XLV
ne s'est pas trompée du moins en considérant le quatrième Évangile comme un manifeste de paix bien fait pour terminer l'antique dissidence des Juifs et des Hellènes. Dans le même discours à la Samaritaine, où Jean montrait Jésus proclamant que le culte ne serait plus enchaîné à tel lieu ou tel rit, il rapportait ces mots : « Le salut vient des Juifs * ! » Cette simple parole n'est-elle pas la pleine reconnaissance des droits de l'ancienne alliance? La gnose, qui voulait voir dans l'ancienne loi des Juifs l'œuvre du principe mauvais, l'eût- elle prononcée, et n'écarte-telle pas de l'Évangile de saint Jean le soupçon du gnosticisme même le plus mitigé?
En vain donc a-t-on voulu établir entre l'écrit justement attribué à saint Jean et l'apôtre lui-même l'incompatibilité de doctrines et de tendances qui fait encore la thèse de l'Allemagne moderne ^ Jean est bien le même partout, dans sa vie et son livre. Où l'on a voulu voir l'opposition des pensées, il n'y a que l'esprit conciliant et doux qui se fait tout à tous pour gagner tout à Dieu. Jean est l'homme en qui les grandeurs de la patrie passée trouvent place à côté des affections plus larges de la patrie de l'avenir. L'Apocalypse sera la glorification suprême de ces souvenirs mêlés à ces espérances. L'adoration du Verbe, l'appel de toutes les nations à la grâce et à la gloire, le sacrifice éternel offert pour tous
1 Quia salus ex Judseis est. Joan . iv, 22.
2 Schenkel et Strauss l'ont reprise récemment.
les lieux comme dans tous les siècles, y rappelleront la théologie universaliste du quatrième Évangile; mais à la fin, quand Jean voudra peindre le couronnement des choses dans la gloire, ce sera Jérusalem qui lui apparaîtra brillante de clarté, et les douze tribus seront l'emblème et les prémices de la catholicité de l'Église triomphante.
Peu de temps après le concile, les apôtres songèrent à se partager le monde. On ne saurait assigner avec exactitude ni le lieu ni l'époque de cette dernière et définitive séparation. Baronius et Tillemont ont longuement disserté pour en fixer la date , mais sans produire aucune autorité décisive. N'en faut -il pas conclure, et n'est- il pas plus problable que le départ des frères se fit successivement et sans nulle solennité, chaque apôtre s'en allant où l'appelait l'Esprit-Saint et le besoin des peuples?
Toutefois, quelques-uns ont entouré d'une sorte d'appareil dramatique ce partage, cet adieu et cette dispersion. Le congrès se réunit à Gethsémani même, sous les oliviers. Pierre préside, il harangue l'assemblée, et se tournant vers les quatre points du ciel , il désigne à chacun de ses frères la province qu'il devra conquérir '. Dieu ne donne pas cet ap-
1 Factum est, post assumptionem Domini nostri Jesu Christi Filii Dei vivi in cœlum , ut congregarentur discipuli in Gethsémani, quibus dixit Petrus, etc. (Prochori Liber de vitâ, mira-
parât aux grandes choses qu'il fait; et s'il faut un récit de cette journée mémorable, j'aime mieux celui de Lucius qui nous montre Marie, remplie de la plénitude de l'esprit de la Pentecôte , se tenant entre Pierre et Jean comme la présidente d'honneur de ce conseil ' , pendant que tout ce que la terre avait de cœurs à guérir, d'ignorances à éclairer, de crimes à pardonner, se tournait de leur côté pour leur dire : Venez à nous !
Cela fait, ils partirent. Les annalistes décrivent aussi le dernier adieu aux lieux habités et bénis par Jésus , la prière suprême de Jacques le Mineur , évêque de Jérusalem, la bénédiction de Marie aux missionnaires, la communion finale dans la fraction du pain , le départ précipité de Lazare , de Marthe et de Madeleine sur la frêle barque qui devait les jeter à Marseille, puis le dernier embrassement , et enfin un matin , au lever du soleil, les douze voyageurs abandonnant la ville, se dispersant, et chacun disparaissant pour toujours derrière les saintes montagnes.
Saint Ghrysostome insinue que saint Pierre et saint Jean, plus unis entre eux , portèrent aussi plus douloureusement que les autres le nécessaire sacrifice de cette séparation. Il estime que c'était à cette nécessité que Jésus avait voulu les préparer à l'avance, quand il disait à Pierre : « Si je veux que
culis et assumptione B. Joannis apostoU ; in Bibliothecâ magnâ veterum Patrum, t. VII, p. 407 ; Parisiis, in-fol., 1644.) 1 Lucii Dextri C/ironicon; Lugduni, 4627.
L'APOTRE SAINT JÏAN 21. S
cèlui-ci demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe? suis-moi ! » Comme s'il avait voulu dire : (c Ne saurais-tu vivre séparé de ce cher compagnon? Ne saurais-tu faire ce pénible renoncement pour moi? Laisse-le à son œuvre, et accomplis la
Mais Pierre et Jean le comprirent. Si les corps se tienne ^ »
séparèrent, les âmes demeurèrent enchaînées l'une à l'autre « dans le lien de la charité » , qui devait longtemps unir l'Orient et l'Occident , dont ils allaient devenir les deux premiers apôtres i Pourquoi le schisme est-il venu briser ce lien antique? Pourquoi les Églises d'Asie, mortes en se séparant de la source de la vie, sont- elles encore gisantes dans la désolation qui navrait de douleur le grand cœur de Fénelon? Pourquoi le temps de la résurrection de cet Orient en proie à toutes les barbaries ne serait- il pas proche? Rome lui tend les bras; et ne pouvons-nous espérer de voir encore Jean se rapprocher de Pierre , et lui donner la main ?
Quelle était, en effet, la part qui venait d'échoir à Jean dans ce partage? Entre le Taurus et le bord de ces fleuves fameux où l'Écriture place le paradis terrestre , s'étend une vaste contrée au sein de la-
1 Hoc autem faciebat Jésus ut iaternpestivuin illum mutuum affectum tolleret. Quia enim orbis terrarum curam suscepturi erant, non ità copulari eos opoitebat : alioquin magnum hinc futurum erat orbi detrimentum. Quamobrem ait illi : Opus tibi commissum est, hoc cura , hoc perfice , pugna , decerta. Quid enim si velim eum sic manere? Tu tua cura et provideas.
S. Chrysost. in Joan. Homil. ultima, LXXXVIII.
quelle s'agitaient, depuis plus de trois mille ans, les destinées du monde. L'Orient, père de la lumière, avait été aussi le berceau prédestiné de toutes les grandes choses divines et Jiumaines. Les empires écroulés y avaient de belles ruines ; les histoires finies y gardaient de grands souvenirs; un ciel éblouissant y était cependant moins ardent que les âmes ; et, même au sein de l'erreur, un profond mysticisme y rappelait le pays des révélations primitives et des saintes visions. En des temps moins reculés, c'était encore l'Asie qui avait vu se lever les deux noms que l'histoire met au-dessus des autres. En dispersant les Juifs, et donnant à la Synagogue sa pleine liberté , Cyrus avait jeté dans ses vastes États les feuillets des Livres saints, et propagé ainsi la doctrine primordiale de l'unité de Dieu. En rêvant l'unité d'une seule patrie, d'une civilisation, d'une même philosophie, Alexandre du moins avait fondé, de rindus au Nil, l'unité de la langue. Ce devait être la langue de saint Paul et de Jean. Dans les conseils de Dieu, ces grands hommes n'avaient labouré cette terre , qu'afin que la vérité y fût jetée à pleines mains par « les semeurs de paroles », ainsi que ceux d'Athènes appelaient les apôtres. Ainsi le monde oriental, puis le monde hellénique, enfin le monde romain avaient entendu le cri des précurseurs : « Parate vias! Préparez les voies! » Puis, les routes étant ouvertes , les conquérants partirent.