‹ l'Apotre Saint JeanChapitre 20 sur 59 · SAINT JEAN A LA PASSION DE JESUS - CHRIST · texte numérisé non relu

SAINT JEAN A LA PASSION DE JESUS - CHRIST

Après l'hymne d'action de grâces, ayant donné le signal de quitter le cénacle , Jésus Christ s'avança vers la montagne des Oliviers où il avait coutume d'aller prier la nuit.

C'est durant ce trajet qu'il tint à ses disciples une partie du discours que saint Jean a rapporté, et dont il marque assez le lieu et les circonstances. Ils marchaient ensemble dans une nuit doucement et tristement éclairée par la lune de Pâques. FA comme ils traversaient les vignes qui, dans cette terre, montent comme de grands arbustes, Jésus, selon sa coutume, empruntait de la nature qu'il avait sous les yeux des images capables de représenter sa doctrine : « C'est moi, leur disait-il, qui « qui suis la vigne véritable, et mon Père est le « vigneron. Je suis le cep de vigne et vous êtes « les branches. Quiconque demeure en moi por-

« tera beaucoup de fruits; mais sans moi vous ne « pouvez rien faire '. » C'était encore la doctrine du royaume de Dieu telle qu'elle se retrouve partout dans l'Évangile de saint Jean.

Ils arrivèrent ainsi, toujours selon saint Jean, au pied de la montagne en un endroit pierreux, dans lequel l'histoire et la prophétie s'accordent à placer leurs épouvantes. C'est le lit du Cédron creusé dans la vallée appelée primitivement Tophet ou Ben- Hinnon et nommée depuis la vallée de Josaphat. Le nom de Cédron signifie Ténèbres en hébreu ; et rien n'est, en effet, plus sombre que le ravin le plus souvent à sec au-dessus duquel serpente un étroit sentier qui semble suspendu sur le précipice. C'est de là que le Lévitique prescrivait de lancer le bouc émissaire qui , tombant ensuite du haut des rochers de Zug , devait expier pour le peuple. David avait également traversé le Cédron lorsqu'il fuyait devant Absalon révolté. Au delà, le sentier s'élargit et conduit dans le lieu appelé Gethsémani. C'est saint Jean dont le souvenir fidèle nous fait connaître ce chemin où il avait tant de fois suivi son maître "-. D'un côté, les hauteurs qui portent les tombeaux des rois, les murailles de la ville sainte;

1 Ego sum vitis vera, et Pater meus agricola est...

Ego sum vitis, vos palmites. Qui manet in me et ego in eo, hic fert fructum multum : quia sine me nil potestis facere. Joan. xv, 1, 5.

2 Fréquenter Jésus convenerat illùc cum discipulis suis. Joan. XVIII, 2.

de l'autre , la montagne du faîte de laquelle Jésus devait remonter au ciel , dominent le jardin où le Seigneur allait commencer à souffrir.

Il ne souffrit pas seul : son ami lui fut fidèle ^ Et comme l'Église a donné le nom de Compassion aux souffrances que Marie endura par la vue de la passion de son fils , nous appellerons du même nom la douleur de l'ami , et nous raconterons la Compassion de saint Jean.

Il faut distinguer deux passions de Jésus-Christ. Il y a la passion de son corps, il y a celle de son cœur.

Etre lié, être conspué, être frappé de verges et couronné d'épines, être mis sur une croix et percé d'une lance, c'est le supplice du corps. Si horrible qu'on le suppose, ce n'est pas la torture dont s'affectent davantage les âmes généreuses. Elles l'affrontent courageusement ..quelquefois même joyeusement, et notre Dieu crucifié a lui-même déclaré que ceuxlà n'étaient pas les plus à redouter qui ne tuent que le corps.

Mais être vendu par son ami de tous les instants; avoir choisi des hommes pour être ses familiers, ses héritiers, ses frères, et se voir tout à coup

1 « S. Jean s'étant placé près de Jésus à la Cène, ne se sépara plus de lui. Personne, en effet, 'ne s'attacha jamais si fidèlement et si familièrement à Jésus. Et lorsqu'il fut pris, il entra avec lui dans Vatriuni du prince des prêtres , et ne l'abandonna ni lors de son crucifiement, ni à sa mort, ni même après sa mort, jusqu'à ce qu'il eût été enseveli. »

(S. Bonav., Médit, de la vie deJ.-C, ch. Lxxm.)

renié par le premier d'entre eux, abandonné des autres ; subir successivement le baiser de l'hypocrisie, le trait de l'ingratitude, la solitude et l'abandon; endurer tour à tour la lâcheté de celui-ci, la vénalité ambitieuse de celui-là, l'impudeur d'une CQur et la stupidité insolente des foules; enfin être bon, être saint, être sauveur, être pasteur, être père, être Dieu, et malgré cela, et même à cause de tout cela, être victime de ceux qu'on est venu racheter; avoir quitté le ciel pour affranchir la terre, puis souffrir et mourir dans le délaissement de la terre et du ciel : voilà le supplice du cœur.

Ce fut principalement le supplice de Jésus-Christ. Toute sa passion vraiment et profondément comprise se passe entre le moment où son cœur se rompant transsude le sang et l'eau au jardin de l'Agonie , et le moment oii ce même cœur percé par une lance laisse encore découler le sang et l'eau de sa plaie. L'amitié de Jean le comprit; et comme ce divin cœur reçut trois grandes atteintes au temps de sa passion , la première au jardin de Gethsémani par la fuite des frères, la seconde chez Caïphe par le reniement de Pierre, la troisième à la croix par l'abandon de tous, le disciple bien aimé se trouva près de lui dans chacune de ses douleurs , pour lui faire de sa compassion un appui , s'il ne pouvait lui en faire un rempart.

Jésus était venu au lieu de Gethsémani, suivi de ses apôtres. Ils étaient onze alors, mais il n'en prit

que trois : c'étaient Pierre, Jacques et Jean, ceuxlà mêmes qui l'avaient accompagné sur la montagne où il s'était jadis transfiguré. Toutefois les trois apôtres ne le suivirent pas jusqu'au bout, il leur ordonna de l'attendre sous les oliviers, et il s'éloigna seul pour l'agonie suprême, leur demandant seulement de soulager par la prière sa tristesse mortelle \

C'est à de telles heures surtout que l'amitié est le plus indispensable des biens. Dieu même en recherchait la douceur secourable, il venait, il revenait auprès de ses apôtres. Mais les apôtres dormaient, et Jean le bien -aimé dormait comme les autres.

L'Évangile ne veut pas qu'on accuse ce sommeil. Selon qu'il nous l'explique, c'était à force de tristesse qu'ils s'étaient endormis, comme ces fils exténués auprès du lit de leur père qui finissent par tomber dans un accablement où l'âme veille encore et ressuscite l'image de toutes ses douleurs : Dormientes erant prœ tristitiâ.

Aussi bien Jésus-Christ ne les accusait pas, il les plaignait plutôt, car il savait quel mal les appe-

1 Caeteros sedere jussi ut infirmiores ; vos ut firmiores volo coUaborare mecum invigiliis et arctionibus. (Origen. in Joan.)

S. Jean n'a pas raconté lui-même l'agonie de son maître au Jardin des Olives. Mais c'est lui qui le fait voir, dans l'instant qui précède , accablé de fatigue et de douleur : « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je? Mon Père, délivrez-moi de cette heure. Mais c'est pour cette heure que je suis venu.» (Joan. XII, 27.) N'est-ce pas l'écho des gémissements de Gethsémani?

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santissait. Il disait: « L'esprit est prompt; mais c'est la chair qui est infirme >■> et qui succombe.

On croit sincèrement, on aime fidèlement, et l'on se fait de son dévouement, de sa fidélité, une image qui transporte et un dessein qui ravit : Spiritus enim promptus est. Mais bientôt, hélas! la pauvre nature a ses retours. C'est la patience qui succombe, c'est la santé qui défaille, c'est l'idéal qui se voile, c'est l'ardeur qui s'éteint, ce sont les yeux qui se chargent de chagrins et d'ennuis : oculi eorum erant gravati. Et l'on se surprend à dormir après les plus sincères protestations de veiller, de combattre et de souffrir : « 0 qui me délivrera de ce corps de mortalité ! »

« Veillez donc et priez , » leur répétait le Maître. D'abord il faut veiller, tenir les yeux ouverts, se garder des embûches, car c'est l'heure des ténèbres, comme Jésus disait, et les pièges de paroles ne manquent point sous les pas des disciples du Dieu qu'on veut faire mourir. Ensuite il faut prier quand le monde conspire. Ce sont les hommes de prière qui rachèteront le siècle s'il veut être racheté. Et que si, au contraire, il faut que le Fils de l'homme boive le calice et verse sa sueur d'eau et de sang, il sera consolé, parce que ses fidèles auront, comme les anges, visité son agonie et réconforté son cœur.

Il y a un autre devoir : c'est celui de l'action. « Maintenant levez-vous, dit Jésus aux disciples, l'heure est venue. Marchons, car voici venir celui

qui me livrera. » Ce n'est plus de veiller, ce n'est plus même de prier qu'il s'agit désormais, mais de marcher vaillamment. Jean se lève; son divin Maître est pris par les valets, l'apôtre est là, il voit tout, tous les détails ici sont dus à son récit. 11 a peint l'arrivée de cette vile troupe armée dé bâtons et de flambeaux. Il a vu le miracle des soldats renversés par un mot de l'Homme-Dieu. Compagnon de Simon Pierre, il constate sa résistance armée contre Malchus; il a retenu surtout les paroles de miséricorde par lesquelles le Seigneur demandait qu'il ne fût pas touché à ses disciples. C'est un trait de saint Jean ^ ! Mais l'apôtre fidèle s'en tiendra-t-il là? Onze ont suivi Jésus au pied de la colline , et trois dans le Jardin Combien s'en trouvera-t-il qui l'accompagneront chez ses persécuteurs?

(( Il y eut, comme saint Jean le raconte lui-même, à la suite de Jésus, Simon surnommé Pierre, et Vautre disciple. Or ce disciple était connu du pontife , et il pénétra dans l'atrium de Caïphe en même temps que Jésus. »

« Pierre lui, se tenait à la porte, dehors. Ce fut l'autre disciple, qui, étant de la connaissance

1 .Respondit Jésus : Dixi vobis quia ego çum. Si ergô me quserïtis, sinite eos abire. Joan. xviii , 8.

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du pontife, parla à la portière et ût entrer Simon '. » Or le disciple, l'autre disciple que l'on est accoutnnoié dç voir avçc Pierre, le disciple par excellence, celui qui se donne toujours ce nom dans son Evangile, celui qui ne se fait pas connaître d'autre sorte, quel est- il sinon Jeau? C'est ce que faisait entendre saint Chrysostome aux fidèles d'Antioche. Puis l'éloquent évêque en fournissait la preuve, ren.dant compte de ^a présepcç de saint Jean en ce lieu, expliquant son silence, louant; sa discrétion, le faisant reconnaître dans ces termes voilés , transparents toutefois, qui sauvent à la fois la vérité de l'histoive et la modestie du témoin -, C'est ainsi, explique-t-il, que plus tard ces mêmes prêtres de la maison de Caïplie , rencontrant Pierre et Jean qui

1 Sequebatur autem Jesum Simon Petrus , et alius discipulus. Discipulus autem ille erat notus Pontifici , et introivit cum Jesu in atrium Pontificis.

Petrus autem stabat ad ostium foris Exivit ergô discipulus alius, qui erat notus Pontifici, et dixit ostiariae, et introduxit Petrum. Joan. xviii , 15, 46.

Cur non Petrum ipse Joannes introduxit? Christo hfcrebat et sequebatur euni. (S. Chrysostom. in hune locum Joan. liomil. LXXXIII.)

2 Quis est alius discipulus? Ipse est qui hsc scripsit. (Tî; èatlv ô à/Xoç [xaÔïjTYi:;; A'jto; ô xaùxa ypà'^a;.)

Et cur se non nominat? Nam cùm supra pectus Jesu recubuit, jure nomen occultât. Nunc autem cùr idipsura facit? Eâdem de causa. Nàm hic quoque rem prseclaram narrât quôd nempè, omnibus aufugientjbus, ipse sequeretur. Ideô nomen tacefsuum, et Petrum priorem ponit, suîque tamen meminisse coactus est, ut ediscas eum accuratiùs ea qu;c in aulâ gesta sunt enarrasse, utpolè quis int ùs esset, etc. (S. Ghrysost. in Joan.HomiL LXXXIII al. LXXXII apudedit. Migne, f. VllI, p. Ud.)

prêchent dans le temple, se rappelleront, en effet, « d'avoir vu ces hommes à la suite de Jésus ^ » S. Jérôme l'entend de même, saint Augustin l'enseigne ainsi aux chrétiens d'Hippone, Théophylacte n'élève aucun doute sur ce sens ^ Qui en pourrait douter, de ceux qui connaissent le style et le cœur de saint Jean?

Jean est donc là. Il est arrivé le premier; il n'a pas voulu quitter un seul instant son maître; des relations antérieures qu'il indique seulement, mais qu'il n'explique pas, lui permettent l'entrée de la maison de Caiphe ; il pénètre dans Y atrium; il ne dissimule pas qui il est, qui il aime. C'est un disciple de Jésus, chacun le sait; la servante semble faire allusion à ce premier entré quand elle demande à Pierre : « Et toi, n'es-tu pas aussi un « disciple de cet homme ^? » La porte qu'il s'est ouverte, il l'ouvrira à d'autres. Il parle aux gens de Caïphe, il introduit Simon Pierre. Il faut que les

1 S. Chrysost. in Acta apostol. Homil. X.

2 Quisnam sit ille discipulus? Solet autem se idem Joannes ita significare, et addere quem diligebat Jésus. (S. Aug. in Joan. Evang. Tract. CXIII , col. 786.)

Jésus amabat Joannem plurimum qui, propter nobilitatem erat notus Pontifici, et Judseorum insidias non titnebat, in tantura ut Petrum introduceret in atrium, et staret solus apostolorum anlè crucem. (S. Hieronym. Epistol. x\i, p. 119, ad Principiam , de Marcellœ epitaphio.)

3 Dicit ergô Petro ancilla ostiaria : Numquid et tu ex discipulis es istius hominis? Joan. xviii , 17.

Ibid., XVIII, 25.

Illud autem Numquid et tu ideo dicit mulier quia Joannes intùs erat. (S. Chrysost. in Joan. Homil. LXXXIII.)

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amis soient là, comme une protestation, comme une consolation , comme une médiation entre le Juste persécute et ses persécuteurs. Il faut que Jésus puisse dire aux indignes pontifes : « Pourquoi me faites-vous ces questions? Interrogez plutôt ceux qui m'ont entendu. Les voici. Ils savent bien ce que je leur ai dit : Eccc hi sciunt quœ dixerim ego '. Il faut que tout à l'heure, quand son cœur soutï'rira du reniement de Pierre, il ait auprès de lui le disciple fidèle sur lequel il puisse du moins reposer son regard. Ce fut l'honneur de Jean, et dans la longue histoire des combats de l'Église on aime à le voir le premier à la tête du cortège qui, pendant trois cents ans, défilera devant les valets et devant les prétoires des pouvoirs persécuteurs en leur jetant le témoignage intrépide de la foi : « Je suis chrétien! »

Ce qui surtout frappait Jean dans la passion de son Maître telle qu'il la voyait s'accomplir sous ses yeux, c'était le caractère de spontanéité avec laquelle Jésus faisait cette généreuse immolation de soi. Il l'avait déclaré dès le commencement : « C'est moi qui donne ma vie afin de la reprendre. Personne ne me la ravit, mais je la livre moi-même, car j'ai également le pouvoir de la donner et celui de la reprendre. Tel est le commandement que j'ai reçu du Père '. »

1 Quid me interrogas? Interrogaeos qui audierunt quid locutus sum ipsis. Ecce hi sciunt quid dixerim ego. Joan. xviii , 21 . '' Ego pono animam meam ut iterura sumam eam.

Ayant fait ce manifeste de sa souveraineté et de sa libre élection de vivre ou de mourir, il ne s'en désista pas jusqu'à son dernier souffle. Sauf l'heure de l'agonie au jardin des Olives, ce n'était pas seulement dans le tressaillement de l'espérance qu'il saluait sa mort; il voulait commander luimême son trépas, prévoyant tout, prédisant tout, dans la possession pleine d'une ame maîtresse d'ellemême et de sa destinée. Déjà saint Jean l'a vu q,ui eui a pris le chemin , il s'y est avancé à la tête des siens, il en a marqué la route par étapes comptées, il a fait son adieu au ciel et à la terre, et quand son heure est venue, c'est lui, c'est le trahi qui a averti le traître de sortir pour faire son œuvre et de la faire vite. Maître de ses bourreaux, il les a renversés dès qu'il s'est nommé à eux, ne se mettant entre leurs mains qn'après leur avoir fait sentir sa liberté et le choix de son amour. Maître de son juge lui-même, quand le procurateur ose dire à ce Dieu : « Ne sais-tu pas que j'ai le pouvoir de te crucifier et que j'ai également celui de te renvoyer? — Non, lui dit aussitôt la victime volontaire , tu n'aurais sur moi aucune sorte de pouvoir s'il ne te venait d'en haut '. » Enfin il

Nemo tollit eam à rae ; sed ego pono eam à meipso , et potpr statem habeo ponendi eam, et potestatem habeo iterùm sumendi eam : hoc mandatum accepi à Pâtre meo. Joan. x, 17.

1 Dicit ei Pilatus : Mihi non loqueris. Nescis quia potestatem habeo crucifigere te, et potestatem habeo dimitterete?

Respondit Jésus : Non habercs potestatem adversum me ullara, nisi tibi datum esset desjyper. Joan. xix, 10.

restera le maître de la mort elle-même ; et lorsque , ayant déjà pris ses arrhes sur lui en l'épuisant de sang, elle s'apprêtera à lui donner le dernier coup, elle s'arrêtera soudain, jusqu'à ce qu'ayant repassé tranquillement les Écritures afin de s'assurer que tout est accompli , il plaise au souverain Maître de lui donner le signal, mais avec un cri puissant qui révèle encore en lui la liberté et la vie.

Ainsi, aux yeux de saint Jean, son maître ne succombait pas, il s'offrait; ce n'était pas le supplicié, c'était le Rédempteur; ce n'était pas la victime seulement, c'était le prêtre, et ce prêtre était Dieu : Ecce Agnus Dei !

Toutefois, après qu'il s'est montré près de Jésus dans l'atrium de Caïphe , jusqu'au crucifiement , l'apôtre n'apparaît plus dans la passion de son Maître. Qu'était-il devenu? Lorsque, se retournant, le Seigneur transperça de son regard divin Tame coupable de Pierre, quel regard jeta-t-il sur l'apôtre fidèle? Quel prix lui paya-t-il de sa générosité? Et tandis que Simon Pierre sortait de chez Caïphe pleurant sur son malheur des larmes intarissables, où s'en allait saint Jean?

L'Évangile ne le dit pas. J^a tradition catholique, se faisant la même question, a pensé que, dans cette heure, les deux douleurs semblables de l'apôtre bien-aimé et de la mère de Dieu ne pouvaient pas demeurer séparées l'une de l'autre, et elle s'est représenté saint Jean allant rejoindre et consoler Marie.

Saint Bonaventure a dit : « Cependant Jean se rend auprès de Notre-Dame et de ses compagnes, qui étaient réunies dans la maison où elles avaient fait la cène, et il leur raconta tout ce qui était arrivé au Seigneur et aux disciples. Alors éclatèrent d'ineffables gémissements, des lamentations et des cris. Notre-Dame priait de toute son âme et de toutes ses forces , dans la profonde amertume de son cœur \ »

Cela fut-il? Je ne sais. Mais dans l'histoire d'un saint qui fut un si grand cœur, il ne faut pas mépriser, quand elles sont hautes et dignes, ces conjectures qui sont la seconde vue de Tamour. Elles peuvent prendre place, au-dessous de l'Évangile sans doute, au-dessous de l'histoire, dans l'achèvement de cette merveilleuse figure. Puis l'iconographie est venue , qui leur a prêté la beauté et la vie. Et c'est ainsi que, dans le silence que l'Ecriture a gardé sur ce point, on aime à contempler et à interroger le tableau où un grand maître de notre temps a exprimé cette scène de douleur :

Une maison juive, peut-être le cénacle où Jésus vient de prophétiser sa mort, s'ouvre sur une rue qui conduit au Calvaire. Par une fenêtre ouverte et jetant sur cette demeure sa lumière sinistre, on voit passer les piques, les enseignes romaines, l'instrument du supplice dont on devine assez l'appareil et la victime. Au fond de la salle, dans l'ombre,

1 Médit, sur la vie de J.-C, ch. lxxv.

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les saintes femmes à genoux , couvertes de longs voiles, osent à peine tourner les yeux vers ce cortège d'où monte jusqu'à elles le bruit des armes avec les blasphèmes des hommes. Au centre, seule, dans une expression de douleur incomparable , Marie est agenouillée , les mains jointes , le visage frappé par la lumière, et comme enveloppé dans un nimbe funèbre, les yeux^ le front, la bouche, tous les sens , tout son être tendu vers le divin et invisible objet dont la présence la ravit dans une extase amère. Puis, près de l'ouverture, un groupe à part. D'abord une jeune femme, éperdue de douleur, prosternée dans la poussière et le visage noyé dans ses cheveux épars : c'est Madeleine. Enfin, audessus d'elle et auprès de la fenêtre, deux disciples sont debout. Le premier est Simon Pierre , le pêcheur aux traits rudes, détournant sur la foule un regard indigné , d'une main faisant un geste de colère contre les bourreaux, contre lui-même peulêtre, et de l'autre arrêtant le mouvement d'un jeune homme qui veut se précipiter sur le chemin de la croix. Ce jeune homme est saint Jean. Il a reconnu son Maître et il étend vers lui ses bras comme des ailes. On sent que rien ne le retiendra, et que dans un instant il sera au Calvaire \

' V. l'admirable tableau du Vendredi saint par Paul Delaroche.

a Debout au pied de la croix de Jésus, étaient « Marie sa mère, Marie femme de Cléophas, avec (( Marie Madeleine.

« Or Jésus, ayant vu sa mère, et auprès d'elle le « disciple qu'il aimait, dit à Marie : Femme, voilà « votre fils.

« Puis il dit au disciple : Voilà votre mère. Et « depuis cette heure là, le disciple la prit pour « sienne.

(( Et Jésus vit alors que tout était consommé ^ »

C'était la consommation de la fidélité de la part de Jean. La passion de l'Homme-Dieu, la passion de son coeur était alors entrée dans sa crise suprême. Abandonné des hommes, il se plaignait d'être en outre délaissé par son Père : Eloï! Eloï! lamma sabacthani ! Jean ne le délaissa pas. En vain le firmament se voilait de ténèbres, la terre s'ébranlait comme pour secouer de sa face la victime maudite, et les tombeaux s'ouvraient d'euxmêmes comme sous le coup d'une épouvante sa-

1 Stabant autem juxtà crucem Jesu mater ejus, Maria Cléophas et Maria Magdalene.

Cum vidisset ergô Jésus matrem et discipulum stantem quem diligebat, dixit matri suse : Mulier, ecce filius tuus.

Deindè dicit discipulo : Ecce mater tua. Et ex illâ horâ accepit eam discipulus in sua.

Postea sciens Jésus quia omnia consummata sunt , etc. Joan. XIX, 25.

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crée : seul, entre tous, l'ami de Jésus s'obstinait à croire et à aimer : « L'amour, dit l'Écriture, est fort comme la mort. »

C'était la consommation de la munificence dé la part de Dieu : » Mais que peut-il donner, se demande Bossuet, nu, dépouillé comme il est, pauvre esclave qui n'a plus rien en son pouvoir dont il puisse disposer par son testament? De quelque côté qu'il tourne les yeux, Jésus ne voit plus rien qui lui appartienne. Je me trompe, il voit Marie et saint Jean qui sont là pour lui dire : « Nous sommes à vous! » Voilà tout le bien qui lui reste, il les donne l'un à l'autre : « 0 Jean , je vous donne Marie, et je vous donne en même temps à Marie... Marie est à saint Jean, et Jean est à Marie... Tout ce que son amour avait de tendre et de respectueux pour sa mère vivra dans le cœur de Jean. Lui qui tourne les cœurs ainsi qu'il lui plaît, et dont la parole est toute-puissante et opère en eux tout ce qu'il leur dit, il fait Marie mère de Jean et Jean fils de Marie ^ » — « Ce n'est donc pas le disciple seulement , dit ïhéophy lacté , qu'il faut nommer saint Jean, c'est le frère de Jésus: tant il est bon de se tenir au pied de la croix, et de demeurer avec Jésus-Christ quand il souffre - ! »

1 Bossuet, Panégyrique de saint Jean, Ile partie.

2 Jam papse ! quomodô honorât discipulum fratrem suum illum faciens ! Usque adeo bonum est juxtà crucem stare et manere apud patientem Jesum ! BaSal os tiw; èxtij-a tôv [/.aOriTriv, àos>,»àv lauToù ToûTov iroiou(ji£voî, x.T.X. (Theophylact. in hune locum Joan.)

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Mais le legs divin ne s'arrêtait pas au disciple. Il s'adressait au monde, et, sous le nom de saint Jean embrassant l'Église entière, il instituait une mère à la famille des âmes dont le Père est dans le ciel. Jean est le premier-né de cette famille adoptive qui comptera tant d'enfants; et lorsque sur tous les points de la terre chrétienne on verra fleurir cette piété filiale envers la mère de Dieu , de laquelle sont écloses tant de grâces virginales et de fortes vertus, c'est à Jean qu'on remontera pour en trouver le germe. Alors on verra bien , nonobstant les excès ou les amollissements que peut y introduire parfois l'erreur des hommes, que ce n'est pas le culte des esprits déprimés et des âmes rêveuses, puisqu'il fut planté par Jésus-Christ lui-même dans le grand cœur de Jean, qu'il y a sa racine à côté de la croix , et que , né dans les épines , ce lis fut arrosé des larmes de la mère de Dieu et du sang de son Fils.

Cependant le disciple, — et c'est le témoignage sur lequel il insiste , — se tenait là jusqu'au bout pour un plus grand mystère : ((%Un soldat vint, dit-il, qui de sa lance ouvrit le côté de Jésus, et aussitôt il en sortit du sang avec de Teau. Et celui qui l'a vu en a rendu témoignage, et son témoignage est vrai. Et il sait qu'il dit vrai, afin que vous croyiez ^ . »

' Venerunt ergô milites ; ad Jesuin cùm venissent, ut viderunt eum jammortuum, non fregerunt ejus crura.

Sed unus militum lanceâ latus ejus aperuit, el continuô exivit sanguis et aqua.

L'AI'OTin? SATNT JKAN 1/^5

Or saint Jean était iù pour recueillir ce sang. C'était son rôle. Hier ce sang nous était légué par le don de la coupe; mais maintenant que le legs, si j'ose dire, coule à ilôts de l'autel du sacrifice, qui le recevra pour le transmettre aux hommes et pour en arroser le monde purifié? Les riches de la terre ont un ami de leur choix qu'ils désignent, pour que, par lui, leur héritage arrive entier à leurs enfants. Qui donc sera choisi pour être l'exécuteur testamentaire de Dieu ? Il y a bien Marie debout, elle aussi, au pied de cet autel dont elle recueille toutes les douleurs pour elle , toutes les grâces pour nous. Mais la médiatrice céleste de la grâce n'en est pas le ministre, et c'est l'ordre de Dieu que de ses mains elle descende entre les mains d'un homme pour arriver aux hommes.

Cet homme, ce sera le prêtre, et le prêtre ici a son exemplaire en saint Jean. Voilà l'ordre du salut et la hiérarchie dans le service des âmes. Pas une goutte de sang ne tombera d'un autel , pas une grâce ne découlera d'un sacrement divin sans passer premièrement par le cœur de Marie et par les mains du prêtre. Ainsi la croix plantée en terre, près du ciel; sur cette croix Jésus; aux pieds de Jésus, Marie; près de Marie saint Jean, dans saint Jean le sacerdoce; puis au-dessous, dans la vallée, la multitude levant les yeux vers la montagne d'où

Et qui vidit testimonium perbibnit : et veriim est testimoniiim ejus. Et ille scif et (juia vera dicit, ut et vos creJatis. Joan. XIX, 32-35.

lui doit venir le secours : il n'y a pas d'image plus grande de la Rédemption et de son ministère.

Voilà pourquoi Jésus vit que tout était consommé et qu'il pouvait mourir; car il y avait près de lui la génération sainte qui le devait continuer, le ressusciter dans les âmes, et le faire se survivre à jamais dans le monde.

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