CHAPITRE X
SAINT JEAN EN SAMARIE. — NfARTYRE DE JACQUES SON FRÈRE. LE CONCILE. — LA DISPERSION.
Cependant la charité avait commencé son règne dans cette belle communauté de TÉglise du cénacle, qui allait devenir le type idéal des Églises, et dont le pur souvenir devait enflammer plus tard les dernières instructions de saint Jean à Éphèse. « Les disciples persévéraient dans la doctrine des apôtres , dans la communication de la fraction du pain , dans* les prières. Tous ceux qui croyaient étaient traités comme égaux ; leurs biens étaient communs. Ils allaient prier unanimement dans le temple, rompant le pain dans la maison les uns des autres, avec allégresse et simplicité de cœur. Ils louaient Dieu, ils étaient en grâce devant tout le peuple, et chaque jour voyait croître le nombre de ceux qui trouvaient le salut dans le Seigneur K »
En effet, l'Évangile n'était déjà plus le petit grain de sénevé de la parabole ; l'arbre sortait de terre. La vérité ne s'était pas levée encore pour les
1 Act. Il , 42.
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peuples assis dans l'ombre de la mort; mais une ville, une province jusque-là schismatique, entr'ouvrait les yeux aux célestes clartés; et, chose étrange î c'était cette même Samarie qui avait refusé le passage au Seigneur, et que Jean avait vouée à tous les feux du ciel. Convertis par Philippe, un des sept nouveaux diacres, et baptisés par lui, ces disciples n'avaient point pu recevoir encore, de la main des apôtres, le don du Saint-Esprit. Pierre fut désigné pour leur conférer ce bienfait. Jean, là encore, ne pouvait être séparé de lui , ils partirent ensemble ' . S'il était réservé à l'apôtre de la vérité de faire descendre sur ces têtes baptisées l'Esprit de lumière, ne convenait-il pas aussi que l'Esprit de charité leur fût conféré par le disciple de l'amour; et que sachant aujourd'hui de quel Esprit il était,, Jean appelât sur elles une meilleure flamme?
Ils imposèrent donc les mains aux néophytes. Ainsi, à la parole se joignait un second et plus haut ministère : l'administration des grâces sacramentelles, dans toute la plénitude du pouvoir apostolique.
Ce fut là que Jean , pour la première fois , et dès le commencement de son apostolat, se rencontra en présence d'une de ces hérésies à la fois philosophiques et mystiques qui , sous le nom de gnosticisme , devaient être le champ de ses futurs combats, et
1 Cum autem audissent Apostoli , qui erant Jerosolymis , quôd recepisset Samaria verbum Dei, miserunt ad eura Petrum et Joannem. Act. viii, 14.
donner à sa défense de la Divinité son caractère propre. Dans cette province de Samarie se trouvait un magicien, connu sous le nom de Simon, lequel essayait dès lors , dans sa vie et sa doctrine , une de ces contrefaçons misérables de Jésus, qui tentaient les plus grandes ambitions de ce temps.
La récente découverte des Philosophoumena a confirmé l'opinion unanime des Pères , qui voient en lui le chef de la gnose hérétique. A ce titre, la rencontre de Simon et de saint Jean est un fait remarquable, puisque pour la première fois elle place le disciple en face de la grande erreur que réfute son Évangile , et qu'elle rattache l'histoire de l'apôtre à celle de son livre.
Simon était sorti de la bourgade de Gitton ou Gitta en Samarie , et il faut convenir que nulle terre n'était mieux préparée que celle-là à recevoir l'impression des doctrines et des miracles du prestigieux novateur. N'était-ce pas là surtout que l'espérance du Messie avait revêtu l'ardent caractère patriotique qu'entretenait la haineuse rivalité des Juifs? Ne voulaient-ils pas que le Christ sortît de leur race? Ne les avait-on pas vus, tout récemment, selon qu'Origène l'atteste, s'attacher aux pas d'un imposteur du nom de Dosithée , qui prétendait à la qualité de fils de Dieu '? Saint Jean lui-même n'a-t-il pas constaté leur vif empressement à accueiUir le Messie , sur la parole d'une femme?
1 Origen. Comment, in Joan. viii, 27. — S. Epiph. Hœr. xiii. V. Joseph Grimm, Die Samariter, p. 1-17; 1854.
Exploitant à son profit l'impression produite par le passage du Sauveur au travers de la Samarie , Simon s'était proclamé « la grande puissance de Dieu ». C'est sous ce dernier nom que le désignent les Actes '. Cette puissance divine , était-ce , comme le veutGrimm, le Dieu suprême et absolu? É lait-ce, sous un autre nom, le Verbe de Dieu, entendu au sens de Philon, comme le prétend Néander '? Des fragments précieux d'un livre composé par lui ou ses disciples, nous apprennent que Simon admettait un principe caché et invisible, duquel émanait le monde, et qui, se dédoublant en se manifestant, se révélait comme principe actif dans les esprits, comme principe passif dans la matière et les corps ^ On ne pouvait formuler un plus hardi panthéisme doublé de dualisme. L'erreur ne serait-elle qu'un cercle, une sorte de roue d'Ixion sur laquelle l'humanité tourne dans un mouvement éternellement le même , et la plus gigantesque négation formulée contre l'Église de nos jours ne ferait-elle que nous ramener aux sophismes qu'elle a connus dès son commencement?
Dans la personne de Simon était représenté le principe spirituel ainsi qu'il l'enseignait , variant d'ailleurs son nom selon le besoin des lieux. Aux
1 OuToç èo-Tiv T?i Suvaiiiç Toy OeoO fi %ako\j\iévt\ (xeY<iXïi. Act. VIII, 10.
2 Joseph Griram, Die Samariter , p. 150. — Neander, Pfianzung , I, 70.
3 Bunsen (Hippolytus, t. I, 43) établit l'authenticité de ces fragments , que l'on trouve dans les Philosophou mena , p. 163.
Juifs, il se proposait comme celui qui leur avait dicté la Loi du Sinaï. Aux païens , il se donnait comme le Zeus souverain, prêtant le nom de Minerve ou de Sagesse incarnée à une femme perdue qu'il avait trouvée à Tyr et qu'il appelait Hélène. C'est elle qui, dans son système, représentait le principe passif et matériel que, lui , venait relever et guérir dans le monde. Quand le christianisme parut, il ne le répudia point. Même il se fit baptiser, et des leçons de Philippe il prit ce qui pouvait s'accommoder à ses vues. Aussi bien ce contact avec la doctrine chrétienne marque-t-il dans son système une troisième phase , dans laquelle sont travestis l'enseignement comme la personne du Rédempteur. N'était- il pas lui-même le libérateur des âmes dégradées dans le corps? N'était-il pas le bon pasteur venu pour chercher et sauver, dans les bas fonds du monde où elle s'était égarée , cette Hélène infortunée , cette brebis blessée qui s'était perdue dans le désert des sens?
Il allait donc semant dans la Samarie et au delà ses doctrines et ses prestiges. Dans les anciennes religions orientales de la nature , où l'homme se croyait sous Taction des forces mauvaises, le magicien qui les conjure ou les charme par son art est le vrai Rédempteur. La Syrie, la Phénicie, Rome peutêtre, le virent étonner la multitude, non moins par la séduction de ses œuvres magiques que par l'orgueil de sa vie, se donnant, selon saint Jérôme, le nom du Verbe divin. « Je suis le Verbe, disait-il,
la parole de Dieu, le Beau, le Paraclet, le Tout- Puissant, le Tout de Dieu '. »
Quelle impression saint Jean reçut-il de ces blasphèmes? On le devine assez. Dans ses premières missions, son initiative s'efface si complètement devant celle de saint Pierre , qu'on ne l'en distingue pas. Sa réponse est dans l'Évangile. Là , quand il proclamera que le seul Verbe divin, c'est Jésus- Christ, Fils de Dieu, par qui tout a été fait, il faudra se reporter à cette première rencontre de son apostolat, et se souvenir qu'ayant vu, dès le commencement, se dresser le mensonge du Verbe incarné dans Simon, il n'est pas surprenant qu'il se soit fait le vengeur et l'évangéliste du Verbe véritable incarné dans Jésus.
Simon était témoin des miracles opérés sur les néophytes de Samarie par l'imposition des mains des deux apôtres; et ces dons de l'Esprit, qui le ravissaient d'admiration , n'excitaient pas moins son envie. Ne voyant là que l'effet de prestiges employés par dés concurrents plus habiles que lui , le magicien proposa à Pierre et à Jean de leur en acheter le secret. Mais ceux qui venaient de dire au mendiant
1 Ego sum Sermo Dei, ego sum Speciosus, ego Paracletus, ego Omnipotens, ego omnia Dei. (S. Hieronyni.) Sur Simon le Magicien, V. S. Epiphan. Hœres. xxi. S. Justin. Apolog. II, p. 69.
S. Iren. lib. I^ cap. xx.
Tillemont, Mém.pour l'Hist. eccl., t. II, p. 37.
de la porte qu'ils ne possédaient ni or ni argent, repoussèrent les avances intéressées de l'imposteur : « Que ton argent périsse avec toi! » dirent-ils à Simon le Magicien '.
C'était la condamnation irrévocable de tout esprit de vénalité ou de mercantilisme dans l'Église future. Malheur à qui veut faire de la maison de Dieu une maison de négoce ! Quand le Seigneur avait trouvé des marchands dans le temple , il les en avait chassés avec indignation ; et plus on étudie cet âge de primitive et idéale beauté, plus on voit la religion, brisant avec les vieilles servitudes du siècle, se dégager de tous les intérêts inférieurs. La grâce , la doctrine, la révélation , la bénédiction, ne sont pas de ces trésors qui entrent dans le commerce des choses de la terre. Nous ne sommes pas de ce monde , pas plus du monde de l'argent que du monde de la force. Ce que nous devons demander aux hommes , ce ne sont pas leurs biens, ce sont leurs âmes; et entre les paroles par lesquelles Jésus-Christ avait expliqué aux apôtres leur grande mission, il n'y en a pas de plus formelles que celles-ci : « Vous avez reçu pour rien, vous donnerez pour rien. »
Enfin il y a un troisième et dernier ministère
1 Simon videns signa et virtutes maximas fieri , stupens admirabatur.
Gum vidisset autem quia per impositionem manus apostolorum darelur Spiritus sanctus , obtulit eis pecuniam. Act. viii, 13 et 18.
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de conservation de l'Église et d'organisation , par l'élection et la promotion des pasteurs. Saint Jean ne tarda pas non plus à l'exercer. Dans ce temps-là , les apôtres désignèrent l'un d'eux, Jacques, surnommé le Mineur et le Juste, fils d'une sœur de Marie et parent de Jésus, pour remplir les fonctions d'évêque de Jérusalem. La plus respectable tradition de l'Église , fondée sur une épître du pape Anaclet citée par Clément d'Alexandrie et conservée par Eusèbe, fait honneur de ce choix à Pierre, Jean et Jacques \ L'Esprit de force, qu'il avait reçu dans le cénacle, ne se démentit ni dans sa vie, ni dans sa mort. Jacques le Juste se concilia par sa grande sainteté la vénération des Juifs, non moins que celle des chrétiens. Nous le verrons bientôt auprès de Marie et de Jean , et nous saurons quel frère celui-ci retrouva en lui, quand son frère eut été rappelé par le Seigneur.
En effet, Jacques, frère de Jean, fut le premier des apôtres qui souffrit le martyre. Pans le récit de
1 KXtijxy); Se ■Kzçiaxrim néxpov xaî làxwêov v.où IwàvviQv (xexà t'Ôv àvaXy]<\iiw toù Sw-cripoî lâxwêov xov Sixaiov EiciaxoTiov 'ltpo<yo\\)[).Mv éXÉaôai. (Euseb. libll, cap. i, p. 38; juxtà Clément. Alex. Instit. lib. VI.)
On fait remonter à cette consécration de S. Jacques par les trois saints apôtres l'usage qui appelle trois pontifes consécrateurs au sacre d'un évêque.
l'Évangile , les existences de ces deux fils de Zébédée semblent se fondre ensemble, sans qu'aucun trait accuse la personnalité distincte de saint Jacques. Élevés sur la même barque , appelés le même jour à devenir pêcheurs d'hommes, associés ensemble aux divines confidences de la transfiguration, de l'agonie, et des dernières manifestations de Jésus, ils semblaient devoir être inséparables dans la mort, comme ils avaient été indivisibles dans la vie. N'était-ce pas à tous deux , dans la même circonstance, que le Seigneur avait dit qu'ils boiraient son calice? Mais le calice de l'un ne devait pas ressembler à celui de l'autre. Pour Jean , l'amère douleur ce fut de voir souffrir son frère et de demeurer. Pour Jacques , ce fut de se séparer de Jean et de partir.
« Dans ce temps -là, disent les Actes, le roi (f Hérode étendit son bras pour frapper quelquesce uns des enfants de l'Église. Il fit périr par l'épée (< Jacques le frère de Jean '. »
Cela se passait onze ans après la mort de Jésus , en l'année quarante-quatrième de son Incarnation , la deuxième du règne de Claude, Quinctius Crispinus et Marcus Statilius Taurus étant consuls.
Celui qui faisait ainsi couler le sang de l'apôtre, était le trop célèbre Hérode Agrippa, dont Josèphe a raconté la vie si agitée ^ Favori d'Antonia mère
1 Eodem autem tempore misit Herodes rex manus ut affligeret quosdam de Ecclesiâ.
Occidit autem Jacobum fratrem Joannis gladio. Act. xii, 1.
2 Joseph. Antiq. Jud. lib. XIX, cap. iv.
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de Germanicus, partisan et familier de la maison des Drusus, bercé dans les intrigues comme dans les orgies du palais de Tibère, Agrippa possédait les principes faciles et la corruplion de mœurs des, pires persécuteurs. Hérode le Grand, son aïeul, était ce meurtrier des enfants de Bethléhem, qui avait attenté à la vie de Jésus. Sa sœur était cette Hérodiade adultère, qui avait demandé la tête de Jean- Baptiste ; et l'on sait quel genre de célébrité devait être réservé dans l'empire à sa fille, la belle Bérénice. Audacieux et adroit, dominateur et courtisan, Agrippa possédait les ressources multiples des Romains de la décadence , pour lesquels il n'y avait d'autre but que la fortune , et d'autre moralité que celle du succès. De la faveur de Caius, on l'avait vu tomber dans une honteuse prison, puis tout à coup porté de la disgrâce et de l'exil sur le trône de ses pères , sans que la vertu lui fût venue de l'infortune.
Toutefois les perversions de l'existence romaine ne l'empêchaient pas de professer un certain goût officiel pour la religion des Juifs, ce qui le faisait bien venir du peuple et des prêtres. C'était d'ailleurs un esprit cultivé et poU, ne se compromettant pas par des crimes inutiles; sectateur de la justice , tant qu'il n'y allait pas de ses propres intérêts , mais d'ailleurs prêt à tout, et n'hésitant jamais devant une cruauté qui pouvait le servir.
C'est ce (jui arriva dans cette circonstance. Agrippa revenait de Home. L'empereur Claude, dont il ve-
nait de seconder puissamment l'avènement à l'empire , non content de le confirmer dans la possession de la Galilée , ainsi que dans l'ancienne tétrarchie de Philippe, venait de lui donner la Judée, la Samarie , toutes les terres du Liban; et un traité d'alliance, rempli de son éloge, avait été gravé sur une table d'airain affichée au Forum. Fort de l'appui du prince. Agrippa le voulait être de l'affection de ses peuples; et comme à son retour il trouva le pays profondément divisé par l'invasion progressive de la religion chrétienne , il crut, dit l'Écriture, qu'un des plus siirs moyens de popularité était de sévir contre cette minorité odieuse ^
C'était dans le temps des Azymes qui précèdent la Pâque. Agrippa , qui d'ordinaire résidait à Césarée , se rendit dans la ville sainte pour cette solennité. La multitude était grande à Jérusalem ; et ceux de la dispersion, accourus pour cette* fête, ne s'entretenaient que de ces Juifs qu'on avait vus partout prêchant un nouveau Dieu. Leurs conquêtes effrayaient les prêtres et les rabbins, menacés dans leur juridiction et leur enseignement. Indifférent sans doute à la question de doctrine , Agrippa l'était moins au règne préconisé du nouveau roi des Juifs ; les pharisiens enflammaient le fanatisme du peuple II fallait une victime aux colères publiques ; Jacques eut la préférence.
S'il faut en croire la chronique très -justement
1 Videns autem quia placeret Judaeis. Act. xu , 2.
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suspecte de Lucius Dexter, l'apôtre revenait de l'Espagne ' , et il venait s'inspirer auprès des frères et de la Vierge Marie, lorsqu'il fût dénoncé par le Juif Ozias, qui le livra aux mains des soldats d'Agrippa. On vit alors, raconte Clément d'Alexandrie rapporté par Eusèbe, ce qui devait depuis se retrouver tant de fois dans l'histoire des saints. Le délateur luimême , épouvanté de son crime et touché de la douce fermeté du martyr, se déclara chrétien, au risque de sa vie- Ils furent condamnés tous deux; et comme ils s'avançaient ensemble vers leur supplice, on rapporte qu'Ozias, se jetant aux genoux du saint, lui demandait en grâce de lui accorder son pardon. Jacques s'arrêta un peu. Il lui avait déjà pardonné dans son cœur; mais songeant qu'Ozias n'était pas baptisé, il hésitait à donner le saint baiser des frères à celui qui n'était pas régénéré dans la foi. Dieu lui révéla alors que cet homme était déjà baptisé dans sa grâce et qu'il le serait bientôt dans son sang. Jacques l'embrassa alors, lui donnant pour adieu la parole du Seigneur : « La paix soit avec vous! » Puis tous deux eurent la tête tranchée "-. L'Écriture spécifie ce
1 Tillemont réfute cette opinion d'un voyage de saint Jacques le Majeur en Espagne, uniquement fondé, dit-il, sur le traité De Vitâ et morte sandorum. cap. Lxxiii , faussement attribué à Isidore de Séville , sur les citations de Bède, un écrit attribué à saint Julien de Tolède , les lettres de Calixte H et le Bréviaire de Tolède. Il infirme ces autorités, et accorde seulement que le corps de saint Jacques a pu être transporté en Galice, longtemps après sa mort. (Tillemont, t. I, p. 596, note 6.)
2 Heçi ToÙToy 8'6 K>ri|j.yiç toù laxwêou xai {nxoçiay [i.vr\\ir[C, à|iav èv -zf,
genre de martyre, qui était le supplice réservé aux hommes libres et aux citoyens romains.
Ce fut le vingt -cinq mars que se passèrent ces choses. Il y avait onze ans que, dans ces mêmes jours de la Pâque, le divin Maître était mort, et avait, lui aussi , pardonné à ses bourreaux , en vue de cette même ville qui lapidait les justes et tuait les prophètes. Douze ans auparavant, ayant demandé à Jacques s'il aurait le courage d'être plongé après lui dans son sanglant baptême , celui-ci avait répondu vaillamment : (( Je le puis ! » Il venait de tenir parole.
Mais Jean , qui avait reçu la même promesse et pris le même engagement, allait-il, comme lui, entrer en possession du divin héritage? Le martyre de son frère fut le premier sacrifice que Dieu lui demanda, et c'est ce qui fait dire à saint Jean Chrysostome que de la sorte l'apôtre mourut plusieurs fois '. Moïse avait écrit dans le livre du Lévitique : « On offrira à Dieu deux oiseaux purs. L'un d'eux sera immolé ; l'autre sera teint de son sang, et on lui donnera la liberté pour qu'il prenne son vol ^ » Or, ce fut selon ce rite que la chose se passa. Jacques avait été la victime choisie. Couvert du sang de son frère, Jean ne tardera pas à étendre ses ailes et à partir.
T(J5v ÛTioTUTcwcredW âêS6(xyi TiapaxtOeTai , w; ix 7tapaû6(7£w; twv Ttpo aÙTOÙ çacrxwv, XT.X. (Clemens Alex. Institut, lib. VIL; apud Euseb. lih. Il, cap. IX, p. 47.)
1 Nam et Jacobo gladio caput abscissum est, et multotiès mortuus est Joannes. Kal yàp 'làxwêo; àTitx[j.rfir\ [Aayaipa, -/.ai fwàvvr,ç T.o'û.à%iç àuéÔavE. (S. Ghrysost. Oper., t. I, p. 775.)
2 Levit. XIV , 4.
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Le martyre de saint Jacques fut le signal d'une première dispersion des apôtres ^ Voyant que le roi Agrippa préparait le même sort à Simon Pierre , leur chef, et que même celui-ci n'y avait échappé que grâce à l'assistance d'un ange libérateur , les disciples se rappelèrent cette parole du Seigneur : « Si une ville vous repousse, réfugiez-vous dans une autre, » Secouant donc alors la poussière de leurs pieds , ils se disposèrent à s'éloigner de Jérusalem.
Une tradition ancienne, conservée par Eusèbe, et transmise avant lui par Apollonius, écrivain du second siècle, nous apprend que Jésus avait fait aux apôtres l'injonction de demeurer en Judée, pendant douze ans, avant de se disperser dans des missions lointaines ^ C'était l'explication de la parole évangélique : « Allez premièrement aux brebis de mon bercail d'Israël. »
Ce terme allait expirer. Les tentes d'Israël, selon qu'il était prédit, allaient se dilater; et déjà Pierre avait eu la révélation, que désormais il n'y avait plus,
1 \., sur le temps de la dispersion des apôtres , la dissertation de Tilleraont, Mémoires pour l'Hist. ecclés., t. II, note 4, sur saint Mattl)ieu, p. 647.
Baron. Annal. Eccl., ad an. 44, § 14.
2^ Eti Se (j)ç âx TiapaSôffewi; xà^i 'Lw:f\çiâ (priai 7i(>0(7X£Ta"X£vai xotç aOaoO «TtOTToXoiî « ènl owôexa £T£(Ti (xy) ytopio-Oyivat xoù UpoyffaXrifx. » (Apol-
aux yeux de la religion nouvelle, de distinction de race. C'était lui, en effet, comme prince de l'Église universelle, qui le premier était allé donner le baptême de Jésus -Christ à un centurion des légions de Tibère, le soldat Cornélius, un descendant peutêtre de cette gens Cornelia, naguère si considérable à Rome. Même il faut croire que cette ville ellemême s'était émue au nom de Jésus-Christ, puisqu'elle comptait des chrétiens dans son sein avant l'apostolat de saint Pierre et de saint Paul ; et que, selon TertuUien, Tibère avait parlé au sénat d'admettre le Christ au nombre de ses dieux '.
Mais la plus importante conquête de la foi était le jeune Paul de Tarse. Jamais l'apostolat n'a fait de plus riche recrue que celle de ce Pharisien , disciple de Gamaliel , Juif par son origine, Grec par son pays natal, Romain par son droit de cité, appartenant par ces titres à tous les plus grands peuples, et, pour cela, sans doute, prédestiné par Dieu à l'honneur d'être leur maître dans la doctrine chrétienne. Il n'avait pas, comme Pierre, eu la vision symbolique de l'admissibilité égale de toutes les nations dans le royaume de Dieu. Mais, comme il le décla-
lonius, script. 2<ii saeculi ; apud Euseb. Hist. eccles. lib. V, cap. XVIII , p. 186.)
Clément d'Alexandrie cite identiquement les expressions du Seigneur :
« MeTà SwSexa 'éiy\ è^éXÔSTE zlç, tôv x6c7[j.ov , (xyi ti; eÏTtri • Oux r\v.6\)oraiAEv. Post duodecim annos exite in mundum,^ne quis dicat : Non recepiraus verbum. » {Stromat, VI, 5.)
1 TertuU. Apolog.^ cap. v, p. 6, et cap. xxi, p. 22.
rait , il avait reçu directement de Jésus-Christ luimôme la mission de prêcher à la Gcntilito. Puis il 6tait toutefois venu à Jérusalem, afin de s'entendre avec les premiers missionnaires de l'Evangile de Jésus. Là, raconte-t-il encore, « ceux qui étaient reconnus les colonnes de l'Église, Jacques, Céphas et Jean , lui donnèrent la main en signe d'association , lui recommandant surtout de se souvenir des pauvres » , ce qu'il eut soin de faire '.
C'est la première fois que nous rencentrons saint Paul à côté de saint Jean. C'est aussi la dernière. L'Évangile ne signale aucune communication ni relation postérieure entre ces deux apôtres, appelés cependant à moissonner tous deux, mais successivement, dans le même champ de l'Asie. Séparés par la distance , ils demeurèrent toujours frères par la doctrine. Sous une incontestable différence de langage, l'enseignement est le même. L'alliance faite entre eux et Pierre dans cette entrevue ne se rompit jamais^ et, dans leurs livres, ainsi qu'autrefois dans leur vie , les trois apôtres ne cessent de se donner la main.
Cependant une discussion s'élevait sourdement au sein de la chrétienté naissante. La conversion des païens avait ému les Juifs, qui ne pouvaient consentir à ce que leur héritage de promesses et de grâces
1 Jacobus et Cephas et Joannes, qui videbantur columnse esse, dextras dederunt mihi, et Barnabse societatis.
Tantum ut pauperura memores essemus, quod etiam sollicitas fui hoc ipsum facere. Galat. ii.
fût ainsi transféré aux nations étrangères. « Pour- (( quoi , demandaient à Pierre ceux de Jérusalem , « êtes- vous allé trouver les incirconcis et avez-vous (' consenti à manger avec eux ' ? »
Ces Juifs à demi chrétiens voulaient assujettir les païens néophytes à la circoncision comme au signe caractéristique et indispensable de l'alliance mosaïque. Les Philosophoumena nous apprennent jusqu'où se portait cette fureur : « Certains Juifs, y est-il dit, lorsqu'ils ont entendu quelqu'un parler de Dieu, s'il n'est pas circoncis, l'épient jusqu'à ce qu'ils le trouvent dans quelque coin isolé. Là ils le menacent de le tuer , s'il ne se laisse circoncire. S'il refuse d'y consentir, ils ne l'épargnent pas, mais le mettent à mort. C'est pour cela que ces sectaires ont reçu des uns le nom de zélotes, et des autres celui de sicaires ' . »
Tout l'avenir de l'Église était dans cette question posée sur son berceau. C'était celle de sa diffusion et de sa liberté. Devait-elle s'épanouir au sein de l'iini-
1 Audierunt autem Apostoli et fratres qui erant in Judseâ, quoniara et gentes receperunt Verbum Dei.
Cum autem ascendisset Petrus Jerosolymam, disceptabant adversùs illum qui erant ex circumcisione ,
Dicentes : « Quarè introistis ad viros prseputium habentes, et manducasti cura illis? Act. xi, 1.
1 Philosophoumena. Édit. de M.Miller, Oxford, 1851, p. 303.
Ce livre est attribué par les uns à saint Hippolyte , martyr ; par les autres, à Origène. Il a été rapporté de la Grèce en 1841 , par M. Mynoïde Minas , et publié à Oxford , dix ans après , par M. Miller.
vers, et en se répandant, s'affranchir des entraves que lui imposaient les rites de la loi mosaïque? Le vrai christianisme ne devait-il être autre chose que risraélitisme, comme le prétend aujourd'hui la Synagogue française ^ Paul et Jean auraient-ils « dénaturé le caractère de l'enseignement de Jésus, Paul en détruisant la loi et prêchant l'hellénisme, Jean en prêchant l'hellénisme avec le gnosticisme, comme ils disent encore, et tous les deux ne sont-ils que des anti- Jésus *. »
Le Seigneur avait d'abord résolu la question. Jean avait constaté, et bientôt il devait écrire que Jésus- Christ « était la vraie lumière illuminant tout homme qui arrive en ce monde ». Il savait que le temps approchait où les fidèles « n'adoreraient plus seulement sur le mont Garizim ou à Jérusalem » , mais « où Dieu recevrait de l'univers entier le culte en esprit et en vérité ». Il savait que le Bon Pasteur avait d'autres brebis dispersées en dehors du bercail d'Israël, et qu'il fallait aller les chercher, pour en faire une grande bergerie sous un seul Pasteur. Cette bergerie, partout dans saint Jean, c'est le monde. C'est le monde que Dieu a aimé à ce point, de lui donner pour Sauveur son Fils unique. C'est le monde qu'il est venu éclairer de sa lumière, et qu'il aurait, en effet, inondé de clartés, si ce monde
i V. Lettre de M. Rodrigues, secrétaire de la Société scientifique Israélite , dans le Correspondant : La Crise Israélite en France, 25 janvier 1868, p. 176 , 177 , par M. l'abbé Michaud.
2 Ibid.
n'avait méchamment préféré les ténèbres. C'est le momie qui <( a connu comment le Fils aime le Père, quand il l'a vu mourir pour faire sa volonté », Enfin, c'est (( dans le monde qu'il envoie ses apôtres comme lui-même a été envoyé par le Père. Et, disait- il, la charité de Dieu s'est montrée manifeste, en ce qu'il a envoyé son Fils unique dans le monde, pour qu'il vécût par lui ».
L'abolition de la Loi, dans ses cérémonies, était une conséquence de cette universalité de l'Église chrétienne. Du moment oii cette Église allait embrasser le monde, convenait-il de lui laisser les entraves imposées à l'ancienne Synagogue pour la river au temple et la retenir captive dans la légalité?
Sur ce sujet, aucun conflit n'existait entre les apôtres. Le seul point sur lequel quelques hésitations se manifestaient au sein de l'apostolat primitif, était la mesure et le temps dans lesquels il convenait d'en supprimer les rites.
Ce fut pour mettre fin à ces dissentiments que les apôtres se réunirent en une assemblée, qui fut le premier concile de l'Église chrétienne. Il s'y tint, dans la ville de Jérusalem , en un lieu que les Pères croient être le cénacle, dans l'an 51 de l'Incarnation.
Il y avait trois classes différentes de Juifs, participant toutes trois, quoique inégalement, aux prérogatives comme aux espérances du peuple de Dieu '.
'^ V. Dœllinger , Paganisme et Judaïsme, t. IV, n» 129. p. 206.
C'étaient premièrement les Juifs de naissance, fiers de s'appeler encore les enfants d'Abraham. C'étaient, en second lieu , les Juifs prosélytes , les prosélytes de la justice, admis dans le judaïsme par la circoncision et les pratiques légales. Une troisième classe d'initiés était appelée du nom de prosélytes de la porte , parce que ceux-là n'allaient pas au delà de la porte du temple pour prier. Affranchis de l'observance de la Loi cérémonielle et de la circoncision, ils n'étaient tenus qu'aux préceptes de la Loi naturelle , à l'abstention de l'usage des viandes suffoquées, et à la foi en un Messie réparateur, qui devait ouvrir aux hommes le royaume des cieux.
Ce fut à cette dernière catégorie de croyants que le concile assimila les nouveaux convertis. Il leur interdisait le contact de l'idolâtrie et de l'impureté : c'était la loi naturelle. Il leur interdisait les viandes suffoquées et le sang des animaux : c'était la discipline de ce temps et de ce lieu, et le dernier lien destiné à rattacher encore la Synagogue à l'Église. Mais ces dispositions disciplinaires étaient essentiellement temporaires. Elles devenaient superflues, du jour oii l'on aurait rallié les dissidents, comme un échafaudage qu'on fait tomber à terre quand l'édifice est bâti.
Tel fut le sens dans lequel fut rédigée la lettre aux chrétiens d'Antioche, portant promulgation des décrets du concile *. La religion primitive, celle des
lAct. xv,23.
Patriarches, avait commencé par être une religion domestique ; celle des Juifs était une religion nationale. Le concile ouvrait l'ère d'une religion catholique, c'est-à-dire universelle, comme elle en porte le nom dans l'Église véritable. Ainsi s'inaugura ce troisième âge du monde, et les derniers demeurants du christianisme juif, réfugiés dans les déserts, cachés dans les montagnes , se perdirent dans les ombres de l'Ébionisme : un siècle plus tard on ne les retrouve plus.
Mais dans ce siècle il y eut une œuvre difficile, œuvre de ménagements, de patience et de douceur, consistant à rapprocher les partis opposés et à fondre l'hellénisme avec le judaïsme. C'est l'œuvre que l'histoire attribue à saint Jean. L'apôtre avait assisté au concile de Jérusalem. Mais sa personnalité s'était effacée devant l'autorité de Pierre, et on n'y mentionne point de discours de lui. Sa pensée est dans sa vie, sa doctrine est dans son livre. Hier il avait rompu la barrière de préjugés et de ressentiments qui séparait Samarie de Jérusalem, demain l'Asie grecque le verra ouvrir à toute race les sources jaillissantes de la vie éternelle; il est le prédicateur de la nouvelle loi, du commandement nouveau, ainsi qu'il s'exprime, et l'on a remarqué, par tout son Évangile, que l'émancipation chrétienne n'a pas d'apôtre plus Ubéral que lui.
Mais il était le disciple de Celui qui ne voulait pas qu'on foulât anx pieds le roseau déjà brisé, qu'on soufflât sur la mèche de lin fumant encore; et la
même tradition qui nous le montre prêchant la loi de liberté, nous le représente comme un religieux observateur de la loi de ses pères dans ce qu'elle a de compatible avec l'ordre nouveau '. On raconte, par exemple, qu'il avait retenu l'usage de faire la Pâque le quatorzième jour de nisan, selon le rit des Juifs; et, quand un dissentiment s'éleva sur ce point dans le if siècle, les évêques d'Asie se souvinrent de cet exemple pour s'en autoriser -. C'était la Pâque chrétienne, l'immolation rédemptrice du véritable Agneau, que célébrait le disciple; mais, en la fêtant en ce grand jour de ses pères, il faisait ainsi mémoire de l'ancienne alliance, tout en proclamant son abrogation. De même on le verra bientôt, selon le témoignage de Polycrate dans Eusèbe, porter sur le front la lame d'or que revêtait l'ancien grand prêtre dans le temple; c'était encore un hommage aux rites du judaïsme; mais saint Jérôme observe qu'il le faisait en qualité de pontife de Jésus-Christ, qui l'avait consacré son prêtre sur son cœur '\
Le même caractère de conciliation et de condescendance distingue son évangile. Si l'école de Tubingue a menti à l'histoire en inventant au sein de l'Eglise apostolique une division chimérique, elle
1 Apostoli Petrus et Jacobus , et Joannes, religiosè agebant circà dispositionem legis qute est secundùm Moysem. (S. Iren. C, Hœres. m , 12.)
2 Euseb. Hist. Ecoles, v , 23.
3 Eti Sèxat Iwàvvyiç oç lyevYiôri Upsùç xè TiÉTaXov TOçopyixw;. (Euseb. Hist. Ecoles, m, 31. Item S. Hieronym. de Scriptor. eccl.