LE ROYAUME DE DIEU ET L EUCHARISTIE SELON SAINT JEAN
Cependant , à mesure qu'il voyait et entendait de plus près le divin Maître, les pensées de saint Jean s'épuraient et s'élevaient à une intelligence plus vraie de la mission de Jésus -Christ dans le monde. Il n'est pas vrai de dire avec la fausse science , que c'est le disciple qui plus tard, l'ayant proclamé Dieu, refit le maître à cette image. N'est-il pas plus vraisemblable que le maître ait façonné l'esprit de son apôtre? L'Évangile le montre, et il est temps de voir sous quel aspect tout nouveau « le royaume de Dieu » se présentait à Jean dans les leçons du Seigneur.
L'idée que le fils de Salomé s'était faite précédemment du royaume de Dieu, comme nous l'avons vu, différait peu de celle qu'en concevait presque tout le judaïsme de ce temps-là. C'était le règne messianique prédit par les prophètes, auquel l'am-
bition nationale des Juifs mêlait ses prétentions à la domination temporelle du monde. Les paroles si souvent citées de Suétone, sur le Dominateur universel qui devait venir de l'Orient , ne sont que l'écho des fiévreuses espérances des Juifs. Mais jamais ces espérances n'avaient pris un caractère plus exclusivement politique. Les parties les plus anciennes du ïalmud, les célèbres Targums de Jonathan et d'Onkelos , paraphrases araméennes de l'ancien Testament, les recueils apocryphes, comme le livre d'Enoch et le quatrième livre d'Esdras, exaltent cet espoir. Le Christ, fils de David, possédera le trône de son père. Il aura pour devancier Élie ou un des grands prophètes ressuscité. Nouveau Moïse, il fera des miracles analogues à ceux de ce thaumaturge ; surtout il relèvera la gloire d'Israël, reconquerra le sol sacré de la Palestine, délivrera les dix tribus, et livrera une guerre finale et décisive au mal symbolisé par les noms mystérieux de Gog et de Magog. Une nouvelle Jérusalem et un temple plus beau attireront à eux tous les peuples du monde, et le règne des Juifs n'aura jamais de fin ^
1 Ces espérances , souvent indiquées en saint Jean , sont formulées dans les fragments du livre d'Enoch, publié par Syncellus et recueillis dans le deuxième volume du Codex Pseudepigraph. Veter. Testam. de Fabricius; Leipzig, 1853. On croit ce livre contemporain de Jésus -Christ. — Les Targums ou paraphrases d'Onkelos et de Jonathan ont précédé la ruine de Jérusalem. La tradition talmudique fait d'Onkelos un disciple d'Hillel, et de Jonathan un disciple de Gamaliel, le maître de saint Paul.
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Jean, dès le commencement , ^ivail pu partager ces rêves de sa nation ; mais voici que peu à peu une révolution se lit dans son esprit, sur la véritable nature du règne de son maître. Déjà , quand il était à l'école de Jean-Baptiste, lorsque les Pharisiens avaient député les leurs auprès du Précurseur , pour savoir s'il n'était pas cet Élie dont leurs traditions prophétisaient l'avènement, le disciple avait entendu le baptiseur rectifier ces croyances populaires; l'Evangile fit le reste, et, toute image terrestre s'évanouissant peu à peu, l'apôtre entra pleinement dans l'intelligence d'une domination spirituelle des âmes.
C'était d'abord l'idée de Dieu qui prenait en saint Jean une pureté et une profondeur que jamais ne lui avait donnée aucune philosophie ni aucune religion. Le Dieu qui désormais se manifestait à l'apôtre, ce n'était pas le vieux Dieu de l'anthropomorphisme et de l'idolâtrie dont le judaïsme déjà avait fait bonne justice. Ce n'était pas davantage le dieu vague du panthéisme ou de la secte stoïcienne , tel que le rêvaient les écoles de l'Qrient et de Rome. Même les notions étroites et exclusives des Juifs sur le Seigneur d'Israël faisaient place en son esprit à une conception plus large du grand Etre que l'univers adore : « 0 femme, disait le Ré- « vélateur en saint Jean, croyez-moi, l'heure est « venue où l'on n'adorera plus le Père exclusivece ment ni sur cette terre, ni sur cette montagne, (( ni à Jérusalem. Mais voici l'heure où les vrais
« adorateurs du Père lui rendront le culte en esprit « et en vérité ' . »
Mais ce qui constitue surtout un vrai progrès entre les conceptions des prophètes bibliques et celles du grand apôtre, c'est qu'au lieu que ceux-ci déduisent ordinairement les qualités de Dieu , ses attributs moraux, de ses opérations extérieures dans le monde, comme sont sa puissance, sa bonté, sa providence, Jean, plongeant son regard jusque dans l'abstraction de l'essence divine, pénètre au sein même de l'Être infini et contemple son Dieu dans ce qu'il est par lui-même. Ces mots : « Dieu est es- « prit, personne n'a pu voir Dieu; le Verbe est la (c lumière, la lumière est la vie; je suis le prince cipe, je suis la vérité, la vie, y> sont des éclairs que l'aigle a fixés au foyer de l'éternelle lumière. (( 0 contemplateur spirituel, ô chérubin ailé, lui chantaient les vieux chrétiens, vous avez entrevu la face même de Dieu ^ ! »
En même temps qu'il entrait, à l'école de Jésus, dans la vie intime de Dieu , la vie de société que Dieu possède en lui se manifestait également à saint
1 Mulier , crede mihi, quia venit hora quandô neque in monte hoc , neque in Jerosolymis adorabitis Patrem.
Sed venit hora, et nunc est, quandô veri adoiatores adorabunt Patrem in spiritu et veritate. Nam et Pater taies quœrit qui adorent eum. Joan. iv, 21.
2 Speculator spiritalis Quasi cherubim sub alis
Dei vides faciem.
{Hymni latini niedii œvi, 1. 11.)
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Jean. C'était la Trinité dans ses relations divines, la génération du Verbe, la procession de l'Esprit. Le Saint des saints tout entier se découvrait ainsi aux yeux de l'initié ; et s'il est démontré qu'à mesure que la notion de Dieu s'élève dans les âmes, la vie morale avance et s'épure chez les peuples , quelle perfection de progrès ne promettait pas au monde cette révélation déposée en saint Jean!
, Mais ce Dieu infini, absolu et parfait, n'est-il pas par là même un Dieu inaccessible? Un fait qui est parfaitement reconnu aujourd'hui , c'est que l'idée de Dieu avait subi , dans l'âge qui précède l'ère chrétienne, une modification profonde chez les Juifs, soit à Alexandrie , soit même en Palestine. Frappés plus que jamais de l'incompréhensibilité divine , les rabbins en concluaient que jamais Dieu ne pourrait ni se révéler, ni se communiquer directement à l'homme. Les diverses théophanies de l'Ancien Testament étaient interprétées allégorique ment; à la place de Dieu montré à sa créature, on mettait soit un ange, soit le nuage sacré nommé la Schechina. La spéculation métaphysique et mystique voulait plus de distance entre l'humanité et la divinité, qu'on reléguait dans les hautes solitudes des cieux. De là à la croyance du Verbe-Dieu fait chair, mesurez la dislance et pressentez le déchaînement qui va soulever le judaïsme contre le Fils de l'Homme se disant Fils de Dieu?
Jean apprenait que ce Fils de Dieu était le nouveau roi délégué par le Père pour le gouvernement
de son royaume ici -bas. Il l'entendait répéter : « Le Père chérit le Fils , et il lui a remis toutes « choses dans les mains '.Le Père ne juge per- « sonne ; mais tout le jugement est réservé au « Fils ^ Le Père a donné au Fils le pouvoir de « juger, parce qu'il est le Fils de l'homme ^ »
« Êtes -vous roi? » demandait formellement à Jésus le procurateur romain. « Oui, je suis roi, vous le dites, » répondait le Seigneur; et en même, temps il disait comment il fallait entendre ce royaume de Dieu K
Ce n'était plus maintenant le royaume terrestre qu'avait rêvé saint Jean : « Mon royaume n'est pas « de ce monde, » disait Jésus au juge auquel on dénonçait cet étrange compétiteur au sceptre de César ^. Le Christ tel que l'apôtre le comprend aujourd'hui n'a d'autre trône qu'une croix, d'autre gloire que son sacrifice, d'autres légions que ses anges; et quand la foule viendra le prendre pour le couronner, il gagnera la montagne pour échapper à ceux qui le voudront faire roi ^
Voilà pourquoi son royaume s'appellera excellem-
1 Pater diligit Filium, et. omnia dédit in manu ejus. Joan. III , 35.
2 Neque enim Pater judicat quemquam, sed omne judicium dédit Filio. Joan. v , 22.
3 Potestatem dédit ei judicium facere, quia Filius liominis est. Joan. V, 27.
4 Dixit itaque ei Pilatus : Ergô Rex es tu? Respondit ei Jésus : Tu dicis , quia rex sum ego. Joan. xviii, 37.
à Regnum meum non est de hoc niundo. Joan. xviii, 36. 6 Joan. VI, 15.
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ment « le royaume des cieux ». C'est des cieiix que lui viennent son prince et ses lois; et, entièrement étranger aux magnificences terrestres, ce règne ne devait avoir son plein avènement que dans l'avenir éternel.
Il commençait ici-bas. La grande royauté s'exerçait en trois régions qui se partageaient le nom et les prérogatives du royaume des cieux : c'était le , règne de Dieu dans les âmes, le règne de Dieu dans l'Église, le règne de Dieu dans le ciel.
Lorsque saint Jean se rappelait cette parole de Jésus-Christ : « Le royaume de Dieu est en vous. « Si quelqu'un ne renaît de l'eau et de l'Esprit, il « ne pourra entrer dans le royaume de Dieu ' , » il entendait parler de la rénovation morale et de la vie divine que la grâce répandait dans chacune des âmes. Nouvelle naissance, nouvel Esprit , génération nouvelle, existence rachetée, existence purifiée, existence transformée, ce n'était rien moins qu'une sorte de divinisation de l'homme sacré roi par Dieu en attendant qu'il pût être roi près de Dieu.
Lorsque saint Jean entendait son maître proposer la parabole du pasteur rassemblant ses brebis dans un même bercail, c'était une autre image du royaume de Dieu ; mais le royaume de Dieu, ici, c'était l'Église -. A ce royaume Jésus ne donne point de frontières;
1 Amen, amen dico tibi: Nisi quis renatus fuerit ex aquâ et Spiritu sancto , non potest introire in regnum. Dei. .loan. m, 5.
2 Joan. X, 1 et seq.
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toutes les brebis auront place en sa bergerie, et l'unité qu'il veut, c'est l'universalité. Nul esprit de violence, nulle domination. Le roi est un pasteur, ainsi que les anciens avaient déjà coutume de désigner leurs princes ' ; mais celui-ci c'est le bon Pasteur par excellence. Il aime ses brebis, il les connaît, il les conduit, il les défend contre le loup, il donne sa vie pour elles : c'est le règne par la charité. Et quand le roi Jésus se donne un successeur dans la souveraineté , c'est sous ce nom de pasteur qu'il désigne et institue le prince de son peuple : (( Paissez mes agneaux, dit-il à Pierre, paissez mes « brebis. » La seule condition qu'il impose à ce roi , et le seul serment qu'il exige de lui est la triple protestation d'un indéfectible amour '^
Enfin quand Jésus-Christ parlait de retourner au royaume de son Père, disant qu'il ne devait plus boire à une coupe terrestre jusqu'à ce qu'il fut entré dans le royaume de Dieu, il apprenait aux siens qu'un règne tout céleste serait le complément du règne inauguré dans l'Éghse et les âmes. C'est le royaume que l'Apocalypse devait montrer à saint Jean. Là Jésus-Christ allait nous préparer la place; là régnerait une joie que rien ne nous ravirait plus, la joie de l'enfantement bienheureux d'une mère qui a mis un fils au monde; là serait consommée avec Dieu , et en Dieu , cette unité des êtres que la
1 V. ap. Homerum uot'ixevE; ).ao)v.
2 Joan. XXI, 15, 17.
L'APOTRE SAINT .IHAN !>!
charité aurait commencée sur la terre; là enfin Jésus- Christ apparaîtrait tel qu'il est; et, le voyant face à face, nous serions semblables à lui, rois heureux avec lui. « Quiconque sera victorieux, je le ferai « asseoir avec moi sur mon trône '. » « Voyez, disait Bossuet, la munificence de notre Prince passe à un tel excès de bonté, qu'il fait des monarques de tous ses sujets. Il ne veut voir en sa cour que des têtes couronnées-. »
Mais notre Christ n'est-il vivant que dans le ciel? Roi de l'Église, roi des âmes, n'avait-il pas sa présence dans chacune de ces provinces du royaume de Dieu? S'il était l'eau de la vie désaltérant icibas toute âme qui a soif, où en était la source? s'il était la lumière illuminant les hommes, où en était le foyer? Là était un suprême et plus divin mystère dont personne n'a possédé mieux le secret que saint Jean.
On était au lendemain de la multiplication des pains dans le désert. Ce désert était dépendant du territoire de Bethsaïde , la patrie de l'apôtre. Une montagne le terminait vers le septentrion, et c'était sur cette montagne que Jésus s'était retiré
1 Qui vicerit, dabo ei ut sedeatin throuo raeo. Apoc. m, 21.
2 Bossuet, Jer Serm. pouT la Circoncision.
loin de la multitude qui le demandait pour roi^ Puis, profitant de la nuit, il était descendu secrètement à la mer; et, malgré le grand \ent qui soulevait les flots, il marchait sur le lac où il fut rencontré par la barque de ses apôtres, à trente stades du rivage, vers la quatrième veille. Ces précisions sont de saint Jean -. Ils le reçurent à leur bord , le descendirent sur la plage, et allèrent avec lui jusqu'à Capharnaûm.
Le peuple s'y était rendu de tous les alentours , s'obstinant à le reconnaître pour le Roi d'Israël. La multiplication des pains particulièrement confirmait leur croyance; car c'était chez les Juifs une tradition reçue que le Messie, comme Moïse, devait faire descendre une nourriture céleste \ Faisant donc
1 Joan. VI ^ 1 et seq.
Ce lieu célèbre est encoie visité aujourd'hui :
(.( Nous approchions de Tibériade, raconte M. de Saulcy, lorsque nous tournâmes sur le bord d'un ravin où quelques roches basaltiques s'élevaient un peu au-dessus des hautes herbes : « Chouf, me dit le musulman, regarde, ces pierres sont les pierres des cinq pains. »
« Là donc , pour les musulmans comme pour les chrétiens , s'est accompli le miracle de la multiplication des pains. Au reste, il serait difficile de s'arrêter pour une prédication en un lieu d'où la vue des auditeurs put se promener sur un plus magnifique panorama. Et si la tradition est vraie, ce que je veux croire, le Christ avait choisi, pour répandre sa parole vivifiante , un des plus beaux sites qu'il y ait au monde. »
(Voy. autour de la mer Morte et des terres bibliques, t. II, p. 461.)
2 Joan. VI, 19.
^ Dans le Midrasch Cohéleth, ou Exposition de VEcclésiaste, un des premiers ouvrages qu'aient écrits les Juifs après le temps
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allusion à cette opinion commune, quelques-uns dirent à Jésus : « Nos pores ont manf^é la manne « dans le désert, et il est écrit: Il leur a donné (( à manger le pain du ciel. Faites-nous donc voii' « ' quelque signe comme celui-là, afin que, le voyant, « nous croyions en vous ' ! »
C'est alors que saint Jean entendit proclamer une doctrine toute divine qui était le complément de ce qu'il avait appris touchant le royaume de Dieu.
Mis en demeure de produire un pain surnaturel, à l'exemple de Moïse, Jésus-Christ commença par se proposer lui-même comme l'aliment spirituel de cette vie divinisée qu'il apportait au monde : « Je « suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura « plus faim jamais, celui qui croit en moi n'aura « plus soif ^ » Mais, jusqu'à cet endroit, il ne parlait encore que de la nourriture des âmes par la foi, comme lui-même l'explique : « En vérité, en
du Christ , on lit formellement : « Tel a été le premier Goël ou Libérateur , tel sera le second. Le premier Libérateur a apporté la manne du ciel, selon qu'il est écrit : « Je ferai pleuvoir du pain sur vous du haut du ciel. » De même le dernier Goël fera descendre la manne des cieux. »
Schœttgen, Horœ hebraicœ et talmudicœ, t. I, p. 359; Dresde et Leipzig, 1733.
1 Dixerunt ergo (Judœi) : Quid ergô tu facis signum, ut videamus et credamus tibi? Quid operaris?
Patres nostri manducaverunt manna in deserto, sicut soriptuni est : Panem de cœlo dédit eis manducare. Joan. vi , 30.
2 Ego sum panis vit*. Qui venit ad uie non esuriet, et qui crédit in me non sitiet unquam, Joan. vi, 35.
« vérité , je vous le dis , celui qui croit en moi a « la vie éternelle \ »
Ce pain de la sagesse entièrement figuratif n'avait point d'analogie avec la nourriture toute matérielle de la manne obtenue par Moïse; Jésus ne répondait donc pas encore à la demande que lui faisaient les Juifs ; il ne remplissait pas Tespérance des foules. Aussi voici que tout à coup , à une certaine reprise bien marquée du discours, il s'élève à la promesse d'un autre pain de vie, supérieur au premier. Jean constate un nouveau et étrange langage sur un nouveau sujet'-. Le Maître ne proposait plus seulement de venir à lui ou encore de croire en lui , mais de le manger lui-même \ Ce pain, ce n'était plus abstractivement la foi, ce pain c'était sa chair. El non pas, certes, une chair symbolique et en image, Jésus-Christ l'expliquait: « La chair, disait Jésus, qu'il allait bientôt livrer pour la rédemption du
1 Nemo potest venire ad rae nisi Pater, qui misit me, traxerit eum.
Omnis qui audivit à Pâtre et didicit, venit ad me. Amen , amen , dico vobis : Qui crédit in me habet vitam œternam. /oan. vi, 44-47.
2 C'est au verset quarante-huitième que commence ce changement. Outre tous les catholiques, Calixtus, Hackspan, Grûnembert et l'Anglais Jeremy Taylor, ainsi que beaucoup d'autres protestants distingués s'accordent à y voir la promesse de l'Eucharistie.
V. surtout les dissertations décisives de Mgr Wiseman : De la présence réelle. Dissert. I, dans les Démonstrations évangéliqves.
3 Hic est panis de cœlo descendens : ut si quis ex ipso manducaverit , non moriatnr. Joan. vi, 50.
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monde ' , » la même dont Jean disait que « le Verbe s'était fait chair, » c'était cette chair réelle que nous devions manger : le Seigneur en faisait non-seulement un précepte, mais une condition expresse de vie ou de mort.
Puis, comme si cette injonction de manger sa chair divine n'était pas assez formelle, Jésus la complétait par celle de boire son sang, plus formelle, plus nouvelle, plus allégoriquement inexplicable encore -.
Ainsi plus de figures, plus de symboles possibles. La langue les réprouve, les mœurs y répugnent, et Jésus prend le soin de les désavouer d'avance : « C'est véritablement que sa chair est nourriture , c'est véritahlement que son sang est breuvage ■ . » Il lui a plu tout à l'heure d'interpréter l'image qu'il donnait de la foi; ici il n'explique plus rien, parce que rien n'est symbolique; et la pleine assurance d'une présence réelle de son corps, de son sang, de son humanité , de sa divinité , revient à chaque phrase plus nette, plus distincte, plus insistante encore. Au lieu que tout à l'heure Jésus ne demandait aux hommes que de « venir à lui », attirés par le Père , l'effet de cet autre pain est de le faire
1 Et panis quem ego dabo , caro mea est pro mundi vitâ. Joan. VI, 52.
2 Nisi manducaverilis carnem Filii hominis et biberitis ejus sanguinem, non habebitis vitam in vobis. Joan. vi , 54.
3 Caro enim mea verè est cibus; et sanguis meus verè est potus. Joon. VI, 56.
lui-même venir, et « demeurer en nous comme nous serons en lui ^ ». Au lieu que tout à l'heure, préconisant le pain de la divine parole, il en parlait comme d'un présent déjà donné et possédé : « Le (f pain de Dieu, disait-il, est descendu du ciel, il « donne la vie au monde ; » le pain qui est sa chair, n'est qu'une promesse encore : « Le pain que « je donnerai, répète-t-il, c'est ma chair pour la a vie du monde -. » Jésus, dans ce temps-là , n'avait pas institué la table de la Cène.
Qui pouvait s'y tromper? que pouvait-on dire de plus net, et en même temps sous quelles plus augustes formules pouvait -on proclamer un plus divin mystère?
C'était premièrement une affirmation, l'affirmation persistante de la réalité substantielle , identique, du corps et du sang divins devenus Taliment du monde.
C'était ensuite un serment, le serment solennel de la Vérité qui ne peut jurer que par elle-même : « En vérité, en vérité , je vous le dis! »
C'était une loi précise, une loi universelle, capitale : (( En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous « ne mangez la chair du Fils de l'homme, si vous « ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie! »
1 Qui manducat meam carnem et bibit meuni sanguinem in me manet , et ego in illo. Joan. vi, 57.
2 Panis enim Dei est qui de cœlo descendit et dat vitam mundo. Joan. vi, 33.
Panis quem ego daho , caro mea est pro mundi vitâ. Ihid., VI, 52.
C'était enfin une protestation énergique contre les obstinations de l'incrédulité. Et comme à ce grand miracle il fallait quelque gage qui en devînt la preuve, le Seigneur en appelait au jour où ces Juifs verraient ce corps glorieux , cette même chair ressuscitée, affranchie désormais des lois de la matière comme elle l'est dans l'hostie, remonter triomphante à la droite du Père, sans cesser de demeurer vivante sur les autels. « Gela vous scandalise? Que direz- « vous lorsque vous verrez le Fils de l'homme s'é- « lever dans le ciel d'où il est descendu '? »
Tel était le complément de cette conception divine du royaume de Dieu, telle que l'avait apprise et retenue saint Jean. Par une de ces inventions dont il avait le secret, le roi de l'Église et des âmes allait fixer sa présence au cœur de son empire, sans renoncer cependant à remonter dans la gloire du royaume des cieux. Jésus-Christ allait vivre nonseulement avec nous, il allait vivre en nous.
Ainsi l'entendaient les Juifs pour qui cette doctrine était en même temps si nette dans sa formule , et si mystérieuse dans son sens, que, ne la pouvant nier ni ne la pouvant comprendre, ils prenaient le parti de lui tourner le dos et de quitter Jésus ^
Ainsi l'entendait le Maître qui les plaint, qui les
1 Hoc vos scandalizat?
Si eigo vifleritis Filium hominis ascendentem ubi erat prius? Joan. VI, 62.
2 Ex hoc raulti discipuli ejus abierunt retrô; et jam non cum illo arabulabant. Joan, vi, 67.
aime, mais qui les laisse s'éloigner plutôt que de se rétracter, parce qu'il ne peut transiger avec la vérité, ni dire ce qui n'est pas..
Ainsi l'entendait saint Jean, en qui le- souvenir de l'entretien divin avait laissé une si pure et si pleine lumière. Auditeur intime de la doctrine de Jésus , on a pu remarquer qu'il s'en faisait aussi l'interprète au besoin ; surtout il prenait soin , dans les méprises des Juifs, de traduire le sens des termes figurés dont se servait son maître. Quand le Seigneur disait : « Voici que notre ami Lazare « est endormi, » saint Jean l'interprétait du sommeil de la mort. Quand Jésus parlait de rebâtir le temple de Dieu en tro>is jours, Jean l'interprétait dH temple de son. corps^ Ici nul commentaire n'éclaire ni n'atténue la parole du Maître. Comme les Juifs, Jean voit bien que cette parole est dure ; mais elle est si manifeste, qu'il n'y a qu'à l'adorer. « Et à» qui « irions-nous, ô notre bon maître? disait Piie?re; ((. vous avez les paroles de la vie éternelle \ »
Tandis qu'il donnait à Jean cette pleine et assurée révélation du mystère, Jésus lui apprenait, dans les mêmes paroles, quels biens en découleraient sur le monde divinisé. Cette efficacité, qui devait
1 Domine, ad quem ibiraiis,? Venba vitsa seternœ habes ! Joan. VI, 69.
établir le règne de Dieu dans les âmes, se résumait pour saint Jean dans un mot qui dit tout, et qu'il répète sans cesse, et ce mot c'est « la; vie ».
La vie ainsi entendue, la vie surnaturelle, c'étai* dans son origine une participation de la vie même de Dieu : « Comme m'a envoyé mon Père qui est vivant, et je vis dans mon Père, de même celui qui me mange vivra lui-même en moi \ » Voilà pourquoi ce pain s'appelle « le pain céleste, le pain descendu des cieux » , la terre n'étant pas capable de nous fournir un aliment qui nous procurât la vie. Elle avait dépéri en nous depuis la chute, comme une sève tarie qui ne donne plus de fruits. Plus de lumière, plus d'amour, plus de force; en un mot, c'était vraiment la mort, selon l'expression ordinaire de saint Jean.
Mais la manne nouvelle venait conférer aux âmes, dans chacune de leurs puissances, une vitalité supérieure et immortelle. Foyer de la lumière et centre de la foi, l'Eucharistie était la révélation pleine de la vérité sur Dieu, sur le monde et sur nous. Charité infinie , l'Eucharistie offrait au cœur l'objet réel et idéal à la fois, commençant à apaiser à la coupe de l'autel cette profonde soif d'amour qui ne sera étanchée que dans le royaume des cieux. Pain vivant , l'Eucharistie était la subsistance de
1 Sicut raisit me vivens Pater, et ego vivo propter Patrera; et qui manducat me, et ipse vivet propter me. Joan. vi, 58.
V. les développements de cette doctrine en saint Augustin in Evang, S. Joan. Tract. XXVI, cap. vi, col. 1612,
cette force morale qui allait faire les saints, les vierges et les martyrs. C'était le Christ tout entier qui passait dans les âmes avec cette triple beauté d'intelligence, de courage et de fécond amour que Jean avait vue en lui : « Celui qui se nourrit de ma chair demeure en moi, et je demeure en lui. — Je vis, vous vivrez de même, » répétait-il ailleurs.
Nous n'avions ici-bas que la vie fragmentaire; l'Eucharistie nous donnait en Jésus la plénitude, « l'exubérance de la vie, » comme lui-même disait.
Nous n'avions ici-bas que la vie séparée, le pain divin nous donnait la participation à la vie rassemblée dans la communication non-seulement avec Dieu, mais avec toutes les âmes qui se nourrissent de lui.
Nous n'avions ici -bas que la vie ébauchée; Jésus nous faisait entrer dans la vie achevée, perpétuée, éternelle : « Celui qui mange de ce pain vivra éternellement. »
Enfin le corps lui-même, vivifié par ce pain, allait lui emprunter un germe de résurrection qui devait finalement le sauver du néant, faire éclore la vie du sein même du tombeau : « Vos pères mangeaient « la manne, et néanmoins ils mouraient... Celui « qui mange ma chair, celui qui boit mon sang a « la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier (( jour. y>
C'était donc une renaissance complète de tout
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l'être, et saint Jean pouvait dire : « Pour nous, (( nous savons que nous avons passé de la mort « à la vie. »
Enfin ayant appris le mystère de Dieu à l'école du Maître, en ayant connu aussi le bienfait pour le monde, saint Jean ne pouvait point en ignorer la source. Le commerce familier avec l'ami divin lui en livra le secret, et de même qu'il en avait résumé les effets dans un seul mot, « la vie » , il en reconnut l'origine dans un autre mot, « l'amour ».
Jean n'a pas été l'historien du Sacrement : il en a été le philosophe et le théologien. Il n'avait pas à en redire l'institution, le rit, les circonstances, que les autres Évangiles avaient donnés avant lui. Mais en étant venu à raconter cette heure où le Seigneur « Jésus allait passer de ce monde » en lui laissant ce gage, Jean rappela seulement que, « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Jésus- Christ les voulut aimer jiisqu à la fin \ » La sainte Eucharistie était pour lui cette fin, c'est-à-dire, ainsi que l'explique saint Augustin , cet achèvement et ce terme absolu de l'amour-.
C'était, en effet, l'amour poussé aux limites extrêmes, tel que l'homme peut le rêver, mais tel qu'il ne peut être réalisé que par Dieu.
1 Antè diem festum PaschEe, sciens Jésus quia venit hora ejus ut transeat ex hoc mundo ad Patrem, quum dilexisset suos qui erant in mundo , in finem dilexit eos. Joan. xiii.
2 S. Aug. in Evang. Joan. Tract. LIV, col. 1785. « Semper et sine fine nos dilexit. »
C'était l'amour allant aux limites du temps par la perpétuité ; car, au lieu qu'en ce monde tous, les plus -beaux nœuds se rompent, l'ami divin s'engageait à demeurer notre hôte jusqu'à la fin des siècles.
C'était l'amour allant aux dernières extrémités de l'étendue comme à celles de la durée ; et au lieu que c'est, chez nous, l'infirmité de l'amour d'être prisonnier de l'espace, et de languir tristement de l'irrémédiable mal de la séparation, l'amour de Dieu venait de trouver le secret d'être partout, en personne, tout entier, se donnant à chacun des enfants de son immense famille.
C'était l'amour vainqueur des barrières des corps, pénétrant et faisant communiquer les âmes; et, au lieu que nos alliances n'atteignent de l'être humain que ce qu'il a d'infime ; au lieu que ces unions de ceux qui ne font qu'une âme, qu'un cœur, qu'une vie confondue avec une autre vie, ne sont, dans la langue humaine , qu'une pompeuse métaphore et une belle poésie, la communion avec Jésus étcfit si profonde qu'elle ressemblait à celle des trois Personnes divines ne faisant qu'un seul Dieu.
Ainsi présence réelle, présence perpétuelle, communion, sacrifice, tout ce qui nqx^s confond, tout ce qui nous ravit, tout ce qui étonne l'esprit, tout ce que le cœur appelle trouve sa raison d'être dans le mot de saint Jean : bi finem dilexit; l'Eucharistie c'était l'infini dans l'amour.
Telle était l'Eucharistie, tel était le royaume de Dieu selon saint Jean.
L'homme était-il capable d'une semblable doctrine? Même tout autre disciple l'aurait-il recueillie sur les lèvres de Dieu? Les Pères ne l'ont pu croire. Ils ont dit qu'une science si haute et si intime de la Divinité ne pouvait avoir été puisée qu'à la pure source de la vérité vivante. Alors ils se sont rappelé la soirée où saint Jean avait reposé sa tête sur le sein de son maître , et ils ont estimé que si les grandes pensées viennent du cœur, les pensées divines ne pouvaient venir que du cœur de Dieu '.
Approchons-nous de ce cœur, remontons à cette source, racontons cette soirée.
1 Origen. in Joan., t. II, p. 6, A. a Audeamus dicere primitias Scripturarum omnium Evangelium esse ; Evangeliorum verô primitias Evangelium à Joanne traditum. Cujus sensum percipere nemo potest, nisi qui suprà pectus Jesu recabuerit, vel acceperit à Jesu Mariam. »
S. Ambros. Ep. ci, ii, ep. Lxv. «In Christi pectore recumbebat Joannes , ut de principali illo secietoque sapientise fonte hausisse divina proderetur mysteria. »
S. Ghrysost. de incomprehensibili Homil. IV, n. 3.
S. Aug. de Consensu Evangelior. I, iv.
Dans une hymne des bords du Rhin on chantait à saint Jean :
Jesu cum recubuisti Suprà pectus , ebibisti Dicta evangelica.
A Venise on lui disait :
Tu sopr'el sacro pecto se discerno Di Jhesu possando'l tesor gustasti De gran secreti, che son nel ciel superno.
{Hymni latini medii œvi, Fr. Jos. Mone, t. I, p. 120.)