SAINT JEAN ET LE GNOSTICISME
Le mal eut ses représailles. Une vaste lutte s'engagea contre la vérité, et Éphèse ne tarda pas à voir s'accomplir la prédiction que saint Paul avait faite à ses prêtres dans son dernier adieu : « Je sais qu'après mon départ des hommes s'élèveront parmi vous, enseignant le mensonge, dans le dessein d'entraîner des disciples après eux ' ».
C'est pourquoi, écrivant à son fils Timothée, il lui disait encore : « Garde bien le dépôt de la foi qui t'est confié, fuyant les profanes nouveautés de paroles et les antithèses d'une fausse science. C'est pour l'avoir suivie que plusieurs ont fait naufrage dans la foi ^ »
Mais déjà, comme il le craignait, « les loups dévorants avaient pénétré dans le bercail, » et Paul
1 Act. XX, 30.
2 IITim. 1,14. ITim. vi,20.
croyait devoir prévenir son disciple de ne pas se perdre dans les fables, les mythes et les interminables généalogies, « lesquelles sont plutôt propres à soulever des disputes qu'à édifier l'œuvre de Dieu '. »
On ne saurait s'y tromper : ces généalogies et ces théogonies ce sont celles des Eons; ce sont les émanations successives des êtres du sein de l'infini. Cette sagesse trompeuse c'est celle de la Gnose, suivant le nom même que lui donne le texte grec ■*. Mais Paul n'avait fait qu'entrevoir le gnosticisme; à Jean était réservée la tâche de le confondre.
Ce fut là assurément un des plus grands périls que le christianisme ait courus de sa vie. Le gnosticisme n'était pas une hérésie partielle, contestant tel ou tel point du dogme révélé. C'était, bien plus encore que le protestantisme dans l'époque moderne, une de ces négations radicales, collectives, étreignant tout le corps de la religion naissante, non pas pour la scinder seulement, mais pour la transformer, comme ils le prétendaient, la spiritualiser, l'élever à la hauteur d'une philosophie, et, l'ayant ainsi détruite en la dénaturant, se substituer à elle. C'était la coalition de toutes les idées comme de toutes les croyances contre l'ennemi commun ; et rien ne fait mieux comprendre que cet effort collec-
1 MïiSè itpotjéxew (avôoic xai -{ivtoào-finuç àuepdb/TOii; , 5c.t.>. / Titn,
2 TV)? <]>£uôwvû(AOu Yvuxiew;. / Tim. VI, 20.
tif le vaste ébranlement que le christianisme avait produit dans le monde.
Il y avait deux gnosticismes : l'un procédait des Juifs, et réformait le mosaïsme; l'autre venait des Gentils, transformant leur religion et leur philosophie ^
Outre les judaisants sortis de Jérusalem, dont nous avons parlé, l'Évangile rencontrait partout sur son passage, et surtout en Asie, la gnose judaïque, laquelle avait de longtemps précédé le christianisme. Elle formait, au sein même de la grande synagogue, deux écoles théologiques d'une influence puissante. L'une, l'école talmudiste, s'attachait scrupuleusement à la lettre de la loi, et dominait parmi
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la secte des pharisiens, surtout dans la Palestine. L'autre, l'école cabalistique, régnant parmi les Juifs de la dispersion, perçait Técorce de la lettre pour en pénétrer le sens allégoriquement, faisant entrer la philosophie avec la rêverie dans la foi. Ainsi qu'on peut le penser, rien n'était plus subtil et plus arbitraire que ses interprétations.
Dans cette diversité, deux courants principaux entraînaient les esprits. L'un descendait de la Syrie, et se chargeait des erreurs d'un dualisme tranché. L'autre venait de la Grèce, de l'Italie et de l'Egypte. C'était le philonisme, qui, de la très-puissante synagogue d'Alexandrie, allait déborder sur les synagogues de tout l'empire \
Le gnosticisme hellénique dérivait d'autres sources. Du côté de la Grèce, le platonisme, le stoïcisme et le pythagorisme soufflaient sur l'Évangile afin de le corrompre. Du côté de la Perse et de l'Inde orientale , le parsisme , le magisme et le système Zende des émanations, introduisaient au sein de la religion chrétienne les généalogies indéfinies des Éons, issus des profondeurs de la lumière éternelle K
• Origen. Epist. ad Greg. , op. 1. 1 , p. 30 et sq.
Buddaius, Kleuker, Mosheim , ont trouvé dans la Cabbale juive une des principales sources du gnosticisme.
Lewald le fait dériver du syst. Zende.
J.-J. Schraidt (Leipzig, 4820), et Baur (Tubingue, 1831), le font venir d'un bouddhisme primitif.
Neander et Matter lui attribuent toutes ces origines ensemble.
2 Le manichéisme et le bouddhisme, postérieurs d'un siècle,
Comme le gnosticisme juif, celui-ci était déjà en possession du monde quand le christianisme se présenta afin de lui disputer l'empire. Au moment où l'unité se faisait dans l'État, la philosophie avait désiré avoir aussi sa victoire d'Actium , et elle avait rêvé de fusionner ensemble les idées des deux mondes rangés sous le même sceptre. Le gnosticisme païen était né de cet effort. « Cette hydre, dit l'auteur des Philosophoumena , cette hydre qui a vomi tant de blasphèmes contre le Christ , a été cachée pendant de longues années. » [Philos., 123. ) Ainsi le christianisme venait -il hardiment saisir la raison humaine à l'heure même où l'Orient et l'Occident réunis coalisaient leurs puissances prêtes à l'écraser, et au moment aussi où, par un nouvel abus de ses forces, elle allait s'égarer plus profondément et se dégrader sans mesure.
Le dualisme était commun à ces doctrines; nous le voyons professé par Simon, Valentin, Ménandre, Carpocrate. Du temps de Jean et de Paul, une branche en naquit, qui, sous le nom de docétisme, exerça une séduction puissante autant que funeste.
Le dualisme professait que d'un double principe,
dans leur forme définitive, préexistaient en germe dans la philosophie grecque et orientale, où les puisèrent Manès et Bouddha.
V. Fragments de Lettres de Manès, dans la Biblioth. grecq. de Fahricius, t. V.
Le Système manichéen, étudié et présenté dans ses sources, parF.-Gh. Baur; Tubing., 1831.
Essai sur le canon , la critique et l'exégèse des Manichéens , par Trechsel; Berne, 1832.
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le bon et le mauvais, sortaient le bien et le mal mêlés dans l'univers. L'esprit était le bien, qui naissait de la lumière. La matière était le mal, qui naissait des ténèbres. Mais comment le Verbe divin , qui est essentiellement lumière et sainteté, aurait-il pu s'unir hypostatiquement à la matière plongée tout entière dans le mal? Dans un pareil système, l'incarnation réelle était donc impossible; la rédemption ne Tétait pas moins. Si donc le Christ avait été vu sur la terre dans une chair humaine, s'il y avait souffert, il ne devait y avoir là qu'une pure apparence : le nom même de docétisme , et celui de docetes, porté par ceux de cette secte, n'avait pas d'autre sens ^
De là ressortaient aussi d'énormes conséquences dogmatiques et morales, dont des sectes multiples se disputèrent le bénéfice et se firent une proie.
Quelques-uns en conclurent que les corps ne méritaient ni l'honneur ni le bienfait de la résurrection. Aussi la résurrection seule reconnue par eux était celle des âmes dans une grâce plus sainte et une lumière plus haute. C'était dans l'Ionie, à Éphèse, au cœur même de l'Église de saint Jean, que deux Grecs, Hyménée et Philetus, propagèrent cette erreur. Saint Paul la dénonçait ainsi à Timothée : « Souviens -toi que, selon mon Evangile, le Sei- « gneur Jésus-Christ est ressuscité des morts, lui, « le fils de David. Or sa parole est fidèle : si nous
1 Docétisme vient du verbe ôoxeïv , paraître.
« mourons comme lui, nous ressusciterons" avec « lui. Évite donc les nouveautés profanes et les « vanités de paroles. Elles ne servent que l'impiété. « Ces discours gagnent, et se glissent dans l'âme « comme un ulcère. Tels sont ceux de Philetus et « d'Hyménée, qui sont déchus de la vérité, préten- « dant que la vraie résurrection est déjà faite, et « troublant la foi de plusieurs ^ . »
D'autres, entrant davantage dans la pratique de la vie, tiraient de la même doctrine cette conséquence commode que le corps, qui n'était investi d'aucun droit, ne devait être dès lors tenu à aucun devoir. Nulle solidarité n'existant entre lui et l'âme lumineuse, celle-ci ne pouvait être responsable de ses actes, si monstrueux qu'ils fussent. La secte des Nicolaïtes ou des Baalamites ne devait pas reculer devant l'abomination de ces conclusions morales. Des horreurs en sortirent, qui s'abritèrent à l'ombre de la science transcendante ^ Voilà le triomphe de
1 I Tim. II, 17.
2 Le monde moral des gnostiques se divisait en trois sphères. Au degré inférieur se trouvaient les hyliques , ou les hommes, uniquement préoccupés de la matière. Au-dessus de ceux-ci venaient les psychiques , c'est-à-dire ceux qui déjà ont quelque souci de l'âme. Mais ce sont les médiocres; et les fils de l'Église, qui obéissent à sa morale, sont relégués dans cette classe. Audessus de tous enfin , et dans une sphère transcendante , on mettait les pneumatiques, c'est-à-dire, bien entendu, les gnostiques, ceux de la secte, gens supérieurs à tout, même aux lois de la vertu, impeccables par essence, et parvenus déjà à un état si pur que les impuretés des sens, même les plus honteuses, ne les pouvaient atteindre ni même inquiéter.
cet échafaudage d'orgueil. Le sensualisme commençait à essayer ce beau masque de l'idéalisme , dont son habileté se pare encore de nos jours.
Du reste, mélange monstrueux de panthéisme, de docétisme, de scepticisme abstrait et de mysticisme creux, la gnose, avec son Dieu idéal, inaccessible, d'où rayonne le monde, est-elle bien différente de l'hégélianisme de l'Allemagne moderne? et la libre pensée serait-elle condamnée à reprendre éternellement les mêmes armes émoussées et repoussées cent fois par l'impénétrable bouclier de l'Évangile?
On vit donc de toutes parts surgir de faux docteurs qui, sous le nom de chrétiens et de christianisme, glissaient leurs propres idées, falsifiaient, disait saint Paul, par ce mélange corrupteur le vin de l'Évangile. Il est vrai que jusqu'alors, nullement accoutumé à se trouver eu présence d'un système de doctrine une et exclusive, le monde des penseurs se figurait volontiers rendre service au Christ en lui ouvrant ses rangs. On croyait honorer le Messie galiléen en jetant sur ses épaules le manteau des philosophes de la Grèce policée. N'était-ce pas ce déguisement monstrueux que le Seigneur avait prophétisé, quand il avait dénoncé ces séducteurs revêtus de la toison des brebis, mais qui n'étaient, au fond, que des loups dévorants?
Ainsi, pendant deux siècles, la gnose fut constamment aux prises avec la foi, qu'elle semblait devoir étouffer au berceau. Comment ne l'a-t-elle
pas fait? Elle avait de son côté tout ce qui donne la victoire. Elle naissait en Asie, au point le plus sonore du monde civilisé, entre le judaïsme d'une part, et le parsisme de l'autre. L'hellénisme y pénétrait avec toutes ses séductions. Le beau génie de l'Orient le berçait de ses fables, l'entourait de ses symboles et de ses allégories. Une métaphysique abstraite et vaporeuse lui gagnait les philosophes. Si ces doctrines n'étaient qu'un éclectisme commode, sa morale était plus accommodante encore. Même les âmes altérées des choses immatérielles y trouvaient, à côté d'un sensuahsme voilé, assez de rites encore et de superstitions pour que la religion absente y eût au moins son mirage. Ainsi, dès le commencement, le génie du mal mit en ligne cette triple puissance de toute secte qui veut prendre l'homme tout entier. L'orgueil était gagné par le rationalisme, la chair par le sensualisme, le cœur par le mysticisme. Tel est le triple aspect sous lequel l'hérésie se produisit à Éphèse, opposant aux sacrés enseignements de saint Jean les inventions de Cérinthe, les abominations des Nicolaïtes , et les opérations magiques et théurgiques d'Apollonius de Thyanes.
Cérinthe, Juif d'origine, était de la ville d'Antioche. C'était également la patrie de Saturnin et
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celle de Bardesane, autres hérétiques du temps. Il est assez remarquable de voir la première chaire de l'hérésie se dresser à côté de la première chaire pontificale de Pierre, et de rencontrer le berceau des gnostiques dans le même lieu où les disciples de Jésus prirent le nom de chrétiens.
Toute la vie de Cérinthe fut une vie d'aventures. D'Antioche, cet esprit inquiet passa à Alexandrie, oii des maîtres fameux rendaient célèbre alors l'école du Muséum et du Sérapéum. Là devait être la seconde patrie du gnosticisme. Bâtie sur les rives du Nil pour consommer l'alliance de la Grèce et de l'Orient, la cité d'Alexandre avait pris de chacune de ces civilisations les raffinements et les excès, aimant à mêler un sophisme élégant à des superstitions voluptueuses. Là se coudoyaient le mage de la Ghaldée, l'hiérophante d'Osiris, le philosophe académicien et le prêtre du culte juif. Là étaient disposés , dans les cotfres de cèdre de la bibliothèque de Ptolémée, les écrits d'Aristote et de Platon auprès de la Bible des Septante. Un toit commun couvrait les idées écloses sous les cieux les plus divers. Les Juifs eux-mêmes, si nombreux et si riches dans cette ville opulente, n'étaient pas loin de faire des concessions de doctrine dont Philon et Aristobule avaient donné l'exemple, arrangeant Moïse à la mode de Platon, et interprétant la Genèse dans l'esprit du Timée. Il est probable que plus d'un chrétien dut se laisser tenter par ce mélange profane, s'il faut en croire une lettre de l'empereur Adrien
qu'un historien païen nous a conservée. « Adrien Auguste à Servien, consul, salut. Cette Egypte que tu m'as tant vantée , j'ai appris à la connaître. Je l'ai trouvée légère, et s'agitant, comme si elle était suspendue à un fil, au moindre souffle de la renommée. Ceux qui adorent Sérapis se disent aussi chrétiens. Ceux qui se disent évêques du Christ font leurs dévotions à Sérapis. Il n'y a point de chef de synagogue juive ou samaritaine, point de prêtre chrétien qui ne soit à la fois mathématicien, aruspice et astrologue ^
Ainsi en était-il déjà du temps de Cérinthe, un siècle auparavant, et le gnosticisme de ce Juif en reçut une forte empreinte de philosophie mystique '.
De là le sophiste revint dans sa patrie d'Antioche vers le temps de la prédication de Paul et de Barnabe. Son arrivée fut le signal des troubles que nous racontent les Actes des apôtres. Zélateur de la loi, lui et les siens se déchaînèrent contre les prédi-
1 ^gyptum quam mihi laudabas totam didici , lèvera , pendulam, ad omnia faraae motnenta volitantcni. Illi qui Serapim colunt ehristiani sunt : et devoti sunt Serapi qui se christianorum episcopos dicunt. Nemo illic archisynagogus Judseorum, nemo Samarites, nemo christianorum presbyter, non mathematicus, non aruspex , non aliptes. (Lettre d'Adrien à Servien son beaufrère, dans la Vie de Saturnin de Flavius Vopiscus.)
Le même passage se trouve dans les Fragments des petits historiens grecs. (Bibl. grec, Didot, III, p. 624.)
2 KïiptvÔoç Se Tiç aÙTÔç AiyuTfctwv T:aiÔ£ia àaxrjOeî;. (Philosophou-
mena, p. 256.)
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cateurs de la nouvelle religion, qui brisait les entraves antiques du mosaïsme. Saint Épiphane attribuait aux menées de Gérinthe toute l'opposition que le christianisme trouva, à ses débuts, chez les judaïsants.
C'est alors qu'on en appela au concile de Jérusalem. Unanimement condamné * , Gérinthe rêva de se faire une religion à lui. Juif et platonicien, il voulut être chrétien de la même manière. Dérobant à l'Évangile quelques lambeaux de vérité, il essaya de les coudre avec ses fantaisies, et se mit à prêcher son syncrétisme bizarre de philosophie orientale, de mosaïsme dénaturé et de christianisme travesti. Ce qui était le plus étrange, c'est que Gérinthe arrivait, par le système gnostique, à tenir la loi mosaïque pour mauvaise, lui qui naguère avait tout troublé dans l'Église par un zèle excessif pour cette même loi. Gette contradiction ne s'explique qu'en admettant deux époques pour les deux systèmes d'erreurs de Gérinthe. Judaïsant avant le concile de Jérusalem, il devint gnostique après ^ Se voyant repoussé solennellement de l'Église, c'est alors que, libre du joug de toute foi, il passa dans l'Asie, où nous le retrouvons à côté de saint Jean.
Entre lui et saint Jean, il ne s'agissait de rien moins que de la grande question qui, depuis ce temps, n'a cessé de diviser les hommes. Gérinthe
1 s. Hiei'onym. t. Il, Epist. Lxxx, p. 341.
2 V. M. Blanc, Cours d'hist. ecclés., leçon vni, p. 51.
nia le premier la divinité de Jésus. Le Christ n'était pas Dieu. Il y avait bien un Dieu infini, souverain; mais celui-là résidait dans sa propre grandeur solitaire et incommunicable, et son seul nom était ïabîme et le silence. Il n'en était point descendu, ni pour créer le monde, ni pour se révéler à l'homme. A cette œuvre subalterne de la création et de la révélation, il avait délégué je ne sais quelle puissance formatrice des êtres, législatrice des Hébreux. Encore celle-là même s'était- elle trouvée trop grande pour daigner se faire homme. C'était son fils qu'elle avait envoyé pour racheter le monde. Ce fils était le Christ.
Mais ce Christ, fils unique du principe créateur, n'était point la personne elle-même de Jésus. Ce n'en était que l'esprit; il habitait en lui, mais il n'était pas lui, et Tincarnation n'avait été qii apparente. C'était le docétisme. Un instant le souffle divin était descendu dans l'homme, mais sans se confondre avec lui. Jusqu'au jour de son baptême, il n'y avait en Jésus primitivement qu'un homme comme tous les autres hommes, né de la femme Marie et de l'ouvrier Joseph. Et de même que le Christ, l'Esprit, le Verbe divin ne résidait point en lui avant d'être descendu sous la forme d'une colombe, de même il se sépare de son humanité quand commence la Passion. A cette heure douloureuse, Jésus n'est qu'un mortel, faible, souffrant, délaissé par son Eon divin, et se plaignant sur la croix de son délaissement, tandis que le Christ, rompant
L'APOTRIs SAINT JEAN 3i9
toute alliance avec lui, s'en retourne vers son principe, impassible et immortel K
La secte fit des progrès. La gangrène dévorante, comme l'appelait saint Paul, ne tarda pas à gagner l'Asie Mineure entière. La Galatie en fut particulièrement atteinte. C'était la grande tristesse de l'Apôtre des nations, car la Gallo- Grèce était son champ de prédilection; et, dans l'Epître aux Galates, il se plaignait amèrement des altérations que l'esprit judaïque faisait subir à cette Église naguère si florissante. L'hérésie de Cérinthe était encore alors dans sa première phase, et l'on dirait qu'en ce nom s'était personnifiée toute la guerre du mosaïsme contre la loi d'amour ^
Saint Jean, venu plus tard, eut affaire à Cérinthe dans la seconde période gnostique de ses erreurs. Si odieuse qu'elle fût à l'apôtre saint Paul, cette secte était encore plus directement contraire à l'esprit de saint Jean. L'esprit de Jean était l'esprit de charité; et l'amour n'était point avec ces orgueilleux. « Ils ne se mettent point en peine de pratiquer la charité, écrivait saint Ignace aux fidèles de Smyrne. Ils n'ont soin ni de la veuve, ni de l'orphelin, ni de l'affligé, ni de celui qui souffre, soit en prison, soit chez lui.
1 Ilpoç Se Tw TsXet, àTToaxTivai tov XpiUTOv àno toù Iyictoù. (PhilosO" phoumena , p. 237.)