CHAPITRE XV
l'éva.môile de saint JEAK
La vaste coalition du mal et de l'erreur, que nous venons de dépeindre, appelait un témoignage éclatant de la vérité chrétienne et de la sainteté de Dieu. Ce fut alors que Jean écrivit son Évangile.
Ce qu'on appelait primitivement de ce nom d'Évangile ce n'était pas un livre, c'était une parole. Jésus- Christ n'avait rien écrit. Ses apôtres firent d'abord comme lui : ils n'écrivirent point, ils prêchèrent. Inspirée directement par Dieu, prouvée par les miracles, dérivée de souvenirs de sources fraîches et pures, la parole devait suffire à la fondation du royaume de Dieu. C'était ce souffle duquel l'Écriture avait dit qu'il renouvellerait la face de la terre. C'était un souffle de feu; mais ce n'était qu'un souffle.
Cependant on n'avait pas tardé longtemps à mettre cette parole par écrit. Les uns avaient d'abord exposé
la doctrine selon le besoin des temps : ce fut l'objet des Épîtres. Les autres avaient rédigé la vie même de Jésus : c'est ce que nous connaissons et ce que nous adorons plus particulièrement sous le nom d'Évangile.
Si l'on cherche la raison et le caractère propre de chacun des trois récits appelés synoptiques, on remarque d'abord qu'ils étaient accommodés aux trois grandes familles de peuples qui se partageaient la domination des âmes ou l'empire des choses.
L'Évangile de saint Matthieu avait été écrit pour les Juifs, chez les Juifs, par un Juif, et selon toutes les habitudes de la nation juive. Il fut même rédigé dans la langue de ce peuple, si, comme on l'a pensé, le texte connu sous le nom d'Évangile des Hébreux n'était que celui de saint Matthieu dans sa première forme *.
L'Évangile de saint Marc avait été écrit à Rome, pour les Romains, sous les yeux de saint Pierre, durant son séjour certain dans cette grande cité, mère et souveraine des autres -.
L'Évangile de saint Luc était entièrement grec dans son but, son origine et sa destination. Né dans la ville d'Antioche grecque de langue et de mœurs, compagnon de saint Paul et son historien dans ses courses en Asie, Luc le lettré semblait l'évangéliste
1 Papias, apud Euseb. Hist. ceci. III, xxxix.
2 V. Euseh. Hist. Ecoles. III, xxix; VI, xiv. Papias, Ibid.; — Glemens Alex., ap. Euseb. III, xxiv.
prédestiné de la population hellénique, dont Paul, son maître, était l'apôtre.
Ainsi le Fils de Dieu avait-il éclairé, comme par trois rayons de sa divine face, les trois grandes familles de l'ancienne civilisation , de même qu'il avait consacré leurs trois langues en les faisant servir à l'inscription de la croix '.
Saint Jean n'ignorait pas ces histoires authentiques de la vie de son maître. Clément d'Alexandrie, Eusèbe et saint Jérôme disent qu'il les avait lues; et lui-même l'insinue dans sa première épître, où il déclare ne rien enseigner aux fidèles que ceuxci précédemment n'aient pu apprendre ailleurs '. Même quelques-uns estiment qu'il lui faut attribuer la traduction grecque de l'Évangile de saint Matthieu telle que nous la possédons, et qui a remplacé l'original perdu ^ Ils disent qu'il l'avait faite pour ses Asiatiques.
Quoi qu'il en soit, depuis les trois récits synoptiques, le point de vue de l'exposition comme de la démonstration chrétienne avait changé. Il n'était plus nécessaire de produire les prophéties pour con-
1 C'est la pensée que saint Irénée semble insinuer quand il dit : « Neque autem plura numéro quàm hsec quatuor sunt Evangelia, quoniam enim quatuor regiones mundi sunt, etc. (S. Iren. adv. Hœr. III, ii, n. 8.)
2 Non scripsi vobis quasi ignorantibus veritatem , etc. / Joan. II, 21.
3 Les suscriptions nomment tantôt saint Jean , tantôt saint Jacques de Jérusalem, comme la synopse de saint Athanase. (S. Athan. Oper., t. II, p. 455.)
vaincre les Juifs que la Synagogue était morte, la volonté de Dieu se lisait en traits brûlants sur les cendres fumantes de leur sanctuaire détruit. Le mosaïsme, quoique puissant encore, n'était plus seul en cause : le gnosticisme était le champ clos obligé où il fallait faire descendre la doctrine et l'histoire. Ce qu'il importait surtout de faire ressortir dans la personne de Jésus, ce n'était plus le Messie d'un Israël dès lors vaincu et dispersé; c'était le Dieu qu'allait adorer l'univers; non pas je ne sais quel Dieu du second ou du troisième ordre, intermédiaire entre le monde et son auteur, mais l'auteur même du monde. Et il suffisait pour cela de remettre en lumière la partie la plus profondé de l'enseignement du Christ, s'il existait encore quelqu'un de ses disciples qui l'eût fidèlement recueillie et qui pût la transmettre.
Jean, fils de Zébédée, naguère disciple, ami, confident de ce Dieu, devenu aujourd'hui l'apôtre de rionie et le patriarche d'Ephèse, placé par sa mission au foyer de l'erreur, comme il avait reposé sur le cœur même de la Divinité, était le mieux préparé à combattre le mensonge, comme il était le mieux instruit de la vérité.
Rien n'avait péri en lui de l'histoire de son Maître. Elle avait pénétré dans son âme fidèle à une telle profondeur, qu'elle n'en pouvait plus sortir. Si plus un souvenir est grand, si, surtout, plus il est cher, plus il se grave et vit dans le cœur qui l'a reçu, quelle ne devait pas être la mémoire de Jésus-Christ
dans l'âme de saint Jean! Cette sainte mémoire alors éclipsait toutes les autres. Continuellement présente à l'Église naissante, elle présidait à tout l'entretien des fidèles, s'incarnait dans leur vie morale et religieuse, faisant reparaître devant eux l'exemplaire divin dont le cœur et l'esprit conservaient tous les traits.
Puis Jésus -Christ lui-même avait promis aux apôtres que l'Esprit-Saint viendrait leur remettre en souvenir tout ce qu'il avait dit comme tout ce qu'il avait fait, pareil au feu qui fait revivre une écriture invisible sans lui : « Le Saint-Esprit, le Paraclet, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera chacune dé mes paroles '. » Saint Jean, qui a rapporté cette promesse prophétique, devait la voir s'accomplir principalement en lui.
« Considérant, rapporte Clément d'Alexandrie, que les autres évangélistes s'étaient attachés à faire ressortir le côté humain de l'Homme -Dieu, Jean, à la prière des amis qui l'entouraient, poussé par l'Esprit divin, composa à son tour l'Évangile de l'Esprit. » Clément, ajoute Eusèbe, tenait ce témoignage « d'évêques plus anciens que lui ^ ».
Ainsi l'apôtre était sollicité d'écrire. Son livre
1 Paracletus autem Spiritus sanctus docebit omnia, et suggeret vobis omnia quaecumque dixero vobis. Joan. xiv, 26.
2 Joannes omnium postremus, cùm videret in aliorum Evangeliis ea quœ ad corpus Christi pertinent tradita esse, ipse divino afflatus Spiritu , spiritale Evangeliura familiarium suorum rogatu conscripsit. nveO[iaTt ©eoçopriôévTa itveufxaTixov TzoïriaM EùayYé- >iov. (Clemens Alex., apud Euseb. Hist. eccl. 'SI, xiv.)
devait naître du besoin pressant de l'Église chrétienne et de la prière des frères. Clément l'avait indiqué, saint Jérôme l'explique : « L'apôtre Jean, disait-il, celui qui fut aimé de Jésus plus que les autres, écrivit son Évangile, sur la demande des évêques d'Asie, contre Gérinthe et d'autres hérétiques, spécialement contre l'erreur des ébionites, qui commençaient à se répandre, et qui prétendaient que le Christ n'avait pas existé avant Marie*. »
Mais quels étaient ces amis dont parle saint Clément? Quels étaient ces évêques mentionnés par saint Jérôme , à la prière desquels l'apôtre bienaimé composa son Évangile?
Il y a un peu plus de cent ans, le savant Muratori découvrit dans la bibliothèque Ambrosienne, à Milan, un fragment de manuscrit qui jette sur cette histoire de la composition de l'Évangile de saint Jean la plus vive lumière. Le curieux fragment est- il de Caius, prêtre de l'Église de Rome? Faut- il, avec Bunsen, l'attribuer à Hégésippe? Doit- on, comme Hug, n'y voir qu'une traduction du grec; ou le texte latin qui a été trouvé est -il l'original, comme le veut Wieseler?- Dans ces diverses opinions, deux choses sont admises à l'unanimité. Premièrement, le fragment nous est venu certainement de l'Église
1 Joannes apostolus, queni Jésus amavit plurimum, novissimus omnium scripsit Evangelium, rogatus ab Asiae Episcopis , ad- Tersus Gerinthum aliosque hsereticos, et maxime tune Ebionilarum dogma consurgens, qui asserunt Christum antè Mariam non fuisse. (S. Hieronym. de Viris illustr.,c. ix.)
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de Rome. En second lieu, sa date ne saurait être reculée au delà du ii" siècle; et tout lui garantit cette authenticité et cette autorité K
Le souvenir de Jésus -Christ était encore alors un souvenir contemporain. Or voici comment, dans ce précieux passage, se trouve confirmé et développé ce que saint Jérôme et Clément nous ont déjà appris du livre et de l'auteur.
a Le quatrième Évangile est de Jean le disciple. Ceux qui avaient été disciples avec lui , et les évêques d'Asie de sa juridiction, le pressant de le faire, Jean leur dit : « Jeûnez pendant trois jours avec moi, et « nous nous communiquerons ensuite l'un à l'autre « ce qui aura été révélé à chacun de nous. » Pendant la nuit il fut révélé à André, l'un des apôtres, que Jean devait à lui seul tout écrire en son nom , mais sous l'approbation de tous les autres frères K t>
• Le canon dit de Muratori porte sa date. En effet, l'auteur nous apprend que le Pastor Hermas a été écrit très-récemment (nuperrimè conscriptus). Or ce livre est adressé au pape Clément I , à la fin du icr siècle.
2 Voici la copie exacte de la partie de ce fragment relative à saint Jean, avec les restitutions de Wieseler :
« Quarti (um) evangeliorum Joannis ex decipulis (discipulis). Cohortantibus condecipulis et episcopis suis dixit : Conjejunate raihi odiè (hodiè) triduo , et quid cuique fuerit revelatum, alterutrum nobis enarremus. Eadem nocte revelatum est Andreac ex apostolis, ut recognoscentibus cuntis (cunctis), Joannis (Joannes) suo nomine cuncta dcscriberet.
«.... Quid ergô mirum si Joannes tàm constanter singulo etiam in epistolis suis proférât dicens in semeipsu (semelipso) : Quae vidimus oculis nostris et auribus audivimus, et manus nostrae palpaverunt, haoc scripsimus. Sic enim non solum visurem (viso-
L'APOTRr. SAFXT JEAN U9
Ce fut ainsi que fut v(h\'\^6 l'Evangile, et nous en rencontrons dans l'Évangile lui-même la garantie et les preuves les plus démonstratives.
Les disciples, ou du moins quelques-uns des disciples , entre autres saint André , l'apôtre de l'Achaïe, étaient donc vivants encore lorsque Jean écrivit. D'autre part, à cette époque Jérusalem n'était plus; partout l'évangéliste ne désigne qu'au temps passé l'existence de ces lieux qui'n'étaient plus alors qu'un triste amas de cendres.
C'est donc après la ruine de la cité malheureuse, et avant le trépas d'André et des disciples, c'està-dire environ entre l'année 70 et l'année 80 de l'incarnation, qu'il faut placer la rédaction de l'Évangile. Telle est, en effet, la date assignée au saint livre par les suscriptions des plus anciens manuscrits. Ils la fixent environ à la quarantième année après l'ascension ; et dès ce temps-là, d'ailleurs, les doctrines gnostiques, docétiques, ébionites, signalées dans saint Paul, étaient assez répandues pour rendre nécessaire une réfutation comme celle que leur opposa l'Évangile de saint Jean. L'on ne peut donc admettre l'opinion gratuite qui fait écrire l'apôtre à l'âge de quatre-vingt-dix ans, sur les extrêmes confins de sa longue existence \
Cela se passait à Éphèse, comme l'assure expressé-
rem), sed et auditorem, sed et scriptorem omnium mirabilium Dominus (Doraini) perordinem profitetur. »
1 V. Introduction aux livres du Nouveau Testament , par le D' Reithmayr, trad. de M. de Valroger, t. I, p. 98.
ment celui des disciples de Jean qui devait le mieux le savoir, puisqu'il vivait presque dans le même temps et dans le même lieu, a Jean, le disciple du Seigneur, écrivait Irénée, Jean qui avait reposé sur la poitrine de Jésus, écrivit son Evangile dans la ville d'Éphèse en Asie ^ » Les plus anciens manuscrits de la version syriaque, appelée PechitOj et de la version cophte désignent la même ville.
Ce qui ressort, en effet, du saint livre luimême, c'est que si les faits racontés se passent en Palestine, ce n'est pas dans cette contrée qu'il a été écrit. C'est chez des étrangers et à des étrangers qu'il faut rendre compte des noms les plus élémentaires de la langue et du pays, comme celui de Messie, comme celui de Rabbi. Il n'y a que des étrangers à qui il faille apprendre l'antique inimitié des Samaritains et des Juifs, l'usage des ensevelissements et celui des ablutions. Si saint Jean explique ces choses, c'est parce qu'il compose son livre loin de la terre juive, en Asie, à Éphèse. L'autre opinion, qui place la rédaction de l'ouvrage à Patmos, pendant Texil, n'a ni la même ancienneté, ni la même solidité. Encore la synopse de l'Écriture, dans les œuvres de saint Athanase, veut -elle que, même dans ce cas, l'Évangile ait été publié à Éphèse ^
1 Iwotvvric 6 (AaôïiT^iç toû Kypiow , ô xat iid to ffTîjÔoç aùxoij àvaitecwv, xai aùxoç èlÉôwxe ta EùaY^éXiov , èv EçÉffw "rij; Aata; 8iaTpî6«i)v. (S. Iren. adv. Hœres. lib. Ili, c. i.)
2 Tô ûè xaxà Iwàvvriv EyayYéXtov uir' aÙTOù Iwàvvou civToç iioçtiazQiJ ,iv nttT(j.io T^ vYicTO) , xat i)TZQ toO aÙTOù èÇeôôÔr] èv E^Éuco oià Tatou toù
Çevo66xou. {^Synops. S. Script., S. Athanas. t. II, p. 202.)
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Donc tout désigne cette ville. On dit même que le manuscrit original de l'apôtre y fut conservé longtemps, et Pierre le martyr, évêque d'Alexandrie, en invoquait encore l'autorité décisive dans le commencement du iv" siècle. « L'autographe, dit-il, l'autographe lui-même de Jean l'évangéliste a été jusqu'ici, par la grâce de Dieu, conservé dans la très-sainte Église d'Éphèse, et il y est vénéré encore par les fidèles ' . »
Enfin le caractère collectif que Clément, saint Jérôme et le fragment de Muratori attribuent à la rédaction de l'ouvrage se retrouve fidèlement dès les premières lignes de l'Evangile de saint Jean. Il est dit dans ce canon que l'apôtre entreprit cette histoire divine à l'instigation des évêques ses frères, de concert avec eux, pour résumer le témoignage des derniers survivants d'entre les disciples de Jésus; et voici, tout d'abord, que l'historien sacré, ne se désignant qu'au pluriel , fait bien voir par là qu'il parle au nom de tous : Nous avons vu sa gloire, dit-il dès le prologue; il s'exprimera de même à chaque fois qu'il voudra confirmer son témoignage. Puis, quand il adressera le livre divin aux nations dans sa première épître, cette épître ne présentera
De même Dorothée {Bibl. max. Patrum., t. III, 421) et Suidas.
1 Aùt6 xe t6 î5t6x£ipov toû ^^^^{zkia-zoù 'iwdcvvou, ÔTiÉfi (A£)(pi vûv TteçuXaxTai Xo'P't' "foû 0£oO Iv trj Eçeffîtov àYtwTaTî) Ex,xXYiaîa, xal imà Twv ivicTûv èxeïffe irpoCTituvaTat. (Pierre martyr, évêque d'Alex., d'après le Chronicon Alexandr., p. 11; édil. Dindorf, Bonn, 1832.)
ce solennel récit de la vie de Jésus que comme le recueil collectif des communes dépositions des témoins de sa vie : « Ce que nous avons vu, ce que nous avons entendu du Verbe de la vie, ce. que nous avons touché, nous vous l'annonçons afin que vous ayez société avec 7ious. »
Particularité bien digne de remarque! l'apôtre que l'histoire nous montre auprès de saint Jean comme le collaborateur ou du moins l'instigateur de cette rédaction du quatrième Évangile, c'est André, son ami \ Et lorsque, prenant la plume, Jean rappelle d'abord comment il fut appelé le premier à être le témoin de la vie qu'il raconte, il ajoute qu'il ne fut pas le seul élu de cette journée, il nomme son compagnon; et celui que l'historien sacré fait apparaître alors en même temps que lui à la suite de Jésus, c'est André % c'est l'apôtre que le fragment de Caius associe à saint Jean dans l'œuvre de TÉvangile; le même qui, réservé à voir les derniers jours de la mission apostolique comme il en vit les premiers, vient avec Jean maintenant dresser l'acte authentique des œuvres que, comme lui, il a vues s'accomplir dès le commencement.
Les disciples et les évoques contemporains de Jean, saint André à leur tête, ne devaient pas seulement inspirer son Évangile, ils le devaient approuver, dit le passage cité, recognoscentibus cunctis.
1 Eadern nocte revelatum est Andrese ex apostolis , etc. (Ap. Muratori. Vide suprà.)
2 Joan. I, 36. "V. ci-dessus, ch. i.
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Le texte de cette approbation est encore sous nos yeux ; il se retrouve formulé dans le dernier verset du livre de saint Jean. Ainsi qu'il est manifeste et reconnu par tous les meilleurs interprètes, 'ce verset final n'est plus de l'écrivain inspiré. Jean a quitté la plume, qu'il a cédée aux disciples; ceux-ci ont lu l'Évangile qu'il vient de composer; l'ayant examiné, vérifié, contrôlé, reconnu authentique, tous ensemblent l'approuvent, le contre-signent, et lui donnent leur sanction en ces termes :
« Le disciple Jean est celui qui a rendu témoiu gnage et qui a écrit ceci, et nous savons que son t( témoignage est véritable '. »
Devant la précision d'un texte si formel , si pleinement conforme à la tradition , si bien éclairé par elle, toute discussion sur l'authenticité du livre de saint Jean ne devait-elle pas finir? Ne semble-t-il pas que Dieu voulait que son histoire la plus divine portât, comme inscrit sur son front, le nom de son auteur; et qu'aucune garantie ne manquât à ce livre, appelé à devenir un signe de contradiction entre l'erreur sans excuses et l'inexpugnable vérité?
Un récit légendaire ajoute que, lorsque Jean, commençant son Évangile , proclama la génération éternelle du Christ par ces paroles sublimes : « Au commencement était le Verbe , » un coup de tonnerre retentit, et un éclair brilla soudain dans le
1 Hic est discipulus ille qui testimonium peihibet de lus, et scripsit haec ; et sciraus quia vorum est testimonium ejus. Joan. XXI , 24.
ciel pur. Ce trait est une allusion au npm que le Seigneur avait donné à Jean , quand il l'avait luimême appelé « le fils du tonnerre » ; et ensemble c'est l'emblème de la puissance et de l'éclat dp cette parole descendue de la profondeur des çieux.
Une autre tradition, très-proche de l'histoire, est le souvenir du jeûne par lequel l'évangéligte appel^ l'inspiration céleste à son secours '. Un tel livre ne se fait pas avec les pensées de l'homme. Il y faut la pensée et la dictée de Dieu, Il y faut la prière avec le sacrifice, et ce fut parmi d'inénarrables gémissements que l'Esprit- Saint fit retentir la plus grande parole que la terre ait jamais entendu^.
Jean se mettait à l'œuvre pour un dessein différent de celui de ses devanciers. Il voulait premièrement compléter leur témoignage, puis mettre dans les faits un ordre plus suivi, enfin en faire sortir dans une plus belle lumière la divinit4 du Seigneur. De cette triple pensée devait sortir un livre identique dans le fond à celui de ses prédécesseurs, mais distinct dans sa forme et dans sa conception. Là se
1 Et Ecclesiastica narrât historia : Quum à fratribus cogeretur ut scriberet, ità facturum se respondisse, si indicto jejunio in commune omnes Deum precarentur. Quo expleto, i-evelatione saturatus, in illud proemium cœlo veniens erupit : In principio, etc. (S. Hieronym. Comm. in Matth. Prolog.)
Item canon Muratori, ut suprà.
trouve la raison du caractère spécial de l'Évangile de saint Jean.
Ayant lu les histoires composées avant la si'entte, comme l'observe saint Jérôme, l'apôtre y observa de notables lacunes ^ Bien qu'inspirés comme lui, et puisant leurs renseignements à des sources certaines, les trois premiers écrivains n'avaient pas été, comme lui , les témoins de toute la vie qu'ils avaient racontée. Matthieu n'avait été appelé que le septième à l'honneur de l'apostolat, Marc n'était pas des douze; Luc était étranger au collège apostolique. Aussi bien leur récit demandait -il à être complété sur trois points.
C'étaient d'abord les commencements de la vie publique de Jésus, les premières entrevues du Maître et des apôtres; les relations qui rattachaient l'école de Jean -Baptiste à celle du Messie, et que Jean l'évangéliste devait si bien connaître.
C'étaient, en second lieu, les différents séjours de Jésus à Jérusalem, et toute cette vie de Judée, pleine des plus grands miracles et des plus hauts discours, dont le portique du temple, la maison de Béthanie et le cénacle avaient été le théâtre immortel.
Enfin c'était aussi la vie ressuscitée, dont les manifestations si décisives pour la foi, rapidement indiquées dans saint Matthieu et saint Marc, étaient
1 Cum legisset Matthsei , Marci et Lucae volutnina, probaverit quidem textum historiae , et vera eos dixisse firmaverit , sed unius tantùra anni historiam texuisse, etc. (S. Hieronym. de Scriptor. eccles.)
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loin d'être complètes dans l'Évangile de saint Luc. Jean s'appliqua d'abord à combler ces lacunes, tellement que ces trois points, trop négligés ailleurs, devinrent le sujet dominant et le partage de son livre. Il serait exagéré de dire, avec Eusèbe, que ce complément nécessaire ait été le dessein unique de l'auteur. Cette hypothèse rabaisserait le quatrième Évangile, et ne pourrait se concilier avec l'inimitable unité qui le distingue. Mais l'apôtre en a tenu un compte considérable, ainsi que son ouvrage le révèle clairement. Ce que les autres ont dit, Jean le passe sous silence; ce qu'ils développent, il l'abrège; ce qu'on sait, il le suppose; ce qu'on a lu, il le rappelle; ce qui manque, il y supplée, et c'est en ceci que Jean se sépare et se distingue première ment des synoptiques. C'est intentionnellement qu'il ne leur ressemble pas ; mais il ne leur est pas opposé pour cela; et, s'il évite d'ordinaire de reprendre leur trace, il la rencontre assez fréquemment néanmoins pour qu'on voie qu'ils ont tous suivi la même route, celle où Jésus se montre, et fait resplendir l'éclat de sa face divine.
En second lieu, Jean voyait que les précédents Évangiles manquaient évidemment d'ordre et de chronologie. Beaucoup plus occupés d'enseigner une doctrine que d'écrire une histoire dans son développement régulier et successif, dominés par les habitudes de l'enseignement oral, les synoptiques avaient, dans l'arrangement des faits, recherché bien plutôt