CHAPITRE XI
SAINT JEAN ET MARIE. — l'ASSOMPTIOM
Saint Jean ne se rendit pas immédiatement à son diocèse d'Asie. Un devoir sacré et doux l'attachait à la Judée, où il était retenu auprès de la Mère de Dieu, devenue la sienne par le legs divin de la Croix. Ainsi, malgré le charme élevé de la légende qui fait vivre Marie à Éphèse , la critique doit renoncer à cette supposition pleinement inconciliable avec la tradition, la chronologie et l'histoire *. Suivant l'impar-
1 Cette opinion^ d'ailleurs abandonnée aujourd'hui, repose uniquement sur un texte de la lettre synodale , où les Pères du concile d'Éphèse^ en 431 , énumérant les magnificences de cette ville en parlent de la sorte : « "EvOa ô ôsôXoyoc IwàwY];, xaî i\ ©soTÔxo; Tiapôévo;, :?) âyict Mapta. Là Jean le théologien et la sainte Vierge Marie mère de Dieu... » Le verbe manque. Mais c'est gratuitement qu'on y supplée par le mot résidèrent que rien n'appelle ici. Ne s'agit-il pas plutôt des deux célèbres sanctuaires de Jean et de Marie, qui étaient, en effet, les deux grandes
tiale et sévère vérité , c'est à Jérusalem que Marie demeura, et c'est là aussi qu'elle mourut ^ . Dans cette hypothèse, la seule que consacrent les faits, elle ne se sépare pas des lieux que les traces de son Fils
églises de cette métropole? (V. M. l'abbé le Hir, Études religieuses , du 15 août 1866.)
En second lieu, cette opinion est formellement contredite par saint Épiphane, qui dit : « Lorsque Jean résolut de partir pour l'Asie, aucune écriture n'affirme qu'il emmena la sainte Vierge.» Polycrate, évêque d'Éphèse, dans le second siècle, vantant les gloires de son Église dans une lettre écrite au pape saint Victor, ne parle ni du séjour ni du tombeau de Marie , bien qu'il parle du séjour qu'y avait fait saint Jean. — Les Pères, unanimement, comme nous le verrons , mettent à Jérusalem la mort et la sépulture de la Mère de Dieu.
En vain quelques auteurs , sans en donner les raisons , semblent incliner à faire venir Marie à Éphèse. Baronius hésite, Benoît XIV n'ose choisir entre les deux sentiments; Tillemont, embarrassé, est contraint de recourir à l'étrange hypothèse de deux séjours successifs de Jean et de Marie dans la ville d'Ephèse. C'est le texte mal compris de la lettre du concile qui le jette dans cet embarras.
Mais lui-même est saisi des impossibilités absolues que son opinion présente pour la chronologie. Voici sa conclusion qui le condamne lui-même : « Nous ne saurions croire que saint Jean ait fait aucun séjour considérable à Éphèse avant l'année 65, pour le plus tôt; et supposé que la sainte Vierge eût quinze ans quand elle enfanta le Seigneur, quatre ans avant l'ère commune, elle aurait eu alors 84 ans, et il y a assurément peu ou point d'apparence qu'elle soit venue à Éphèse dans un si grand âge. » (Tillemont, Hist. eccL, t. I, note p. 467.)
1 Haec est inclyta civitas David , arx Ecclesiarum , haec est habitaculum apostolorum. In hàc cum ille Theologus accepisset Deiparam , subministrabat ei quibus opus habebat. In hâc vitam egit Dei mater, poslquam surrexit filius à mortuis... (S. Joann. Daraascen. Sermo de Dormitione Deiparœ.)
Melit. Sardens. Episc. It. apud Bibliothec. Patriim , t. II, p. 202. Liber de transitu SS. Virginis Deiparœ. (S. Jérôme infirme la valeur historique de ce livre.)
lui avaient rendues si chers. Là, dans la Ville sainte, mère patrie de la foi et rendez-vous des frères, elle reste avec Jean jusqu'à son dernier jour, y recevant facilement, comme le veut la tradition, la visite des disciples, et leur faisant ses adieux. Puis là encore elle descend, mais pour peu de temps, dans le tombeau qui ne devait pas garder sa dépouille ; et l'on comprend ainsi comment, selon saint Jérôme, le cénotaphe de la Vierge était en vénération dans la vallée de Josaphat, aux mêmes lieux oii nos voyageurs le retrouvent, et où les pèlerins le vénèrent encore.
Quelle fut la vie de Marie et de l'apôtre bienaimé, dans la pauvre maison où Jean l'avait recueillie quand ils descendirent du Calvaire? Nul ne l'a raconté ; et je ne sais même pas si aucune langue humaine eût pu rendre dignement cette conversation qui était dans les cieux. Bossuet en désespère : « De vous dire, s'écrie-t-il, quels étaient les occupations et les discours de Marie pendant son pèlerinage, je n'estime pas que ce soit une chose que les hommes doivent entreprendre. Qui pourrait décrire l'impétuosité de cet amour mutuel, à laquelle concourait tout ce que la nature a de tendre, tout ce que la grâce a d'efficace. Il est certain, chrétiens, que nous pouvons bien avoir quelque idée grossière de tous ces miracles; mais de concevoir quelle était l'ardeur , q,uelle était la véhémence de ces torrents de flammes qui de Jésus allaient déborder sur Marie, et de Marie retournaient continuellement à Jésus :
no L'APOTRE SAINT JEAN
croyez-moi , les séraphins , tout brûlants qu'ils sont, ne le peuvent faire ^ . »
Augustin , à Ostie , assis auprès de sa mère , et contemplant le ciel devant la mer Tyrrhénienne ; saint Benoît et sa sœur, passant une nuit d'orage à s'entretenir ensemble des choses de l'autre vie , au pied d'une montagne, peuvent-ils donner l'idée de ces colloques intimes où Jésus était tout, et sur lesquels planait l'invisible présence de Celui qui avait dit : « Quand deux de vous seront réunis en mon « nom, je serai au milieu d'eux. » « Ils priaient, dit Fénelon, et ils changeaient ainsi, en société de pure foi , la société visible qu'ils avaient perdue. Admirables prières , où Marie se consolait par le doux souvenir de tout ce que son cher Fils avait fait de tendre pour elle; prières où elle lui parlait , quoiqu'elle ne fût plus en état de le voir ; prières où elle lui expliquait, plus par ses larmes que par ses paroles, son amour, sa douleur, ses désirs de voir finir une absence si triste et si rude ^ »
C'est la consolation de toutes les âmes en deuil. On est séparé soudain , le cœur est solitaire et je foyer est vide, on s'assied tristement à côté des tombeaux ; et au lieu des parfums qu'on répandait naguère sur des pieds adorés, il ne reste plus que les tristes et lugubres aromates de la sépulture. C'est la meilleure partie de sa vie qu'on a vue faire un jour
1 Bossuet, /*' Sermon pour la fête de l'Assomption, prera. partie.
2 Fénelon, Sermon sur l'Assomption de la sainte Vierge.
son ascension vers le monde des vivants , et l'on reste seul en bas, le regard fixé sur cette cité d'espérance, où l'on a envoyé tout ce qu'on a aimé, tout ce qui mérite de l'être. Mais la communion des saints est plus large que ce monde; car elle embrasse tous les mondes. Les âmes n'ont point de lieu , et elles ne se quittent pas. Si loin qu'on les suppose , elles ont pour se rejoindre deux ailes prêtes à s'ouvrir : le souvenir et l'espérance. Puis il y a la prière, l'autel, la communion, et n'est-ce pas pour tous une grande patrie que le cœur de notre Dieu ?
C'était le rendez-vous de Jean et de Marie. On les a représentés reprenant ensemble les traces que le Seigneur avait marquées de son sang , inaugurant ainsi la belle dévotion de toutes les âmes tendres pour le chemin de la Croix. Mais il y a encore , de leur sainte société, une plus belle image. Avant de nous quitter, et afin de ne nous point quitter entièrement , Dieu avait fait ce miracle, de se rendre éternellement présent à ceux qu'il avait aimés. Il se devait surtout à l'amour de sa mère. Comme Jean , comme les apôtres , u Marie persévérait dans la fraction du pain » ; et ce n'est pas une fiction qui nous représente la Vierge agenouillée devant l'autel où Jean lui donne l'hostie, en lui redisant la parole que le Seigneur lui avait adressée à la Croix : « Femme , voilà votre fils !»
Près d'eux et avec eux vivait Jacques le Mineur , qui fut, pendant trente ans, évêque de Jérusalem. C'était, même au sein de cette Église primitive si
parfaitement belle, une sainteté d'exception si élevée et si pure , qu'on l'eût dite faite exprès pour la société de Marie et de saint Jean. Les prédilections de l'histoire sacrée sont pour ce fils de Cléophas , que des liens de parenté, constatés par l'Évangile , rattachaient à Joseph et à la mère de Dieu. 11 était neveu de Marie '. Il y a même des Pères de l'Église orientale, et les plus graves d'entre eux, Origène., Épiphane et Grégoire de Nysse, qui nous racontent comment Jacques , encore tout enfant , avait été élevé à côté de Jésus, par les soins de la Vierge ^ Du moins est-il certain qu'il fut singulièrement aimé de Jésus-Christ. Il ne fut pas ingrat envers l'auguste parent qu'il chérissait comme un frère et adorait comme un Dieu. Plein de foi dans sa parole, quand
1 Sa mère s'appelait Marie : Eranl autem mulieres inter quas Maria Jacobi Minons. Marc, xv, 40, et xv, 1.
Cette Marie, selon saint Jérôme {Ep. 450), est la même qui est appelée, par saint Jean, Marie femme de Cléophas, sœur de la sainte Vierge. {Joan. xix, 25.) Ainsi, Jacques serait-il, comme l'appelle samt Paul {Galat. i, 19) , le frère , cest-à-dire le cousin du Seigneur, et le neveu de la sainte Vierge. (Item Théodore!, in Galat. i, 19, p. 268. S. Chrysost. in Galat., p. 801.)
Jacques le Mineur est aussi appelé fils de Cléophas et fils d'Alphée, ces deux noms étant identiques, selon saint Augustin et Bède. {In Ma^^c. lib. I, c. xvi, oper. t. V, p. 113.) Or, selon Hégésippe, ce Cléophas était frère de saint Joseph. (Euseb, Hist. eccl. II, XI, et IV, xxii.) C'est un autre lien de parenté reconnu par saint Jérôme et par saint Chrysostome.
V. M. de Valroger, Introd., t. II, p. 346 etsq. ; etTilleraont, Mém. pour l'Hist. eccl., 1. 1.
2 Origen. in Cels. lib. I , p. 35.
Epiphan. Hœr. LXXVIII, cap. xiii, p. 1045. Gregi Nyss. de Resurrect. ii , p. 413.
il le vit mourir, il se montra publiquement si assuré de le revoir au jour prophétisé, qu'il Ut, dit saint Jérôme, le vœu de ne rien manger avant d'être témoin de sa résurrection. Aussi , Jésus glorieux l'avait-il honoré d'une de ses premières visites, que saint Paul mentionne '. Il était venu le trouver, ajoute saint Jérôme, s'était assis à sa lable, et là , prenant du pain , il l'avait béni pour lui , en lui disant : « Mangez , mon frère chéri , parce que le Fils de l'Homme est ressuscité d'entre les morts "^ » Saint Jérôme nous apprend encore que le Seigneur avait communiqué alors à son ami le don d'une science éminente , qui en fit une lumière de l'Église naissante. Mais c'était sa pureté et sa charité surtout qui le rendaient plus semblable à Jean et à Marie. L'historien Hégésippe , le plus ancien de tous, cité par saint Jérôme et par Eusèbe, rapporte qu'il était vierge, consacré au Seigneur dès le sein de sa mère , tout détaché de ce monde , et ne vivant que pour l'autre ^ On l'avait vu toujours, dès sa
1 Galat. I, 19.
2 Dominus ivit ad Jacobum et apparuit ei... Tulit panem et benedixit ac fregit, et dédit Jacobo justo, et dixit ei : Frater mi, comede panem tuum^ quia resurrexit Filius hominis à mortuis. (S. Hieronym. Lib. de Scriptor. eccles,, in Jacobo , t. I. Juxtà Evangelium secundum Hebraîos.)
3 Apud Euseb., lib. II, c. i et vu, 19. ApudEpiph. Hœr. LXXVIII, n. 14.
Chrysost. in Acta apostol. Homil. F, n. 3 , app. t. VII , p.' 78.
Hic de utero matris sanctus fuit, vinum et ciceram non bibit , etc.. Huic soli licitum erat ingredi sancla sanctorum ; siquidem vestibus laneis non utebatur , sed lineis ; solusque in-
première enfance , rigoureux sectateur de la règle des Nazaréens , s'abstenir de toute viande , ne boire que de l'eau , et pratiquer , au sein de la famille de Jésus, la pénitence que Jean-Baptiste prêchait dans le désert. Il était, comme saint Jean, l'apôtre de la charité : « Mes frères, écrivait-il, gardez-vous de « vous nuire en rien les uns aux autres. Celui qui « médit de son frère , ou qui juge son frère , trans- « gresse et juge la Loi qui le jugera un jour. » c( La religion pure, la religion immaculée, aux yeux a de Dieu notre Père , c'est de visiter les orphelins a et les veuves dans leurs tribulations , et de se a conserver sans tache au sein du siècle \ »
Aussi ce nom de Juste qu'il porte dans l'Évangile, lui était-il donné par l'unanimité des Juifs comme des chrétiens. Témoins de sa vertu, les Juifs lui attribuaient le salut de la ville, l'appelant même, dit-on, « le boulevard de son peuple -. » Dans une année de sécheresse , nous dit saint Épiphane, à peine le saint avait- il levé ses mains au ciel, que la pluie était venue désaltérer la terre. Le Talmud lui-même rapporte que le Juif Éligazer avait été guéri de la morsure d'un serpent, par la prière de Jacques et au nom de Jésus ^ Enfin Josèphe en parle avec une sorte
grediebatur templum ; et fixis genibus pro populo deprecabatur. (Hegesip., apud S. Hieronym. Ex catalogo scriptor. eccl.)
1 Jacob. I, 27.
2 QêXiàç TtspiôXïi Xaoû.
3 Apud Baron. Annal. Eccl., ad an. 63 , § 8. V. aussi Tillemont, Mém., 1. 1, p. 373.
L'APOTHK SAINT JEAN 22.S
de religion, attribuant à sa mort tous les maux de son peuple. Une vertu sortait de lui , et je ne sais quel reflet de la physionomie du Juste par excellence est restée sur ce juste, le pontife et le pasteur de l'Eglise du cénacle , si parfaitement digne d'être , avec saint Jean, de la parenté et de la société de la Mère de Dieu.
Saint Ignace le martyr faisait-il aussi partie de cette société sainte? Faut-il en croire ses lettres, écrites à saint Jean, aujourd'hui unanimement rejetées par la critique, mais citées au moyen âge par saint Bernard, puis par Denys le Chartreux ' ?
Nous aimerions à croire que ces lettres sont authentiques. On y verrait le jeune saint, apprenant aux pieds de l'apôtre bien-aimé le mystère de l'Évangile, et Marie confirmant dans cette âme énergique autant que virginale les leçons qui le devaient préparer au martyre. On y verrait cette Vierge « secourant les malheureux, consolant les affligés, réunissant en elle la tendresse de la nature humaine avec la sainteté de la nature angélique ^ ». Enfin on
1 V. S. Bernard. Serm. VII in Psalm. IX.
Dionys. Carthus. in Commentar. in Dionys. Areopagit. de divinis nominihus.
Baron. Annal. Eccl., an. 109, § 34.
L'authenticité de ces lettres est discutée dans Gotellier, Patres œvi apostol., t. I.
Tillemont, Mémoires, t. II, p, 192.
Elles sont généralement réputées apocryphes.
2 Maria miseris et afflictis condolet coafflicta, et subvenire non pigrescit. In Maria matre Jesu humanse naturae natura san-
entendrait Ignace, devenu plus tard l'apôtre d'Antioche , demander à revoir la ville de Jérusalem et la sainte famille.
« Qui ne se réjouirait , est-il dit dans une lettre « adressée à saint Jean, qui ne se réjouirait de voir « et d'entretenir celle qui a enfanté de son sein le a vrai Dieu?
« Je voudrais voir aussi le vénérable Jacques , ce surnommé le Juste ^ si semblable à Jésus par sa « vie, par son entretien et même par son visage, c( qu'on le prendrait pour le frère jumeau du Sei- « gneur. En le voyant, je croirai voir les traits « mêmes de Jésus-Christ.
« Enfin , je souhaite de voir tous les saints et les « saintes. Qui m'arrête , qui me retarde ici? Mon « bon Maître , commandez que je vienne vers « vous ^ . »
Sans doute il nous serait doux de pénétrer ainsi dans la vie de Marie, et de pouvoir contempler de plus près cet idéal de l'humaine perfection. Toute-
ctitatis angelicse sociatur. {Epist. S. Ignat,, in Bibliothecâ maximâ Patrum , t. I , p. 75.)
1 Quera enim non delectet videre eam et alloqui quae veruni Deum de se peperit, si nostrse sit fîdei et religionis amicus?
Similiter et illum venerabilem Jacobum qui cognominatur Justus, quem referunt Christo Jesu simillimum facie et vitâ et modo conversalionis, ac si frater esset gemellus? Quem dicunt si videro, video ipsum secundum omnia corporis éjus lineamenta Christum Jesum.
Praitereà caeteros sanctos et sanctas. Hic quid moror? Cùr detineor? Bone praeceptor, properare me jubeas et valeas. {Epist. S. Ignat., ibid., p. 75.)
fois le vrai signe et l'excellence propre de cette perfection , n'est-ce pas précisément d'être demeurée cachée; et la silencieuse obscurité de cette vie, n'estelle pas pour le monde un plus haut enseignement et un meilleur exemple?
Cependant il était réservé à Marie d'avoir aussi sa part dans le témoignage de la vérité. Aux souvenirs personnels qui pouvaient s'effacer ou se pervertir, le Fils de Dieu inspirait aux disciples de substituer le récit écrit de son histoire. C'est dans ce temps-là que furent rédigés les Évangiles, les trois premiers du moins, et Marie n'y devait pas demeurer étrangère. Outre qu'elle se trouvait être le témoin le plus constant d'une existence dont rien ne lui avait échappé, il y avait tels faits de la vie de Jésus dont la connaissance était personnelle à sa mère, et dont conséquemment le récit dans l'Évangile accuse son témoignage nécessaire et manifeste.
Quel autre que Marie, et, d'ailleurs, qui mieux qu'elle aura pu faire connaître le mystère de l'Incarnation, de l'Annonciation, les promesses de l'ange, la visite à Elisabeth , l'hymne que Dieu lui avait inspiré en ce jour, la crèche de Bethléhem, l'adoration des anges , des bergers et des mages , la présentation au temple, le cantique de Siméon, la fuite en Egypte, l'enfant Jésus retrouvé au milieu des docteurs, toutes choses dont Marie avait seule le secret? « Elle les avait conservées, les repassant daîis son cœur, » observe l'évangéliste qui les a racontées, comme si par cette parole il eût voulu
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indiquer comment la connaissance lui en était directement et fidèlement transmise.
Cette remarque est de saint Luc * ; et c'est lui surtout, presque lui uniquement, qui s'est fait l'historien de cette première période de la vie de Jésus. Or, des trois écrivains qu'on nomme synoptiques, il est également celui qui paraît avoir eu personnellement des rapports avec la mère de Dieu. Qu'y a-t-il, par exemple, de plus connu que la tradition qui représente saint Luc , peintre et évangéliste , reproduisant les traits augustes de Marie? Lui-même a raconté , dans ses Actes des apôtres , qu'étant descendu dans la ville de Jérusalem, il était venu vers Jacques, et s'était mis ainsi en relation directe avec la sainte famille ^ Or, là, qui pouvait mieux l'informer que Marie? Il ne la nomme pas; mais saint ! renée, Eusèbe, et plus tard saint Jérôme nous le montrent recevant ses inspirations non-seulement de Paul , son maître , mais des premiers témoins de la vie du Seigneur ^ Si, comme tout le fait croire,
1 Et mater ejus conservabat omnia verba hsec in corde suo. Luc. II, 51.
2 Et cum venissemus Jerosolymam, libenter exceperunt nos fratres.
Sequenti die introibat Paulus nobiscum ad Jacobum , omnesque collecti sunt seniores. Act. xxi, 17, 18.
3 Aouxàç... Tû> îùayYSAÎo), ô xat xafà^ai |j.apTÛp£xai , xa6à itapéôovxo aÙTtS ol àTi'àpxîi; aÙTÔTitai xaî ÛTTYipeTai toO Xôyou. (Euseb. Hist. eccl. III, 4.)
S.'Iren adv. Hœr. III, x, p. 1.
S. Hieronym. de Vitâ illustr. c. vu.
S. Ghrysost. in Matth. Hom. J, n. 3.
i;.\P(^TRE SAINT JEAN 229
Marie fut de ce nombre, et la première entre ceux qui enrichirent l'histoire de Jésus-Christ , c'est donc légitimement que l'Église la nomme la reine des Évangélistes, et un sentiment plus tendre se mêle à l'adoration quand, lisant ces saintes pages, on se dit qu'elles purent être inspirées par ce cœur , et qu'une mère divine a dicté ces mémoires sur l'enfance de son Fils.
Maintenant se peut- il que la société de Marie ait été sans action sur l'Évangile de saint Jean? Celui des Évangélistes qui fut le plus à elle eût-il été le seul à ne point ressentir le bienfait de son commerce? Cette pénétration des mystères de la foi , ces profondes intuitions de l'âme de son Maître qui étonnent dans l'apôtre, ne devaient-elles pas se trouvei' premièrement en Marie? L'éternel mot de saint Jean : « Dieu a tant aimé le monde ! » ne devait-il pas remplir l'entretien de la Mère et du disciple de Jésus avant de remplir toutes les pages de l'Évangile? Origène l'insinue clairement quand il dit : Cet Évangile est si intime que celui-là seul a pu en percevoir le sens qui a reposé sur la poitrine de Jésus, et recueilli sa mère ^ .
Que ceux-là entendent ces choses qui savent lire jusqu'au fond dans les lettres de Dieu, sous l'interprétation lumineuse de son regard, dans ces veilles recueilHes où le cœur prête l'oreille et distingue toute
• Cujus sensum percipere nerno potesl nisi qui suprà pectus Jesu recubuerit, vel acceperit à Jesu Mariam. (Oi ig. iu Joan., op. t. II, p. 6, A.)
voix. On pourra comprendre alors que, si cet Évangile est le foyer de telles ardeurs et de telles clartés, c'est qu'en lui ont convergé les feux de ce que Dieu a fait de plus admirable dans l'ordre spirituel : le génie d'un ami et le cœur d'une mère.
Cependant la vie de Marie n'était pas sur la terre. De même qu'il y a de grandes plantes dont les racines, de plus en plus profondes, font éclater le vase qui leur sert de prison, de même il y a de grandes âmes qui minent sourdement et finissent par briser sans bruit leur enveloppe, qui ne les peut contenir. On avait conservé dans la primitive Église le souvenir de ce qu'était, à cette époque de sa vie, la physionomie de la Mère de Dieu. C'était déjà comme une apparition du ciel descendue sur la terre. « En toutes choses, disait d'elle l'historien Nicéphore, d'après saint Épiphane, elle portait la gravité, la dignité, l'honneur, parlant peu, et seulement quand il en était besoin, se prêtant volontiers à écouter les autres, humble, douce et affable, rendant à chacun le respect qui convenait. Elle ignorait le rire, le trouble et l'emportement : mais le mal lui faisait horreur. Ses yeux étaient ardents, mais creusés par les larmes, ses mains transparentes et pâles, tous ses traits allongés par l'habitude de souffrir ^» C'était un nouveau genre de
1 Nicephor. Callist. Hist. EccL lib, II , cap. ii.
beauté immatérielle, mélange de douceur et de force, de résignation et d'espoir, laquelle n'est autre chose que la forme de Tâme, et qui allait devenir la physionomie particulière des saints.
« Dans une pareille tristesse, comme l'observe Bossuet, c'était un vrai miracle que Marie pût vivre séparée de son Fils bien -aimé. Son amour était si ardent, si fort et si enflammé, qu'il ne poussait pas un soupir qui ne dût rompre tous les liens de son corps. Il ne formait pas un regret qui ne dût en troubler toute l'harmonie ; il n'envoyait pas un désir au ciel qui ne dût tirer avec soi l'âme de Marie. »
L'âme partit un jour. « Comment est-il arrivé que l'amour lui a donné le coup de la mort? Ce fut lorsqu'il en vint, s'étendant toujours, à une telle perfection que la terre n'était plus capable de le contenir. — Va, mon fils, disait ce roi grec, étends bien loin tes conquêtes : mon royaume est trop petit pour te renfermer. — 0 amour de la sainte Vierge, ta perfection est trop éminente, tu ne peux plus tenir dans un corps mortel; ton feu pousse des flammes trop vives pour pouvoir être couvert sous cette cendre. Va briller dans l'éternité, va brûler devant la face de Dieu ; va te perdre dans son sein immense, qui seul est capable de te contenir '. »
Ce fut quelques années après la dispersion des apôtres qu'arriva la bienheureuse mort de la Mère
1 Bossuet, ler Sermon pour la fête de l'Assormption, prem. partie.
de Dieu. Il serait difficile d'en préciser l'époque. Baronius la recule en l'année 48, la sixième de Claude, la quatrième du pontificat de saint Pierre, quatorze ans après la passion, sous le consulat de C. Valerius l'Asiatique et de M. Valerius Messala. Il se fonde sur un passage de la Chronique d'Eusèbe supprimé par Scaliger, et dont Tillemont infirme l'authenticité '.
Nicéphore, moine grec du xiv^ siècle, est de la même opinion. Dans la variété des récits qui nous sont donnés de ce trépas glorieux, c'est le sien qui nous paraît résumer les traits généraux qui constituent l'histoire et qui la dégagent de la légende. C'est également le sien qui a les meilleures garanties d'authenticité s'il est vrai qu'il le doit à d'anciens documents émanés des lieux mêmes qui furent le théâtre de la mort de Marie. Il assure, en effet, que ce récit lui était venu de l'évêque Juvenalis, patriarche de Jérusalem , qui, quatre siècles après l'assomption, en avait fait le rapport solennel à Pulchérie, femme de l'empereur Marcien , alors que celle-ci cherchait le corps de la Mère de Dieu pour le déposer dans l'église récemment bâtie par elle , en l'honneur de la Vierge, dans le quartier de Blachernes ^
1 Baron. Annal. Eccl., an. 48.
Tillemont, Mém. pour l'Hist. Eccl., t. I, note xiv , sur la sainte Vierge.
2 Toi ôè xaipoO ÈTïicTTdvxo; , èv ty] Siwv uxifAitooo; àvExXivexo.
Kai Tiaprjv |xèv IwàvvYjç ô TÔcutriV £i(jotxi<Tà;j.evo; , xai ôctov èv lEpoffoXO- (AOiç ôiaçavEi;' at Te tpîXai xai yévî.1 TcpocYi^ouffat.
Or voici ce qu'il dit :
« En ce temps- là un ange fut envoyé à Marie par son Fils, afin de la prévenir que le temps était venu de s'en retourner vers lui , de même qiiautrefois l'ange l'avait avertie que Dieu viendrait en elle.
« Ayant appris par lui que son jour était proche, son cœur se remplit d'une très- grande joie; et, en ayant fait part à ses amis et à ses parents, elle se disposa à ce dernier départ. Puis bientôt après elle dut se mettre au lit, dans la demeure qu'elle occupait sur la montagne de Sion.
« Là se trouvait saint Jean, qui l'avait recueillie, et avec lui tout ce que Jérusalem renfermait de chrétiennes illustres, attachées à Marie par la parenté, la vénération ou l'amitié.
(( Alors Marie donna l'ordre au disciple vierge et aux autres assistants de distribuer ses deux tuniques à celles des veuves de son voisinage qui l'avaient entourée d'un plus pieux amour.
« L'entendant parler de la sorte, tous versèrent
Kal Tw ■napOévw ffùv âXXoi; -^ 7iàp6£voç èuéxaTTS , toîji; 5uo xaOxri; XtTwvaç laïç £x yeixôvwv xh?^^^--- 'ixapaXctv.
AaxpOwv ÈTTi xoijxot; yymç, éppei 7i6)vXti , x'î^v èv.ôivi\ç «Txépriffiv uàvxwv ô8ypo[i£vwv.
Eixa xàxeiai [xèv èypavéOev 6 xaûxriç ûto; uùv àyYÉ^'WV àTxetpw arpaxw , ij/uX^iv èxsîvriç xi^v ôvxwç Osiav àvaXirnl/ôjjisvoç. x.x.),.
Tô Trâv(7£(jLvov xaî i^iXtoy xaSxpwxspov SiaÔsiAsvr) xai "/■/jftaxiCTa'ja uûjj-a" « révoixô (Aot auOti; xaxà xô pri|J.â tou , » âusiTtouffa xat; ixetvoii cpt>.at; yéçmy , w; Èv (invo) •Ttapaxiôiriffi xi^v |j,axapiav iy^zbityi <\iMyy\'^-
(Nicephori Callisti Hist. eccl. lib. Il, cap. xxi , p. 168; Paris, in-fol., 1830.)
une grande abondance de larmes sur la solitude où allait les laisser le départ de Marie.
« Ensuite son divin fils descendit du haut des cieux, avec l'innombrable armée des saints anges, pour recevoir cette âme toute céleste.
« Les apôtres également s'étaient rassemblés de toutes parts, et Marie, les voyant qui tenaient autour d'elle des torches allumées, leur faisait ses adieux dans une vive allégresse, rendant grâces à son fils.
cf Puis elle se laissa retomber mourante sur son lit, éleva les mains gravement et religieusement, et, disposant dignement son corps vénérable et plus pur que le soleil : « Qu'il me soit fait encore selon votre parole, » dit -elle; et à l'instant elle sembla s'endormir.
« C'est ainsi qu'elle remit, au milieu de ceux qui lui étaient le plus chers, son âme bienheureuse. »
Un témoin oculaire, Denys l'Aréopagite, ou l'auteur très-ancien des œuvres qu'on lui prête, célébrant la gloire de son maître Hiérothée, complète ce récit par le passage suivant :
« Nous vînmes , dit cet écrivain , nous vînmes avec lui, et beaucoup d'entre les frères, pour contempler le corps sacré qui avait produit la vie et porté Dieu. Alors tous les pontifes, chacun à sa manière, célébrèrent la bonté toute - puissante de Dieu qui s'était revêtu de notre infirmité. En ce moment Hiérothée surpassa tous les, autres prêtres de l'assemblée. Il paraissait ravi, transporté, hors
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de lui-même par le spectacle des merveilles dont il était témoin. Et ceux qui en ce jour l'entendirent le regardèrent comme un homme inspiré du ciel et le digne panégyriste de la Divinité. Mais pourquoi vous redire ce qui fut prononcé en cette glorieuse assemblée? Laissons ces entretiens mystiques, qu'on ne doit pas divulguer aux profanes; toute parole vient mal après celle de mon Maître \ »
« Cependant les apôtres et ceux qui étaient là, continue Nicéphore, entouraient en cercle le corps de la bienheureuse, qu'ils baisaient religieusement.
« Les aveugles y retrouvaient la vue, l'ouïe était rendue aux sourds, les paralytiques s'étonnaient de marcher, et par son attouchement les malades étaient guéris.
« Ses obsèques furent célébrées. On tenait devant elle des flambeaux, ou brûlait des parfums, on répandait des fleurs; les anges du ciel précédaient ou suivaient son cercueil.
Les Pères et les apôtres récitaient des hymnes merveilleuses, et, portée par les mains des disciples eux-mêmes, cette arche d'alliance spirituelle s'avançait de Sion à Gethsémani.
« Parvenue à Gethsémani, elle y fut, comme son fils, déposée dans le sépulcre. Mais ce fils l'en tira
1 S. Denys, Des Noms divins, ch. ni, n. 2, p. 368 de la traduction de Mgr Darboy.
Cité déjà par saint André de Crète , in Dormitione S. Ma" riœ, apud Bibliothecam Patrum, t. X, p. 655.
pour la transporter au paradis, où est planté l'arbre de vie, et où elle est encore pour des desseins connus du Dieu qui a fait ainsi ' . »
Marie ne demeura donc point dans le tombeau. Sans doute son assomption n'est point un dogme que l'Église impose à notre foi '^; mais c'est une croyance qui est sortie de son cœur, et qui a sa raison théologique , indiscutable , dans le double privilège de la conception immaculée et de la maternité divine de la Vierge. « Elle fut incorruptible , parce qu'elle était pure , comme l'explique l'évêque de Meaux. Dieu est venu en cette chair, charmé par sa pureté; il l'a aimée jusqu'à s'y enfermer neuf mois, s'incorporer avec elle, prendre racine en elle, comme parle Tertullien. Il ne laissera donc pas dans le tombeau cette chair qu'il a tant
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2 Porrô Dei Ecclesia, in eam partem propensior videtur ut unàcuni carne sit in cœlum assumpta... Quse quidem sententia cùm plurimorum theologorum, tùm etiam communi sensu fidelium recepta videtur. (Baronius, Note au Martyrol. Rom., 15 août.)
Sur l'assoinption du corps de Marie dans le ciel , V. Philippe et François Strozzi, Jacques Gaudin, Nicol. Ladvocat; Billiard. Eepeiitœ Vindiciœ pro assumptione B. M. V.
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aimée, mais il la transportera dans le ciel font ornée d'une gloire immortelle '. »
Mais, s'il n'y a rien de plus constant et de mieux fondé que la croyance à Tassomption de Marie, il n'y a rien de plus varié que les textes qui nous la racontent.
Le premier qui en parle est un fragment syriaque du musée Britannique, sur les obsèques de la Vierge ;, qui doit certainement remonter au v* siècle. Selon ce livre , c'est l'archange saint Michel que Dieu charge d'enlever le corps de Marie, et de le transporter dans le paradis terrestre, où s'accomplit le miracle de sa résurrection ^
Dans un manuscrit cophte récemment publié et traduit en français, Marie a demandé à n'être pas touchée par le sceptre de la mort. Aussi, dès que l'ange funèbre se présente pour l'atteindre, la Mère de Dieu se réfugie entre les bras de son fils, qui prend l'âme pour le ciel , et fait déposer le corps dans la vallée de Josaphat, où il ne doit rester que quelques instants ■.
Suivant le livre de Méliton, ou du moins attribué au saint évêque de Sardes, ce sont les apôtres qui
1 Bossuet, Sermon pour le jour de V Assomption.
'i Dr W. Wright, Contribution to the apocryphal literature ofthe Neiv Testament. London, 4865. — Obsequies of the holy Virgin.
'' Zoega, Catalogus codicmn Copticorum musœi Borgiani. Romae, 1810, in-fol., n. cxx, p. 223.— M. Dulaurier a traduit ce fragment en français, dans le recueil intitulé : Fragment des révélations apocryphes de saint Barthélémy. Paris, 1835.
prient le Seigneur de ressusciter sa Mère , dont les anges, en effet, emportent le corps dans le ciel ^
Le livre qui porte le nom de Joseph d'Arimathie contient plus de détails : Thomas, surnommé Dydime, n'arrive qu'après la mort de la Mère de Dieu; il se fait ouvrir le tombeau, et, le trouvant vide, il raconte que Marie lui est apparue s'élevant dans les airs, et portée par les anges. C'est également la tradition que suit Nicéphore.
<< Cependant, écrit-il, les apôtres étaient sûr le point de s'en retourner, quand l'un d'eux, qui était Thomas, n'étant venu que trois jours après la sépulture, se fit ouvrir le tombeau, afin de contempler le corps sacré de la Vierge.
« Quand on l'eut ouvert, le corps ne s'y trouva point. Les linges de rensevelissement restaient seuls plies et rangés en un lieu , comme jadis on avait vu au tombeau de Jésus. Un parfum délicieux s'exhalait du sépulcre, que les disciples baisèrent et refermèrent ensuite avec vénération. »
Il n'y avait plus rien de Marie sur la terre. C'est dans les hauteurs du ciel que le mystère se couronne ; il se dérobe à nos yeux ; mais pour y pénétrer, le génie de l'éloquence et le génie de l'art, inspiré par l'amour, nous prêteront leurs ailes.
t G. Tischendorf j Apocalypses apocryphœ. A la suite de quatre apocalypses apocryphes, se placent, dans ce recueil, trois récits de la mort de la sainte Vierge.
Le premier est écrit en grec et attribué à saint Jean l'ÉTangéliste. Les deux autres sont en latin , l'un sous le nom de Joseph d'Arimathie, l'autre sous celui de Méliton de Sardes.
De son regard d'aigle, Bossuet perce le nuage, et suivant ce long cortège de prophètes répétant à la Vierge triomphante les oracles désormais réalisés en elle : « Pour moi, s'écrie-t-il à fa fin de son discours, s'il est permis de mêler mes conceptions à des secrets si augustes, je m'imagine que Moïse ne put s'empêcher, voyant cette reine, de répéter cette belle prophétie qu'il nous a laissée dans ses livres : « 11 sortira une étoile de Jacob, et une branche sortira d'Israël. » Isaie, enivré de l'Esprit de Dieu, chanta dans un ravissement incompréhensible : « Voici cette Vierge qui devait concevoir et enfanter un fils. » Ézéchiel reconnut cette porte close par laquelle personne n'est jamais entré ni sorti, parce que c'est par elle que te Seigneur des batailles a fait son entrée. Et, au milieu d'eux, le prophète royal David animait une lyre céleste par cet admirable cantique : « Je vois à votre droite, ô mon Prince, une reine en habillement d'or enrichi d'une merveilleuse variété. Toute la gloire de cette fille de roi est intérieure, elle est néanmoins parée d'une broderie toute divine. Les vierges, après elle, se présenteront à mon Roi, on les lui amènera dans son temple avec une sainte allégresse. »
« Cependant la Vierge elle-même tenait les esprits bienheureux dans un respectueux silence, tirant encore une fois du fond de son cœur ces excellentes paroles : « Mon âme exalte le Seigneur de tout son pouvoir, et mon esprit est saisi d'une joie
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infinie en Dieu mon Sauveur, parce qu'il a regardé le néant de sa servante, et voici que toutes les générations m'estimeront bienheureuse. »
« Voilà quelle est l'entrée de la sainte Vierge. La cérémonie est conclue; toute cette pompe sacrée est finie. Marie est placée dans son trône, entre les bras de son fils, dans le midi éternel dont parle saint Bernard '. »
Il n'y a qu'un tableau qui l'emporte sur celui-là , c'est celui oii le frère Angelico de Fiesole a représenté, le lendemain d'une extase mystique, le couronnement de la Vierge par la Trinité sainte. Le ciel s'est ouvert, Marie est arrivée au faîte de la gloire; les jeunes anges aux longues robes, une flamme sur le front, agitent autour d'elle leurs brillantes ailes de pourpre; la famille des saints de la tribu dominicaine est au bas, et la salue dans les hauteurs sereines où elle est allée régner. Mais elle ne triomphe point, elle se recueille dans l'étonnement de son bonheur. Elle ne tire pas de son âme l'hymne du Magnificat, comme Bossuet le suppose, elle semble plutôt se demander, comme autrefois au jour de l'Annonciation : « Comment cela se peutil faire.^ » Mais son fils lui répond en lui plaçant lui-même la couronne sur le front. Voici qu'il lui tend les bras, ils ne se quitteront plus! La famille est complète : car quel est ce jeune saint qu'on remarque au premier plan , aux longs cheveux blonds,
1 Bossuet, Sermon pour la fête de l'Assomption,
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le visage fixé sur ce spectacle, et dont les traits, tournés vers le fils et la mère, ne se laissent pas voir? N'avez -vous pas reconnu l'extase de saint Jean?
Dans un des textes anciens que nous avons indiqués, il est dit que Marie, au moment de mourir, appela une de ses compagnes, et lui légua sa ceinture. La ceinture de Marie était en grande vénération dans l'Orient. C'est du moins l'emblème des pudiques vertus dont elle laissait, en partant, l'héritage à la terre. Ce vêtement de pénitence , de chasteté et d'honneur que la Vierge immaculée laisse tomber ici-bas en remontant au ciel, des milliers d'autres vierges le recueilleront, le ceindront avec générosité, le porteront avec bonheur. Il embellira leur vie, il gardera leur jeunesse, et de lui rayonnera toute grâce dans le temps, toute gloire dans l'éternité.