SAINT JEAN A ÉPHÈSE. — LES ÉGLISES IV'ASJE
Lorsque Marie eut été enlevée dans le ciel, que tous les frères furent partis, et que la patrie juive, troublée par les discordes, profanée par le paganisme des mœurs, abaissée dans sa foi par les Iduméens, et dans sa liberté par les procurateurs Félix, Festus, Albinus, et plus tard Gessius Florus, lui parut incliner à ces désolations que le Maître avait prédites , Jean se résolut de quitter aussi Jérusalem, et de chercher un autre charrip à la sainte semence.
Ce ne fut guère que vers l'année 56 de Jésus- Christ que l'apôtre saint Jean s'embarqua pour l'Asie, et commença à fixer son séjour à Éphèse\
1 Sur le départ de Jean pour l'Asie et Éphêse, voyez : S. Ignat. martyr, ad Ephesios.
Glem. Alexandr., apud Euseb. Hist. eccl. lib. III, c. i. Origen. in Genesim lib. III.
Du moins il est certain que deux ans auparavant il n'^ était point encore venu, puisque les Actes, racontant le séjour que saint Paul y fit à cette époque, ne font nulle mention de Jean.
Un Grec du iv" ou du v" siècle écrivit, sous le nom usurpé de Prochore, un récit apocryphe des voyages de saint Jean '. Bien des invraisemblances déparent cette histoire, que l'amour du merveilleux égare trop souvent en des inventions indignes de ce grand sujet. Elle obtient cependant une cerlaine croyance dans l'Église d'Orient, et quelques-uns des faits qu'elle expose ne semblent pas dénués de tout fondement.
Elle nous montre l'apôtre s'embarquant à Joppé, qui était, en effet, le grand port de la Palestine, en suivant de préférence les lieux qu'avait déjà
S. Gregor. Naz. Orat. ad Arian.
S. Chrysost. Homil. I in Joan.
Polycrat. ad Papatn S. Victor. , etc.
1 Un manuscrit grec de l'histoire de Prochore a été trouvé en 1854, dans la bibliothèque du couvent de Patmos, par M. V. Guérin, de l'école d'Athènes, qui présenta sur ce sujet un mémoire à l'Institut : Descriptions de Vile de Patmos et de l'île de Samos, par V. Guérin, in-8^, Paris, chez Durand, 1856. Ce manuscrit a été depuis vendu au musée Britannique.
Un volume semblable se trouvait aussi dans un des monastères du mont Athos.
Cette légende a été traduite en latin dans le t. VII de la Magna Bibliotheca veterum Patrum, p. 107. Nous ne la citerons qu'avec la plus, grande réserve, et seulement lorsqu'elle sera confirmée par de plus sûrs témoignages.
Nicétas, évêque de Thessalonique, a suivi et complété le texte du faux Prochore. Un exemplaire grec s'en trouvait également dans la bibliothèque de Patmos.
m L'APOTRE SAINT JEAN
visités l'Évangile. Sur cette route, saint Jean, sortant de Jérusalem par le bourg d'Emmaûs, rencontrait Lydda, où Pierre avait guéri le paralytique yEnaias ou Enée, qui croyait dans le Seigneur. A Joppé même résidait la famille de Dorcas , cette jeune chrétienne ressuscitée par Pierre, à la prière des pauvres qu'elle avait tant aimés. L'apôtre la trouva environnée des veuves auxquelles elle avait consacré sa nouvelle et miraculeuse existence. Ce fut dans sa maison qu'il passa plusieurs jours au milieu des disciples. Puis un navire venant d'Alexandrie ayant relâché dans le port, Jean y prit passage et fit voile pour les côtes de l'Asie Mineure, qui n'est pas loin de là '.
On dit qu'une tempête jeta l'homme de Dieu sur le rivage même où est bâtie Éphèse.
Dans cette belle lonie, riche de son commerce, de ses souvenirs et de ses arts, merveilleusement placée entre le vieil Orient et l'Europe devenue alors la maîtresse des choses, Éphèse était le centre le plus florissant de ce temps et de cette contrée. Elle devait son origine à une colonie athénienne qu'avait débarquée en ces lieux Androclos, fils de Codrus. C'était l'Athènes du Levant. Ruinée successivement par les tremblements de terre et par les incendies, rebâtie aux frais communs de la Grèce
> Mansimus in Joppe tribus diebus in domo Tabithae. Gùm autem venisset navis ab ^gypto , ascendimus ut navigaremus in Asiani. (In Prochori nepiôSto toO Jwâwou. Bibl. Patr. , t. YII , p. 107.)
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entière, favorisée par Alexandre, affranchie par Auguste, fière de la pléiade de poètes, de savants, de rhéteurs, de peintres et de jurisconsultes qu'elle avait vus naître, Hipponax, Artémidore, Parrhasius, Apelles, elle méritait bien d'être nommée par Pline le flambeau de l'Asie ^
Cinq cents villes semées sur ce fortuné rivage rayonnaient autour d'elle^ raconte Philostrate. C'étaient les villes lydiennes de Sardes, de Thyatyre, de Tralles, de Magnésie, devenues entièrement grecques de mœurs et de langage -. Plus haut, dans la Mysie, Cyzique réunissait sur sa rive charmante tous les riches Romains curieux de beau soleil, d'élégances et de plaisir. Là s'élevaient aussi Alexandrie de Troade, oii César avait pensé naguère à transférer le siège de l'empire; Pergame , jadis célèbre par le trésor des lettres non moins que par l'opulence proverbiale de ses rois; au-dessous, dans la Carie, Alabanda, patrie des mimes et des chanteuses, abaissée à ce point par la volupté, qu'elle fut la première ville qui consacra un temple à la divinité oppressive de Rome ^ Halicarnasse s'était
1 Lumen Asiœ. (Plin. Hist. natur. lib. V, 29, 31.) V. Diogen. Laert. in Ephes.
Apud S. Ghrysost., t. XI, p. 9, Argum. in Joan. : « Plurimi ex philosophis qui in Asiâ floruerunt, illic erant; nam dicitur quidem et indè fuisse Pythagoras. Samos enini undè orlus crat , ionica est insula. Parmenidem quoque et Zenonem, et Democritum , et multos nunc adhuc illic inveneris philosophes.
2 Philostrat. Vitœ Sophist., p. .ô6.
3 Tacit. Annal, lib IV, cap. LVi.
relevée de la ruine que lui avait infligée la colère d'Alexandre. Cnide étalait alors, sous un ciel admirable, ces monuments de marbre dont les débris font encore l'étonnement des voyageurs. Enfin plus près d'Éphèse, et comme ses satellites, on voyait resplendir, dans un rayon d'à peine cinquante à soixante milles, Priène, Milet, Héraclée, Smyrne, Phocée, Colophon, Glazomène, l'île de Samos, tout ce rivage héroïque que les Grecs appelaient leur Pan lonicon, et que rendent immortels l'histoire et l'épopée, Hérodote et Homère.
Entre toutes ces villes Éphèse était reine. De sa colline de Pirone, dont Pausanias a loué le sol fertile, elle descendait par gradins au bord de la mer Egée, en suivant les rives rafraîchies du Caïstre, dont le lit s'élargissait près d'Éphèse, et soulevait des îles de verdure. Dans l'enceinte de la cité, le petit lac de Pégase, le cours du Phryrites, la fontaine de Callipie, entretenaient, dans l'été de cet ardent climat, une température d'une extrême dou- • ceur ^ Philostrate parle aussi du Xyste, où l'on avait coutume de faire des courses, et où l'on allait voir s'égorger les gladiateurs ^ Enfin, au-dessus de la ville, les collines Cilbiennes inondées de lumière; au-dessous, les deux promontoires du golfe de Colophon; le port semé de voiles, et la mer semée d'îles, donnaient à ce tableau le grand cadre qui
1 Strab. Geograph. lib. XIV.
2 Philostrat. Yita Apollon. Thyan., t. I, lib. IV, cap. i.
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seul était digne de lui : l'intini des montagnes, de la mer et du ciel.
Ce n'était certes aucune de ces magnificences qui avait attiré l'apôtre saint Jean à Éphèse. Comme Rome, comme Athènes, Antioche et Alexandrie, Éphèse, grand entrepôt d'affaires et foyer de doctrines toujours incandescentes , était de plus une sentine de superstition religieuse et de perversion : c'était le boulevard du polythéisme en lonie \
Grandement discrédité dans sa mythologie, le paganisme possédait encore deux éléments qui, chez de tels peuples, devaient lui assurer une longue vitalité : la beauté de son culte , et la facilité de sa morale. La religion d'Éphèse possédait l'une et l'autre de ces séductions. La Diane Artémis était une des plus vieilles divinités pélasgiques. C'était la molle Astarté des religions de l'Asie qui, toutes, comme on sait, faisaient leur Dieu de la nature, leur culte de la volupté. Appelée dans la Thrace Artémis-Tauropole, Diane Limnatis sur le bord des marais, Polamie ou Alphéonie près des fleuves, Acria ou Coryphéa sur les montagnes, elle recevait en tous lieux des hommages variés , sanguinaires parfois. Mais nulle part elle n'était souveraine comme dans le temple, où affluait la Grèce, attirée à Éphèse par la religion des arts non moins que par celle des dieux-.
Pausanias déclare que l'Artémiséon surpassait en
1 V. Benjamin Constant, Du Polythéisme romain, 1. 1, ch. iv.
2 V., sur le temple d'Éphèse, Pline l'Ancien, Bist. nat. lib. XXXVI, cap. xiv; lib. XVI, cap. XL.
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grandeur tous les temples des autres peuples ^ Au centre de l'édifice, brûlé par Érostrate , et rebâti depuis dans le plus beau style ionique, près des autels taillés par Praxitèle et Thrason, au dessus des statues de dieux et de déesses qui faisaient ressembler ce sanctuaire à un Olympe, la grande Diane Éphésienne était représentée par un bloc de bois noir grossièrement taillé, ommaillotté de bandelettes comme les momies d'Egypte, et le corps couvert de mamelles, emblème dégoûtant de sa fécondité. On disait que la statue était descendue dn ciel. Jour et nuit son autel était entouré de prêtres nommés Mégalobyses , tandis que de jeunes novices, appelées Melieres, alimentaient le bûcher où l'on ne cessait de jeter des animaux vivants ^
C'était là, au rapport de Denys d'Halicarnasse, (jue venait adorer la confédération ionienne tout entière. « A certains jours, dit-il, hommes, femmes et enfants s'y donnaient rendez-vous pour la religion q\ les affaires. On y faisait des courses de chevaux , des concours d'exercices gymnastiques et de musique, pour lesquels on décernait des récompenses aux vainqueurs. Les cités offraient aussi leurs riches présents aux dieux. Puis, ayant terminé les spectacles et les affaires, les fêtes et les réjouissances publiques étant finies, si une ville avait quelque
(Pausanias, p. 141.)
2 Dœllinger, Judaïsme et Paganisme, t. I, liv. II, no33, p. 123.
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querelle avec une autre, des magistrats étaient là qui jugeaient le procès '. »
Quelles mœurs s'accommodaient avec la religion d'Arfémis-Astarté? Les historiens païens nous ont tracé d'Éphèse un tableau qui peut donner une idée des horreurs dont elle était devenue le théâtre à cette époque. « On la voyait du tout, raconte Philostrate, plongée dans Tarrogance et dans l'oisiveté. Si que tout était rempli de violons et semblables joueurs d'instruments, courtiers de toute dépravation et délices. On ne voyait parmi les rues que gens lascifs, débordés et efféminés; et la nuit on n'oyait qu'aubades, resveils et musiques -. »
Enfin on connaîtra ce que la grande Artémis avait fait de ces âmes, quand on se rappellera le mot des Éphésiens chassant de leurs murailles le sage Hermodore : a Nous ne voulons pas qu'il y ait parmi nous des hommes de bien. S'il en existe, qu'ils aillent vivre en d'autres lieux et chez d'autres peuples. »
Telle était la cité où l'apôtre virginal venait dres-
• Templa construxere iinpensis communibus Dianae Ephesiae. Quô convenientes cum conjugibus et liberis, statis temporibus , unâ sacris dabant operam et mercimoniis. Ibi publico certamine cùm equis pernicibus tùm viris viribus arteve musicâ praecellenlibus proponebantur prsemia victorise, et diis civitates dicabant donaria. Peractis speclaculis ac negotiationibus , aliisque festis et publicis hilaritatibus , si cui civitati simultas intercedebat cum altéra, prsestô erant judices qui litem componerent. (Dionys., apud Baron, Annal., t. I, p. 505.)
2Philostrat. Vil. Apollo)i. Thyan., trad. par B. de Vigenère, t. I,liv. IV, ch. I, p.71i<. Paris, in-4o, 1611.
ser l'autel de la pénitence, du dévouement et de là chasteté.
Aujourd'hui c'est en vain qu'on voudrait retrouver quelque chose de la grande métropole d'ionie au sein des marécages où fut l'ancienne Éphèse. Éphèse est une ville morte. Une rivière noirâtre, appelée le Kara-sou, baigne un méchant village nommé Ayasalouk, où campe une cinquantaine de familles turques en guenilles. Au-dessous, plus près de la mer, un grand amas de décombres, de briques, de murailles écroulées et de blocs gisants, indique l'emplacement d'un ancien édifice. On dit que c'est la place du temple de la grande Diane. Au centre du village s'élève, sur la colline, une construction antique dont les musulmans ont fait une mosquée. C'était jadis l'église de l'apôtre saint Jean, et c'est le seul souvenir que l'ange d'Éphèse ait laissé de son passage en ces lieux K
Lorsque l'apôtre aborda, et qu'entrant dans ce port, qu'un môle considérable protégeait contre la haute mer, Jean pour la première fois se trouva en vue de cette ville où le mal régnait en maître, n'éprouva-t-il point ce frémissement que Paul ressentit en lui-même quand il entra à Athènes?
t Ghaudler, Voyage en Asie Mineure, 1,9,^9. Thomas Smith , Septem Ecclesiœ Apocalypsis,
Il est certain toutefois qu ^][)hèse, pour ceux de son peuple, n'était pas une ville complètement étrangère. Les Juils y étaient établis en très-grand nombre. Ils y avaient leur culte, leurs collectes, leurs synagogues, et, sauf Alexandrie, on voyait peu de villes où ils fussent réunis en une telle multitude. Ce n'est pas cependant qu'ils y vécussent heureux. Josèphe nous raconte qu'ils y étaient en proie aux concussionnaires de Rome, entravés dans leur culte, moqués dans leurs croyances, dépouillés dans leurs biens, soumis à de rudes travaux, grevés de charges accablantes. Il y avait un demi -siècle (jue le premier Hérode étant passé par là avec son ami et patron Agrippa, le ministre d'Auguste, un tel cri de détresse était sorti de cette multitude opprimée, que le prince romain s'était vu comme forcé de leur rendre justice. Un rhéteur, courtisan e* historien d'Hérode, Nicolas de Damas, avait longuement plaidé leur cause devant lui. Agrippa leur restitua une partie de leurs droits, à la prière d'Hérode, qu'il embrassa publiquement en signe d'amitié avec toute la nation. Mais, quand il fut parti, on devine ce que devinrent les promesses des magistrats et les droits de cette race, qui commençait déjà à porter douloureusement le poids de la malédiction des hommes et de Dieu ^
Du moins une consolation y attendait l'apôtre.
1 Joseph. Antiq. Jud. lib. XVIII, ii, 4.
V. le plaidoyer de Nicolas de Damas et toute cette scène traduite par M. de Saulcy, Hist. d'Hérode, p. 248-255.
La croix avait déjà été plantée clans l'Ionie, et, en mettant le pied sur cette terre païenne, il put y rencontrer des disciples de Jésus.
Le premier qui leur avait appris le nom du Christ était peut-être Pierre lui-même, durant le voyage qu'il fit aux contrées orientales après le premier concile de Jérusalem K
Un autre disciple du Seigneur y était descendu, avec moins de doctrine et moins d'autorité, mais avec une éloquence et un charme de parole bien faits pour plaire à ce peuple d'artistes et de rhéteurs. Il s'appelait Apollos. C'était un Alexandrin (( rempli de science, disent les Actes, et puissant dans la connaisssance des Écritures '-. » Grâce à ces dons heureux, cet homme allait bientôt se faire dans Corintheun parti considérable; et même, parmi ces ^recs, un bon nombre l'exaltaient au-dessus de saint Paul , qui, noblement dédaigneux des procédés ordinaires de la persuasion , professait ne savoir que Jésus crucifié.
Éphèse fut le champ de ses premiers succès. L'Écriture rend justice à l'ardeur de son zèle, à la chaleur de sa parole. Toutefois cet éloquent hé-
1 Origen., ap. Euseb. Hist. Eccl. m , 1 , 4. Hieronym. De Vir. illustr. c. i.
Epiphan. Hœres. XXVII , 6.
Assernani, Biblioth. Orient., t. III , c. ii, p.3 et sq.
2 Judaeus autem quidam, Apollo nomine, Alexandrinus génère, vir eloquens , devenit Ephesum, potens iruScripturis.
Hic erat edoctus viam Domini , et fervens Spiritu loquebatur, et docebat diligenter ea quae sunt Jesu. Act. xvin , 24.
l'apotriî; saint JEAN 253
raut de l'Évangile n'était pas baptisé. « Il ne connaissait encore que le baptême de Jean. » Ce fuient deux chréliens d'Éphèse, venus de Rome à Corinthe, et de Corinthe en cette ville, Aquilas et Priscille, simples gens de métier, qui le prirent à part, raconte l'Écriture, et le firent entrer pleinement « dans la voie du Seigneur ' ». Ils le recommandèrent ensuite aux fidèles de rAchaïe, où il voulait se rendre pour la même mission. Deux ouvriers devenus les maîtres dans la foi d'un savant qui venait par son art de bien dire d'émerveiller la Grèce; et celui-ci se faisant humblement leur disciple dans une science que l'école ne lui avait pas donnée : c'était une nouveauté à laquelle Dieu commençait à accoutumer le monde.
Enfin saint Paul lui-même était venu à Éphèse peu de temps après lui, et sa prédication n'avait pas été vaine. Pendant près de trois ans on l'avait vu enseigner , enchaîner à sa parole cette multitude ardente aux choses de l'esprit, délivrer les possédés et guérir les malades, donner lui-même l'exemple du travail des mains ; enfin pousser si loin les conquêtes de la foi, que le culte établi s'était ému des progrès d'une religion étrangère, et qu'après une
' Hic erat... sciens tantùm baptisma Joannis. Hic ergo cœpit ' fiducialiter agere in synagogâ. Quem cùm audissent Priscilla et Aquila assumpserunt euni, et diligentius exposueiunt ei viam Domini.
Cum auteni velletire in Aciiaiam, exhortati fratres, scripserunt discipuiis ut susciperent eum. Act. xviii, 25-28.
émeute excitée au nom de la grande Diane Éphésienne, l'apôtre poursuivi avait dû reprendre la mer, emmenant avec lui quelques disciples de choix \ Mais d'autres étaient restés , qui accueillirent le disciple bien-aimé du Seigneur avec une grande joie; car il leur apportait la plus pure doctrine du Maître de la vérité, et le trésor de ses plus tendres bénédictions.
Là se trouvaient doncCaius, naguère l'hôte de saint Paul, et à qui saint Jean allait peu après adresser une épître si belle ^ j Onésiphore, ce noble et généreux chrétien dont l'amitié « avait rafraîchi l'âme de Paul, et qui plus tard n'avait pas rougi de sa chaîne^ ». Puis c'était Tychicus, appelé par l'apôtre « son frère le plus cher et son plus fidèle ministre ^ ». C'était Trophime, qui de l'Asie, sa patrie, devait un jour aller porter au delà des Alpes , l'ardente foi de Paul et la charité de Jean ^ Enfin, dans un autre rang de cette société de frères, c'étaient ces époux chrétiens, Aquilas et Priscille, pauvre ménage d'ouvriers, qui, de Corinthe , était venu se fixer à Ephèse , pour entendre , assister et seconder saint Paul , travaillant avec lui à fabriquer des tentes , et dont l'humble foyer dut être également honoré plus d'une fois de la présence de saint Jean.
i Act. XIX.
2 Rom. XYi , 23.
3 II Tim. I, 16.
^ Ibid,, IV, 2.
5 ITim. 1,20. IITi^m. 14.
Mais nul ne fut plus heureux de l'arrivée de l'apôtre, que celui qui était le chef de cette chrétienté. C'était un grec natif de Lycaonie , homme frêle , encore dans la fleur de l'adolescence , d'une santé chétive et d'une vie austère, ne buvant que de l'eau, mais d'une âme intrépide, qui pour sauver son peuple ne devait pas reculer même devant le martyre. C'est ainsi que saint Paul nous a dépeint Timothée , son plus cher disciple , que lui-même appelait ce le bon soldat du Christ » . Nourri de la substance des saintes Écritures par sa pieuse mère Eunice et Lois son aïeule , circoncis par saint Paul dans la ville de Lystres, puis consacré par l'imposition de ses mains, on l'avait vu partout, en Asie, en Macédoine, à Athènes, à Thessalonique, à Corinthe, à Jérusalem et à Rome, partager les héroïques fatigues de son maître, lorsque celui-ci, voyant les grandes espérances de la foi dans Éphèse , ne trouva personne plus digne d'en prendre le gouvernement que ce jeune missionnaire, formé à son école ^
Combien saint Jean dut être attiré vers ce jeune prêtre, d'une âme si parfaitement semblable à la sienne! Ils demeurèrent à Éphèse à côté l'un de l'autre. Ce n'était pas une chose rare de voir plusieurs évêques exercer à la fois le pouvoir pontifical
t Rogavi te ut remaneres Ephesi, etc. I Tim. i , 3^. V. Léo Magn. in Actis II Concil. Chalced. : Auô toC àyioM TtixoÔÉov [JieXpî Toù vùv , e'îxoai ÊTi-ca STiCffxoitoi lyévovco. Euseb. Hist. Eccl. lib. III, c. iv, p. 73. Constitui. Apostolicœ, apud Gotellier, t, I. V., sur S. Timothée, Dissert, de Tillemont, t. IL
i286 L'APOTRE SAINT JEAN
dans une même église, en un temps où ce pouvoir était souvent conféré avec le sacerdoce '. Mais une autorité supérieure , érainente , était dévolue aux apôtres, dont la prédication et la juridiction embrassaient une contrée illimitée. C'est ainsi que d'Ephèse , comme de sa métropole , Jean nous est représenté poussant ses courses conquérantes jusque sur les confins de l'Asie supérieure. Quant aux lointaines missions de l'apôtre chez les Parthes , c'est un fait supposé qui n'a pas d'autre fondement qu'une leçon fautive du titre de sa seconde Épître , ainsi que nous le verrons -.
Jean commença par fonder les Églises d'Asie; ce fut son œuvre principale ^
Après avoir été contraint de quitter Éphèse, saint Paul avait voulu revoir encore une fois les prêtres de cette Église ; et les ayant réunis près de là , à Milet,
1 P. Petav. Dissert. Eccl. lib. I, cap. i et il. Lib. I de Hierarchiâ Ecoles.
Billuart, in Summâ S. Thomœ, t. X. De Ordine, Dissert, iv, art. 4.
Perrone, De Ordine, cap. ii.
2 Voir, contrairement à Lenain de Tillemont, Lucke, Commentaire sur les Épitres de Jean , p. 28.
3 Totas Asia; fundavit , rexitque Ecclesias. (S. Hieronym. de Scriptor. Eccl., in Joan.)
Post œtatem senectani jiibetur à Spiritu Sancto in Asiam praedicare et reflectere errantes in via. (S. Epiphan. Hœr. Ll.)
i;aim)trk saint .ikan r67
il leur avait recommandé le troupeau universel dont il les avait faits évoques et pasteurs. Il avait commencé l'œuvre , saint Jean l'organisa; la milice était prête , le champ de la conquête religieuse était ouvert; saint Jean s'empressa d'assigner à chacun le poste où il fallait se porter et s'établir au nom de Jésus-Christ.
Cette attribution fixe d'un évêque par Église est une institution dont on a fait honneur trop exclusivement à l'apôtre saint Jean. C'est pour cette raison qu'elle a été appelée par plusieurs Allemands , le système Johannique. Si respectable toutefois que soit cette origine, c'est plus haut qu'elle remonte; et si Jean , plus que tout autre, en fait l'application aux Églises d'Asie dans son Apocalypse, il n'en prétend nullement revendiquer l'invention. Déjà nous avons vu Jacques le Mineur choisi pour s'asseoir dans l'Église de Jérusalem. Paul lui-même qui, une fois appelé par le Seigneur, comme s'exprime saint Jérôme, se répand sur la face de l'univers entier ', veut néanmoins que Tite, son disciple, demeure en Crète et Timothée à Ephèse : Rogavi te ut remaneres Ephesi. « Les apôtres, lisons-nous dans la première épître de saint Clément à Corinthe, les apôtres ont donné l'ordre que, les évêques étant morts, d'autres leur succédassent dans leur charge -. » Ainsi se montre fondée l'apostolicité de l'Église naissante,
1 Qui vocatus à Domino effusus est super faciem universse terrœ. (S. Hieronym., oper. t. III, p. 1 iI2.)
2 Clera. I Epist. ad Corinth. XLiv.
^25S L'APOTRR SAINT JEAN
unanimement reconnue, mais nulle part plus visible que dans l'Asie où venait de descendre saint Jean.
D'abord, au point le plus élevé du littoral, vers le septentrion , Alexandrie de Troade se dressait parmi les ruines, dans les champs où fut Troie : saint Jean y envoya Carpus, l'hôte de saint Paul '. Un passage de la seconde Épître à Timothée nous l'y montre établi avant la mort de l'apôtre qu'il avait reçu à son passage.
Au-dessous était Pergame, moins riche que sous le gouvernement des Attalides, mais justement 6ère encore de sa bibliothèque, de ses savantes écoles, et dominant du haut de sa montagne conique le cours et la vallée fertile du Caicus. C'est là que, selon les Constitutions apostoliques, Jean établit pkis tard Gaius, ce grand homme de bien, auquel est adressée la troisième de ses Épîlres ^
Smyrne n'était pas loin de là. Détruite par les Lydiens, reconstruite par Antigone et Lysimaque, c'était une ville nouvelle , bâtie en amphithéâtre sur le flanc de la montagne, prolongeant jusqu'à la mer de belles rues alignées , des places , des temples de marbre, pleins de souvenirs glorieux \ Comment une cité où étaient en honneur le sanctuaire et les mystères de la bonne Déesse, et qui avait élevé un
1 II Tim. IV, 13.
Lequien, Oriens Christianus , 1. 1, p. 767.
2 A Joanne Evangelistâ primus Pergami Episcopus creatus est Gaius. {Constitut. apostol. lib. VII , cap. xlvi.)
3 Strab. lib. XIV, p. 305.
r;AP()Tl{H SAINT JEAN ^59
temple à Tibère , à côté de celui de son poëte Homère ' , allait-elle échanger ses mœurs et sa poésie contre des croyances sévères et une morale sainte prèchée par des barbares? Saint Jean y envoya un de ses meilleurs disciples appelé Ariston; mais les Constitutions apostoliques ne font connaître de lui que son nom ^
Clément est plus connu. C'est celui que saint Paul appelait son coadjuteur, qui plus tard devint le compagnon de saint Pierre, puis un de ses successeurs sur le siège de Rome. Une tradition contestable le place d'abord à Sardes, alors à peine sortie des ruines que lui avait faites un tremblement de terre ^
A l'orient d'Éphèse , plus avant dans les terres, et presque sur la même ligne que Sardes, on rencontrait premièrement Philadelphie, dépeuplée elle aussi par les secousses récentes de ce sol inquiet ' ; Laodicée, une des plus grandes villes de la Phrygie ; et Colosses, qui devait quelques années après succomber à la violence de pareils bouleversements ^
1 Tacit. Annai. IV, 55 et 56.
2 Consfitut. apostol. lib. VII, cap. xlvii.
3 Strab. lib. XIII, p. 246. — Mich. Lequien, Oriens Christianus, t. I , p. 860.
Il faut avouer cependant que le séjour de saint Clément à Sardes se concilie difficilement avec ce que l'on sait d'ailleurs de son histoire. (S. Epiph. Hœres. XXVII, vi, p. 107. — S. Iren. lib. III, cap. III, p. 232. — S. Eucher. ad Val., p. 13.)
4 Strab. lib. XIII , p. 253.
à Strab. lib. XII.
Colosses reçut pour évêque, au témoignage de saint Paul, son très-cher Epaphras , qui y était, dit-il, le fidèle ministre de Jésus-Christs Quant à Laodicée , il paraît qu'Archippus en eut le soin principal -. C'est lui qui est désigné par les Constitutions apostoliques avant Epaphras et Nymphas, chez lequel se rassemblait cette Église naissante S Enfin, plus près d'Éphèse , Tralles et Colophon , quoique moins importantes, n'eurent pas une moindre part à la charité de Jean. Ce fut par lui que Colophon reçut la visite de Sosthène , lui aussi un des premiers compagnons de saint Paul \ Après lui Tychicus descendra dans la ville des oracles antiques, et lui apportera des révélations plus sûres que celles de son célèbre Apollon de Claros '\
Le premier évêque de Tralles est plus connu encore. S'il faut en croire Basile le Porphyrogénète et le Menologium, ce fut l'apôtre Philippe qui en devint le pasteur avant d'aller porter la foi aux Indes. Il mourut, suivant Eusèbe, à liiérapolis, près de Laodicée , où plus tard nous verrons deux de ses filles se vouer au service de Jésus-Christ jusqu'au dernier soupir, tandis que leur dernière sœur, demeurée vierge comme elles , se réfugiera auprès de Jean, et
1 Coloss. I, 7.
2 Ibid., IV, 17.
3 Ibid., IV, 15.
^ I Cor. — V. item Synaxis et Menolog. grœc.
5 Tit. m, 12.
Cf. Oriens Christian., 1. 1, p. 713.
L'AroTHK SAINT .llvW 2HI
portera à Ephèse le miracle d'une belle vie et d'une sainte mort '.
Sans doute , il faut l'avouer, il n'y a guère là (jue des noms. Mais sous ces noms, quelle vie nouvelle se révèle! Les détails échappent presque tous dans cette histoire, dont la trame générale se laisse seule apercevoir! Mais quelle révolution morale elle suppose , quelle sève de jeunesse dans cette génération qui semble tombée du ciel, quelle nouveauté soudaine de courage, de doctrine, de mœurs et de langage ! Quels hommes que ces chrétiens pauvres , simples, mais intrépides autant que convaincus; et qu'on serait heureux de suivre tous les mouvements de leurs recrues renaissantes sur cette terre d'Asie qui avait été foulée par toutes les armées antiques, mais qui n'avait jamais vu de conquérants de cette sorte î
Ce n'était primitivement qu'une société d'ouvriers et de gens snns noblesse, comme l'atteste saint Paul. Les apôtres eux-mêmes travaillaient de leurs mains pour gagner leur vie. Paul nous l'affirme de luimême , et y exhorte ses frères. Ignace, le martyr, le prescrit aux prêtres. Saint Clément fait de même. Pourquoi le fils de Zébédée, arrivant à Éphèse, eût-il agi d'autre sorte? Ennoblissant ainsi le travail manuel, ces hommes préparaient l'une des plus grandes
' Ev Tpa),XTi Triç ÀTta; ÈTrîaxoTtoç ^evôiievo; eteXeiwOv) ^ûltmo;,. {^Ex Synaxario Basilii Porphyrog.) Euseb. lib. V, cap. xxiv, p. 191.
Polycrat. ad Victor pap., ibid.
réformes opérées par l'Évangile. Ils le relevaient de l'abjection ou l'avaient relégué les sociétés antiques qui en faisaient la peine du vaincu et de l'esclave. Le remplaçant dans l'honneur et dans la sainteté, ces apôtres artisans préparaient, par leur exemple, la réformation sociale dont les dernières conséquences sont attendues encore.
Si, au lieu de faire de grandes choses et de mourir pour elles, ces prêtres avaient eu le temps de raconter, on les verrait à l'œuvre. On ne les trouverait pas assis à l'ombre des xystes ou des portiques publics, ils n'avaient pas de loges dans les cirques, les théâtres ou les amphithéâtres, et ils ne traînaient pas la chlamyde du patricien ou le manteau du philosophe sur les degrés de marbre des palais ou des temples. Mais on verrait un homme vêtu d'une simple tunique descendre vers le port, causer familièrement avec les mariniers, de leur pauvre métier, qui est aussi le sien , les entretenir d'abord du vent et des tempêtes, pour leur nommer Celui à qui les vents et les tempêtes obéissent ; enfiji redevenir avec eux pêcheur de poissons pour être pêcheur d'âmes, et cet homme, c'est saint Jean. On le verrait entrer dans une boutique obscure , où deux époux s'occupent à prier Jésus-Christ en fabriquant des tentes, c'est la maison des saints Aquilas et Priscille. On le rencontrerait assis et discutant , après les heures de travail , avec un ouvrier en bronze , que l'orgueil égare dans toutes les fantaisies de la libre pensée : c'est Alexandre , qui avait résisté à l'apôtre
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saint Paul. Qiicl(jiiefois on l'enlondraii piocher lo Verbe de vie et rendre témoignante de ce (ju'il avait vu et touché de ses mains, dans l'école dun néophyte qui lui donnait asile : c'était celle de Tyrannos , ce professeur d'Éphèse qui avait déjà ouvert sa maison à saint Paul '.
On le retrouverait plus d'une fois sous le toit d'un disciple où affluaient les pauvres et les étrangers, que soulageait une fraternelle charité ; c'était le toit de Gains, que Jean affectionnait dans la vérité de Jésus ^ Sans doute aussi on le verrait instruire , diriger, bénir les fils d'une grande chrétienne, leur répétant sans cesse le commandement nouveau : « Aimez-vous les uns les autres. » Telle était en effet son exhortation aux enfants d'Elecla, que chérissaient tous les disciples de la foi ^ Mais le plus souvent ce serait dans les cachots infects des esclaves irrités qu'on l'entendrait prêcher la charité de Jésus fait esclave pour nous, ou bien portant l'espérance et la grâce au chevet des enfants expirant sous les yeux de leurs mères. Tel dut être le premier apostolat de ces hommes. « Celui qui croit en moi, avait dit le Seigneur, des fleuves de vie découleront de son sein. » La vie divine, naguère manifestée en Jésus, com-
1 Act. IX, 19.
2 Senior Gaio carissimo quem ego diligo in veritate. Carissinie, fideliter facis quidquid operaris in fratres et hoc in
peregrinos. IlIJoan., 1-5.
3 Senior Electse dominse et natis ejus, quos ego diligo in veritate, et non ego solus, sed et omnes qui cognoverunt veritatem... etc. // Joan., 1.
niençait à déborder à flots du sein de saint Jean '.
Cependant, qu'en pensait le monde? Ce qu'il pense toujours de Dieu et de la vérité. On ne courait pas en foule aux discours de l'apôtre , mais on se disputait à Antioche, à Athènes, à Alexandrie et à Éphèse les libelles en vogue qu'un libertin du temps publiait sur Chrestus, comme Jésus est appelé dans Suétone et dans Lucien. Des jeux de mots piquants sur ce nom adorable assaisonnaient de leur sel des dialogues obscènes :
« — Allons donc, disait à un de ses camarades un étudiant d'Asie qui y fait le rôle de disciple de saint Paul et de saint Jean , allons donc, moi je me charge de t'apprendre l'Universel , et le nom de celui qui fut avant toutes choses.
« — Eh , mon cher ! depuis quand es- tu devenu si savant?
« — Depuis qu'est venu ici ce certain Galiléen , cet homme à la tête chauve et au nez aquilin , qui s'est élevé dans l'air jusqu'au troisième ciel , et qui a tiré de là tout ce qu'on peut savoir de plus beau et de meilleur. C'est lui qui, m'ayant régénéré dans
1 C'est le portrait que nous fait de saint Jean à Éphèse un auteur grec du ixe siècle, Nicétas David, de Paphlagonie {Orationes Encomiasticœ , apud Biblioth. Patrum, t. XXVII, p. 393 et sq.) : « Ephesum veniens non statira adventu suc civitatem turbavit. Non civium confestim aniinos rnagnificâ Evangelii prtedicatione perculit. Sed in sapientiâ cum externis ambulans, ac tempus, cum maliiin esset, redimens, benigniori indole modestoque gestu atque habitu et leni alloquio , cunctis ad se accessum facilem placidumque praebebat; vitse verô disciplina, variâque et excultà virtute, inaccessus pariter et venerabilis erat.»
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l'eau , m'a fail: marcher sur les traces des bienheureux , ontin qui ni'a racheté de la masse des impies. Viens , si tu veux m'entendre , je ferai de toi un homme '. »
L'autre requiert le serment.
« — Mais par qui jurerai-je ?
« — Par le Dieu qui règne en haut , le grand Dieu, le Dieu de l'air, l'Éternel, le Fils du Père, l'Esprit qui procède du Père, un dans trois, trois dans un. Voilà le vrai Jupiter , voilà le Dieu qu'il faut croire.
« — Mais c'est une leçon de calcul que tu me donnes, et ce serment-là c'est de l'arithmétique : Un fait trois, trois font un. Je ne te comprends pas ° ? »
On continue de la sorte. On expose la création et la rédemption , les lois de la charité et les règles de la justice. 11 n'y a pourtant rien de bien plaisant en tout ceci. Mais l'interlocuteur, qui s'appelle 'Critias , déclare qu'il faut en finir avec ces plaisan-
* Luciaii. Philop., édit. Bourdelot, in-fol., p. 1121; Paris,
Théodore Mareille, dans ses notes sur ce dialogue, estime que ce dialogue est antérieur à Lucien : « Non est hujusce Luciani, sed antiquioris alicujus. Multa id arguunt. Nam Syrus nosler Lucianus pervexit ad annum Ghristi 171. At hic nebulo se baptizatum significat à D. Paulo qui martyiii palraam accepit anno xni Neronis.
« Hvixa os fxoi Fa/iXaioç èvsTyxsv, àvacpaXaviîaç, ETtippivo; , sîç Tptxov oùpavov àspoêa'iyi'ja; , -/al xà v.y.'/linxa. £X[jL£[j.aOyixwç ôt' iiSaxo; yiiJ.àç àvExaîvt(T£v , êç xà Twv (Aaxâpwv lyyia Trapeiawooyae, xai iv. xwv àCTeêwv Xwpwv ■}]\ià.(; èXuxpwffaxo. »
2 « — Quemnara igitur tibi jurabo? — Jura Deum allé re-
teries, car « il est pris d'un rire à s'en tenir le ventre. » Saint Paul ne disait-il pas que la nouvelle sagesse était un scandale pour les Juifs , une folie pour les Grecs ?
Cependant on ne riait pas tous les jours à Éphèse. Plus que toute autre, cette ville appelait à cette époque les bienfaits de l'apôtre par les calamités qui fondaient de toutes parts sur cette cité de douleurs non moins que de plaisirs. Or ce sont là les grandes heures de la charité. Éphèse était parfois réveillée de ses fêtes par des tremblements de terre qui ruinaient ses maisons, ses théâtres, ses temples. Ici r histoire s'accorde absolument avec la légende de saint Jean, et lui prête une autorité singulière. C'est Strabon qui nous trace la longue zone des villes maritimes de l'Ionie renversées à cette époque ' .* Tacite raconte de même que, peu de temps auparavant, lorsque Germanicus visita ce pays, il le trouva ruiné par les épouvantables soulèvements de ce rivage, tout jonché de décombres -. Entre ces villes,
gnantem, magnum, aethereum atque aeternum , Filium Patris , Spiritum ex Pâtre procedentem, unum ex tribus, et ex uno tria. Hsec tu Jovem puta, hune existimaDeum. — Numerare me doces, et jusjurandum arithmetica tibi est. Neque enim intelligo quid dicas : unum tria, tria unum. » (Ibid., trad. Bourdelof, p. il2i )
1 Strab. lib. XIV et lib. XIII, edit. in-4o, p. 250 et sq.
2 Tacit. Annal,
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Éphèse est nommée la première, ^et je retrouve le souvenir de ces désastres publics dans ce que Prochore raconte des miracles de saint Jean.
« En ce temps- là arriva un grand tremblement de terre, écrit-il, dans lequel périrent huit cents hommes. Ceux qui /estaient allaient se prosterner devant l'apôtre en lui disant : « 0 maître, nous vous en supplions, faites que tous ces morts reviennent à la vie, et nous croirons alors en ce Dieu que vous prêchez.
'< Jean leur dit : Éphésiens, cœurs trop lents à croire au Dieu unique et vrai, quand même ces malheureux ressusciteraient devant vous, ne resteriez-vous pas obstinément endurcis?
« Mais eux ne cessaient de prier, et, se prosternant à terre, le suppliaient pour leurs morts.
« Jean fut touché de leurs larmes. Pendant quelque temps on le vit lever les yeux vers le ciel en silence, poussant un soupir et pleurant : « Seigneur Jésus- Christ, dit-il, qui êtes éternellement vrai Dieu avec le Père, qui êtes descendu pour sauver le genre humain , exaucez les prières de votre serviteur qui crie vers vous. Pardonnez à ce peuple ses péchés, et faites que ceux qui sont là gisants sortent de la mort, afin qu'ils sachent que vous êtes le vrai Dieu , et qu'ils croient en vous, qui m'avez envoyé.
« Après ces paroles de Jean, le serviteur de Dieu, le tremblement de terre cessa. Les hommes qui étaient ensevelis dans les ruines se levèrent, et se prosternèrent à ses pieds. Alors Jean commença à
2fiS ^ L'APOTRE SAINT JEAN
les catéchiser touchant la seule et même divinité du Père, du Fils, du Saint-Esprit, qui sont trois personnes^en une seule substance, et il leur apprit à l'adorer ' . »
La légende fait mention d'un grand nombre d'Éphésiens que Jean rappela à la yie. Une fois c'est un jeune homme appelé Stacteus, fils d'un personnage de Rome nommé Zoticus, et d'une illustre païenne, Symphorose, qui tous deux se convertissent quand l'apôtre a rendu la vie à leur enfant. Une autre fois c'est le fils d'un prêtre de la déesse, expiré dans les bains, que l'on vient déposer aux pieds de Jean, lequel le ressuscite en présence de Dioscoris son père. Eusèbe, Sozomène, et avant eux Apollonius le Théologien, rapportent ce miracle d'un mort ressuscité à la prière de l'apôtre-. Prochore en cite plusieurs. Sans doute chacun de ces récits aurait besoin d'une sévère et minutieuse critique pour faire autorité. Mais ne peut-on pas du moins y retrouver l'écho du grand retentissement que les miracles de Jean avaient eu en ce lieu?
Dieu était avec lui. Mais, par toute son âme comme par toutes ses œuvres, l'apôtre bien -aimé
1 Prochor. Vita S. Joan., in magna Biblioth. Pairum, t. VJI, cap. IV.
Cette dernière phrase sur les trois hypostases divines, comme porte le texte original, semble indiquer suffisamment que cette histoire fut écrite sous la préoccupation de l'arianisme et contre lui , dans le temps qui suivit le concile de Nicée.
2 V. Euseb. lib. V, cap. xvii , in fine. Sozoraen. lib. "VII, cap. xxvi.
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était aussi avec Dieu. Le plus ancien monument (|ui ait été élevé à Éplièse par le cliiistianisme est un sanctuaire de Marie qui, en se transformant, devint plus lard l'église métropolitaine de cette ville. On dit qu'il fut consacré à Marie par saint Jean, C'est là que s'assembla, quatre siècles plus tard, contre Nestorius, le concile général où Cyrille formula avec tant d'éloquence et de solennité le dogme de la maternité divine de la Vierge. Mais c'était là d'abord que Jean avait prié et qu'il avait coutume de régénérer les âmes dans la fraction du pain.
Plus de deux cents ans après on s'en souvenait encore. Dans une lettre adressée au pape saint Victor, Polycrate, un des évoques de cette Église, rappelait la lame d'or que Jean portait sur son front [tendant les saints mystères, à l'exemple des pontifes de l'ancienne loi'. Primitivement, sans doute, son église n'était qu'un modeste oratoire ou même probablement la maison de l'un des frères, dérobée aux regards profanes par son humilité , et perdue dans la foule des merveilles de l'art. Mais un autel à Marie à côté des autels de la grande Artémis; saint Jean s'y agenouillant pour appeler le secours de Celle que lui-même avait recueillie sur la terre, et que Dieu lui avait donnée pour mère sur la croix; des Grecs, des Ephésiens réunis sous les auspices de
1 Joannes qui in sinu Domini recubuit , qui etiam sacerdos fuit et laminam gestavit. (Polycrat., in Epist. ad Viclorem pap.)
Cf. Euseb. lib. V, cap. XXIV, p. 191 : Iwâvvr,; iye.\TM izpeiiç TÔ TtÉTaXov iteipopexw; èv Eç£(j<<) xexotjxïitat.
cette Juive immaculée pour recevoir les leçons de la virginité, et entendre raconter la vie de l'Homme- Dieu par celui qui en avait été le disciple et l'ami : ce fut là assurément une des plus admirables représentations de la révolution que le christianisme opérait dans les âmes.
Ainsi Dieu faisait son œuvre. Pendant qu'à Cypre, à Rhodes, à Cos, à Milet, à Pergame, partout dans ce pays, le beau monde s'en allait à ses temples, à ses cirques, à ses riantes villas, à ses fêtes élégantes et à ses infamies, se repaissant des putrides inspirations d'Ovide, du cynisme de Pétrone, des leçons de Catulle, une génération pure, cachée au fond du peuple, s'élevait, fleurissait au pied d'un pauvre autel que n'avaient pas sculpté Praxitèle ou Thrason. Jean ne leur passait pas la coupe qui faisait chanceler les disciples de Socrate dans les symposiaques racontés par Platon; mais il leur faisait boire le calice qu'il avait reçu de la main de Jésus, au souper de l'adieu ; et cette jeunesse se levait de cette table nouvelle, forte contre la volupté, mûre pour le sacerdoce, armée pour le martyre. Par elle le monde nouveau commençait à remonter à une pureté qui faisait l'applaudissement de Dieu ; et c'était de cette victoire que Jean la félicitait quand il lui décernait cet éloge solennel : « Je vous écris, jeunes gens, parce que vous êtes forts, que le Verbe de Dieu est en vous, et que vous avez vaincu le maP. »
1 Scribo vobis, juvenes, quoniam fortes estis, et Verbuni Dei manet in vobis, et vicislis nialignum. I Joan. ii, 14.