XII
a Jésus jàm non palàm ambulabat apud Judaeos , sed abiit iu regionem juxtà desertum , in civitatem qùse dicitur Ephrem , et ibi morabatur eum discipulis suis. Joan. xii^ 54.
6 Meum tempus nondùm impletum est. Joan. vu, 8.
« de froment soit enseveli en terre pour qu'il porte « son fruit.
« Celui qui tient trop à sa vie la perdra; il vaut « mieux la mépriser dans ce monde, afin de pouvoir « la conserver pour l'autre ^
« Or, remarquait le disciple, c'était de sa mort t'( prochaine qu'il parlait de la sorte "-. »
Il répétait aux foules que bientôt sa lumière leur serait retirée ^ : mais jamais cette lumière n'avait brillé aux yeux d'un éclat plus divin. L'âme semblait déjà pleine du ciel, oii elle touchait; et Jean, qui la suivait dans cette phase suprême, en pouvait augurer que le temps était venu de plus hautes révélations et de plus grandes choses.
C'était la dernière semaine de la vie du Fils de Dieu. Le quatrième jour, le Seigneur, étant venu dans le parvis du temple, avait proposé au peuple une double parabole. Ayant dit premièrement l'histoire des méchants vignerons qui mettent à mort le fils du maître de la vigne, il avait ajouté l'allégorie d'un grand souper qu'un roi prépare pour les noces de
1 Jésus autem respondit eis, dicens : Venit hora ut clarificetur Filius honiinis.
Amen, amen, dico vobis : Nisi granum frumenti cadens in terram mortuum fuerit, ipsum solum manet; si autem mortuum fuerit, multum fructum affert.
Qui amat animam suam perdet eam; et qui odit animam suam in hoc mundo , in vitam seternam inveniet eam. Joan. xn,23.
2 Hoc autem dicebat^ significans quâ morte esset moriturus, Joan. XII, 33.
3 Adhuc modicum lumen in vobis est, etc. Joan. xii, 35.
L'APOTRE SAFNT JEAN 107
son fils, et auquel il invite les petits et les pauvres : « Venez, car tout est prêt. » Il avait également représenté son royaume sous l'emblème de vierges qui viennent, avec leurs lampes, aux noces de l'époux pour le banquet nuptial. Ainsi, dans cette approche de son exaltation, comme il appelait sa mort, deux choses préoccupaient également ce grand cœur : l'Eucharistie, la croix, le don de soi dans l'amour et dans le sacrifice.
Le lendemain de ce jour, le treizième du mois de nisan, qui était un jeudi, et le premier des jours auxquels les Juifs avaient coutume de manger le pain sans levain, Jésus s'était retiré hors de la ville, probablement à Béthanie, dans la maison de Lazare, qu'il venait visiter pour la dernière fois. « Le Seigneur, ditBossuet, sortait tous les soirs de Jérusalem, et se cachait à Béthanie, d'où il revenait tous les matins faire ses fonctions. En quittant la ville chaque nuit, il échappait à ses ennemis, qui n'eussent pas osé s'emparer de lui en plein jour, à cause du peuple '. »
C'est là que les disciples lui vinrent dire : « 0 « Maître, où voulez -vous que nous allions disposer « ce qu'il faut pour manger ensemble l'agneau de « la pâque '^? »
Mais cette pâque ne devait pas être une pâque
t Bossuet, Médit, sur l'Évangile , xix» jour, p. 496. 2 Accesserunt discipuli ad Jesum, dicentes : Ubi vis paremus tibi comedere pascha? Matth. xxvi, 17,
ordinaire. Jésus, lui voulant donner une solennité toute particulière, choisit deux de ses disciples, et les plus grands de tous, pour en faire les apprêts. L'un d'eux était saint Jean. « Il choisit Pierre et Jean, raconte l'Évangile, et il les envoya, leur disant : Allez nous préparer la pâque que nous mangerons ^ . »
Les Pères ont vu dans ce choix un symbole vivant de la double disposition que Dieu demande de ceux qui s'approchent de sa pâque. Pierre représente la foi, Jean représente l'amour. Ainsi Jean commençait-il à prendre, dans le cénacle, cette place et ce beau rôle qu'il ne quittera plus. 11 convenait que celui qui avait été précédemment initié aux profondeurs du mystère en fût le premier ministre quand l'heure était venue.
Les ayant pris à part, Jésus donna à tous deux d'autres instructions plus précises encore :
« Allez à la ville, dit-il, vous trouverez aux « portes un homme portant sur sa tête une cruche « pleine d'eau. » — N'était-ce pas l'eau destinée à pétrir les azymes que les Juifs devaient puiser dès la veille de la Pâque? — a Vous direz à cet c( homme : Lô Maître nous a dit que son temps était (( proche, et il veut faire sa pâque chez vous avec c( ses disciples. Où est le lieu où il pourra manger « l'agneau pascal? Il vous montrera alors un grand
< Et misit Petrum et Joannem, dicens ; Euntes parate nobis pascha, ut raanduceraus. Luc. xxii, 8.
(( cénacle bien orn6. C'est là que vous devrez dispo- « ser ce qu'il faut '. »
L'intérêt particulier donné par Jésus-Christ à cette solennité, ces détails si précis devenus tout à coup dignes du souci d'un Dieu, et cette recherche de splendeur dans celui qui avait daigné naître dans une étable, vivre dans une boutique, et qui allait demain mourir sur une croix, devaient être pour les apôtres l'annonce des grandes choses que préparait Jésus. Du moins Jean pouvait- il entendre que l'on touchait aux manifestations suprêmes de l'adieu.
11 obéit au Maître. Les interprètes ont dit qu'un des disciples, Jean Marc, fut celui qui eut l'honneur de prêter sa maison pour le repas de la Cène. Pierre et Jean y disposèrent, selon les expressions formelles de Jésus, une salle grande et belle, montrant dans cette grandeur et dans cette décence du premier sanctuaire chrétien le caractère propre et la loi prophétique du culte de l'avenir '-.
1 Et ipse ostendet vobis cœnaculum magnum stratum , et ibi parate. Xmc. xxii, 12.
2 Hors de la ville de Jérusalem, à trois cents pas de la porte de Sion et sur la pente de la montagne , était un bâtiment isolé à deux étages appelé depuis le Cénacle du Seigneur. Au rez-dechaussée , la première salle, garnie de tapis, suivant l'usage de l'Orient, servait de salle à manger. Dans la seconde, moins grande, Jésus-Christ lava les pieds des apôtres. La même distribution régnait à l'étage supérieur où les disciples se renfermaient. C'est là que le Seigneur fit la dernière Pâque et institua le sacrement de l'Eucharistie; c'est là qu'il apparut à ses disciples le jour de la résurrection; c'est là que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres... Enfin le saint cénacle devint le premier temple chrétien que le monde ail vu, et ce fut de ce lieu que les
Tout étant disposé, et le soir étant venu, Jésus entra dans le cénacle, avec ses douze apôtres, pour le souper sacré, le souper des azymes.
L'Exode avait prescrit que chacun mangeât la pâque avec ceux de sa famille ; le père , après la prière, faisait circuler à plusieurs reprises une coupe mêlée d'eau. Chaque fois qu'elle passait de mains en mains, on chantait un psaume d'adoration. Le fils de la maison demandait le motif de la fête, ce qui donnait lieu au récit de la sortie d'Egypte, fait en termes concis. Puis l'agneau était mangé avec des pains sans levain. C'est ce repas que les Hébreux prenaient debout, les reins serrés et le bâton à la main, comme des voyageurs, en souvenir de leur sortie miraculeuse de l'Egypte. Mais le Seigneur pensait à un plus grand voyage , et les paroles d'adieu commençaient à se mêler aux paroles d'amour : « J'ai « désiré d'un grand désir de manger cette pâque « avec vous avant de souffrir, car, je vous le dé- « clare, je ne ferai plus d'autre pâque jusqu'à celle « que je ferai dans mon royaume , afin que tout soit « accomplie ;)
L'ancienne Pâque, dont Jésus rappelait le souapôtres partirent, pauvres et nus, pour monter sur tous les trônes de la terre. » V. M. de Chateaubriand , Itinér. de Paris à Jérusalem.
1 Luc. XXII, 15.
venir, avait été le passage de l'idolâtrie égyptienne à l'unité de Dieu proclamée dans le désert : « Je suis Celui qui suis. » La Pâque nouvelle , dont il préparait l'avènement, était le passage de la foi au Dieu vivant des Juifs, à la foi et l'amour du Dieu dans un instant présent au milieu des hommes , jusqu'à la fin des siècles : « Voici que je suis avec « vous ! »■
On mangea donc l'agneau, que les disciples se partagèrent, parmi ces entretiens également remplis despérance et de crainte. Cet adieu de son maître, et ensemble la vue de la victime symbolique, pouvaient déjà révéler à Jean le sens prophétique de ce nom, le premier qu'il avait entendu donner au Rédempteur : « Voici l'Agneau de Dieu ! »
Mais c'est de lui-même maintenant qu'il faut apprendre des choses dont chaque trait révèle la présence de ses souvenirs, et l'impression profonde qu'en a gardée son cœur.
La Pâque légale achevée , « Jésus se leva de table, » raconte le disciple, pour accomplir bientôt un mystère plus grand que l'action figurative qu'il venait déterminer. Comme, dans quelques instants, à l'ancien sacrifice et à l'ancienne Pâque il allait faire succéder un autre sacrifice et un nouvel autel, il se sentit saisi d'un respect divin pour ces pêcheurs, ces simples, ces pauvres et ces petits, appelés à l'honneur d'être prêtres pour lui. Il se leva donc devant eux comme devant des princes, se ceignit pour les servir, versa l'eau dans le bassin, prenant
le ministère et la forme d'esclave; et lui, le Dieu créateur, se mettant à genoux, lava les pieds de ces hommes, les essuyant ensuite dans une humilité dont ils étaient stupéfaits ^
Ce n'était pas chose rare, dans ce temps et dans ce pays, qu'on lavât les pieds de ses hôtes avant l'heure du festin. Mais que signifiait ce rit, quand la cène était faite, ou bien quelle autre cène plus grande que la Pâque allait donc se célébrer? Les apôtres s'étonnaient, raconte encore saint Jean. Pierre se récriait. Il ne pouvait comprendre ce qui pouvait valoir aux hommes un tel honneur. Mais ce que vénérait en eux le Seigneur humilié, ce n'était pas l'homme, c'était Dieu, dont ils allaient devenir les ministres et le temple. De même que dans un instant Jésus allait leur dire : « Faites cette consé- (( cration en mémoire de moi; » de même il leur disait : « En vous lavant les pieds je vous donne « l'exemple, afin que ce que j'ai fait, vous le fassiez « vous-mêmes les uns aux autres -. »
Grandeur et abaissement, dignité et charité du ministère sacré, Jésus-Christ apprenait aux apôtres de l'avenir que ces deux choses extrêmes devaient être désormais des choses inséparables, et que, si
1 Surgit à cœnâ, et ponit vestimenta sua; et cùm accepisset linteum, praecinxit se.
Deindè mittit aquam inpelvim, et cœpit lavare pedes discipulorum, et extergere linteo quo erat prsecinclus. Joan. xiii , 4 et sq.
2 Exemplum enim dedi vobis , ut quemadmodùm ego feci vobis, ità et vos faciatis. Joan. xiii, 15.
L'Al'OTHIt SAINT .IRAN 113
leur mission éminente, surhumaine, est de consacrer riiostie et de pénétrer les cieux, il y en a une autre qui les prosterne à terre. C'est celle qui les dévoue à servir, à pardonner, à purifier, à absoudre ; à laver tous les pieds que la terre a souillés, à guérir tous les pieds que l'épine a blessés, et à les essuyer dans une charité patiente que rien ne rebute : « Vous m'appelez Maître et Seigneur, vous « dites bien, car je le suis. Si donc moi, votre « Maître, je vous ai lavé les pieds, vous les devez « également laver les uns aux autres ' . »
La leçon de la pureté sacramentelle était donnée; Jésus se remit à table. Le repas recommença. C'est ce que les interprètes appellent la seconde cène. Quelque chose de plus solennel, dans les Évangélistes, annonce l'heure sacrée et l'approche du mystère. Pour ce nouveau souper, les disciples, suivant la coutume générale venue de l'Orient, nous sont montrés à demi couchés sur des lits de table. Les convives y reposaient d'ordinaire trois par trois; et ces lits de festin s'appelaient triclinia, à cause de cet usage et de cette disposition ^ C'est ce qu'in-
1 Vos vocatis me magister et Domine, et benè dicitis.
Si ergô ego lavi pedes vestros, Dominus et magister, et vos debetis alter alterius lavare pedes. Joan. xiii, 13.
2 "V. Maïuhiit, AnaJys. de l'Évang. , t. IV, dissertation xxxiv, p. 620.
lu L'APOTRE SAINT JEAN
(lique saint Jean dans l'endroit où il marque qu'il avait le visage incliné vers la poitrine et la face de son Maître ' . Pierre était de l'autre côté de ce triclinium, comme la suite le fera voir; Jésus entre les deux. La place du jeune disciple était celle qu'on appelait « le sein du père de famille », et l'Évangile y fait quelquefois allusion. C'était à table la place de prédilection; et Origène compare le repos sacré de Jean sur le sein du Verbe au repos du Verbe luimême dans le sein de son Père ^
C'est là, dans le silence d'une heure recueillie, que Jésus consomma le plus étonnant miracle de l'amour qui se donne. Après cette première parole de saint Jean : « Le Verbe s'est fait chair, » la plus surprenante fut celle que saint Jean entendit en cet instant prononcer à Jésus : « Mangez, ceci est mon « corps; buvez, ceci est mon sang. » Alors tout le discours tenu aux Capharnaïtes se rappela à lui. C'était là (( ce pain du ciel, ce pain vivant, ce pain divin qui donne la vie au monde ». C'était « cette chair, ce sang qui nous fait demeurer en Dieu, et demeurer Dieu en nous. » La promesse était fidèle, la prophétie accomplie, Jésus-Christ perpétué, l'incarnation continuée, et le mystère de l'Agneau de Dieu dévoilé à saint Jean.
1 Le texte grec porte : Hv Sa àvaxsîjjievoç elç Iv. twv (j.a6riTwv aÙTOu
£V TW XÔXtICO TOÙ IyiCToO. Joan. XIII, 23.
2 Exislimo hoc symbolum denotare Joannera recubuisse in sinibus Verbi Dei , perindè ac ipsum Dei Verbum est in sinibus Pafris,juxtà illuri : Unigonitns qui est in sinu Patris. (Origen, m Joan.)
En même temps l'intimité du maître et du disciple recevait sa consommation dans une union si profonde, que l'homme n'eut pas seulement osé l'imaginer. L'ami vivait de l'ami, l'homme vivait de Dieu. A peine consacrée, la coupe du sang divin était remise à Jean ; puis de ses mains elle passait dans les mains de ses frères. Du cénacle aux catacombes, des catacombes aux basiliques, des mondes civilisés aux régions barbares, des nations qui finissent aux peuples qui renaissent, elle est venue jusqu'à nous. Elle s'en ira de même jusqu'au bout de la terre; elle ne s'arrêtera pas qu'elle n'ait atteint ainsi la consommation des siècles. Et les merveilles de pureté, de courage et de charité qu'en ce jour elle produisait dans l'âme de saint Jean , elle les renouvelle encore, et ne cessera de les renouveler dans tout cœur altéré qui, las de s'être abreuvé à la coupe du monde, aura le courage de venir boire à la coupe de Dieu !
Cependant .Tésus souffrait. Judas était près de lui, non loin de Jean , puisque le perfide pouvait mettre la main au même plat que son maître. Le maître savait son dessein; il voyait son malheur : c'est ce qui le contristait.
Il semble que la croyance en la présence réelle du Fils de Dieu dans l'hostie avait déjà été pour ce malheureux une première pierre de scandale. Quand Jésus-Christ avait promis ce pain divin aux Juifs de Capharnaûm, Judas avait été de ceux à qui ce discours avait paru trop dur, car son maîlre avait dit
incontinent aux siens : « Ne vous ai-je pas choisis, vous douze? Et cependant l'un de vous est un démon '. )) C'est le propre de l'Eucharistie de faire des démons quand elle ne fait pas des anges.
La cène vit s'accomplir la sinistre prophétie. Aux discours de la charité se mêlaient, dans l'entretien, des paroles amères qui décelaient la profonde blessure de Jésus. C'est de saint Jean et des autres qu'il disait : « Vous êtes purs. » Mais c'est de Judas qu'il disait : « Vous ne l'êtes pas tous -! « A table, c'est de Jean et des autres qu'il disait : « Je ne K me plains pas de tous, car je sais ceux que j'ai « choisis et que je chéris. » Mais c'était à Judas que s'adressaient ces mots : « Il faut que s'accomplisse « la parole de l'Écriture : Celui qui mange le pain « avec moi s'élèvera contre moi ^ »
De quel trouble ne devait pas être ému le cénacle en entendant proférer ces dénonciations générales encore , qui , ne nommant personne , faisaient planer sur tous également le soupçon odieux de la perfidie! Jean s'en souvenait. Placé à côté de son Maître, il avait entendu ces premières plaintes de Jésus, que les autres, plus éloignés, n'avaient pas pu saisir , comme la suite le fait voir. N'était-ce pas pour épancher sa peine dans son sein que Jésus
1 Nonne ego vos duodecim elegi? Et ex vobis unus diabolus est. Joan. vi, 71.
2 Et vos inundi estis, sed non omnes. Joan. xiii, 10.
3 Non de omnibus vobis dico. Ego scio quos elegerim; sed ut adimpleatur Scriptura : Qui manducat mecum panem levabit contra me calcaneum suum. Joan. xiii, 18.
LAI'ÙTUK SAINT .IKAX 117
l'avait voulu si proche de son cœur? 11 recueillait ces confidences, il adorait ces avances miséricordieuses, il constatait une à une ces poursuites patientes, il admirait comment il peut se faire que l'homme résiste, et que nous portions en nous la triste liberté de vaincre, de mépriser et de troubler un Dieu.
Dieu se troubla, en effet, comme lui-même l'ateste, pareil à une mère qui voit que ses remèdes sont vains, et qu'elle va perdre son fils. C'était l'heure d'en finir; et cette fois, s'ad ressaut à tous, le Seigneur Jésus se résolut de dénoncer à haute voix le grand crime de l'un d'eux : « En vérité, en vérité, « je vous le dis, l'un de vous me trahira * ! »
Quel était le coupable? Les disciples se regardent, hésitent, s'interrogent. Saint Jean se rappelait l'agitation soudaine jetée dans le cénacle. Plus troublé que les autres, l'apôtre se jetait de frayeur sur le sein même de son Maître, comme pour le consoler, et fermer, s'il pouvait, la blessure faite à l'amour. Mais il n'y a que lui qui puisse raconter cet instant triste et doux. -
1 Jésus turbatus est spiritu, et protestatus est et dixit : Amen, amen dico vobis, quia unus ex vobistradet me. Joan. xiii, 21.
■^ Erat autem lecunibens unus ex discipulis ejus in sinu Jesu queni diligebat Jésus.
Innuit ergô huic Simon Petrus , et dixit ei : Quis est, de quo dicit?
Itaque cum recubuisset ille suprà peclus Jesu, dicit ei : Domine, quis est?
Respondit Jésus : lUe est, cui ego intinctum panem porrexero. Et cùm intinxisset panem, dédit inde Judae Simonis Iscariotse.
IIS I/APOTFiE SAINT JEAN
« Il y avait donc, dit-il, un des disciples de Jésus « qui reposait près de son sein , et c'était le disciple « que Jésus aimait.
« Simon Pierre fit signe à ce disciple d'interroger « Jésus, lui demandant par ce signe : Quel est celui « dont il parle? »
Jean le comprit. <r 11 se pencha, laissa tomber « sa tête sur la poitrine de Jésus, et dit : Qaï est-ce, « Seigneur?
a Et alors Jésus, » — confidentiellement, sans nommer encore personne : — « C'est celui, répon- « dit-il, à qui je présenterai le pain trempé. Et, « ayant trempé du pain, il le donna à Judas, fils de « Simon, de Carioth.
« Quand Judas eut pris ce pain , Satan entra dans (( cet homme. Ce que tu fais, fais-le vite, » lui recommanda le Maître miséricordieux, comme pour lui laisser voir qu'il savait ses desseins.
« Judas sortit aussitôt. Il était nuit alors.
« Personne de ceux qui étaient assis à table avec « Jésus ne savait à quelle fin il avait parlé à Judas. »
Mais Jean, qui le raconte, le pouvait-il ignorer? Il ne le semble pas. Dieu s'était ouvert à lui de sa plus grande douleur. On dirait, chose étrange! que le divin ami a besoin de l'ami mortel; et que celui qui a pris toutes nos infirmités n'échappe pas à cette
Et post buccellarn introivit in eum satanas. Et dixit ei Jésus ; Quod facis, fac citius.
Hoc autem nemo scivit discunibentiuiu ad quid dixerit ei. Joan. XIII, 23 et sq.
loi qui, à l'heure de la souffrance, fait incliner (oui être, si fort, si grand qu'il soit, vers un autre être souvent plus infirme que lui, qui ne sait rien, qui ne peut rien, mais (fui du moins ()eut aimer, qui du moins peut comprendre, alléger notre fardeau en en prenant sa part, enfin mettre sur nos maux le haume de la compassion, baume souverain, si puissant, que souvent par lui tout mal est oublié, et qu'un homme devient capable de consoler un Dieu.
Quand Judas fut sorti, le Seigneur éclata en un discours sublime ^ Rien ne comprimait plus l'élan de l'âme qui voulait se livrer tout entière, et qu'oppressait la présence douloureuse du méchant. Saint Jean a consacré quatre chapitres entiers au discours de la cène. C'est la plus admirable partie de l'Évangile. Nul ordre, nul art humain ne préside à ces paroles, que seul un Dieu a pu dire; mais on y sent déborder de toutes parts la grande âme qui vient de se donner tout entière dans l'amour, et qui demain va se sacrifier dans la mort. Saint Jean les recueillait toutes, car il était alors placé comme à la source de la divinité; et, à l'accent sublime qu'elles gardent dans son livre, on voit que le disciple vient
• Cum ergo exisset, dixit Jésus : Nunc clarificalus est Filius homims, etc.. Joan. xui.
120 L'APOTHE SAINT JEAN
de placer sa tète près du cœur adorable dont il reçoit l'écho, et qu'il est plein de Dieu.
Jésus -Christ commençait par rendre grâces au Père du merveilleux ouvrage qu'il venait d'accomplir; et, de même qu'autrefois Dieu s'était applaudi après la création, le Christ s'applaudissait de la gloire plus grande qui allait rejaillir de TEucharistie et de la Rédemption :
« Jésus dit : C'est maintenant que le Fils de « l'homme est glorifié, et que Dieu a élé manifesté « en lui.
« Si Dieu déjà a été manifesté en lui, Dieu aussi « va le glorifier en lui-même, et voici l'heure de « cette glorification ' ! »
Ici commençait l'adieu , après l'action de grâces. Mais quelles assurances divines consolaient cet adieu ! et quelles espérances sûres relevaient les yeux vers le ciel! k Mes petits enfants, disait-il, je suis encore « avec vous, mais pour bien peu de temps. Bientôt « vous me chercherez; mais là où je m'en vais vous « ne pouvez venir.
« Je vous donne un commandement nouveau ; » c'est de vous aimer les uns les autres, comme je « vous ai aimés..., afin que là où je suis, vous y a soyez aussi .
« . . En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui
1 Nunc clarificatus est Filius hominis; et Deus clarificatus est in eo.
Si Deus clarificatus est in eo, et Deus clarificabit eum in semetipso. Etcontinuo clarificabit eum. Joan. xiii, 31.
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(( croit en moi fera les œuvres que je fais; il en fera (( môme de plus grandes , parce que je retourne (( vers mon Père.
« Or tout ce que vous demanderez à mon Père (( en mon nom, je le ferai, afin que le Père ait sa « gloire dans le Fils.
« Moi je prierai mon Père qu'il vous donne le « Paraclet, un autre consolateur qui restera avec « vous à jamais.
« Je ne vous laisserai pas orphelins ; mais je « viendrai à vous. Je vis, vous vivrez de même, et « ce jour là vous saurez que je suis dans mon Père, « et vous en moi, et moi en vous ' ! »
Jamais plus hautes paroles n'avaient été proférées. Philippe s'en étonnait, et, croyant que le ciel allait s'ouvrir devant lui, demandait à voir le Père. Jude pensait que c'était l'heure où le Christ allait
i Filioli, adhuc modicura vobiscum sum. Quaeritis me, et sicut dixi Judseis : Quô egovado, vos non potestis venire, et vobis dico modo. Joan. xiii, 33.
Mandatum novum do vobis : ut diligatis invicem, sicut dilexi vos, ut et vos diligatis invicem. Ibid., xiii , 34.
Amen, amen dico vobis, qui crédit in me, opéra quae ego facio^ et ipse faciet, et majora horura faciet , quia ego ad Patrem vado.
Et quodcumque petieritis Patrem in nomine meo , hoc faciam , ut glorificetur Pater in Filio.
Et ego rogabo Patrem , et alium Paracletum dabit vobis, ut maneat vobiscum in sternum.
Non relinquam vos orphanos : veniam ad vos.
Vos autemvidetis me : quia vivo ego, et vos vivetis.
In illo die vos cognoscetis quia ego sum in Pâtre meo , et vos in me, et ego in vobis. Ibid., xiv, 12, 13, 16, 18, 2U.
122 L'APOTRK SAINT JEAN *
enfin se manifester en Israël. Thomas demandait le chemin qu'allait prendre le Messie, et il voulait le suivre. Tous voyaient bien dans ces adorables discours rhymne de sa gloire future, mais ils ne comprenaient pas à quel prix cette gloire allait être achetée, et comment cette action de grâces était le testament où Dieu mourant déposait le dernier mot de sa doctrine, ses volontés suprêmes, et le legs de ses bienfaits.
Son dernier mot sur lui, c'est qu'il était Fils de Dieu, absolument semblable et égal à son Père : ( Philippe, disait-il, quoi! il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas? c Qui me voit, voit mon Père. Est-ce que vous ne X croyez pas que je suis dans mon Père , et que mon
< Père est en moi '? » — « Thomas, disait-il encore, ( c'est moi qui suis la voie, la vérité, la vie. Per-
< sonne ne vient au Père sinon par moi -. »
Sa dernière volonté, c'était perpétuellement le commandement de l'amour : « Aimez -moi; si vous (( m'aimez, gardez mes commandements, et mon « Père vous aimera, et nous viendrons en vous y « faire notre demeure. Aimez-vous : c'est mon pré- « cepte que vous vous aimiez, comme je vous aimai
1 Dicit ei (Philippo) Jésus : Tanto tempore vobiscum sum , el non cognovistis me? Philippe, qui videt me, videt et Patrem.
Quomodô tu dicis : Ostende nobis Patrem. Non creditis quia ego in Pâtre, et Pater in me est? Joan. xiv, 9.
2 Dicit ei Jésus : Ego sum via, et veritas, et vita. Nemo venit ad Patrem nisi per me. Joan. xiv, (5.
L'A POT lu*: SA1^5T .11: an 123
« moi-même. C'est à ce signe qu'on vous connaîtra M pour mes disciples, si vous vous aimez les uns les M autres '. »
Son legs suprême enfin, c'était le don de l'Esprit- Saint, l'Esprit de vérité, qui procède du Père, et qui devait enseigner toutes les choses à venir. Puis, comme couronnement souverain de tout don^ une paix surhumaine, une paix intrépide même au sein des orages, une paix universelle sur les individus et sur les nations quand elles sauront s'aimer, une paix divine supérieure à celle que donne le monde, une paix finale que personne ne nous pourra ravir, et qui devait enfin s'éterniser dans le ciel. Quels discours le disciple recueillit dans cette soirée d'ineffaçable souvenir, et quels flots de lumière en descendaient soudainement sur saint Jean et sur nous'!
L'entretien se termina par une belle prière. Jésus leva les yeux, rapporte le disciple, il regarda le ciel , et, s'adressant à Dieu :
1 Si diligitis me, mandata niea servate.
Qui habet mandata mea et servat ea, iile est qui diligit me. Qui autem diligit me , diligetur à Pâtre meo. Joan. xiv , 15, 21 .
Mandatum novum do vobis : ul diligatis invicem, sicuf dilexi vos.
In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis, si dilectionem habueritis ad invicem Joan. xiii , 34, 35.
"^ « Au milieu de tous , regardez saint Jean s'attachant plus familièrement à Jésus. Voyez avec quel amour et quelle attention il regarde son maître bien -aimé, et recueille dans une tendre anxiété toutes ses paroles : car il n'y a que lui qui nous en ait transmis si fidèlement le récit. »
(S. Bonav., Médit, de la vie deJ.-C, chap. Lxxiii, p. 359.)
12i LAl'OTHU SAINT JEAN
« Mon Père, lui dit -il, voici que l'heure est « venue, glorifiez votre Fils. Je vous ai fait moi- « même connaître sur la terre. Maintenant j'ai con- « sommé l'œuvre que vous m'avez donnée. Ren- « dez-moi cette gloire que j'avais en votre sein « avant que le monde fût, rendez-la-moi en vous. « J'ai révélé votre nom aux hommes de cette terre « que vous m'aviez donnés, et qui ont cru en moi. « Père saint, gardez- les tous, qu'ils ne fassent « qu'un comme nous. Je suis en eux comme vous « êtes en moi. Qu'ils soient consommés ainsi dans « l'unité. Je veux que là où je suis, ô Père, ils « soient de même, pour qu'ils y voient la gloire que « vous m'avez donnée, vous qui m'avez aimé avant u que le monde fût '. »
Ayant dit, le Seigneur se disposa à mourir. Il voyait approcher l'ennemi invisible : « Le prince du
1 Hsec locutus est Jésus, et, sublevatis oculis in cœlum, dixit : Pater , venit hora , clarifica Filium tuum , ut Filius tuus clarificet te.
Ego te clarificavi super terram. Opus consummavi quod dedisti mihi utfaciam.
Et nunc clarifica me tu, Pater, apud teraetipsum claritate quam habui priusquàm mundus esset apud te.
Manifestavi nomen tuum hominibus quos dedisti mihi de mundo. Tui erant, et mihieos dedisti, et sermonem meum servaverunt.
Pater sancte , serva eos in nomine meo quos dedisti mihi , ut sint unum sicut et nos.
Pater, quos dedisti mihi, volo ut ubi sum ego, et illi sint mecum , ut videant claritatem meam quam dedisti mihi , quia diiexisti me antè constitutionem mundi. Joan. xvii, 1,4, 11, 2i.
i;apotuk SAFNT .IKAN 125
« monde vient », disait-il à ses apôtres. « L'ennemi « vient; mais l'ennemi n'a nul pouvoir sur moi. a Seulement il faut qu'on sache combien j'aime mon « Père, et voilà pourquoi je fais ce que mon Père (« commande \ »
L'adieu était fini , Toblation volontaire de la victime sainte préludait au sacrifice, et tout le discours du cénacle s'achevait par ce cri d'héroïque courage : « Levons -nous, et marchons! »
Voilà ce que saint Jean a vu : voilà ce qu'il a redite La sainte humanité, tout près de se briser, comme un vase de pur albalre, laissait déjà resplendir toute la flamme intérieure de l'âme de Jésus. C'était une telle lumière que les apôtres avouaient qu'ils en étaient éblouis : « Voici, disait l'un d'eux, (( que vous parlez manifestement à cette heure. Nous {( voyons à présent que vous savez toutes choses.
1 Venit enim princeps mundi hujus, et in me non habet quidquam.
Sed ut cognoscat mundus quia diligo Patrem, et sicut mandatum dédit mihi Pater, sic facio. Surgite, eamus hinc. Joan. XIV, 30.
2 C'est le rôle confidentiel que saint Jean s'attribue partout dans l'Évangile, et que conséquemraent lui assignent les saints qui ont voulu se représenter cette histoire.
« Notre-Dame dit alors : Je voudrais bien savoir ce qui a été dit et fait pendant cette cène par mon Fils. » Et Pierre fit signe à Jean de le raconter. Jean commence et rapporte tout. Ils passent ainsi tout le jour en parlant de Lui! Oh ! avec quelle attention écoutait Madeleine, et combien plus attentivement encore Notre-Dame! Que de fois disait -elle pendant ce récit : « Béni soit mon fils Jésus! »
(S. Bonav., Médit, sur la vie de J.-C, ch, Lxxxv.)
« C'est pourquoi nous croyons que vous êtes venu (( de Dieu ^ ! »
Trouverait- on, en effet, quelque autre part une parole où la divinité éclate en plus grands traits? Et, en même temps, n'est-ce pas là surtout que débordent ces trésors d'humanité et de bénignité que l'apôtre déclare avoir vus dans le sein du Sauveur? Il n'y avait là cependant rien qui sentît le faste d'une parole arrangée, comme dans le dialogue de Socrate mourant. C'était l'entretien simple, familier et intime d'un père avec ses fils, d'un ami avec ses amis, dans le silence d'une dernière nuit, et dans le tête-à-tête d'un souper religieux. Pierre y place ses vives et présomptueuses promesses, Thomas y glisse ses doutes, Philippe expose ses vœux , Jude ses espérances; on dirait un Catéchisme. Et cependant nulle parole ne peut rendre compte de l'élévation de cellelà. On l'écoute, on l'adore, elle vibre dans tout l'être, comme si elle venait de tomber des lèvres du Seigneur; on se plonge dans cet abîme, on y revient sans cesse, comme à ces lettres profondes où une main mourante a déposé pour nous ses dernières ardeurs. Elles vous jettent dans ce transport qui
1 Dicunt ei discipuli ejus : Ecce nunc palam loqueris et proverbium nullum dicis.
Nunc scimus quia scis oninia et non opus est tibi ut quis te interroget : in hoc credimusquia à Deo existi. Joan. xvi, 29.
C'est pourtant ce discours dont on a osé dire : « La prière de Jésus, la veille de sa mort, se trouve transformée, chez saint Jean, en un discours long, verbeux, froid et uniquement rempli des idées de sa grandeur divine, w (Bretschneider.)
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faisait dire à Bossiiet : « Je n'en puis plus, Seigneur, je n'en puis plus! » Elles seules suffiraient à peupler une solitude etù remplir une vie, puisque seules elles ont suffi à transformer le monde. Et je m'étonne en moi-même qu'on puisse lire, écouter et goûter autre chose au soir de toutes les cônes, au pied de tous les calvaires, dans toutes les actions de grâces, en présence de tous les sacrifices, quand tout le reste s'efface, et qu'on ne peut plus entendre que deux voix immortelles, celle de Tâme qui dit à Dieu : (( Seigneur, montrez-moi le chemin! » et celle de Dieu , qui répond : « C'est moi qui suis la voie, la vérité et la vie! »