‹ l'Apotre Saint JeanChapitre 16 sur 59 · SAINT JEAN FIDÈLE TÉMOIN DU MINISTÈRE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

SAINT JEAN FIDÈLE TÉMOIN DU MINISTÈRE DE JÉSUS

C'est dans la Galilée (\ue le Seigneur Jésus avait offert à Jean les enseignements divins que nous venons de dire.

Cependant Jésus-Christ ne prétendait pas borner à cette seule province le champ de sa parole. Il descendait en Judée, il séjournait à Béthanie, il venait à Jérusalem, où chaque pâque annuelle, chaque grande fête juive l'amenait dans le temple. Là s'ouvrit pour saint Jean une nouvelle école où son propre récit nous permet de le suivre. Jean est particulièrement l'évangéliste de la vie de Jésus en Judée. Il y fut le compagnon inséparable de son maître, en même temps que le confident des divines révélations dont son livre a gardé l'empreinte lumineuse; et si la Galilée nous a montré en lui le disciple de la charité, c'est en Judée surtout qu'il nous apparaîtra comme le contemplateur de la Divinité.

C'est ici, en même temps, que l'on commence à sentir l'apôtre de plus près, et que sa présence se trahit dans tout ce qu'il raconte. Il n'est pas seulement le disciple bien-aimé, selon qu'il le répète, il s'est appelé également l'homme du témoignage; et ce second nom de saint Jean ne se justifie pas moins exactement que l'autre. Il a beau n'apparaître dans toute cette histoire que sous un voile discret, mille particularités décèlent à chaque pas le souvenir personnel du fidèle témoin, tandis que çà et là les réflexions qu'il fait trahissent sa pensée et accusent son cœur : « Ce que nous avons vu , ce que nous avons entendu, ce que nous avons touché du Verbe de la vie, nous venons l'annoncer, » devait-il dire un jour. Il faut donc étudier, aux clartés de son livre, comment ce témoin a vu , dans quelle pieuse attention , dans quelle affection, dans quelle pénétration de la vie et de la doctrine du Fils de Dieu fait homme. Saint Jean marquera lui-même sa place et son action à côté de son maître.

Jésus arrive dans la ville. Selon Jean, il commence par chasser souverainement les vendeurs qui violaient la sainteté du Temple. Armé d'un fouet de cordes , il se pose en vengeur des droits sacrés de Dieu. N'est-ce pas ainsi que Phinéès avait fait autrefois? L'histoire et les mœurs juives complètent et justifient les souvenirs de Jean. Ces marchands que chasse Jésus, ne sont-ce pas ceux qui vendent les victimes au peuple? Ces bœufs et ces brebis, ne sont-ce pas ceux qu'on immole pour la fête pascale?

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Ces colombes, ne sonl-ce pas celles qu'Israël offrait pour le rachat de ses nouveau -nés? Jean nomme les changeurs : n'était-ce pas une loi que, pour payer le double drachme, il fallait convertir d'abord en monnaie juive la monnaie des Gentils portant les eftigies interdites dans le temple? Ce commerce luimême, sous le portique sacré, est-il bien étonnant dans un siècle qui tant de fois vit le pontificat luimême adjugé à l'encan? Les choses sont donc ici dans leur vérité simple, et conformes à l'histoire. Le Fils de Dieu lui aussi parle vraiment en Dieu. Il promet de sa puissance et de sa mission sainte un signe irréfragable : sa résurrection. L'ancien culte profané sera abrogé par lui , et de sa tombe sortira la religion nouvelle et le nouveau sanctuaire. Ce que voyant, les disciples se rappellent en eux-mêmes la parole du prophète : « Le zèle de votre maison , ô Dieu , m'a dévoré. » Mais qui donc peut savoir la pensée des disciples , sinon le disciple qui luimême a conçu , exprimé , entendu cette pensée? Le témoignage oculaire a déjà une belle forme et un irrécusable cachet de sincérité , dans cette première scène racontée en saint Jean.

Mais voici que le jeune Maître a ému, par ce coup éclatant de son zèle, un docteur de la Loi , qui vient trouver Jésus. Quel est-il? Jean le connaît et le nomme Nicodème. Or le Talmud le connaît et le nomme de même. C'est en grec Nicodémos; c'est en hébreu, Niqdam , ou encore Bonaï, le fds de Gorion, personnage opulent de la ville de Jérusalem,

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attaché à Jésus, et la tradition juive vient confirmer ici le récit de T Apôtre '. Saint Jean a vu en lui un des chefs du peuple ; Ne sont-ce pas les rabbins qui , depuis le temps d'Hérode, tiennent le sceptre de l'opinion comme de la religion? « Il y a trois couronnes , disait le rabbin Siméon , la couronne de la Loi , la couronne du Pontife et celle de la Royauté. Mais celle du rabbin est au-dessus de celle du roi 'K » Nicodème n'ose venir trouver Jésus que la nuit, afin de ne pas compromettre sa dignité de docteur dans une entrevue avec ce Galiléen. Le Galiléen, c'est le type de l'ignorance provinciale , et le rabbinisme lui voue le plus superbe mépris. Jésus-Christ parle au docteur de renaître par l'eau et par l'Esprit nouveau. C'est la question du jour : le baptême était déjà conféré aux prosélytes. L'eau, dans la Cabbale juive, a une foule de qualités symbohques ■^; et le nom d'hommes de l'Esprit, le titre d'hommes spirituels est celui que s'arrogent ces maîtres d'Israël. L'opposition formulée entre la chair et l'esprit entrait également dans les principes connus des écoles de ce temps. Enfin l'allégorisme y était un système, le plus en faveur alors, et Jésus -Christ explique comment le serpent d'airain , élevé au désert pour sauver l'ancien peuple , n'est que l'image de sa ré-

1 Babyl., Sanhéd. , fol. 43, 1. — Talmud , fol. 20, i. — V. D' Sepp, Vie de Jésus.

2 Pirkê Ahoth, ou Livre des principes, dans le Talmud, p. 488,

•* V. M. le Hir , Les trois Témoins célestes (Étud. relig, , cet. 186S).

demption et de son exaltation. Là encore, Jean sait tout, il a tout pénétré dans l'entrevue dont le secret lui a été révélé. Comment l'a-t-il pu connaître? Nous l'apprendrons plus tard; mais déjà l'on peut voir que l'historien puise aux sources, parce que c'est aux sources que lui-même demeure.

Cela fait, Jésus-Christ retourne en Galilée. Jean, fidèle compagnon de cet itinéraire, en marque les stations. On traverse la Samarie. Cette traversée est aride, du moins jusqu'à Béthel, oii elle atteint les riants coteaux d'Éphraïm. Puis, il y a trois journées de Jérusalem à Sichem, la Naplouse moderne. Aussi le Fils de l'Homme « est fatigué du chemin », comme l'observe saint Jean ^ L'ardeur du soleil est grande, sous le ciel de la Syrie ; on est à la sixième heure , à midi environ , observe le même témoin , et Jésus- Christ a soif. Il s'assied près d'une source : c'est le puits de Jacob '\ Les apocryphes ne nomment ni le temps ni le lieu où se placent leurs fables, car ce serait s'exposer gravement à se trahir ; les véritables témoins peuvent nommer, et ils nomment. Ce puits est celui que Jacob a creusé devant Sichem, non loin du tombeau de Joseph.

On l'y retrouve aujourd'hui ; la contrée environnante n'a point changé depuis l'heure sacrée où, semblables aux pèlerins indigents que l'on rencontre

' Jésus ergô fatigatus ex itinere. Joan. iv, 6. 2 Erat autem ibi fons Jacob... Sedebat sic suprà fontem. Hora erat quasi sexta. Joan. iv, 6.

encore aux mêmes lieux revenant de Nazareth , le Sauveur du monde s'y arrêta pour s'y reposer. Le puits est tari ; mais il est facile d'en mesurer la profondeur.

Une femme y descendit , portant sa cruche sur sa tête : c'est un trait subsistant des mœurs orientales. Le Rédempteur, qui vient chercher ce qui est perdu, demande à boire à cette femme. Celle-ci ne peut comprendre cette condescendance : Le Talmud ne défend -il pas au Juif de rompre le pain avec le Samaritain ^ ? Les Apôtres qui surviennent s'étonnent également que Jésus-Christ s'abaisse à cet entretien -. N'était-ce pas le tempâ où l'austérité hypocrite des rabbins se faisait un scrupule d'adresser la parole à une femme , quelle qu'elle fût? Celle-ci parle au prophète du dissentiment qui divise profondément Samarie et Jérusalem : où faut- il adorer? Est-ce dans le Temple de Sion ou sur le mont Garizim? Quelle autre question s'offrait tout d'abord aux esprits? Du sein de champs fertiles où se balancent les épis, en face du puits de Jacob , s'élèvent les deux montagnes d'Hébal et de Garizim. Celle-ci garde encore l'emplacement et les ruines du temple samaritain, bâti jadis par Manassé, pour rivaliser avec le sanctuaire de Jérusalem. La

1 Le Talmud porte : « Celui qui reçoit le pain d'un Samaritain est semblable à celui qui mange de la viande de porc. » (Grimm , Die Samariter, p. 109, 410.)

2 Et mirabanlur discipuli quia cum muliere loquebatur. Joan. IV, 27.

question posée par cette femme au Seigneur ne se dressait-elle pas, comme d'elle-même, devant eux? Enfin, Jean voit venir, de la ville , les habitants qui acclament le Prophète et Temmènent dans leurs murs. Or, du puits de Jacob, on peut voir les toits plats de la cité voisine qui brillent au travers du feuillage des oliviers.

Nulle page de cette histoire ne porte mieux le cachet de la réalité. C'est un site historique qui en fournit la scène, et qui l'explique aux yeux. La parole qui l'anime est véritablement la parole d'un Dieu. Jésus-Christ prophétise l'adoration future en esprit et en vérité , et une pauvre femme , méprisée mais sincère , reçoit la confidence de la révolution glorieuse et sublime qui se prépare dans le monde. Ici tout est divin dans la bouche du Maître ; ici tout est fidèle dans le souvenir du disciple. Ce que l'on croit ailleurs, ici on le voit, on le sent, et l'on est près de Jésus , parce qu'on est avec saint Jean.

Cependant le Sauveur revient à Jérusalem , que bientôt il étonne par une suite de miracles dont la mémoire fidèle et circonstanciée se grave avec tous ses détails dans Tesprit de l'apôtre. C'est d'abord la guérison d'un pauvre paralytique à la fontaine Probatique, attendant vainement l'ange qui devait descendre remuer l'eau et le guérir.

Cette piscine que Jean a vue, on en retrouve encore le souvenir dans l'histoire et la trace aux mêmes lieux. Elle s'appelait en hébreu Bethesada, c'est-à-dire maison de miséricorde. Elle se trouvait non loin de

la Porte-des-Brebis, aujourd'hui porte Saint-Étienne, et comme on y menait s'abreuver les troupeaux , le nom grec de Probatique lui avait été donné à cause de cette destination '. Elle avait cinq portiques, observe le même témoin : rien n'échappe à saint Jean. C'était, en effet, un vaste portique circulaire qui conduisait au bassin par un escalier de marbre. L'eau n'y avait sa vertu que lorsque l'ange l'agitait. Ne peut-on reconnaître, dans cette intermittence, certaine analogie entre cette piscine et les eaux thermales que les voyageurs signalent près de Tibériade ^?

Sur un banc de marbre se presse une foule de perclus. C'est au plus abandonné, au plus pauvre, que Jésus s'adresse tout d'abord : « Veux- tu être guéri? Lève-toi, emporte ton Ht et marche. » lui dit le Seigneur. Cet homme avait trente- huit ans : encore une précision du spectateur attentif. Nul détail n'est omis dans cette scène de puissance miséricordieuse ; car il y avait là un regard vigilant qui a tout considéré ; une oreille fidèle qui a tout entendu, un cœur qui a tout retenu : c'est le regard, c'est l'oreille, c'est le cœur de saint Jean.

Peu de temps après , Jésus guérissait l'aveugle-né à la porte du Temple. C'est pour saint Jean un grand et mémorable spectacle. Il est avec Jésus dès le début de cette œuvre miraculeuse; il entend les

1 De Ttpôga-cov, brebis. V., sur cette piscine, S. Jérôme, Brocard, Benjamin, etc.

'i V., sur l'ange de la piscine, Maldonat. in Joan. v ; col. 1411.

disciples s'entretenir de l'origine mystérieuse du mal : et lui-même, n'est-il pas du nombre de ces disciples? Il entend le Seigneur annoncer que sa gloire va se manifester. Elle se manifeste en effet , et dans quelle évidence, dans quelle publicité! avec quels caractères de puissance et de bonté, avec quelle saisissante et simple vérité le fait revit en saint Jean !

Son Maître, cette fois, ne guérit pas le mendiant par sa seule parole ; il lui ordonne d'aller au réservoir de Siloé, laver ses yeux qu'il vient d'humecter d'un peu de terre détrempée de sa salive ' . Ce n'est pas là seulement une circonstance plus exacte , c'est une leçon morale. La source de Siloé était, dans Tancienne Loi , un symbole de la grâce , et l'antique prophétie se plaisait à opposer le cours silencieux de ses eaux au torrent débordé , image de la puissance égarée des païens : « Parce que mon peuple a quitté les eaux de Siloé, qui coulent en silence, avait dit le Seigneur, parlant à Isaïe, je ferai rouler sur lui les eaux du fleuve puissant qui viendra d'Assyrie pour inonder leurs rives -. » Jésus-Christ ne pouvait oublier ce symbolisme ; n'en rappelait-il pas le sens par celte prescription , dont il se peut que l'idée échappe tout d'abord? Mais saint Jean l'a notée,

1 Jésus exspuit in terram, et fecit lutum ex sputo, et linivit lutum super oculos ejus.

Et dixit ei : Vade lava in natatoiiâ Siloe. Joan. ix, 7. '^ Isai* viii, 6.

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parce qu'il est entré plus avant dans la pensée du Maître; il se souvient de tout et il a tout compris.

Cependant un miracle tout autrement émouvant a laissé un sillon de lumière immortelle dans l'âme du fidèle compagnon de Jésus.

Avec lui nous voici dans la famille de Béthanie, et par lui tout ressuscite et se redresse à nos yeux, près du triste sépulcre où Lazare est endormi. La bourgade de Béthanie est située à une petite distance de la ville sainte, à Torient de la montagne des Oliviers. Jean s'en est rendu compte. « De Jérusalem au village il y a quinze stades. » Les blanches maisons de Béthanie, encore debout, apparaissent du milieu des oliviers et des caroubiers , qui lui font une ceinture d'ombrages. Les collines qui la dominent, la dérobent au monde : c'est un asile de paix, une retraite pour la prière, et pour Jésus, c'était un séjour de repos, car il y avait trouvé le seul vrai bien de ce monde , des cœurs qui le comprenaient et qui répondaient au sien. Saint Luc, en quelques mots, nous fait assez entendre l'attrait du divin Maître pour cette maison si souvent honorée de sa présence '. Jean nous y fait entrer; car pour lui ce n'est pas une maison étrangère : il en sait les secrets, il en ressent les douleurs, et il nous communique sa vive sympathie pour ce malade qui, comme lui , est le disciple aimé de leur Maître Jésus -.

1 Luc. X, 38-42.

2 Ecce quem amas infirmatur. Joan. xi, 3.

Jésus était loin de là , il était dans la Pérée, quand il reçut la nouvelle du péril et bientôt de la mort de Lazare : « Lazare notre ami est endormi , » dit-il à ses disciples. « Allons , reprend l'un d'eux , descendons avec le Maître, et mourons avec lui. » Ils partent donc. Jean est là, voyant tout, et gravant dans son âme l'indélébile empreinte de toute cette journée, telle que l'a gardée son style. Il sait où se trouve Marthe et où pleure Marie lorsque le Seigneur se présente. Il surprend même les signes que Marthe fait à sa sœur, quand le Maître est venu. Il note le lieu du sépulcre et le nombre de jours qu'y a passés Lazare : c'est, selon l'usage juif, une grotte funéraire non loin de la maison. L'une des sœurs, moins tendre et plus préoccupée , ose faire au Maître une plainte qui est presque un reproche : « Seigneur, si vous aviez été ici , mon frère ne serait pas mort. » C'est le caractère de Marthe. L'autre sœur est abîmée dans sa douleur profonde comme tous ses sentiments : on reconnaît l'âme de Marie. Elles se rendent au tombeau; Jésus les voit pleurer toutes deux , et il pleure. Chaque démarche et chaque mouvement du Fils de Dieu, sa parole, son frissonnement, son émotion, ses larmes , tout ce qu'il a de plus intime , tout ce qu'a pu voir seulement le plus proche témoin de cette scène profonde, est demeuré ineffaçable dans saint Jean. Comment peut-on douter de la véra cité du fait évangélique, quand on lit ces mémoires, quand on entend ce témoignage , quand on distingue cet accent? Ailleurs Jean marque sa place dans les

faits qu'il raconte, ici l'on y sent tous les battements de son cœur ^ .

Voilà dans quelle vérité vivante, irrécusable, se présentait à saint Jean la physionomie des lieux et des faits, durant le ministère de Jésus. La physionomie des divers personnages qui se mouvaient sous ses yeux , ne laissait pas dans son âme une empreinte moins vive.

C'est Nicodème d'abord, le rabbin curieux, mais timide et hésitant, dont la figure indécise nous est

IV. M. de Pressensé, Jésus-Christ , son temps , sa vie, son œuvre, p. 530 et suiv. :

« La résurrection de Lazare est l'un des faits évangéliques que l'on a le plus révoqués en doute. On s'est fondé d'abord sur le silence des synoptiques (Strauss, Die Halben und die Ganzen). Si, dans l'histoire de Jésus , les synoptiques ne racontent pas la résurrection de Lazare , ils font allusion à des faits qui s'y rapportent étroitement. Ainsi saint Marc (xiv, 3-9) rapporte l'acte par lequel Marie de Béthanie exprime sa vive gratitude pour la résurrection de son frère. Il y a plus : tous les Evangiles sont d'accord pour raconter l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, et pour nous représenter l'implacable résolution du Sanhédrin de frapper un grand coup. Sans la résurrection de Lazare, ni cet enthousiasme , ni cette explosion de haine ne se comprennent. Rien dans le séjour en Pérée ne saurait le motiver. Quel' que événement nouveau a dû se passer entre le dernier séjour de Jésus dans la ville sainte et son retour triomphal. Jean seul comble la lacune. Le ton même du récit a un cachet d'authenticité qui frappe tout de suite le lecteur non prévenu. Quant au silence des synoptiques , il s'explique du moment où l'on considère les trois premiers Évangiles, avant tout, comme le recueil des faits galiléens. »

déjà apparue dans l'ombre de la nuit, mais dont Jean verra bientôt les traits s'accuser plus énergiquement au sein du Sanhédrin , et qu'il retrouvera plus tard au sépulcre de son Maître.

C'est Caïphe, cette rare physionomie de dévot hypocrite, politique rusé, docile instrument d'Ananus son beau-père et son prédécesseur, suppôt de l'étranger, simulant le patriotisme, et osant demander qu'un Innocent périsse pour le salut de tous ; sadducéen faisant bon marché de l'autre monde, et défendant son sanctuaire, comme les marchands d'Éphèse défendaient le temple de Diane, pour l'honneur et les profits qu'en retiraient son orgueil et sa cupidité. « Les Romains viendront, qui détruiront ce lieu, » disait-il en pâlissant. C'était, en effet, le Romain Valerius Gratus qui lui avait conféré la grande sacrificature ^ , et Jean le désigne justement comme le pontife suprême « de cette année -là », dit-il. N'était-ce pas l'époque où le pontificat, autrefois perpétuel, n'était plus qu'une dignité précaire, mise au service delà politique romaine ^^

Plus tard saint Jean verra figurer Ponce -Pilate sur ce tribunal élevé dont parle la loi romaine , et nul ne l'aura mieux observé que le disciple, dans la complexité de son caractère déjà esquissé par Josèphe : magistrat sans conscience comme sans conviction , esclave de son intérêt , tout ensemble

1 Joseph. Antiq. Jud. XVIII, ii, 2.

2 V. M. Wallon, De la croyance due à VÉvangile, IJe p., ch. i. — L'Évangile el l'Histoire, p. 266.

sceptique et superstitieux, pâlissant devant le simple soupçon de lèse-majesté, mais retrouvant d'instinct le sentiment du droit que le génie romain ne dépouille jamais, caractère extrême et violent par faiblesse, insultant tour à tour maladroitement les Juifs, et leur livrant le Juste : n'est-ce pas le même homme que Josèphe nous représente irritant Jérusalem, en y faisant entrer une garnison romaine avec ses étendards, et voulant faire ensuite construire des aqueducs, pour plaire au même peuple? Celui qui dit en souriant : « Qu'est-ce que la vérité? » et qui lui tourne le dos , n'est-ce pas un Romain de l'empire de Tibère, et le digne devancier de celui qui disait : « La seule chose certaine, c'est qu'il n'y a rien de certain , et rien ne peut surpasser la misère de l'homme, si ce n'est son orgueil ' ? »

Mais ce n'est pas seulement tel ou tel personnage d'une plus haute marque que Jean a distingué , c'est la secte tout entière des pharisiens, des scribes et des premiers du peuple , que perce à jour le regard du disciple de Jésus. Voici qu'il les entend imputer à son Maître le crime impardonnable d'avoir guéri un perclus ou un aveugle-né, le jour sacré du sabbat. Comment cela ne serait-il pas? Ce qu'on nomme le sabbatisme était devenu alors une vraie superstition. On répétait que la peste désolait l'univers , parce que l'année sabbatique n'avait pas

• Ut solum certum sit nihil esse certi, nec miserius quidquam hominenec superbius. (Pline l'Ancien).

été assez fidèlement observée. L'exil était également la punition de l'idolâtrie, de l'inceste, du meurtre et de la violation de ce jour respecté. « Dieu pardonne à celui qui garde le sabbat, » disait la loi du Talraud , et l'on pensait que la pleine observance de deux sabbats eut sauvé Israël '.

Lorsque Jésus se justifie aux yeux de ces fanatiques , c'est à l'autorité de Moïse qu'il en appelle, et nulle autre ne pouvait être plus spécialement décisive sur les sectaires de cet âge. « Ne pensez pas , disait Jésus-Christ en saint Jean, que moi je vous accuserai. C'est Moïse qui vous accuse ; ce Moïse en lequel vous placez votre espoir ^ » Et dans un autre endroit : « Est-ce que Moïse, dit-il, ne vous a pas donné la loi? Est-ce qu'il n'a pas permis la circoncision le jour même du Sabbat^? » — (( Sois disciple de celui-ci, disent les pharisiens à l'aveugle-né qui vient d'être guéri par Jésus de Nazareth ; quant à nous, nous sommes les disciples de Moïse M » Ils le sont jusqu'à l'excès d'une véritable idolâtrie. N'admettant aucunement la possibilité d'une révélation supérieure à celle du Sinaï, le pharisaïsme d'alors voyait dans le prophète Moïse un être vraiment divin \ Les docteurs de la loi faisaient remonter

1 Pirkè Ahoth, dans le Talmud, p. 521.

2 ICst qui vos accusât Moyses , in quo vos speratis. Joan. V, 45.

3 Joan. V, 45, et vu, 22.

4 Joan. IX, 28.

•î Gfrœrer, le Talmud et les Targums, t. I, p. 214.

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à lui toutes leurs traditions ; Josèphe lui attribuait une nature supérieure, céleste, plus qu'humaine, et nul nom ne pouvait prétendre à éclipser jamais ce nom incomparable. Jean, qui tant de fois l'allègue en ces discours de son Maître, et s'en réfère à ce culte des Juifs pour Moïse, n'est-il pas au cœur même des choses de son temps?

Ce que Jean voyait chez les Juifs, ce que Jésus leur reprochait, c'était l'orgueil de la race poussé jusqu'à une sorte d'adoration de soi , jointe au mépris des autres. « Nous sommes fils d'Abraham ! » redisaient-ils sans cesse, et ce titre leur tenait lieu de noblesse et de justice ' . En vain Jésus disait qu'étant fils d'Abraham, il leur fallait du moins faire les œuvres de leur père; qu'héritiers de sa foi , ils devaient saluer le jour qu'il avait désiré voir, et qui luisait pour eux. « Est-ce que tu es plus grand que notre père Abraham? « lui objectaient les Juifs.

Ainsi Jean les voit-il, ainsi les entend-il , ainsi la fidèle histoire nous les représente-t-elle dans leurs propres écrits. Voici , en effet , comment , dans leurs livres sacrés, ils osaient formuler cet indomptable orgueil qui ne savait pas fléchir: «Chaque Israélite vaut, à lui seul , devant Dieu, plus que tous les peuples ensemble, qui furent ou qui seront '. »

Mais quelles mœurs recouvrait cette vanité insolente : Jean les a démasquées. Le disciple attentif

1 Semen AbraliEe sumus. Joan. vin, 33. - V. toute la fin du chapitre.

2 Gfrœrer, citation du Taltnud, i, 214.

a entendu son Maître reprocher aux pharisiens qne, si leurs cœurs étaient durs et leurs yeux aveugles, c'est que la perversité habitait dans leurs cœurs. « Leurs actions sont mauvaises, et leurs œuvres sont des œuvres dont le diable seul est le père. » Quand ils ont amené, en présence de Jésus, la femme pécheresse , et que le Seigneur , pénétrant le secret de leur vie, a défié celui qui était sans péché de lui jeter la première pierre, le disciple les a vus partir et disparaître les uns après les autres, les plus vieux les premiers. Jean ne s'est pas trompé. Sous le formalisme mort d'une piété hypocrite, d'abominables mystères ont leur consécration dans le code même de leur secte , où se lisent ces mots : «( Le rabbin s'avancera lentement, un peu courbé, avec la tête penchée; il ne doit s'entretenir jamais avec une femme, pas même avec la sienne. Mais s'il est tenté par la mauvaise nature, qu'il aille en un lieu où il est inconnu, qu'il mette des vêtements sombres et se couvre d'un voile noir, el alors qu'il fasse ce que son cœur lui commande, et ne déshonore pas en public le nom de Dieu '. » Y a-t-il rien de plus accusateur en saint Jean ?

Mais plus que les faits encore , et plus que les personnes au sein desquelles il vivait, la parole de

l Gfrœrer, citation du Talmud, t. II, p. 166, 167.

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Jésus laissait d'elle, dans l'Ame du témoin de son existence , une profonde image. Pour saint Jean , Jésus-Christ est avant tout le Verbe , la parole substantielle qu'il voyait se répandre pleine de grâce et de vérité sur les foules ravies. Voilà pourquoi elle occupera une place principale dans le recueil des ses souvenirs. Puis le disciple aimé la recevait dans un cœur où le Fils de Dieu était roi. Rien n'y sera donc perdu : car qui ne sait que k meilleure mémoire est celle du cœur , et qu'on n'oublie rien , absolument rien, quand on aime?

Cependant les discours que le disciple entendait dans la divine société de Jésus en Judée, ce n'étaient plus les simples et faciles paraboles dont avaient retenti les collines de la Galilée. En présence des rabbins, dont l'esprit cultivé repousse dédaigneusement tout ce qui ne porte pas le cachet d'une science consommée, le Seigneur n'aura pas le langage qui convenait aux pêcheurs ignorants et aux rudes riverains du lac de Génésareth. Les scribes eux-mêmes seront subjugués par cette parole , qui déjà avait ravi les docteurs d'Israël , quand , pour la première fois, elle était tombée des lèvres d'un enfant de douze ans. N'est-ce point d'ailleurs l'époque des profondes recherches et des écoles savantes? Ces maîtres avec lesquels Jésus-Christ entre en lutte , n'ont-ils point franchi laborieusement les trois degrés de l'initiation avant de pouvoir s'asseoir dans la chaire des prophètes? Ces Juifs hellénistes qui se pressent autour du temple, pour célébrer les fêtes

de Pâque ou des Purim , ne sont-ils point venus d'Athènes, de Rome, d'Éphèse, d'Alexandrie, de Tarse, oii l'Académie se dresse près de la Synagogue? N'est-ce point parmi eux une maxime reçue, que « celui qui se livre à ces études saintes ne doit se laisser distraire par rien sur son chemin , ne pas dire en voyageant : « Cet arbre est grêle ou ce sillon est beau » , mais s'absorber tout entier dans la science sacrée qui a la clef du ciel et qui rend semblable à Dieu ' ? »

A ce nouvel auditoire , une nouvelle parole était donc adressée. Saint Jean la recueillait. Plus profonde, plus mystérieuse, elle se prêtait aux exigences de ces esprits polis et de ces initiés de la docte Gabbale. Ce n'est point cependant qu'on n'y retrouve encore ce tour parabolique familier à Jésus. La manne , le bon berger , le cep de vigne et ses sarments ne lui fournissent-ils point leurs comparaisons rustiques? Si l'on veut y prendre garde, n'est-ce pas la même méthode et le même procédé, comme c'est la même doctrine coulant des mêmes lèvres? Jésus-Christ, ici encore, emprunte ses images aux objets environnants ; mais ici, dans la ville , près du temple, ces objets ne sont, plus le figuier, le grain de sénevé, le froment qu'on jette en terre et le lis de la vallée. Chaque matin , durant la fête des Tabernacles , un prêtre descendait de la montagne

1 Talmud, Pirkê Aboth, ou Livre des principes, t. II, p. 513.

sainte, une cruche d'or à la main , au pied du Moriya, pour puiser de l'eau à la fontaine de Siloé. Puis il remontait au milieu d'un grand concours de peuple , au son des cantiques et des trompettes sacrées, pour répandre sur l'autel l'eau de sa cruche d'or, en mémoire de Moïse faisant jaillir du rocher une onde miraculeuse '. Jésus alors en tirait une occasion de dire : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne et qu'il boive. Pour celui qui croit en moi , des sources d'eau vive jailliront de son sein. » N'est-ce pas une allusion dans les souvenirs de saint Jean?

Durant cette même fête^, on tenait allumés deux candélabres immenses , qui projetaient leur lumière sur tout Jérusalem : c'était un mémorial de la nuée lumineuse qui guidait Israël dans les nuits du désert. Or ces flambeaux se dressaient à côté de Jésus , quand il disait au peuple : ce Je suis la lumière du monde. » Est-ce une présomption de voir un trait local, une image de circonstance, dans la parole de Jésus rapportée par saint Jean?

Jean ne s'arrêtait pas à la lettre de ces discours, il en pénétrait l'esprit, et la divine parole trouvait dans cet auditeur sa vraie intelligence et sa pleine lumière. Quand Jésus disait aux Juifs : a. Détruisez ce temple, et je le rebâtirai en trois jours , » saint Jean le comprenait bien du temple de son corps, comme lui-même l'explique -. Quand l'indigne Caiphe disait

1 V. Dœllinger, Paganisme et Judaïsme, t. IV, no 147, p. 217.

2 Ille autein dicebat de templo corporis sui. Joan. ii, 21.

dans le conseil : « Vous n'y entendez rien. Vous ne pensez donc pas qu'il est expédient qu'un seul meure pour tout le peuple? » la pensée de Jean voyait au delà de celle du pontife déicide, et la rédemption universelle des hommes se rappelant à lui : « Ce « n'était pas de lui-même que cet homme parlait « ainsi, remarquait le disciple; mais Caïphe, étant (( le grand prêtre de cette année, prophétisa -que <.( Jésus devait mourir pour la nation, et non pour « une nation seulement, mais pour rassembler dans (( l'unité la vaste dispersion des fils de Dieu '. »

En vain les Juifs vomissaient contre le Juste, son maître, leurs violences grossières, le disciple s'élevait au-dessus, et entrevoyait derrière toutes ces indignités un mystère d'honneur : « C'est, disait-il, ce qu'avait prédit Isaïe quand il voyait sa gloire, et qu'il parlait de lui - ! »

Même hauteur de vues, même pénétration de la pensée divine quand Jésus -Christ disait : « Voici la crise du monde, voici que le prince de ce siècle sera, jeté dehors. Et moi, quand je serai élevé au-dessus de terre, j'attirerai tout à moi ^! » Jean ne s'y trom-

1 Hoc autem à semetipso non dixit ; sed quum esset Pontifex anni illius , prophetavit quôd Jésus raoriiurus erat pro gente.

Et non tàntùm pro gente, sed ut filios Dei qui erant dispersi congregaret in unum. Joan. xi, 51.

2 Haec dixit Isaias, quandô vidit gloriam ejus et locutus est de eo. Joan. xii, 41.

3 Nunc judiciura est mundi (xpt0t; to-j x6ffjj.ou), nunc princeps hujus mundi ejioietur foras. Joan. xii , 31.

Et ego si exaltalus fuero à terra, omnia traham ad meipsum.

L'APOTRE SAINT JEAN Kl

pait pas : « Jésus, dit- il, entendait signifier par là de quelle mort il devait mourir ^ » Cette exaltation était celle de sa croix; et, si comprendre alors qu'une croix pouvait devenir le centre d'attraction morale de l'univers était donné à un homme, ne fallait-il pas que cet homme fût entré dans les conseils de Dieu?

Voilà ce que Jean a été à l'école divine. Voilà ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu, et ce qu'il a touché du Verbe de la vie. Quel auditeur Jésus s'était donné de sa parole i Quel contemplateur de ses œuvres! Quel disciple de sa doctrine! Sans doute entre le pêcheur d'hier et le sublime évangéliste de demain il y a un abîme ; sur cet abîme il faudra que l'Esprit- Saint repose, que la langue de feu paraisse, que la lumière se fasse. Mais déjà trois ans passés dans l'audience constante donnée par le Seigneur ont éclairé le chaos oii cette parole a lui. Qui ne voit que c'était une parole divine? Qui ne la sent vibrer divinement dès qu'il la touche? Qui ne lui reconnaît l'éclat terrible et doux qui attirait saint Jean? Le disciple la recueillait dans une âme fidèle ; et de là cette puissance particulière qu'i] a de nous rendre plus sensible la présence de Dieu. Le soleil de vérité, à son lever sur le monde , a touché de son rayon ce beau marbre de l'Évangile : il rend des sons divins. C'est la parole de vie, comme saint Jean l'appelle, et,

1 Hoc autem dicebat signiûcans quâ morte erat moriturus. Joan. XII, 33.

à jamais vivante comme la source immortelle d'où elle a jailli, elle force ses ennemis à s'écrier encore, comme du temps de l'apôtre : « En vérité, jamais « homme n'a parlé comme cet homme ' ! »

1 Nunquam sic locutus est homo , sicut hic homo. Jocm. VII, 46.

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