‹ l'Apotre Saint JeanChapitre 31 sur 59 · V. S. Iren. I, xxv · texte numérisé non relu

V. S. Iren. I, xxv

Cérinthe unissait les idées millénaires les plus exagérées à ce dualisme absolu. Il revenait par un détour au matérialisme.

2 S. Epiphan. p. III, c. vi, p. 414.

ni de celui qui a faim et soif ^ » Jean était le grand apôtre de l'Eucharistie : les gnostiques, au contraire, qui ne reconnaissaient pas la vérité de la chair du Seigneur Jésus-Christ dans son incarnation, ne voulaient pas conséquemment la reconnaître dans l'hostie ^ « Ces gens, disait Ignace, s'abstiennent de l'Eucharistie, parce qu'ils ne confessent pas que l'Eucharistie soit la chair de notre Sauveur. Ainsi, s'opposant au nom de Dieu, ils meurent dans leurs vaines discussions au lieu de ressusciter dans l'amour ^ »

Rien n'était plus capable de blesser le cœur de Jean. Révolté de ces blasphèmes, il interdit aux chrétiens toute communication avec les séducteurs. C'est d'eux qu'il écrivait : « Si quelqu'un vient à vous ne professant pas la doctrine du Père et de son Fils, gardez- vous bien de le recevoir dans votre maison, et ne lui donnez pas le salut, car celui qui le salue se rend participant de ses œuvres mauvaises \ »

Saint Jean professait hautement cette religieuse horreur : la seule rencontre de Cérinthe lui était odieuse. Saint Irénée raconte, d'après saint Poly-

1 S. Ignat. ad Smyrn.; édit. Cotellier , p. 35.

2 Les Philosophoumena , lib. V, c. viii, p. 152, nous appren-* nent qu'ils expliquaient, dans un sens allégorique, les paroles du Sauveur : a Si vous ne mangez ma chair et buvez mon sang , etc. » ;

3 S. Ignat. ad Smyrn., ibid., vi, p. 35.

4 Si quis venit ad vos et hanc doctrinam non affert, nolite recipere eum in domum, nec Ave ei dixeritis. lUoan. x.

L'APOTRE SAINT JEAN ?>n

carpe et les témoins primitifs, qu'un jour l'impie faillit se rencontrer aux tiiermes de la ville d'Éphèse avec le saint apôtre. Celui-ci y stationnait sous le portique des bains, quand, entrant dans une salle appelée Apodythre, où l'on avait coutume de déposer les vêtements, il remarqua un manteau qu'il lui sembla reconnaître. Comme on l'eut assuré que c'était bien, en effet, celui de l'hérésiarque : « Relirons-nous d'ici, dit-il à ses disciples, de peur que la colère de Dieu, tombant sur cette maison, ne nous écrase avec le méchant qu'elle abrite *. »

Mais ce n'était point assez de fuir l'impiété, il la fallait combattre. Les épîtres de saint Jean sont remplies d'évidentes allusions à celui qui, dans Jésus, séparait le Dieu de l'homme : « Tout esprit qui confesse que Jésus-Christ est venu dans une chair véritable est de Dieu, écrivait-il alors, et tout esprit qui divise Jésus-Christ n'est point de Dieu ^ »

1 S. Iren. lib. III, c. m, p. 234.

Euseb. lib. III, c. xxviii, p. 100.

Irenœus ait se à Polycarpo accepisse, Joannem apostolum , cùm aliquandô in balneum lavandi causa introisset, et Cerinthum intùs esse didicisset, statim ex eo loco fugâ se proripuisse, cum ne tectum idem cura Gerintho subire sustineret ; hortatumque esse comités suos ut idem facerent : Fugiamus, inquit, ne balneum corruat in quo Cerinthus est veritatis inimicus : « «tûywii-ev (JLY) xai TO Ba>av£Ïov aviiiziar^ , ëv5ov ôvtoç KïipivOou toO iriç, àlr\bdctç iX^Ç)0\). »

S. Épiphane, qui raconte ce fait, met Ébion pour Cérinthe. Eusèbe et Théodorel ont suivi le récit de saint Irénée.

■'- Omnis spirilus qui confitetur Jesum Christum in carne venisse. ex Deo est. Et omnis spiritus qui solvit Christum, ex Deo non est. I Joan . iv , 2, 3.

Mais la vraie réponse de saint Jean ce fut son Évangile. Il n'est pas temps encore de parler de ce livre, que nous analyserons plus loin en l'adorant. On y verra, d'ailleurs, que même le nom de Cérinthe n'y est pas prononcé : Jean ne discute pas, il affirme solennellement et souverainement. A sa grande manière, il raconte et expose qu'au commencement était le Verbe, que le Verbe était Dieu, que le Verbe a fait le monde, que le Verbe s'est fait chair, que le Verbe c'est Jésus. Et c'est ce Verbe- Dieu qu'il a vu, contemplé, aimé, touché de ses mains depuis le commencement, et dyquel il est prêt à rendre témoignage. Toutes les distinctions et les rêveries de Cérinthe s'évanouissaient ainsi, comme l'ombre devant la lumière, dès la première page de l'Évangile.

C'était l'affirmation ; mais là n'était pas encore la réfutation profonde. La raison du mystère était , selon saint Jean, l'amour de Dieu pour l'homme. Il l'expliqua ainsi; et, de même qu'il avait témoigné de la vérité, il se porta également comme le témoin et le garant de la charité divine.

C'était le cœur de la question et la preuve sublime. Car enfin que niait Cérinthe? Qu'est-ce qu'ont refusé de comprendre, depuis lui, tous les schismes, toutes les hérésies, toutes les séparations? Indubitablement ce n'est ni la puissance de Dieu, ni sa sagesse. Mais, chose singulière autant qu'incontestable! c'est uniquement sa bonté qui trouve des incrédules, et l'homme, aimé de Dieu, s'est obstiné

L'APOTKK SAINT JEAN 323

à ne pas vouloir croire à cet amour. Or Cérinthe en était là. S'il ne voulait point admettre que le Dieu infini fût le Dieu créateur, c'est que son égoïsme ne pouvait accepter que l'infiniment grand aimât assez les êtres pour les pétrir de ses mains en jetant sur eux un reflet de sa propre beauté. S'il lui répugnait d'admettre que le Christ, Fils de Dieu, fût en même temps Jésus, fils de la Vierge Marie, c'est que, dans ce cœur étroit, il ne pouvait entrer que Dieu pût aimer à ce point de se rendre semblable à la créature aimée. Enfin s'il se figurait que la divinité se retirait de Jésus à l'heure de la souffrance, et si la croix était un scandale pour ce Juif, une folie pour ce philosophe, c'est qu'il ne concevait pas que l'amour pût aller à cette extrémité de sacrifier sa vie dans le supplice et la mort. Ainsi le grand mystère sous lequel succombait l'orgueil de ce sophiste, c'était au fond le mystère de la charité de Dieu.

Jean le saisit d'un regard. Voilà pourquoi son Évangile, l'Évangile du Verbe, fut aussi l'Évangile de l'amour infini; et, regardant de haut toutes les arguties de ces hommes sans cœur, il alla d'un seul coup au cœur de la vérité, posant en axiome que Dieu était charité, et que le principe de toute foi était de croire en elle : « Et nous, nous sommes de ceux qui croyons à l'amour que Dieu a eu pour nous : Et nos credidimus charitati ' ! »

1 I Joan. IV, 16.

C'est ce qu'exprime Bossuet dans un admirable langage :

« Que si l'hoiunie, qui n'est que faiblesse, tente l'impossible

Une autre hérésie s'élevait dans le même temps, identique dans sa source, différente dans sa forme et dans son caractère. C'était l'émancipation de la vie et des sens après celle des doctrines.

Déjà, suivant Eusèbe, Cérinthe, las de se tenir sur les haut^rs sévères de la spéculation , était descendu à des conséquences pratiques d'une morale fort sensuelle. Il faisait entrevoir un règne terrestre du Christ où l'on s'enivrerait de délices pareilles à celles que les musulmans espèrent trouver dans le paradis de leur prophète ^ Une nouvelle secte for-

(pour ce qu'il aime), Dieu, pour contenter son amour, n'exécutera-t-il rien d'extraordinaire? Disons donc, pour toute raison, dans tous les mystères : « Dieu a tant aimé le monde. » C'est la doctrine du Maître, et le disciple bien-aimé l'avait bien comprise. De son temps , un Cérinthe , un hérésiarque ne voulait pas croire qu'un Dieu eût pu se faire homme et se faire la victime des pécheurs. Que lui répondit cet apôtre vierge, ce prophète du Nouveau Testament, cet aigle, ce théologien pai' excellence, ce saint vieillard qui n'avait de force que pour prêcher la vérité et pour dire : « Aimez-vous les uns les autres en Notre-Seigneur »? Que répondit-il à cet hérésiarque? Quel symbole, quelle nouvelle confession de foi opposa-t-il à son hérésie naissante? Écoutez et admirez : a Nous croyons , dit-il , et nous confessons l'amour que Dieu a pour nous. Et nos credimus charitati quam habet Deus in nobis. » C'est là toute la foi des chrétiens ; c'est la cause et l'abrégé de tout le Symbole. »

BossuET, Oraison funèbre d'Anne de Gonzague; t. XII, p. 563.

1 Cerinthus, voluptatibus corporis obnoxius carnique addictus,

L'.M'OIIU", SAINT .IKAN 3^2.1

mula ce sensualisme grossier, et les Nicolaïtes se montrent dans Éphèse à côté des Gérinthiens.

C'est l'apôtre saint Jean lui-même qui nous révèle, dans son Apocalypse, le nom et les œuvres de cette secte infâme, qui prétendait trouver dans un mot de l'Évangile la justification de toutes ses horreurs. Quel était Nicolas, dont elle portait le nom? Etait-ce, comme Ta prétendu saint Jérôme après plusieurs autres, le diacre de ce nom, élu avec Etienne après la Pentecôte; et faudrait-il voir là le premier exemple de ces chutes qui, des hauteurs célestes, précipitent aux derniers abîmes de la perversion les hommes consacrés ^?

L'historien Eusèbe l'en disculpe pleinement. Mais, quel qu'en soit le fauteur, ce que saint Jean nous dit

in iis regnum Dei situm fore somniavit, etc. (Euseb. Hist. Eccl. lib. III, c. XXIX, p. 100.)

1 Ceux qui attribuent cette hérésie infâme au diacre Nicolas , sont :

Saint Irénée , liv. III, c. xxvii, p. 128. — TertuUien {De Prœscript., c. XLVii, p. 250.) — Saint Hippolyte, dans Photius, Biblioth., c. ccxxii, p. 901. — Saint Hilaire, inMatth., c. xxv, p. 178. — Saint Grégoire de Nysse , in Eun. liv. II, t. II, p. 70. — S. Jérôme {Epist. i, p. 4.) — Cassien (Collât, xviii, c. xvi , p. 596.) — S. Grégoire (m Evang. Homil. XXXVIII, p. 150.)

Ceux qui l'en disculpent sont :

Saint Ignace {Epist. ad Trallens., p. 78; ad Philadelph. , p. 202.) — Clément d'Alexandrie , Stromat., p. 436. — Eusèbe, N. E., lib. III-, c. IX. — S. Augustin {Homil. 7, p. 7.)

Clément d'Alexandrie dit positivement : « J'ai appris qu'il n'avait jamais eu la compagnie d'aucune autre femme que la sienne. Et pour son fils et ses filles, qui vécurent fort longtemps, ils ont toujours conservé leur chasteté et leur virginité tout entière. »

de leurs dissolutions ne confirme que trop bien ce que l'histoire nous en révèle. Le nicoiaïsme était un sensualisme revêtu et très-légèrement voilé des symboles gnostiques. Une des maximes de la gnose était que les initiés de la science transcendante, échappant pleinement à la domination des puissances mauvaises, ne contractaient point de souillure par les actions charnelles. Cette religion immonde ne se comprendrait pas si l'on ne se rappelait qu'elle était une des formes du culte oriental des forces de la nature. Ce que les Philosophoumena nous racontent de certaines adorations infâmes pratiquées dans la secte des Nicolaïtes coïncide pleinement avec ce que nous savons des pratiques honteuses universellement consacrées dans ce temps. D'ailleurs il y avait tels Eons, tels esprits qui voulaient être servis par ces indignités , et de là des théories à la fois sensuelles et mystiques qui seraient inconcevables si l'exemple ne s'en était reproduit de nos jours ' .

Cette vertu de roman, ces prétentions étranges à la pureté de l'âme dans l'abjection des sens, à la virginité dans le déshonneur du crime, à l'innocence

1 EStôaorxev àStaçoptav ptou te xal ^pw^ewi;. {^Philosophoumena , p. 258.)

S. Iren. contra Hœres. XXVII.

S. Epiphan. Hœres. XXV.

Un grand nombre de théologiens . en Allemagne surtout, prétendent que les Nicolaïtes sont identiques aux Balaamites. Balaam, dans son étymologie (Balai perdre , et am peuple) a le même sens que Nicolas (vix.âv Xaôv). V. Hengstenberg , Balaam, xxiii.

M. l'abbé le Hir (art. sur les Trois témoins célestes, Étud. relig., sept. ISeS) les identifie avec les Naasséniens, p. 388.

i;.\P()Tl{F. SAINT .IKAN 327

des anges dans une vie de démon, ne sont donc pas des inventions dont nos modernes moralistes puissent revendiquer l'honneur. Elles datent des gnostiques, et Jean les combattit dans les nicolaïtes, A l'ombre du temple de Diane, amante d'Endymion , sur les bords indolents du Caystre et du Mc^'andre, dont les poètes ont vanté les charmes enivrants; en face de cette île de Cos, la patrie de Vénus, dans ce pays des mythes voluptueux et des mystères orgiaques, cette secte étalait des maximes de libertinage et de promiscuité dont les détails révoltants ne sauraient se redire. N'est- il pas, du reste, assez instructif de voir, dès le premier jour, les faciles doctrines de la morale indépendante se formuler en même temps que la négation de la divinité de Jésus?

Entre les villes situées sur la côte de l'Asie, ce furent Éphèse et Pergame qui eurent le plus à souffrir de cette contagion '. L'apôtre lui-même l'atteste dans son Apocalypse. Il atteste de même quelle haine il portait à cette perversion de mœurs, beaucoup plus séductrice que celle des idées. C'étaient, comme il le disait, les profondeurs de Satan ^

Quelles luttes il dut soutenir contre cet entraînement? Quels miracles de sainteté et de vie pénitente

' Dieu fait dire à l'ange de Pergame : « Scio ubi habitas , ubi sedes est satanse... habes ibi tenentes doctrinam Balaam, habes et tu tenentes doctrinam Nicolaitarum. » Apoc. ir, 12-45.

2 Ta paôéa toû «jatavà. Apoc. II , 24.

L'auteur des Philosophoumena nous dit d'eux : « Plus tard ils s'appelèrent gnostiques, prétendant être les seuls qui connussent les profondeurs. « (Liv. V, c. vin.)

purent faire refluer ce débordement fangeux qui menaçait de couvrir la semence de l'Évangile? L'histoire, qui ne nous le dit pas, nous apprend seulement que la colonie des fidèles fut énergique en présence de la séduction. Tel est le témoignage que lui en a rendu le Saint des saints lui-même au livre de l'Apocalypse : « Je sais vos œuvres, est- il dit à l'Église d'Éphèse. Je sais vos luttes, votre patience. Je sais que vous ne pouvez supporter les méchants; qu'ayant mis à l'épreuve ceux qui se font faussement passer pour des apôtres, vous avez trouvé qu'ils mentaient. Je vous rends cette justice que vous haïssez les œuvres des Nicolaïtes comme je les hais moi-même '. »

Le mal prenait toutes les formes; et Jean se trouva bientôt aux prises avec un troisième ennemi de Jésus. La théurgie orientale évoqua contre lui toutes ses forces occultes. Cette nouvelle concurrence semblait la plus périlleuse, parce que, opposant les miracles aux miracles , elle s'accréditait du nom de Dieu lui-même, et trouvait un complice dans cette inextinguible soif du surnaturel qui dévore les âmes.

1 Scio opéra tua , et laborem et patientiam tuam, et quia non potes sustinere malos... quia odisti facta Njcolaitarum , quae et ego odi. Apoc. ii, 2-6.

Page 1