‹ l'Apotre Saint JeanChapitre 33 sur 59 · L*AP()TI{K SAINT .1 KAN · texte numérisé non relu

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sembler en faisceau les antiques croyances pour ramener ainsi la conscience publique à une morale plus pure, et les cultes dégénérés à des formes plus simples. Ce pouvait être là une erreur généreuse, et je ne puis oublier que saint Jérôme, et plus tard Sidoine Apollinaire, lui en savent quelque gré; mais c'était une erreur. Une telle œuvre n'était pas de l'homme. Abandonnée à elle même, ne se rattachant à aucune inspiration divine, ne conduisant à aucune perspective de félicité, imposant des sacrifices sans compensation, exigeant des efforts que n'excitait nul espoir, cette morale manquait de levier et de sanction. Tout s'écroula par là. La tentative commencée par Apollonius, poursuivie plus tard par Plotin et Porphyre, se perdit dans l'emphase, dans la stérilité et dans le ridicule; et il n'est resté d'elle que le souvenir d'un songe impuissant de l'orgueil fait pour décourager ceux qui veulent réformer le monde sans Dieu, avec la prétention de faire mieux que lui.

Maintenant quelles sont du moins les grandes lignes de cette histoire? Quelle vérité se dégage de la masse de fables dont Philostrate a chargé la vie de son héros?

Après avoir passé ses premières années dans la petite ville de Tyane en Cappadoce, qui était son berceau, Apollonius avait été mis de bonne heure aux écoles de Tarse, dont j'ai raconté ailleurs la juste renommée dans la Grèce orientale. C'est là que le jeune homme avait été séduit par le caractère

mystique de l'école de Pythagore; et, se séparant de la foule bruyante des étudiants, s'était mis à observer cette vie solitaire, personnelle et étrange qui devait être son grand mérite et sa meilleure gloire.

Ayant donc gardé pendant plusieurs années le silence prescrit aux pythagoriciens, il avait partagé, dit-on, sa petite fortune entre son frère et les pauvres; puis, revêtu seulement d'une tunique de toile, on l'avait vu parcourir successivement la Perse, la Babylonie, les Indes, le mont Athos, Antioche, Cypre, la Grèce, s'entretenant avec les brahmes et les mages, les philosophes et les prêtres, sondant tous les mystères de la science et de la nature, lui arrachant des secrets qu'il donnait ensuite pour des merveilles divineS;, et de la sorte étonnant et fascinant les foules , éternellement avides de nouveautés, de prodiges et de révélations.

Une grande réputation de sage et de thaumaturge l'avait donc précédé quand il arriva à Éphèse'. Il y reçut un accueil digne de sa renommée. « Il n'y eut, « dit Philostrate, artisan ni homme de si basse et « vile condition qui n'allast au devant de luy, toute « besogne quittée là, pour le voir en face. Si qu'il (( estoit suivy d'une si grande multitude de peuple « qu'on n'eust sceu aborder à luy; partie esmer- « veillée de son sçavoir, partie de la majesté de son « visage; les autres de son austère forme de vivre, « les autres de son estrange accoustrement, et de « la plus part de toutes ces choses ensemble dont

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« ils devisaient entre eux de diverses sortes ^ r>

Il y a entre cet éclat qui entoure l'imposteur et le silence qui couvre, au sein de la même ville, le nom et l'œuvre de Jean, un de ces contrastes qui sont l'éloquence de l'histoire.

En quelle année se fit cette entrée triomphale du pythagoricien? Toute chronologie fait entièrement défaut dans le livre de Philostrate. Mais les plus sérieux annalistes, Baronius à leur tête % placent au temps de saint Jean le séjour d'Apollonius à Éphèse.

D'ailleurs il dura peu, et la faveur du peuple se refroidit promptement. Faut-il attribuer cette déconsidération à la secrète influence de la colonie chrétienne? Jean y contribua- 1- il en éclairant les dupes et en démasquant l'imposteur? Philostrate dit seulement que son héros rencontra de graves oppositions. Puis ses vertus n'étaient pas aussi bien prouvées que son panégyriste a voulu le faire croire. Quelques-uns, comme Euphraste, observaient que son austère pauvreté n'était que feinte, que c'était un rusé marchand caché sous le manteau du philosophe, et que l'homme divin n'était pas sans tenir quelque compte des choses de la terre.

Un faste pédantesque' entachait ses vertus. « Quand j'étais jeune, disait- il, je cherchais la vérité; maintenant je la possède, et je dois l'enseigner. Un sage doit parler en législateur, et imposer au peuple la

1 Philostrate, Vie d'Apollonius, trad. de Biaise de Vigenère, liv. I, ch. IV, p. 104; Paris, 1611.

2 Baron. Annal. eccL, an, 96, p. 742.

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doctrine qu'il embrasse. » — « Je ne reçois d'ordre de personne, disait-il ailleurs, c'est moi qui m'envoie moi-même. » Et un jour qu'un péager de l'Euphrate, près de Babylone, lui demandait au passage ce qu'il portait avec lui : « J'ai avec moi, répondit le superbe philosophe, j'ai avec moi justice, constance, sagesse, tempérance, modestie, patience, magnanimité, continence et courage \., »

Tel était l'homme que le sophiste Hiéroclès ne craignait pasde comparer à Celui qui était « l'humble et le doux de cœur » ! Le peuple, qui s'était d'abord porté à ses leçons, sous les arbres du xyste, sa curiosité une fois satisfaite, avait bientôt fini par ne plus voir en lui qu'un charlatan de sagesse. Il quitta donc la ville. Même son historien laisse voir que la peste, qui commençait dès lors à désoler Éphèse, ne fut pas étrangère aux motifs de sa retraite, et il se réfugia dans la ville de Smyrne, qui lui demandait des lois.

Une telle fuite avait peine à se concilier avec le mépris de la mort que professait le philosophe. Aussi peu de temps après, une députation le ramena à Éphèse, où il fut mis en demeure de manifester sa science en indiquant la cause et en donnant le remède de la calamité qui désolait la ville.

On connut alors de quel esprit était cet homme. La réponse du devin fut une de ces cruautés qui révèlent l'inspiration de celui que l'Ecriture nomme

1 Philostrate, Apollon, de Tyane., liv. I, ch. iv.

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le premier homicide. Il y avait à Éphèse un vieillard très-connu qui demandait l'aumône sur la place publique et à la porte des temples. Quand jadis un mendiant s'était adressé à saint Pierre et saint Jean à la porte du temple de Jérusalem, ceux-ci l'avaient secouru en lui tendant la main et en le guérissant. Mais qu'était un mendiant dans cette antiquité, dont la maxime était qu'assister de tels gens c'était faire un double tort à soi-même et au pauvre, dont on prolongeait la misère en prolongeant sa vie '? En conséquence, se rappelant qu'autrefois les grands devins, Calchas, Tirésias, Épiménide luimême, dévouaient une victime dans les fléaux publics, Apollonius demanda la mort de ce vieillard; et, le signalant au peuple comme le génie de la peste, il commanda de le lapider à l'instant pour apaiser les dieux. « Ores comme ils en fussent tous esbahis, raconte ici son historien, estimant chose par trop cruelle de mettre la main à une chose si mallostrue et misérable; mesmement d'un pauvre estranger mendiant, lequel vivoit de leurs aumosnes, et qui imploroit à joinctes mains leur mercy et miséricorde, de ne le laisser ainsi inhumainement massacrer, avec plusieurs autres pitoyables complaintes dignes de commisération, » le philosophe lui-même commença l'exécution. Son exemple fut

1 lUud quod dat perdit, et illi producit vitam ad miseriam. (Plaut. Trinummus, act. II, se. ii, v. 58-59.)

4 Qu'est-ce qu'un pauvre? » demande dédaigneusement l'un des convives de Trimalcion , dans le Satyricon de Pétrone. -

suivi; on se rua sur l'innocent; et quand l'infortuné, broyé sous une grêle de pierres, tournait les yeux vers Apollonius pour le supplier ou le maudire : a Voyez, disait celui-ci en excitant la foule, cette flamme de ses regards : c'est le regard d'un démon, c'est le feu de l'enfer. » Et il faisait entendre que ce meurtre allait être le salut de la ville ^

Ce fut du moins la ruine d'Apollonius. Le docteur et la doctrine venaient de se juger eux-mêmes; et l'inhumanité cruelle du philosophe prépara à l'apôtre de la charité une belle victoire. Aux prodiges de l'orgueil et de la cruauté répondirent des miracles de bonté toute -puissante. Ce fut à cette époque, nous apprend Baronius, que Jean redoublant de zèîe pour ses chers Éphésiens, fit chez eux les guérisons que nous avons déjà dites et les résurrections que nous dirons ailleurs.

Puis aux pratiques homicides le saint apôtre opposa une doctrine d'amour. Croirait-on, si l'histoire n'en fournissait la preuve, que certains gnostiques, horriblement conséquents avec leurs œuvres, avaient une sorte de culte pour le serpent et Caïn le meurtrier de son frère ^ ? Voilà pourquoi saint Pierre et saint Jude les ont comparés à ce méchant. Jean y fait allusion, mais s'élevant plus haut : « Mes petits enfants, ne cessait-il de répéter, celui-là qui prétend

1 Philostrate, Vie d'Apollonius. Ibid.

2 Les Philosophoumena sur la secte des Ophites, édit. Miller, p. Id9; et la dissertation de M. l'abbé le Hir, Études relig. , sept. 1868.

être dans la lumière et qui hait son frère est encore dans la nuit. Mais celui qui aime son frère demeure au sein de la lumière, et il n'y a pas lieu de se méprendre sur lui. Celui qui n'aime pas marche dans les ténèbres; il ne sait où il va, car les ombres épaisses ont aveuglé ses yeux... Quiconque n'est pas juste et n'aime pas son frère, celui-là n'est pas de Dieu. C'est ainsi que Caïn, étant de l'esprit mauvais, a mis son frère à mort. Et pourquoi l'a-t-il tué? parce que ses œuvres à lui étaient mauvaises, et que celles de son frère étaient justes... Celui qui hait son frère est homicide. Et vous savez que tout homicide n'a point la vie éternelle en lui-même ^ »

1 Qui odit fratrera suum in tenebris est usque adhuc.

Qui diligit fratreni suum, in lumine manet, et scandalum in eo non est...

Omnis qui non est justus non est ex Deo, et qui non diligit fratrem suum.

Non sicut Caïn qui ex maligno erat et occidit fratrem suum.

Omnis qui odit fratrem suum homicida est. I Joan. il, 9-11; m, 10-15.

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