LA. CHRÉTIENTÉ D'ÉPHÈSE SELON SAINT JEAN ET SAINT PAUL
Ce fut dans l'intervalle de ces événements, vers l'année 62, suivant les meilleurs calculs, qu'Éphèse reçut la lettre adressée par saint Paul aux chrétiens de cette ville. Cette lettre, avec deux autres écrites vers le même temps à son disciple Timothée, qui en était évêque , contiennent une partie de l'histoire religieuse de cette chrétienté. Les Épîtres, l'Apocalypse et l'Évangile de saint Jean en achèvent la peinture. Ils nous offrent ensemble l'image du grain de sénevé devenant un grand arbre, et puisant dans sa sève un rajeunissement immortel, tandis que l'empire romain, comme un édifice ruineux, s'affaisse graduellement sous le poids de sa grandeur ' .
1 Ce mouvement parallèle de la croissance de l'Église et de la décadence de l'empire est très-bien démontré dans le livre de M. de Broglie , l'Église et l'Empire romain au ive siècle. C'est la pensée de l'ouvrage exposée dans l'introduction, 1. 1.
'iy-2 L'APOTRE SAINT .IRAN
La lettre aux Éphésiens était écrite de Rome. Après avoir porté sa parole de feu dans presque toutes les provinces de l'Orient et de l'Occident, Paul s'était attaqué à la capitale de l'empire et de l'idolâtrie. Mais, s'il avait cliarmé Sénèque par sa doctrine ^ , son austère morale avait déplu à Néron, et l'apôtre fut retenu captif, pendant deux ans, dans la ville de César. Au fond de sa prison, que Ton visite encore dans les substructions de l'église Sainte -Marie in via latâ, au pied du Capitole, on a gravé ces mots sur la colonne où l'on dit que saint Paul fut attaché : « Sed verbum Dei non est alligatum. Mais on n'enchaîne pas la parole de Dieu. » En effet, sa parole alla trouver les fils qu'elle avait enfantés jusqu'au delà des mers, et les Éphésiens se réjouirent de recevoir l'écho de cette voix de prison, qui était son adieu non moins que son souvenir.
Celui qui l'apportait était ce Tychicus que nous avons déjà nommé. Il devait en distribuer les copies aux Églises situées sur son passage, et il paraît, on effet, que cette lettre circulaire s'adressait aux provinces de tout le littoral. Même au siècle de saint Basile, on lui. donnait quelquefois le nom d'Epître aux Laodiciens, parce qu'un exemplaire portait cette suscription -. Mais c'était Éphèse particulièrement
1 V. l'ouvrage de M. Fleury sur Sénèque et saint Paul.
2 Marcio m Apostolicon , apud TertuU. contra Marcionem V, il.
V. M. de Valroger, IntroJuct. aux livpes du Nouveau Testament, t. II, p. 271.
L'APOTKE SAINT .IKAN 273
que l'Apôtre avait en vue, comme la métropole de laquelle rayonnait sur l'Asie ionienne le flambeau de l'Évangile.
Elle commençait ainsi : ~
« Paul, apôtre de Jésus-Christ, par la volonté de « Jésus- Christ, à tous les saints qui sont dans « Éphèse et à tous les fidèles en Jésus-Christ,
« Grâce et paix de la part de Dieu le Père et de « Jésus-Christ Notre- Seigneur.
« Béni soit Dieu, le Père de Notre-Seigneur Jésusce Christ, qui nous a bénis de ses bénédictions spi- « rituelles et célestes dans le Christ...
« J'ai appris votre foi dans le Seigneur Jésus, et c( votre charité à l'égard de tous les saints;
« Et je ne cesse de rendre grâces pour vous, fai- « sant mémoire de vous dans mes prières \ »
Quels étaient ces progrès de la foi dans Éphèse ? Quelle charité y déployait ses œuvres? Quels saints étaient l'objet de ce religieux amour? Paul avait-il appris dans sa captivité la faveur que Dieu venait de faire à son Église d'Éphèse en lui envoyant le disciple que Jésus aimait?
Je ne saurais le dire; et tel n'était pas, d'ailleurs, le principal objist de la lettre apostolique. C'était de la vocation des païens à la foi, de la rédemption universelle des hommes par le sang de Jésus-Christ, de l'universalité prochaine de sa conquête que traitait le grand apôtre; et la doctrine de Paul, sur ce
• Ephes. 1 , 1 et sq.
Î7i L'APOTRE SAtNT .TEAM
point comme sur les autres, se trouvait en parfait accord avec celle de saint Jean :
Saint Jean disait que « Dieu nous avait aimés le « premier, nous envoyant son Fils pour racheter le (( monde ^ » , et saint Paul écrivait de même (f que « Dieu nous avait prévenus dès le commencement M du monde pour être dans le Christ, nous prédes- « tinant tous à la sainteté sans tache et à la cha- « rite ^ ».
Saint Jean appelait Jésus « l'Agneau de Dieu, qui qui ôte le péché du monde », et Paul le nommait la victime de « propitiation nôn-seulement pour nos « péchés, mais pour ceux de tout le monde ^ ».
Saint Jean disait que « tous ceux qui reçoivent « Jésus et qui croient en son nom , reçoivent la « puissance de devenir ses fils '*. » C'est ce que Paul écrivait à Éphèse en ce jour : « La prédestination « divine nous a appelés à l'honneur d'être adoptés « pour fils par Jésus -Christ, dans un conseil de « bonté miséricordieuse. Il n'y a plus désormais « de Juifs ni de Gentils, tous sont citoyens de la « cité de Dieu, tous fils de sa maison; les nations
1 Ipse prior dilexit nos, et misit Filium suum propitiationem pro peccatis nostris. Joan. iv, 10.
2 Sicut elegit nos in ipso antè mundi constitutionem , ut essemus sancti et imniaculati in conspectu ejus in caritate. Ephes. I, 4.
3 Quem (.lesum) proposuit Deus propitiationem per fidem propter remissionem delictorum. Bom. m, 25.
'i Quotquot autem receperunt eum , dédit eis potestatem filios Dei fieri. Joan. i, 12.
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« sont devenues les héritières de la foi; elles ne « font qu'un même corps, une vaste unité qui a sa « part dans les promesses de Jésus-Christ ^ »
Telle était la révolution que Paul et Jean , de concert , apportaient à Ephèse comme à l'Église reine, sous le sceptre de laquelle les jeunes chrétientés venaient se ranger chaque jour. Ainsi toutes les anciennes prétentions de l'Asie à se fondre dans l'unité d'une même domination et d'une civilisation aussi grande que le monde se reproduisaient-elles de cette étrange sorte; et un faiseur de tentes, du fond d'une prison, reprenait, au nom d'un Juif supplicié , ce programme sous le poids duquel avait jadis succombé le pouvoir d'Alexandre -.
Et ce n'était pas là une vaine parole. La lettre aux Éphésiens était en même temps une constitution qui établissait VOrdre dans la société religieuse, selon le nom profond que l'Église a donné à la consécration divine de ses ministres. Saint Jean faisait de même. Ceux-là se sont trompés qui n'ont voulu voir, dans la hiérarchie ecclésiastique, qu'une usurpation ou une institution postérieure aux apôtres. C'est le privilège divin de l'histoire de l'Église , de n'avoir pas eu, comme les ouvrages de l'homme, une première période d'ébauche et de formation. Elle est jaillie toute faite de la pensée de Dieu , comme la création aux premiers jours du monde ;
1 Qui praedestinavit nos in adoptionera filiorum.,., etc Ephes, 1,5.
2 Plutarch. m Alexandri Vilà.
et ainsi l'on peut voir se dresser, dès le commencement, dans son architecture immuable et sublime, l'édifice dont Jésus était la pierre angulaire, unissant les deux murs séparés si longtemps de l'ancien judaïsme et de la gentilité ^ .
Au sommet de la hiérarchie nous avons vu déjà paraître les évêques. L'épiscopat recevait, de la constitution de saint Paul et de saint Jean, le code de ses droits et la règle de ses devoirs. Ce n'était pas seulement « un état temporaire, une lieutenance provisoire destinée à pourvoir aux nécessités urgentes des missions nouvelles ^ » , c'était la fondation d'un pouvoir permanent que Dieu « avait posé pour régir son Église ^ ». Ce n'était pas seulement la mission de l'apôtre ou de l'évangélisle qui enseigne et qui passe , c'était l'établissement du père de famille au milieu de ses fils. Encore moins était-il « une simple préséance, une présidence d'honneur dans l'assemblée des saints ^ ». C'est pour « enseigner, gouverner, reprendre, im-
1 Supersedificati ipso summo angulari lapide in Christo Jesu. Ephes. II , 29.
Ipse est pax nostra qui fecit utraque unum , et médium parietem maceiiae solvens, ut duos condat in semetipso. Ibid., ii, 14.
2 V. Neander, Les Siècles apostoliques, 2 vol. ; M. de Pressensé , Hist. des trois premiers siècles du Christianisme , t. I , p. 375 et passim.
3 "Vos Spiiitus sanctus posuit episcopos regere Ecclesiam Dei. Act. XX, 28.
^ M. de Pressensé, Hist., etc., réfuté par M. de Broglie, De la Critique protestante ; Correspondant du 25 sept. 18S9.
poser les mains, surveiller, inspecter », que Timothée a été envoyé à Éphèse. L'épiscopat se pose non comme dignité seulement, mais comme autorité : c'est la magistrature paternelle des âmes, et, comme son nom l'indique, le regard même de Dieu et de sa Providence sur l'Église, dont l'évêque était désormais l'époux.
En même temps que ses droits, les lettres adressées à l'évêque d'Éphcse formulaient souverainement le texte de ses devoirs. « Il faut, écrivait Paul « au pontife de cette ville, que l'évêque soit sans {( reproche, sobre, prudent, instruit, pudique, « hospitalier, savant, doux et modeste, ennemi des (( dissensions, détaché des faux biens, gouvernant « sa maison dans une telle chasteté, qu'il soit, par « son exemple, la lumière de tout le peuple ^ »
Science, pureté, charité : saint Jean résumait d'un mot cette excellence morale du nouveau pontificat. Dans la langue de Paul, qui est celle du droit, le pasteur c'est l'évêque, c'est-à-dire le surveillant, l'inspecteur de l'Église; dans celle de Jean, plus mystique, l'évêque de l'Église c'est Vatige : Angelo Ephesi Ecdesiœ scribe. C'est du côté des hommes que Paul le regardait, Jean le considérait surtout du côté de Dieu. Paul le plaçait sur la terre, Jean le voyait dans le ciel, où plus tard, en effet, il lui était montré devant le trône de l'Agneau dans le
i Oportet Episcopum irreprehensibilem esse , unius uxoris virum, sobriura , prudentem, ornatum, pudicum, hospitalem, doctorem, etc. I Tim. m, 2.
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vêtement de la pureté, avec le diadème, et portant l'urne d'or pleine des prières des saints; « homme saint, innocent, homme pur et sans tache, plus élevé que les cieux, » comme le voulait l'Apôtre, bien semblable, en etïet, à l'image que nous aimons à nous faire des anges, n'ayant de notre nature que la partie supérieure, la tête pour comprendre Dieu, le cœur pour l'aimer, avec deux ailes rapides pour mépriser la terre et planer au plus haut des cieux.
Au-dessous des évêques, et cependant tout près d'eux, Éphèse avait ses prêtres, formant le presbytère, ainsi que saint Paul appelle le collège de ses ministres. Comme l'évêque, mais après lui, ils imposaient les mains pour la consécration auguste du sacerdoce, et c'était une telle grâce, que Paul recommandait à Timothée d'en réveiller en lui constamment la force et le souvenir \ Comme l'évêque, ils présidaient l'assemblée chrétienne, et, pour cette dignité, l'Apôtre les estimait deux fois dignes d'honneur ^ Comme l'évêque ils prêchaient, et leur autorité devait être entourée d'un prestige surhumain qui ne permettait de recevoir , sans des preuves solides, aucune accusation contre ces interprèles de la parole de Dieu ^
1 Noli négligera gratiam quae in te est , quae data est tibi per prophetiam cum impositione manuum presbyterii. 7 Tim. iv, 14.
2 Qui benè praesunt presbyteri, duplici honore digtii habentur. I Tim. V, 17.
3 Adversùs presbyterum accusationem noli recipere, nisi sub duobus aut tribus testibus. I Tim. v, 19. »
LAPOTKK SAIM .IKAN 27D
Leur nom même, clans sa double signification, éveillait l'idée de la douce gravité et du religieux honneur. C'était le sénat, seniores, les Pères conscrits de l'Église, et Jean ne se donnait pas à lui-même d'autre titre en tête de ses deux dernières Épîtres canoniques, C'étaient les « vieillards » aussi , presbyteri, ainsi que les appelait saint Paul, confondant ainsi dans une belle synonymie la majesté du sacerdoce avec celle des cheveux blancs ^ .
Ces vieillards, ces prêtres, Jean les retrouvera plus tard dans la cité glorieuse "^; et, venant de les montrer au sein de leurs Églises de la terre, dans leur condition mortelle, immédiatement il les fera voir dans les cieux, tenant les harpes d'or, et présentant l'encensoir devant l'autel de « Celui qui est l'Ancien des jours, Dieu vivant dans tous les siècles )).
Et cependant cette forme du sacerdoce chrétien n'avait point eu encore de précédent dans l'histoire. C'était une forme inspirée, vraiment tombée du ciel, et sans analogie dans toute l'antiquité, il y avait bien alors un pontificat juif, mais dont la dignité se vendait à l'encan, dont les compétiteurs se faisaient égorger l'un l'autre à la porte du temple. Il y avait bien aussi le pontificat païen; mais le pontife maxime d'alors s'appelait Néron; il faisait tuer sa mère, em-
1 Ce nom leur venait sans doute de l'ancienne Synagogue, qui avait aussi ses Zakanùn ou anciens, (Vitringa, De Synayogâ vetere, III, c. i, p. 616.)
2 Et in circuitu sedis viginti quatuor seniores. Apoc. iv, 4.
poisonnait son frère, s'habillait en comédien, et conduisait la course des chars dans le grand cirque. Plus près, en lonie, dans un rang inférieur, les prêtres de Cybèle avec leurs chants sauvages et leurs danses orgiaques, les mages de la Perse avec leurs masques hideux, les desservants de Mithra, d'Éros, d'Aphrodite, s'enivrantdu sacré breuvage de l'Homa pendant le sacrifice, faisaient rire les plus crédules , tandis que les plus sages se demandaient si un tel culte rendu à la Divinité n'était pas un blasphème plutôt qu'un sacrifice.
C'est du sein de ces horreurs que s'élevait un sacerdoce de qui le signe était une croix, mais tellement supérieur aux idées de la terre, qu'il en fallait chercher en Dieu seul le modèle, et qu'un disciple de saint Jean, Ignace le Martyr, pouvait écrire à une de ces Églises d'Asie : « Attachez-vous à l'évêque comme le Christ à son Père. Honorez Dieu premièrement comme le souverain Maître, mais, après lui, l'évêque comme le prince des prêtres et l'image de Dieu, du Père par l'autorité, du Christ par le sacerdoce. Que ma part soit avec ceux qui pensent ainsi. »
Venaient ensuite les diacres, qui tenaient une
1 V. Dœllinger, Paganisme et Judaïsme, t. IV, p, 155.
Ibid., t. II, liv. VI, ch. i, Asie Mineure.
3 « Omnes episcopum sequamini ut Christus Patrem. Honora Deum ut omnium doctorem et Dominum , episcopum verô ut principem sacerdotum imaginera Dei referentem : Dei, inquam, propter principatum,Christiverôpropter sacerdotium.» (S. Ignat. ad Smyrn.)
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grande place dans l'Église d'Kphôse. « Mon unie est avec ceux qui sont soumis à Tévêque, aux prêtres et aux diacres, » disait Ignace au même lieu. Aujourd'hui que le diaconat n'est plus guère qu'un stage au seuil du sacerdoce, on se fait peu rid6e des attributions considérables de cet ordre dans l'Église primitive, dont Éphèse est le type. Les diacres institués dans l'Église d'Éphèse y devaient être la forme et l'exemple du troupeau, « Il faut, disait saint Paul à l'évêque de cette ville, que les diacres soient chastes, sobres, droits, détachés de la passion du gain, portant le mystère de la foi dans une conscience pure \ »
Ils portaient, en eux, le mystère de la vérité comme de la charité. C'était, comme le nom l'indique, un service auxiliaire de celui du sacerdoce, né à Jérusalem du besoin de seconder et de suppléer les apôtres dans l'administration des choses temporelles^ souvent peu compatible avec le recueillement sacré de la prière. « Le diacre est à l'évêque ce que Jésus-Christ est à son Père, disaient les Constitutions apostoliques. Il est son œil, son bras, son oreille, son cœur et son âme "-. » Il baptisait les païens, catéchisait les petits, instruisait les ignorants, éloignait les profanes des mystères
1 Oportet diaconos similiter pudicos, non bilingues, non multo vino deditos, non turpe lucrum sectantes ;
Habentes mysterium fidei in conscientià purâ. I Tini. m, 8.
2 Constitut. apost. lib. II, cap. XLiv; apud Thom^ssin, Disciplin. de l'Eglise, 1. 1 , ch. xxix.
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réservés aux seuls initiés, distribuait l'Eucharistie, la portait aux malades, faisait communiquer les Églises entre elles en se chargeant des messages des évêques éloignés et de leurs eulogies; même dans les mauvais jours il descendait dans les prisons pour porter aux martyrs mourants les Écritures e les consolations de Dieu '.
Éphèse ne tarda pas à voir ce spectacle. Il n'y avait pas dix ans que saint Jean était mort, que saint Ignace, enchaîné pour le nom de Jésus, passant par cette Église en se rendant à Rome, avait la consolation de jouir de la tendre et pieuse charité des diacres de cette ville. Quatre d'entre eux ont mérité que l'histoire retînt leurs noms : ils s'appelaient Fronton, Burrhus, Euplos, Crocos; ils se prosternèrent devant le soldat de Jésus- Christ; ils baisèrent ses chaînes, lui firent les agapes, pourvurent à son voyage. Ignace les en louait dans sa lettre adressée aux fidèles de Smyrne; il leur rendait grâces d'avoir consolé sa pauvreté, et honoré par leur pieuse hospitalité l'Église de saint Jean ^
1 Semper factum est ut diaconi ad carceres commeantes martyrum desideria consiliis suis et Scripturarum prseceptis gubernarent. (S. Cyprian.)
2 S. Ignat. ad Smyrn., p. 2 , édit. Gotellier , Londres, 1644.
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Les veuves apparaissent à la suite des diacres dans la constitution de l'Eglise d'Eplièse. C'était même dans le but de prendre soin des veuves que le diaconat avait été institué dans l'Église du cénacle. Quand on se rappelle ce qu'était la femme dans ce temps- là, quelle facilité lui donnait le divorce, avec quelle légèreté elle volait sans cesse à de nouvelles noces, comptant ses époux par chaque consulat', selon le mot d'un ancien, on se rendra compte du grand et difficile service que l'Église allait rendre à la société renaissante en honorant le veuvage presque à l'égal de la virginité elle-même. C'était, d'ailleurs, le penchant de cette douce religion de s'adresser aux affligés, et il n'y avait pas de cœurs plus brisés que ceux-là. Ces femmes demeurées seules, vides de tout, comme disait leur nouveau et triste nom , sans amour ni soutien , la religion les recueillait sur le seuil du désespoir, et elle leur ouvrait l'âme à une alliance divine qui ne devait connaître ni la séparation ni la mort.
Saint Paul recommanda aux plus jeunes de se remarier, par condescendance, remarque saint Jérôme, et pour prévenir leurs chutes dans un temps
1 Senec. De Benef. m, 16.
Voir sur tout ce sujet l'ouvrage de M. Laboulaye : Recherches sur la condition des femmes , liv. 1, sect. i et n.
OÙ le veuvage ne signifiait que le droit au désordre public de la libre existence '. Aux autres, plus sûres de Dieu et de sa grâce en elles, il conseilla de se refaire une seconde intégrité en se retirant du mondée La viduité devint un état de continence, et d'odorantes vertus fleurissent dans ce champ de l'Asie planté par saint Paul, cultivé par saint Jean. La Vie légendaire de Jean cite plusieurs saintes veuves parmi les premières disciples de l'apôtre en lonie. Mais, sans sortir de l'histoire, n'était-ce pas une veuve, généreuse et charitable entre toutes les autres, que l'Electa à qui s'adresse lu seconde Épître et les éloges de saint Jean? Isolées ou réunies dans le 7natroneum, ainsi que les latins appelaient le gynécée, les veuves de l'Église priaient, travaillaient, chantaient les psaumes, fréquentaient les autels, les bonnes œuvres, les saints livres, contentes de leur pauvreté, reconnaissantes des aumônes que leur faisaient les frères, et élevant leurs cœurs à Dieu dans l'action de grâces. << Voyez ces saintes veuves, disait un diacre martyr, lesquelles une fois privées de leur premier mari n'ont pas voulu d'autre amour. C'est le riche collier de l'Église, ce sont les perles dont elle se pare, c'est la dot qui plait au Christ, son époux.
1 Volo ergô juniores nubere, fîlios procreare, matres familias esse, etc. I Tim. v, 44.
S. Hieronym. ad Salvinam , de viduitate servandâ. — S. Ambros. de Vidiiis. — S. Aug. de Bono viduitatis, apud Thomassin , 1. 111, ch. L, p. 170 et sq.
2 I Tim. V, 2-10.
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et la couronne précieuse qui décore son front ' . » Lorsque les veuves étaient âgées de soixante ans, qu'après un premier veuvage elles ne s'étaient point engagées dans de secondes noces, qu'elles avaient, en élevant dignement leurs enfants, fait leurs preuves de sagesse et de maturité, l'Église faisait choix d'elles pour un service analogue à celui des diacres. Elles prenaient alors le nom de diaconesses ou de diaconisses. Les diaconesses apparaissent, avec ces conditions, pour la première fois dans l'Église d'Ephèse. « Que la veuve, disait Paul, n'y soit élue qu'à l'âge de soixante ans au moins, qu'elle n'ait eu qu'un mari; que ses œuvres rendent bon témoimoignage pour elle; qu'elle ait élevé des fils, exercé l'hospitalité, lavé les pieds des saints, secouru les souffrants dans leurs tribulations et pratiqué tout bien ^ »
Alors la veuve siégeait, ainsi que nous lisons dans d'antiques inscriptions : Vidua- sedit. Par la consécration, quelque chose de l'auréole sacerdotale marquait son front, tandis que son âme devait aussi en porter les vertus. Aussi saint Épiphane leur donnetil le nom de prêtresses : n'étaient-elles pas, en
1 Prudent, in Martyr. S. Laurentii , apud Thomassin , Des Congreg., ch. l.
2 Vidua eligatur non minus sexaginta annorum , quse fuerit unius viri uxor ;
In operibus bonis testimonium habens , si fdios educavit , si hospitio recepit , si sanctoium pedes lavit , si tribulationem patientibus subministravit, si omne opus bonum subsecuta est. ITim.\,9.
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en effet, appliquées à ce que le sacerdoce a de plus cher : le ministère des pauvres et celui des autels?
D'Éphèse, où il vient de recevoir son organisation, bientôt l'ordre des diaconesses va gagner tout l'Orient. Paul a déjà salué, dans l'épître aux Romains, la sainte femme Phœbé, qui était diaconesse dans un faubourg de Corinthe K Quelque temps après, ce sont deux diaconesses que Pline met à la torture, pour savoir la vérité sur le christianisme ^ Lui-même leur donne ce nom que les païens connaissent et qu'on s'étonne de trouver dès lors sous une telle plume.
A Antioche , saint Ignace rencontrera les diaconesses gardiennes des saintes portes. Nous les retrouverons à Rome, dans cette Grapté dont parlent saint Clément et Hermas ^ Ce sera un legs que l'Église du cénacle transmettra à celle des catacombes; et on ne tardera pas à voir ces saintes femmes, veuves des martyrs tombés dans la persécution, venir servir les autels élevés sur la tombe de leurs vaillants époux.
Éphèse voyait aussi fleurir le ohœur des vierges, qu'avaient mises en honneur les recommandations de
1 Rom. XVI, 1.
2 Necessarium credidi ex duabus ancillis quse ministrœ dicebantur, quid esset veri per tormenta qusfirere. (Plin. lib. X, p. 96.)
3 Et Origène {Periarch. lib. IV, cap. ii) la considère comme une des veuves chargées d'instruire et de secourir les pairvres et les orphelins.
saint Paul et de saint Jean. Il est vrai que saint Paul n'avait pas prétendu faire un commandement de cet état angélique , qui ne peut être qu'une exception et une perfection : « Pour la virginité, « disait-il, je n'ai pas à alléguer de précepte du Sei- « gneur, mais c'est un conseil que je donne '. » Lui-même le suivait, il en ofFrait l'exemple, désirant que ses frères marchassent sur ses traces : « Je vous souhaite d'être libres comme je le suis u moi-même, » écrivait le grand apôtre. Cela avait suffi : tons les rangs, tous les sexes avaient compris ce vœu. Timothée était vierge. Puis, près de lui, (|uel parfum ne jetait pas dans llonie cette jeune Thécla, la première martyre qui, ayant entendu un jour le grand Paul préconiser l'honneur de la virginité, avait, pour la garder, brisé les plus doux liens, quitté la maison de son père, bravé la dent des lions et la flamme des bûchers, ne voulant plus d'autre ami ni d'autre époux que Dieu !
Mais c'était surtout à Jean, le disciple de l'Agneau, qu'il était réservé d'être dans ce pays l'ardent propagateur et le modèle parfait de la virginité. Faut-il croire, après saint Modeste, Photius et Grégoire de Tours, que Marie Madeleine avait suivi l'apôtre à Éphèse, formant au service de Dieu les jeunes chrétiennes, dont elle enviait l'innocence*'?
1 I Cor. vil, '25.
2 S. Modest., in Bihliothecâ Photii, cap. CCLXXV, p. 1525. S. Gregor. Turon., cap. xxx, p. 64.
Menolog. grœc, ad xxii julii, p. 222.
La tradition contraire a prévalu parmi nous. Mais nous verrons bientôt les filles de saint Philippe venir recevoir de saint Jean le voile virginal, qu'elles devaient honorer par des miracles éclatants et d'éminentes vertus. « La seconde Épître de Jean est adressée aux vierges, » a dit formellement Clément d'Alexandrie ^ « Je salue le collège des vierges, » devait bientôt écrire saint Ignace aux Églises d'Asie, et la vieille société, perdue de sensualisme, se trouvait partout en présence du spectacle d'une pureté angélique dans une chair mortelle -.
(( Préférer la pureté au bonheur conjugal, disait plus tard TertuUien, n'être belles que pour Dieu, n'être jeunes que pour Dieu, vivre sans cesse avec lui, avec lui s'entretenir nuit et jour, lui apporter en dot le trésor de ses prières, ce n'est plus contracter un mariage terrestre, c'est entrer déjà dans la famille des anges ^
Même le mariage terrestre n'était-il pas redevable de son intégrité à l'exemple éminent de la
Cette opinion est renversée dans l'ouvrage de M. l'abbé Faillon.
1 Secunda Joannis epistola quœ ad virgines scripta est. (Clément. Alex. Adumbrat. in II Joan., t. II, p. dOll.)
2 Sur le vœu de continence et de chasteté appelé par eux eùvoyyja, V. Athenagor. Legatio , xxxiii ; Clem. Alexandr. Strom. III, ^12; Tatian. xxxiii; Theophyl. ad Autolyc. m, -15; Origen. C. Cels. vu, 48.
3 Sanctitatem maritis anteponiint, malunt Deo nubere, Dec speciosae, Deo sunt puellae , cum illo vivunt , cum illo serniocinantur, illum diebus et noctibus tractant, orationes suas velut dotes Deo assignant... Jam in terris, non nubendo, de familiâangelicâ. (TertuU. ad Uxor. lib. I.)
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virginité ? Ainsi qu'on Ta remarqué , « la sainteté conjugale ne pouvait naître chez un peuple, dans une société, dans une Église, qu'à la condition d'être appuyée, encouragée, pour ainsi dire commandée par une sainteté plus haute. En ce genre , une société ne peut le moins que parce qu'elle peut le plus. Pour faire la guerre au vice, il faut le comble de la vertu; pour purifier le mariage , il faut l'exemple de la continence parfaite : il faut la viergep our être la gardienne de l'épouse ^ » Et voilà pourquoi la vierge, dans le catholicisme, se rencontre partout.
Tout cela était l'objet de l'étonnement des Grecs. « On a bien vu chez eux, disait saint Chrysostome, un petit nombre de philosophes parvenir à mépriser les richesses ou à maîtriser la colère. Mais jamais, et nulle part, la fleur de la chasteté n'a germ^ chez ces sages. C'est une prérogative dont ils nous cèdent l'honneur, la regardant comme une chose au-dessus de la nature et qui n'est pas de l'homme. Voilà ce ce qui nous vaut l'admiration du monde ^ »
Mais nulle part et jamais l'étonnement de ce spectacle ne devait être plus grand que dans la ville d'Éphèse, et du temps de saint Jean. Coïncidence remarquable, et qui fait bien comprendre le miracle
1 M, de Champagny , les Antonins , t. I, p. 192.
2 Virginitatis autem flos nuUo modo apud illos floruit, ingénue fatentes rem suprà naturam esse, etc. (S. Joan. Ghrysost. apud Thomassin, Des Vierges, t. III, ch. xui, p. 129.)
de l'œuvre de Dieu! C'est dans le temps que saint Paul traçait de la veuve fidèle ce portrait idéal et c'est dans cette même ville, la ville de saint Jean, que se plaçait la scène d'un conte licencieux où la veuve païenne se montrait telle qu'elle était, comme pour un éloquent et affligeant contraste. Un libertin de Rome, qui s'appelait Pétrone, l'avait peinte à sa façon dans un ouvrage ignoble, et sa matrone d'Ephhe défrayait les propos de table des jeunes patriciens chancelants aux petits soupers du palais proconsulaire. Ce conte était tout à fait dans le goût de l'époque. La vertu y avait de plaisantes défaillances, la fidélité y faisait une figure risible, et même on y voyait la religion des tombeaux profanée en même temps que celle du souvenir, afin de donner au crime la saveur du sacrilège. Cela s'appelait de l'atticisme parmi les gens de cour; et parmi les moralistes, c'était le dernier mot de la vertu des femmes. Pétrone était consul, saint Paul était aux fers. Tacite consacre des pages à l'éloge de Pétrone; il ne parle des chrétiens, les frères de saint Paul, que pour les charger de la haine de tout le genre humain. Entre la prison oii Paul écrivait ces saintes lois et la Maison-Dorée, où le favori de Néron dictait les turpitudes de sa Matrone d'Éphèse, il n'y avait pas la distance de deux milles romains; mais, entre la veuve des épîtres et la veuve du Satyn'con, il y a toute la distance qui sépare un monde naissant dans un honneur plus qu'humain, et un monde se mourant dans la dégradation , la pourriture et la honte.
Cependant, tandis qu'on lisait dans Tacite et ailleurs que c'en était fait de l'empire, qu'on allait à la mort, on lisait dans saint Jean : « Je vous écris à vous tous que vous aurez la vie si vous croyez au Fils de Dieu. » La même voix répétait dans l'Asie expirante : « Celui qui a le Fils en lui possède la vie. Nous venons vous attester que Dieu nous a donné la vie. Or c'est dans son Fils que cette vie réside. »
Ceux donc qui voulaient vivre de cette vie morale venaient au Fils de Dieu.
Il y avait premièrement les âmes opprimées, et, quand la misère du temps, la^rannie des empereurs, la licence brutale et effrénée des soldats, les exactions des préteurs, les dévastations de l'ennemi, l'anarchie des provinces conspiraient à tout perdre, les malheureux sans nombre inclinaient l'oreille à la douce voix qui prêchait la liberté, la fraternité des âmes et la justice éternelle.
Il y avait les grandes âmes, impatientes de la terre, souifrantes de leur pauvre bonheur plus encore que de leurs maux, altérées de l'infini souvent sans s'en rendre compte, et qui comprenaient saint Jean quand il parlait de cette eau qui seule peut apaiser les grandes soifs du cœur pour la vie éternelle.
Il y avait surtout en grand nombre les âmes simples, en qui l'honnêteté n'avait pas entièrement péri, et qui reconnaissaient le véritable Dieu dans l'incessant miracle de la vie des chrétiens et de leur charité. « Le monde , a dit Bossuet, le monde vit des saints et crut à la sainteté. »
« La justice éternelle, » autrefois annoncée par le prophète Daniel, inaugurait donc son règne sous ce nom de sainteté. L'Église d'Éphèse venait d'en recevoir le code dans les instructions de saint Paul et de saint Jean.
Or cette vie de sainteté c'était la vie de Dieu même, infuse par la grâce, reproduite dans les œuvres. « Mes petits enfants, disait saint Jean aux (( Éphésiens, être en Dieu et de Dieu, c'est marcher « comme lui-même a montré le chemin. » — Soyez (( imitateurs de Dieu , comme ses fils les plus chers, » écrivait saint Paul au même peuple. Reproduire en soi lestraits de cette sainte image, avoir les sentiments que Jésus -Christ a eus, participer à son humilité, à son renoncement , revêtir ses entrailles de compassion, telle est la vocation du véritable disciple. Jésus, qui est le type de la perfection, en sera également l'aliment et la source, car la loi du Sauvenr donne tout ce qu'elle commande, selon la belle expression de saint Augustin.
Ainsi, tandis que partout, dans Rome et dans l'empire, les écrivains de ce siècle n'avaient point assez de mépris pour ces « petits Grecs », comme les surnommaient les railleurs , voici que dans le
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centre même et dans une des capitales de cette molle Asie, la religion avait cette confiance en sa grâce et ce respect pour eux, de les appeler à une sorte d'apothéose morale en les faisant entrer dans les vertus de Dieu. C'était un peuple d'oisifs, le travail était remis en honneur parmi eu\ ^ C'était un peuple de trompeurs : les néophytes d'Éphèse déposeront tout mensonge -. Celait un peuple de mimes, d'artistes et d'histrions; et voici que l'impureté n'aura pas même de nom parmi ces hommes sacrés, skiit decet sanctos, chez lesquels toute souillure est réputée une servitude et une idolâtrie ^
L'ordre se fait dans le chaos domestique et social d'un monde bouleversé. Le mariage, si flétri dans la dissolution de la famille romaine, si abaissé chez les Juifs par les nouvelles doctrines si étrangement commodes d'Hillel et de son école , s'élève à la dignité d'un très -grand sacrement, symbole de l'alliance de Jésus-Christ et de son Église , c'est-à-dire du dévouement et de l'immolation à la vie, à la mort *.
L'implacable sévérité dit père de famille et son
1 Qui furabatur jam non furetur. Magis autem laboret operando manibus suis. Ephes. iv, 28.
2 Propter quod déponentes mendacium loquimini veritatem unusquisque cum proximo suo. Ibid., iv, 25.
3 Fornicatio autem et omnis immui^ditia nec nominetur in vobis, sicut decet sanctos,
Aut turpitudo , aut stultiloquium, aut scurrilitas quse ad rem non pertinet. Ibid., v, 3.
^ Sacramentum hoc magnum est : ego autem dico in Christo et in Ecclesiâ. Jbid., v, 22, 23.
droit de vie et de mort sur son fils et sa fille sont tempérés par le devoir de la tendresse chrétienne. Le rude romain vient de lire dans la lettre à Éphèse qu'il est tenu au respect de l'être frêle qui dépend absolument de lui. De son côté, l'enfant, pour la première fois, apprend qu'il doit voir Dieu dans ces parents décrépits dont faisait si bon marché la comédie d'alors ^ Enfin la grave et douce figure de la mère chrétienne se lève auprès de celle du père; la famille est assise sur sa base divine. Interprétant cette parole du Seigneur en saint Matthieu : « Quand deux ou trois seront réunis en mon nom , je serai au milieu d'eux, » Clément d'Alexandrie se demande : M Est-ce que par ces trois l'Évangile ne désigne pas le mari , la femme et l'enfant ^? » La société domestique n'a pas de plus belle image de sa consécration.
Quand au régime de l'esclavage , la rehgion ne voulait ni ne pouvait l'abolir prématurément, sous peine de bouleverser et d'ensanglanter le monde. Mais elle adoucissait la condition servile en la divinisant. Jésus-Christ n'avait-il pas pris la forme d'esclave? Elle commandait aux esclaves de voir Dieu dans ces maîtres qui les vouaient à l'opprobre , aux fouets, à la faim et aux jeux sanglants de leurs amphithéâtres ^ Aux maîtres on rappelait qu'ils avaient
1 Ephes. V, 1,4.
2 H ôuX' <îv5pa xat yyvaïxa xaî xéxvov toù; Tpeî? léyti; (Clera, Alex. Strom. III, c. X.}
3 Filii, obedite parentibus vestris in Domino. Ephes. vi, 1.
eux aussi un Maître dans le ciel, et que la menace seule était un attentat contre la dignité surnaturelle de ces serviteurs, qui étaient leurs égaux et leurs frères devant Dieu ^ .
Puis après la justice c'était la charité : « Aux riches de ce siècle, écrivait Paul à l'évèque de l'opulente Éphèse, aux riches de ce siècle ordonne de ne point s'exalter dans l'orgueil. Dis-leur de ne pas placer leur espérance dans des biens périssables, mais dans le Dieu vivant, qui seul peut nous donner les biens qui rendent heureux. Commandeleur d'être bienfaisants, de se montrer de véritables riches par leurs bonnes œuvres, de donner facilement, de partager avec leurs frères, communicare , et de se faire ainsi un trésor qui leur serve à acquérir la vie éternelle -. » Paul faisait allusion au trésor de la collecte^ rappelant et suppléant la communauté primitive de l'Église de Jérusalem ; c'était ce même devoir de l'assistance fraternelle qui faisait dire
Servi obedite dominis carnalibus cum tiraore, in simplicitate cordis vestri, sicut Chrislo : wç SoOXot toù Xptffxoù. Ibid. , VI, 5.
1 Et vos, domini, eadem facile illis, rémittentes minas, scientes quia et illorum et vester Dominus est in cœlis. Ibid., vi, 9.
2 Divitibus hujus sseculi prsecipe non sublime sapere, neque sperare in incerto divitiarum , sed in Deo vivo qui prsestat nobis omnia abundè ad fruendum.
Benè agere , divites fieri in bonis operibus , facile tribuere , communicare.
Thesaurizare sibi fundamentum bonum in futurum, ut appréhendant vitam aeternam. ÇTim.)
à Jean : « Celui-là qui possède la richesse de ce monde, et qui, voyant son frère dans l'indigence, ferme ses entrailles à la compassion, comment l'amour de Dieu peut- il être en son cœur? Mes petits enfants, ce n'est pas en paroles seulement qu'il faut aimer, mais en œuvre et en vérité.
L'agape, ou le repas commun, était une autre forme de la fraternité, laquelle avait passé du cénacle dans l'Église de saint Paul et de saint Jean. La commensalité avait été, de tout temps, un des symboles de l'amour. Mais le christianisme particulièrement pouvait-il oublier que c'était dans un souper que l'amour substantiel s'était donné au monde? L'agape primitive avait donc cette double signification de rappeler en même temps l'union de Dieu avec les hommes, et des hommes entre eux.
Éphèse vit se dresser cette table fraternelle. « Ne vous enivrez pas du vin, père de la luxure, disait Paul aux Ephésiens. Pour vous, remplissez -vous plutôt de l'Esprit-Saint, vous entretenant ensemble dans les psaumes, les hymnes, les cantiques spirituels, chantant harmonieusement pour Dieu du fond du cœur, puis rendant grâces ensemble, pour tous ces biens, à votre Dieu et Père, au nom de Jésus- Christ Notre -Seigneur ! »
Tels étaient les symposiaques de la sagesse chrétienne. On se moquait de ces « hommes pâles », qui faisaient maigre chère. Comment, en effet, ces sobres et douces réunions eussent-elles été comprises de ceux qui , disait saint Paul, « se faisaient un Dieu de
leur ventre »? Regardez, si vous l'osez, le festin de Trimalcion. [jsez dans Juvénal les repas de Domitien ; voyez étalés sur les tables romaines tous les produits du monde, qu'on semble n'avoir conquis que pour le dévorer; contemplez ces coupes d'or, ces flambeaux , ces esclaves , ces couronnes de roses , ces flots de vin de Crète; entendez ces concerts, respirez ces parfums , puis écoutez dehors le sourd rugissement de la plèbe exténuée qui demande à ses maîtres un peu de pain avec du sang : c'est l'éloquent contraste de la cité romaine et de la cité de Dieu.
Tout rentrait donc à sa place dans la jeune société, comme les éléments dans la création aux premiers jours du monde. C'était le réveil des consciences : Siirge, qui dormis! Je ne sais quelle lumière jaillissait de Jésus-Christ dans la profondeur des âmes. Les ténèbres ne la comprenaient pas, comme s'en plaignait saint Jean. Mais on pouvait déjà voir que le jour se levait, que l'Orient s'illuminait, et qu'il allait tout remplir de ses rayons vainqueurs.
Cependant le culte se formule en même temps que la morale clans l'Église d'Ephèse, et c'est bien gratuitement qu'on s'est imaginé une ère démocratique où, tout fidèle étant prêtre, chaque forme individuelle de l'adoration se produisait sans règle dans
une société sans chef. L'Épître aux Éphésiens, les Épîtres à Timothée contiennent déjà en germe la liturgie orientale, et nous permettent de pénétrer au sein de l'assemblée des fidèles d'Éphèse.
L'assemblée se nomme station, désignation symbolique qui rappelait la vigilance du soldat sous les armes, montant sa faction en face de l'ennemie Dans sa lettre à Trajan , Pline dénonce deux réunions que tenaient les chrétiens d'Asie. La première avait lieu le matin à l'aube du jour, parce que le Christ était ressuscité à cette heure matinale ^ Mais le plus ordinairement on se réunit le soir, à la clarté des flambeaux; car on craint les profanes. Les esclaves prennent place à côté de leurs maîtres; parce que maîtres et esclaves sont de la même famille, et Paul a formellement demandé à Timothée d'effacer dans l'église toute distinction de rang. Ceux qui portent la robe blanche ce sont les néophytes, c'està-dire les nouveau-nés dans les eaux du baptême, et saint "Pierre les compare aux « enfants altérés du lait pur et spirituel qui les fera grandir pour le salut ». Mais saint Paul a défendu aux Éphésiens de prendre un évêque parmi ces novices, encore peu affermis dans les voies de Jésus ^ Près de l'évêque sont les diacres. Les diaconesses se tiennent à la tête du chœur des veuves et des vierges. Paul leur a interdit de « porter la parole dans l'assemblée
1 Herm. Pastor simil. v, 1 ; — et S. Ambros. Serm. XXV. ? Plin. lib. X, ep. xciv.
3 1 Tim. m , 6,
des frères ^ ». Les femmes sont d'un côté, les hommes se placent de l'autre: ceux-ci, la tête découverte, parce qu'ils portent sur leur front l'autorité de Dieu ; celles-là la tête voilée, par décence et par respect. Loin de là ces Ioniennes que l'Apôtre représente avec leur chevelure bouclée, couvertes d'or et de pierreries, telles qu'on les rencontrait traînant leurs robes précieuses sur les places d'Ephèse ^ C'est de piété, de gravité, de retenue et de modestie que se parent les chrétiennes. « Sur ce cou chargé de rubis, disait plus tard Tertullien dans sa rude énergie, où le bourreau trouvera-t-il une place pour le glaive quand il les appellera au martyre? » Au milieu l'évêque préside. C'est Timothée : il est jeune; mais « personne ne songe à mépriser sa jeunesse, car il est devenu l'exemple des fidèles par sa charité, ses paroles et ses mœurs ^ » Quelquefois c'est Jean lui-même qui porte dans l'assemblée l'autorité de ses souvenirs, de son inspiration et de sa sainteté. Tout ce qu'il écrivit plus tard dans l'Évangile , il l'avait d'abord dit dans ces réunions *. Tous ces miracles de Jésus, que dans son livre il a cru devoir passer sous silence, ainsi qu'il nous
1 ITim. 11,12.
2 Ibid., II, 9.
3 Ibid., IV, 12.
•i C'est la pensée de saint Ambroise :
« Joannes prophetavit ; id est, praedicavit evangelium suum quod posteà scripsit omnibus gentibus et linguis et regibus multis. » (S. Ambros. in Apoc. Exposit., cap. x; appendix ad oper.)
l'avoue, il les avait racontés à ses « petits enfants » , comme il les appelait, et ceux-là seulement connurent la bonne nouvelle dans son intégrité qui la recueillirent alors des lèvres de saint Jean.
Cependant la prière commence. On se tient debout, les deux mains étendues et un peu élevées vers le ciel, la face vers l'Orient, tel qu'on voit les Orantes dans les peintures les plus anciennes des catacombes '. C'est la prière pour tous; « car le Dieu-Sauveur a voulu que tous les hommes arrivassent au salut, » dit saint Paul. Les princes même, ces Néron et ces Domitien, ces proconsuls d'Asie qui dénoncent et qui tuent, n'en sont point exceptés. Le Seigneur n'a-t-il pas dit : Aimez vos ennemis, et priez Dieu pour ceux qui sont vos persécuteurs? Dans les recommandations de la prière publique , c'est par eux qu'on commence. « Avant tout, dit l'Apôtre, je veux que des prières, des demandes et des actions de grâces soient faites pour tous les hommes, particulièrement pour les rois et pour ceux qui sont dans la grandeur ^; » non certes afin de capter une faveur impossible, mais pour que Dieu leur inspire de donner à l'Église la paix et la liberté, la liberté du bien, la paix de la prière. C'est le code rudimentaire des relations futures de l'Église et de l'État, et la base première des concordats de l'avenir.
Mais saint Paul a écrit dans sa lettre à Éphèse :
« I Tira. Ht, 8.
î Ibid., II, 1.
r/APOTUK SAINT .IRAN :\0\
« Si quelqu'un a un psaume, (\u\\ le fasse entendre'. » Voici donc qu'un clirétien se lève pour dire son cantique. Fruit d'une inspiration essentiellement spontanée, il fait monter au ciel ces « soupirs inexprimables » dont l'Apôtre a parlé, et qui furent les premières et brûlantes effusions du lyrisme religieux. Parler, prier, chanter, ce sont les trois degrés du langage que l'homme a reçu de son Dieu pour qu'il en fît remonter l'hommage jusqu'à lui.
Mais le plus expressif des rites usités dans l'Église naissante était le baiser de paix. « Saluez-vous les uns les autres dans le saint baiser, » recommandait sans cesse saint Paul dans ses épîtres. C'est après qu'ils avaient récité le Symbole que les prêtres et les fidèles se transmettaient ce signe de la fraternité, tel que l'usage en subsiste aujourd'hui encore dans l'Église orientale. Enfin l'on communiait. Le pain étant rompu, chacun venait, suivant l'ordre de sa dignité, recevoir l'Eucharistie de la main de l'évêque, « se tenant debout devant le Seigneur, « selon que les Constitutions apostoliques le prescrivaient : Erecti ad Dominum stemus! Puis on buvait tour à tour à a la coupe sacrée », où l'on venait de consacrer le sang de Jésus-Christ. C'était la synoxe, comme l'appelaient les Grecs, c'était la communion, c'est-à-dire L'union parfaite de tous les frères avec Dieu et de tous les frères entre eux; car, dans cet
l Ephes. V, 19. GoIdss. m, 16.
instant divin, ils n'avaient plus réellement qu'un seul cœur, une même âme, dans l'âme et dans le cœur du Père qui est aux cieux.
Les païens étaient soigneusement exclus de. l'assemblée par l'ordre de saint Paul et par celui de saint Jean : « Loin d'ici les cyniques, foris canes! » s'était écrié le grand apôtre.
Un jour cependant, vers ce temps et dans ce même pays , un de ces cyniques se vantait d'avoir clandestinement pénétré ces mystères : « Je m'en allais dans la rue pour des emplettes pressantes, racontait je ne sais quel mauvais sujet de comédie ', quand je vois une multitude qui chuchote entre elle et se parle à l'oreille. Craton me persuade d'entrer chez les chrétiens, de pénétrer dans ce jour plus sombre que la nuit. Il se vantait de tenir d'eux la clef de leurs mystères. Je marchai. Nous passâmes d'abord « les portes de fer avec le seuil de bronze ». Ayant monté eiisuite de nombreux escaliers, nous arrivâmes enfin à une chambre haute, au plafond doré , tel qu'Homère a décrit le palais de Ménélas ; et moi, comme Télémaque, je ne me lassais pas d'en contempler la beauté. Hélas! ce que je vis là ce n'était pas Hélène, mais de pauvres gens courbés, et inclinant à terre leur face maigre et pâle. Ils ne me paraissaient pas faire des vœux très-réjouissants ;
1 V. le Philopatris , apud Lucian. Edit, Bourdelot, Paris,
Ce dialogue est au nombre des œuvres de Lucien; mais j'ai déjà dit que son antériorité est reconnue.
L'APOTRK SAINT JEAN 308
mais, rapprochant leurs têtes les unes auprès des autres, ils s'entretenaient sans bruits.. »
Que disaient-ils? Critias l'explique à son ami avec plus de verve comique que de fidélité, comme il arrive à ceux qui écoutent aux portes. Les prières des chrétiens, leurs jeûnes, leurs espérances, leur chanté elle-même, y revêtent le plus ridicule des travestissements. Abusant de la similitude de Christos, le nom du Christ, avec le mot chrestos (homme de bien), qui en grec se prononçait de même : « Beaucoup de christs ou de chrétiens, mais peu'd'hommes de bien, » disait le satirique. Un autre de ses agréments était de leur infliger le nom « d'hommes en l'air; » et il ne s'en cache pas : c'est à Aristophane, dans sa pièce des Oiseaux, qu'il emprunte cette piquante allusion aux mœurs de ces spiritualistes qui rêvent d'un autre monde, et qui ont des extases. Mais tout cela ennuie Triéphon, son camarade : (( Allons, dit celui-ci, mon cher Critias , assez sur ces niaiseries : JSeque super nugas istas extenderis. Laisselà ces pauvres gens. Commence le « Notre Père », et finis- en au plus tôt par cet hymne bien connu ^ )>
C'est avec cette légèreté ironique que le monde traitait le culte de nos pères. Mais cette ironie était
1 Video viros in faciem inclinâtes et pallescentes. lUi autem videbantur quam pessima optare. Capita autem inter se juncta tenantes consusurrabant. (Philopatris, apud Lucian. , p. 1124.)
2 Tace , Critia , missos istos facito , precationem à Pâtre incipiens, et célèbre illud carmen ad finem apponens. {Philopatris , ibid., p. 1128.)
lumineuse pour l'histoire, et la face du Christ est reconnaissable encore sous les ignobles crachats dont le cynique la couvre. Voilà l'Église, voilà le cénacle, cette chambre haute primitive, ce sanctuaire orné comme Jésus l'avait recommandé à saint Jean. Voilà enfin ce Pater déjà si familier parmi le peuple chrétien, que les païens eux-mêmes ne le peuvent plus ignorer, célèbre carmen ^
Ils en riaient. Comment de tels hommes ne se fussent-ils pas moqués d'une pareille prière? Ils entendaient le chrétien parler de son Père des cieux, et ce Fils d'un Père céleste ils le voyaient esclave, honni, mendiant, voué à tous les mépris comme à tous les supplices. Ils l'entendaient appeler l'avénenement de son règne, et c'était sous le règne de Néron et de Domitien. Ils l'entendaient souhaiter que la volonté divine s'accomplisse sur la terre comme elle est accomplie par les anges dans le ciel, et c'était à l'époque où l'on n'obéissait qu'aux volontés du sang et à celles de la chair, comme s'en plaignait saint Jean. Mais eux, les persécutés, les rebuts de la terre, ainsi que disait saint Paul, ne se décourageaient pas. « Hommes singuliers, a remarqué un livre récent, hommes singuliers qui, du sein de leur abjection , s'apppelaient eux-mêmes les enfants du royaume : Filii regni! Chaque jour, chaque nuit, dans le secret de leurs retraites volontaires ou
1 Bmgham affirme l'usage liturgique de l'Oraison dominicale au premier siècle. {Origin., v, 125.)
L'APOTHK SAINT JEAN :m
forcées, ils adressaient à Dieu avec confiance la prière Adveniat regnum tuum. Et cela voulait dire, — eux-mêmes pouvaient -ils le comprendre entièrement? — cela voulait dire : « 0 Jésus, à qui toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre. Roi immortel des siècles, faites entrer dans l'esprit et dans le cœur des puissants de ce monde l'idée du respect de la conscience et de ses droits , même chez le pauvre, chez la femme, chez l'enfant, et jusque chez l'esclave. Inspirez à ceux qui tiennent le glaive au nom des lois le respect de la vie humaine. Qu'un temps vienne où il n'y ait plus de combats de gladiateurs, où l'esclavage soit adouci, modifié, supprimé, rendu impossible. Que le mari n'ait plus le droit de vie et de mort sur sa femme, et le père sur son enfant. Que le culte public de la luxure cesse dans les amphithéâtres et dans les temples. Que sur toute la face de la terre on voie des prêtres chastes et charitables, des vierges pures, dévouées à Dieu et à leurs frères jusqu'à la mort. »
(( Voilà ce que demandait le petit troupeau des chrétiens en allant au supplice, presque sous la dent des bêtes et sous la hache du bourreau. Ils le demandaient et ils l'ont obtenu; et depuis de longs siècles nous jouissons de leur victoire, et cette victoire n'a pas cessé. Hier encore elle appelait des millions de noirs à la liberté, et demain elle aura brisé les fers des derniers esclaves '. »
1 M. l'abbé Lescœur, Etude sur le millénarisme.