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Ce fut sur ce terrain que se plaça la magie pour disputer l'empire du monde à l'Evangile.
Éphèse fut à peu près le plus considérable de ses champs de bataille. C'était là que l'on voyait de ces théoleptiqaes sales, les yeux hagards, les longs cheveux en désordre, branlant la tête comme des convulsionnaires, jetant des mots entrecoupés qu'on tenait pour des oracles, et traînant leurs haillons le plus ordinairement sous les portiques des temples, d'où leur était venu le nom de fanatiques ^ . Dans la classe instruite de la même cité, les pratiques magiques, les incantations, les évocations, toutes les sciences occultes étaient devenues une passion. On se souvient que c'était là, à Éphèse, que saint Paul avait livré aux flammes pour cinquante mille deniers de livres de magie.
Elle n'y était pas morte. Les mages lui arrivaient de l'Asie et de la Perse avec leur sabéisme, leur culte des génies, et les enchantements de cette herbe omomi dont le breuvage donnait le délire divin, L'Egypte débarquait chaque année dans son port des troupes de devins, d'astrologues et d'hiérophantes. Les Chaldéens lui venaient vendre le secret de l'avenir dans la combinaison mystérieuse des chiffres et la conjonction des astres. C'était là qu'au rapport de Clément d'Alexandrie, des lettres cabalistiques, appelées lettres éphésiennes , étaient répu-
1 De fanum, temple. V. sur ce sujet Dœllinger, Christ, et Judaïsme, t. III.
tées pour leur merveilleuse vertu curative ou divinatoire \ On les voyait écrites partout, sur le piédestal de la statue d'Artémis, autour de sa ceinture et sur son diadème. On les portait gravées, comme un talisman, sur des anneaux sacrés que l'on se faisait un devoir de ne quitter jamais. Enfin les philosophies helléniques elles-mêmes, du moins celles de Platon et de Pythagore, entretenaient ce mysticisme superstitieux par leurs théories sur la métempsycose, sur les démons et leur séjour dans les régions de l'atmosphère, d'où ils exerçaient leur influence secrète sur l'homme et sa destinée. Ni les arrêts d'Auguste ni la répression violente n'avaient pu refréner ce délire menaçant pour la raison publique, et les esprits de tout ordre s'y précipitaient avec une frénésie inquiète, lorsque le plus fameux magicien dé ce temps débarqua à Éphèse.
Apollonius de Tyane venait donc opposer ses prestiges fallacieux aux miracles des apôtres, et ses vertus fastueuses à la sainteté chrétienne. Il n'y avait plus que ce point sur lequel l'antagonisme du ciel et de la terre ne s'était point Vencontré et Uvré le combat.
Mais quel était cet homme? Quel fut le rôle qu'il joua ou celui qu'on lui prête ^?
i Anaxitas apud Athen., xii, 70.
Clem. Alex. Stromat.
2 V. sur Apollonius de Tyane :
Brucker, Hist. critiq. philos., vol. Il, p. 98.
Rittep, Geseh. âet^ Phil., vol. IV, p. 528.
Schaell, Hist. de la littér. grecq., t. V, p. 58.
Il y avait deux siècles que l'imposante figure de Jésus-Christ rayonnait dans l'iiistoire; et elle y jetait un éclat devant lequel pâlissait la gloire des coryphées de la philosophie. On avait beau vouloir fermer les yeux à sa lumière, cette incomparable bonté de la nature humaine, infiniment grandie par la sublimité de la nature divine, le pur exemplaire d'un sage qui était à la fois le type éminent du juste, ce législateur du monde qui en était aussi le Sauveur par son sang, cette beauté idéale et cette puissance infinie , ce Dieu enfin qui était le plus doux et le plus humble des enfants des hommes , commandaient l'admiration sans décourager l'envie. C'était une supériorité qu'on ne pouvait méconnaître : on voulut la contrefaire, et la philosophie chercha un concurrent qu'elle pût opposer victorieusement à Jésus.
Un sage de Cappadoce avait existé, dans le temps des apôtres, sous les premiers Césars. Son premier bio graphe, appelé Mœragènes, mentionné par Origène, le tenait pour un enchanteur puissant et considéré; Dion Cassius citait une prédiction de lui; Caracalla lui voulait élever un sanctuaire; l'impératrice Julie, épouse de Sévère, avait désiré que l'on écrivît son histoire; Flavius Philostrate lui présenta un roman.
C'était une contrefaçon de la vie de Jésus-Christ. On ne l'y nommait pas, et c'était là sans doute une habileté de plus. Mais vingt traits trahissaient l'intention de l'auteur. La naissance du Christ avait été annoncée par un ange à Marie : le dieu égyptien Protée apparaissait de même à la mère de l'enchan-^
leur pour lui révéler la gloire future de son fils. Des signes avaient honoré la crèche de Jésus, on en mit de semblables sur le berceau du grand homme. L'Enfant de Nazareth allait chaque année au temple, où il étonnait les docteurs : le jeune Apollonius, assidu dans les temples, s'y signale par une sagesse plus surprenante encore. Jésus lisait dans les cœurs, le magicien connaît le secret des pensées; il découvre le crime secret d'un Cilicien , comme Jésus pénétrait le mystère de la vie de la Samaritaine. Jésus est Dieu et homme : Eunapius réclame ce double titre pour le héros surhumain de Philostrate. Jésus a fait des miracles, Apollonius en fera, mais de plus grands que Jésus, car la fiction ne sait pas contrefaire sans surfaire, et c'est par là que son invention se trahit. Jésus avait rappelé miraculeusement à la vie la fille de Jaïre , il y a dans Philostrate une jeune vierge de Rome dont Apollonius rencontre le convoi funèbre, et qu'il rend à sa mère. Les possédés sont guéris, les démons sont forcés de se dénoncer à sa voix. L'histoire d'Empusa, fiancée de Menippus dis ciple d'Apoiloiiius, délivrée par lui, est le pastiche d'un ré( it de l'Évangile de saint Luc. Enfin , comme l'Hont.'iie-Dieu, c'est par un de ses disciples, le cupide Euphrate , que le philosophe est vendu : comme lui , il se rend fermement devant ses juges, en pleine co.iscience du sort qui lui est réservé. Comme lui on l'abandonne; comme lui il souffre les indignités des tyrans. Enfin, pour que rien ne manque à ce travestissement, le philosophe, qu'on croit mort, reparaît
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parmi les siens, il se montre à ses amis, et les somme de le toucher pour s'assurer qu'il n'est pas un spectre échappé du royaume des ombres ^
A côté de ces ressemblances toutes superficielles et faciles à saisir, il y avait entre l'Évangile et le livre de Philostrate la profonde différence qui sépare les romans de l'homme et l'histoire de Dieu ^ Les pauvres inventeurs n'avaient même pas su faire de leur sage idéal un honnête homme vulgaire. Ou trop haut ou trop bas, ce type manquait le but ou dépassait la mesure. C'est que la mesure d'un Dieu n'est pas dans la main de l'homme, pour qu'il en taille ainsi une image à sa guise; et rien n'est plus capable de mettre en évidence l'excellence de l'Évangile que cette imitation nécessairement malheureuse. Elle sert de contre-épreuve à sa divinité. L'invention s'est trahie : c'était le rêve de l'homme. L'Évangile est demeuré : c'est le livre de Dieu ; ses ennemis mêmes ont dit : « Ce n'est pas ainsi qu'on invente , » et ils ont été forcés de l'adorer.
L'enseignement de ce rival de Jésus-Christ était marqué au même signe d'une contrefaçon maladroite de l'Évangile.
Si perdu que l'on fût dans le polythéisme, il n'était pas difficile au regard le moins clairvoyant
1 V., sur ce sujet, Dœllinger, Origines du Christian., p. 194, 196; et Paganisme et Judaïsme , t. III, p. 210.
2 V. Ellies Dupin, Hist d'Apollonius de Tyane convaincue de fausseté.
Parmi les anciens , V. Euseb. advers. Hieroclem,.
de sonder cet abîme d'immoralité et d'erreur. Quelques-uns ne faisaient qu'en rire, comme Lucien de Samosate. D'autres s'en affectaient mélancoliquement, et ce chaos leur pesait sur l'esprit et sur le cœur. On trouve ce malaise chez tous les écrivains sérieux de cette époque. Il y en avait dans ce nombre qui se réfugiaient, de guerre lasse, dans le stoïcisme : mais sa morale était dure, outre que, tenant peu compte de la Divinité, elle excluait ainsi cet élément mystique qui, dans ce temps surtout, était l'aimant des âmes. Le pythagorisme s'accommodait beaucoup mieux à la double exigence de la conscience et du cœur. Sa doctrine tendait à ramener les hommes au culte primitif de la nature universelle, dont les forces multiples recevaient l'adoration sous tant de noms et de formes. Sa morale prêchait l'abstinence, le silence, le dépouillement, la guerre aux convoitises. C'était tout le code des chrétiens, moins la base et le sommet, l'humilité et la charité. Mais c'était la philosophie de la minorité. Elle-même se proclamait faite pour le petit nombre, pour le cénacle de la pensée , comme on dit aujourd'hui, à l'exclusion des simples.
N'était-il pas possible de la vulgariser, et, moyennant la diffusion du bon levain dans les masses, transformer tout le monde? Ce que les apôtres faisaient pour le compte de la révélation, ne pouvaiton le tenter pour la philosophie? Autant qu'on peut faire fond sur son historien, Apollonius fit ce rêve. Comme Plotin plus tard , il semble avoir voulu ras-