vous montrer au monde '. » L'occasion était belle. Les Juifs de tous pays remplissaient la ville sainte ; les illuminations de l'acropole de Sion, les chœurs, les danses sacrées, les cabanes de feuillage élevées sur les plates-formes des toits, dans les rues, sur les places, rappelaient les quarante ans passés par les Hébreux sous la tente du désert; et de toutes parts les fidèles, portant entre leurs mains une branche de palmier entremêlée d'un rameau de saule et de myrte, venaient remercier Dieu de la récolte qui s'achevait, et offrir le sacrifice pour le salut des familles et la rédemption du peuple '-.

quemdam in nomine tuo ejicientem dsemonia, et prohibuimus eum : quia non sequitur nobiscum.

Et ait ad illum Jésus : Nolite prohibere ; qui enim non est sdversùm vos, pro vobis est. Luc. ix, 49, 50.

1 Erat autem in proximo dies festus Judœorum scenopegia.

Dixerunt autem ad eum fratres ejus : Transi hinc et vade in Judaeam, ut et discipuii tui videant opéra tua quae facis...

Si haec facis, manifesta teipsum mundo. Joan. vu, 2-4.

'i Voy., sur la fête des Tabernacles, Dœllinger, Paganisme et Judaïsme, t. IV.

Le chemin le plus court pour se rendre à la ville sainte était de traverser la terre de Samarie ; et l'on y découvre encore les traces de l'ancienne voie qui reliait entre elles ces deux provinces de la Palestine. Mais les Samaritains, peuplade à demi païenne, composée en partie de colonies étrangères apportées dans ce pays par la captivité, étaient les ennemis des Juifs.

Cette animosité s'était accrue encore , depuis que, sous le gouvernement de Coponius, quelques années auparavant , une troupe de Samaritains avait fait une rapide invasion à Jérusalem p'endant la fête de Pàque, et avait profané le sanctuaire en y jetant des ossements humains. Ils voulaient précisément, par cette profanation , empêcher la célébration de la grande fête des Juifs '.

Le Seigneur , toujours respectueux pour le droit, envoya deux de ses disciples pour leur demander le passage. L'un d'eux était saint Jean; l'autre était Jacques son frère. Mais les Samaritains leur fermèrent leurs portes , refusant à Jésus l'entrée de leur province. C'est alors que Jacques et Jean se mirent dans une grande colère; et se rappelant qu'autrefois cinquante-deux serviteurs du roi Ochosias, envoyés de Samarie pour prendre le prophète Elle, avaient été consumés par la foudre, ils revinrent dire à Jésus : « Seigneur, ne voulez- « vous pas que nous ordonnions au feu du ciel de

' Joseph. Antiq. Jad. XVIII, ii, 2.

« descendre sur ces hommes, et de les consumer ' ?»

« Jésus se retourna vers eux, » dit l'Évangile, et, avec l'accent d'un sévère reproche, increpavit eos, il leur fit cette réponse éternellement décisive contre l'intolérance et contre l'appel au feu pour sa défense : « Vous ne savez pas, dit-il, de quel esprit « vous êtes; le Fils de l'homme n'est pas venu « pour tuer les hommes, mais pour les sauver "-. »

Quel était donc cet esprit ignoré jusqu'ici, que saint Jean devait posséder bientôt plus que tout autre, et qui allait devenir l'esprit apostolique?

Il y avait l'esprit ancien, l'esprit pédagogique des écoles de philosophes, l'esprit ésotérique des vieux sanctuaires de l'Egypte, se faisant de sa sagesse un monopole étroit, et dont Jean rappelait trop la tendance exclusive quand il disait au maître : « Nous avons empêché ceux-ci de faire le bien, parce qu'ils ne sont pas des nôtres. »

Il y en avait un autre, l'esprit juif, esprit dur, absolu, répressif, donnant à la justice et à la vérité leur sanction dans le monde, s'armant des foudres du ciel, se séparant violemment de tous les dissidents et prenant en main contre eux la vengeance de Dieu : « Ne voulez- vous pas, ô maître, que nous fassions tomber sur eux le feu du ciel? »

1 Jacobus et Joannes dixerunt Jesu : Domine, vis dicimus

ut ignis descendat de cœlo et consumât eos? Luc. ix, 51.

2 Et conversus increpavit illos dicens : Nescitis cujus spiritus estis.

Filius homiiiis non venit animas perdere, sed salvare. Luc, IX, 52.

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Selon les instructions de Jésus-Christ îi saint Jean, l'esprit chrétien sera plus large. Ce sera d'abord un esprit de sage condescendance pour ceux qui veulent le bien avec sincérité, quand même ils le feraient concurremment avec nous et autrement que nous. Sans doute, il faut toujours que la vérité soit sauve , et un connivence qui serait une trahison ne peut que nous faire horreur. Mais, hors de là, l'Église accepte tout auxiliaire, parce que la concurrence ne peut que lui profiter : « Ne les empêchez pas ! » Elle cherche ce qui rapproche et non ce qui divise; elle a appris de son maître que partout peuvent se trouver bien des esprits sincères, bien des livres , bien des sciences qui , u n'étant pas contre nous , sont par cela même pour nous. » C'est la profonde réponse de Jésus à saint Jean. Et au-dessus de la poussière de cette arène ardente où les hommes se livrent des combats d'opinions, n'y a-t-il pas des hauteurs où peuvent se rencontrer dans une sereine unité de doctrine et de charité ceux qui aiment la vérité plus qu'ils ne s'aiment eux-mêmes, et qui ne demandent qu'à la servir?

Puis ce que Jean vient d'apprendre, c'est que l'esprit chrétien est un esprit de douceur. « La vertu parfaite ne connaît pas la vengeance, a écrit S. Ambroise , il n'y a pas d'emportement là ou se trouve la plénitude de la charité. Il ne faut pas repousser l'infirmité humaine, mais lui tendre la main. L'indignation est loin du cœur vraiment religieux, et le désir

de se venger n'entre pas dans l'âme magnanime ^ « L'apôtre n'appelle pas le feu sur la tête des coupables, si ce n'est le feu de la Pentecôte , ce feu de l'Esprit- Saint que Jean eut mission plus tard d'apporter personnellement à ces Samaritains qu'il avait détestés ^ Voyez le maître. Quand ce grand prince dicte ses instructions à ses ambassadeurs et à ses lieutenants , il leur marque en trois mots ce qu'ils auront à faire : donner, aimer, souffrir. Aimer ses ennemis et ses persécuteurs; donner ses biens, son âme, son manteau à l'indigent, sa joue gauche à qui vient de frapper la droite, sa vie pour ses bourreaux; souffrir la faim, la soif, la nudité, la mort: tel sera le manifeste du Prince de la paix. « Paix à cette maison ! » L'apôtre de l'Évangile n'aura que cette parole à dire quand il frappera à la porte des cœurs. Et que si cette porte se ferme devant la charité, il n'y a qu'une sorte de représailles permises : c'est de secouer tranquillement la poussière de ses pieds, d'attendre, de repartir, ou encore de s'asseoir sur le flanc de la colline et de pleurer sur la Jérusalem aveugle qui n'a pas connu le jour de la visite divine.

1 Non habet ultionis studium perfecta virtus ; nec ulla sit iracundia ubi plénitude est charitatis. Nam nec excludenda est infirrnitas , sed juvanda. Prooul sit à religiosis indignatio, procul à magnanimis cupiditas ultionis. S. Ambros. in Catenâ aiireâ S. Thomae.)

2 Nonnunquam ampliùs prodest clementia, tibi ad patientiam , lapso ad correctionem, Samaritani citius cx^ediderunt à quibus hoc loro ignis arcetur. (Ihid.)

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Mais Jésus réservait une dernière leçon à celui qu'il avait fait son élève dans le véritable esprit de charité.

Il est incontestable que, jusqu'au temps de la passion, les apôtres s'étaient fait du royaume de Dieu une idée fort grossière, se le représentant comme l'empire d'un prince terrestre considérable, étendant ses frontières d'une mer jusqu'à l'autre; et c'est ce qu'ils appelaient la reconstitution du royaume d'Israël. Jésus leur répétait vainement que son règne n'était pas de ce monde, qu'il devait endurer les maux prophétisés à l'homme de douleurs, et que les siens ne devaient prétendre qu'au rude honneur de porter leur croix à sa suite : il n'était pas entendu, et en ceci l'esprit de Jean était lent à comprendre, comme celui des autres. Il paraît même qu'étant l'ami de ce grand roi et le plus proche de son cœur, il s'était figuré qu'il devait être aussi le plus proche de son trône dans cet empire merveilleux que saluaient toutes les espérances de la nation.

C'était du moins la pensée de Salomé sa mère. Comme elle faisait partie du cortège des saintes femmes qui accompagnaient Jésus-Christ, elle profita du temps où le Seigneur descendait de la Galilée pour se rendre à Jérusalem. C'était la ville des rois. Elle croyait que le Seigneur allait y prendre

enfin possession de son trône'. L'heure était donc urgente, et, abordant Jésus avec Jacques et Jean , cette mère ambitieuse insinua d'abord sa demande en ces termes :

« Maître, quelle que soit la chose que nous vous « demandions, nous voudrions que vous l'accor- « dassiez à nos prières -.

« Que voulez-vous? dit Jésus,

« Alors Salomé se prosternant devant lui : Or- « donnez, lui dit-elle, que mes deux fils que voici « soient, l'un à votre droite et l'autre à votre gauche « dans votre royaume \ »

C'était, en effet, la coutume que dans le conseil souverain de la nation juive, au-dessous du siège principal occupé par le îiasi ou prince du Sanhédrin , il y eût deux places d'honneur appelées la place du Père et la place du Sage.

L'entendant solliciter l'honneur de cette préséance , Jésus vit bien que cette mère abusée se méprenait sur la nature de son règne.

« Vous ne savez pas ce que vous demandez, ditce il. Pouvez- vous boire le calice que je dois boire?

' Putavit mulier Dominum esse regnaturum , et aviditate fœmineà prsesentia cupit, immemor futurorum. (S. Chrysost. in Matth. xx, in Catenà aureâ, p. 216.)

■^ Marc. X , 35.

•'• Tune aecessit ad eum mater filiorum Zebedaei cum tiliis suis, adorans et petens aliquid ah eo.

Qui dixit ei : Quid vis? — Ait illi : Die ut sedeant hi duo filii mei, unus ad dexteram tuam et unus ad sinistram in regno tuo. Matth. XX, 20, '21.

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« Pouvez -VOUS être baptisés du baptême dans (' lequel je dois être plongé '. »

C'était offrir sa croix. Les deux frères ne coniprirent.pas tout le sens de ces paroles. Mais soupçonnant toutefois (]ue c'était un appel à leur générosité : «. Nous le pouvons, » reprirent-ils'-.

Le Seigneur agréa leur bonne volonté, et de son regard divin pénétrant jusqu'au jour oii Jacques et Jean souffriraient pour son nom, il ne refusa pas de leur promettre cette gloire, bien supérieure aux grandeurs terrestres qu'ils avaient convoitées \

(( La coupe que je dois boire, vous la boirez ({ en effet, et vous serez aussi baptisés de mon (( baptême. Mais d'être assis à ma droite où à ma (( gauche, ce n'est point à moi de vous conférer « cet honneur : c'est le partage de ceux à qui mon « Père l'a destiné '. »

L'esprit apostolique avait son complément. Donner

1 Respondens autem Jésus dixit : Nescitis quid petatis. Potestis bibere calicem quern ego bibuturus sum? Dicunt ai : Possumus. Matth. XX, 22.

Et Marc, x , 38 : Et bàptismo qno ego bapfizor baptizari?

Le texte arabe porte : « Et être teint dans le bain dont je serai baptisé, f) « Haec tinctura fuit sanguinis quà purpuratus est Ghritus , » dit un Père.

2 At illi, qui jam martyrii libertatem constantiamque retinebant, bibituros se pollicentur. Undè sequitur : Dicunt ei : Possumus. (S. Hilar. Can. xx.)

3 Dominus eis prophetat magna bona, id est martyrio dignos efficiendos. (S. Ghrysost. Homil. lxvi. in Matth.)

4 Ait iliis : Calicem quidem meuni bibetis. Sedere autem ad dexteram meam vel sinistram, non est meum dare vobis, sed quibus paratum est à Paire meo. Matth. xx, 23.

aux hommes, c'était beaucoup. Pardonner, c'était mieux. Mais le comble de la charité c'était de s'oublier, de se sacrifier, de souffrir. Quelle belle forme Jésus-Christ donnait au sacerdoce ! Comme il en faisait monter de degré en degré le sublime idéal dans rame de son apôtre, et le faisait s'avancer sur les chemins de l'amour! C'était l'amour bienfaisant; c'était l'amour patient ; puis l'amour dépouillé ; bientôt l'amour crucifié.

Dieu n'exige pas moins de Jean , son cher disciple ; et ce qu'il n'est plus permis d'ignorer aujourd'hui, à ceux qui sollicitent l'honneur de vivre à la gauche ou à la droite de Jésus, c'est que la droite de ce Dieu, c'est une main sanglante clouée à un gibet; c'est que sa gauche, c'est ce côté ouvert par le soldat et duquel Jean a vu couler l'eau et le sang. Quand Dieu veut consacrer, couronner son apôtre, il ne lui demande pas s'il saura commander, s'il saura dominer. Mais : « Le calice que je boirai, pourrez-vous le boire aussi.'' Pourrez-vous y boire le mépris, et l'outrage, et l'oubli pire que la persécution? Pourrez-vous endurer l'orgueil des princes du peuple, les calomnies des scribes, l'hypocrisie des pharisiens? 0 mon apôtre, ô Jean! ô mon disciple, ô jeune homme, ô fils de la charité! vous dont l'adolescence s'est peut-être bercée de beaux rêves d'avenir, saurez -vous vivre patiemment, humblement, chastement, dans l'âpre et brûlante solitude de Patmos ou dans la corruption d'une Ephèse païenne .'^ »

Oh! sans doute, parmi ceux qui veulent donner à Dieu ce témoignage d'amour, il y en a qui ne savent pas tout ce qu'ils demandent : Nescitis quid petatis. Et qui donc, s'il voyait le fond de cet abîme, ne tremblerait avant que d'y jeter sa vie? Mais une parole suffit, et, dans notre ignorance des choses de l'avenir, nous savons seulement que ce calice plein de larmes, c'est le calice de Jésus- Christ : mrum caliccm. Nous ne demandons rien de plus. En portant le premier ses lèvres à ce breuvage, l'ami divin en a parfumé l'amertume '. Puis n'a-t-il pas béni, consacré une autre coupe qui est son sang, sa vie, qu'il nous fera boire chaque jour, et qui endormira toute peine sur son cœur ?

Mais Dieu voulut couronner son enseignement au disciple de la charité par une dernière confidence qui devait lui en révéler la gloire et le prix -.

C'était dans la dernière année de sa vie mortelle. Le Messie revenait alors de Césarée de Philippe, et il n'était plus qu'à une petite distance de Nazareth, quand., laissant dans la vallée la foule de ses disciples, il ne prit que trois d'entre eux pour

' Ipse Gliiistus, tanquam pius et laudabilis mcdicus , prius bibit potionem quam parabat suis, id est passionera et mortem sustinuit, et sic sanitalem iramortalitatis accepit, docens suos ut confidenter biberent potionem quse générât sanitatem et vilain. (S. Bern. Serm. II, ex parvis.)

2 Joannem assumpsit tamquàra theologiaj purissimum organum , ut, visa glorià Filii Dei, quse non subjacet tenipori, insonet illud : In principio erat Verbum. (S. Joann. Daniasc. Orat. de Transfig.)

une manifestation toute confidentielle. C'était Pierre, Jacques et Jean ', et il les conduisit jusque sur le faîte d'une montagne. Une tradition qui remonte, par S. Jérôme, Eusèbe, saint Jean de Damas et saint Cyrille de Jérusalem , jusqu'au temps des apôtres, témoigne que ce sommet fut celui du Thabor, situé à dix milles à l'orient de Séphoris, à vingt lieues environ de Césarée de Philippe-. C'est encore aujourd'hui une belle montagne, dressant solitairement du sein de la plaine d'Esdrelon sa coupole de grands chênes et de verdure aérienne. Chaque soir le soleil couchant l'inonde d'un doux éclat qui lui a mérité ce beau nom de Thabor, signifiant en hébreu le lit de la lumière.

Ce fut là que la charité eut sa manifestation pleine aux yeux de saint Jean. Il entendit une voix qui descendait du ciel : c'était la révélation de la charité vivante au sein même de Dieu. « Celui-ci est « le Fils dans lequel je me complais de toute éter- (( nité. » 11 entendit Jésus, Moïse et le prophète s'entretenant des prochaines souffrances que le Christ devait endurer à Jérusalem ^ C'était la ré-

1 Assumpsit Petrum, et Jacobum, et Joannem, et ascendil in montem. Luc. ix , 28.

2 Euseb. in Psalm. Lxxvii , 13.

S. Joann. Damasc. m Psalm. Lxxxviii.

S. Cyrill. Hierosolymit. Catech. XI.

S. Hieronym. Epist. ad Murcellam xvii.

5 Et dicebant excessum ejus quem completurus esset in Jérusalem. Luc. IX , 31.

Pomjnus inducit Moysen et Eliam ut ostendat cruels gloriam

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vélation de la charité oxtiênie (jne le Rédempteur allait manifester au monde. Mais déjà, tandis que l'entretien en prophétisait les douleurs, l'appareil de la montagne en manifestait le prix. D'un côté tout le passé dans Moïse et Élie; de l'autre tout l'avenir dans Pierre, Jacques et Jean prosternés devant Jésus, faisaient assez comprendre que les siècles appartenaient à cet AgHcau de Dieu. La future victime, centre de ces deux mondes, élevait sur la «. montagne son visage plus radieux que le soleil levant, et sa robe plus blanche que la neige matinale ». C'était un avant-goût de la résurrection qui paye tout sacriiice. La vision intuitive laissait entrevoir quelque chose de sa beauté sans voiles; et la béatitude laissant couler dans ces âmes ses premières ivresses en arrachait ce cri qui sera l'action de grâces de toute l'éternité : « Nous sommes bien « ici , et faisons-y trois tentes ! »

ad consolandum Petrumetaliospassionem titnentes. (S. Chrysost. Homil. Lvii in Malth.)

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