LA DOCTRINE DU VERBE FAIT CHAIR, SELON SAINT JEAN
Cependant le livre divin n'était pas seulement un récit. C'était une réfutation et une révélation. Toutes les sectes dissidentes y recevaient d'abord le formel démenti à toutes leurs corruptions de la foi et de la loi. Puis, ces nuages de l'erreur une fois écartés, on voyait dès le prologue reluire dans l'Évangile, comme le soleil dans le ciel, la doctrine divine du Verbe de Dieu fait homme, véritablement Dieu, véritablement homme, sur laquelle l'évangéliste a fixé son regard d'aigle, et sur laquelle il faut que nous attachions le nôtre.
La réfutation atteignait premièrement le mosaïsrae.
Il fallait en finir avec les Joannites restés en Palestine ou répandus en Asie, qui refusaient encore de croire en Jésus- Christ pour reconnaître le Messie dans Jean, son précurseur. Ces sectaires étaient
nombreux. Saint Paul les avait rencontrés à Éphèse. Apollos, un des leurs, les avait mis en crédit auprès des synagogues. Qui pourrait douter de leur importance et de leur opiniâtreté, quand on les voit conserver dans une partie de l'Asie, oii on les retrouve encore, le culte et le baptême de .îean- Baptiste leur maître ^?
Une partie de l'Évangile fut dirigée contre eux. Le commencement surtout paraît être rédigé spécialement dans ce but.
Comme ils ne reconnaissaient que le témoignage du prophète, ce fut ce témoignage que leur opposa le livre de l'évangéliste. Ils le tenaient pour le Messie, et, dans ce livre, le précurseur déclarait solennellement qu'il n'était pas le Christ. Ils ne voulaient que son baptême, et, dans ce livre, le baptiseur en appelait au baptême d'un autre plus grand que lui. Ils récusaient la divinité de Jésus, et, dans ce livre, Jean-Baptiste saluait en Jésus-Christ le Fils et le Saint de Dieu. Celui qui se faisait le rapporteur de ses paroles les avait entendues; il avait commencé par
' On trouve encore actuellement en Turquie une secte d'hérétiques nommés Zobéens, qui paraissent être les descendants des disciples de Jean-Baptiste. Ils forment actuellement une population de 1,300 à 1,400 âmes disséminées dans plusieurs bourgs. Ils ne connaissent d'autre baptême que le baptême de Jean, et le renouvellent chaque année. Ce prophète est pour eux le seul Christ véritable, et des fêtes solennisent les grands faits de sa vie. Norberg, savant suédois, est le premier qui ait fait connaître cette secte singulière, et donné une traduction d'une partie de leurs livres écrits en syriaque. (V. Norberg, Codex Nazarœus ac syriacè transcriptus , latinèque redditus; Lon., 1815.)
êtFe un dç ^es disciples. Quoi de pUi^ authentique?
On peut bien, à l'encontre de Grotius et de Norberg, ne pas faire de ce témoignage du fils de Zacharie la pensée dominante du quatrième Évangile: mais toujours est-il qu'il y occupe une grande place. Ainsi l'historien sacré restituait leurs rôles à ces deux grands personnages et à leurs deux écoles subordonnées, non rivales. Et si, de la parole du Seigneur, il ressortait que le prophète était « le plus grand d'entre les enfants des hommes », le témoignage de Jean -Baptiste formulait nettement que Jésus-Christ n'était pas le fils de l'homme seulement, mais le Fils de Dieu.
La gnose des païens ou des demi-païens, la gnose des nations , philosophique et hellénique , préoccupa non moins visiblement saint Jean. C'est en vue d'elle surtout que le théologien formula la doctrine du Verbe.
Mais qu'était-ce que le Verbe , et que signifiait ce mot dans la langue savante des Grecs et des Juifs?
Platon, dans le Timée et dans VEpinomide, avait parlé du Verbe. Mais le Verbe, chez lui, n'est pas la divinité substantielle et personnelle : c'est le type et la raison supérieure des choses dans la pensée divine, un idéal de perfection, un être intelligible comme celui dont l'athéisme moderne ferait volontiers le seul Dieu qu'il faut croire. Mais cet idéal, chez lui, n'est nulle part une personne, et cette différence creuse un abîme entre le Timée et l'Évangile de Jean.
c( Il n'y a donc, écrit le moins suspect des critiques de nos jours, il n'y a aucune raison historique de croire que Jean ait connu Platon , ou même les livres postérieurs de la philosophie platonicienne. Il est, d'ailleurs, tout à fait inutile de le supposer; car la doctrine du Verbe proprement dite est étrangère à la philosophie grecque, et propre à l'Orienta »
La tradition judaïque et l'interpréta tion biblique des synagogues comprenait mieux le Verbe. Jean, qui emploie ce nom et qui ne l'explique point, lui suppose donc un sens entendu de ses lecteurs, et il n'est pas, que je sache, téméraire de penser que, sur ce point comme sur d'autres, des idées avaient cours, vagues et confuses encore, que l'Évangile précisa , et que sa révélation mit en pleine lumière.
On sait le magnifique éloge que les Proverbes ont faits de la Sagesse et de sa génération éternelle dans le sein de Dieu : a Le Seigneur m'a possédée au commencement de ses voies, avant ses œuvres j'étais. J'ai été ordonnée dès l'éternité. Avant que la terre fût j'étais engendrée -. La source de la sagesse, dit Jésus fils de Sirach, est le Verbe de Dieu au plus haut des cieux, et ses voies sont les commandements éternels ^ »
Ailleurs elle est représentée comme « l'image de
' M. Vacherot , Hist. critiq. de la Philosophie d'Alexandrie, 1. 1, p. 100.
2 Prov. VIII , 22.
3 Eccli. I, 5.
Dieu, la splendeur de sa lumière, le reflet de sa bonté ». Ainsi Verbe et Sagesse s'identiûent dans ce livre. L'un et l'autre y ressemblent bien plus à une personne qu'à une allégorie de l'intelligence de Dieu, et ces pensées se rapprochent de celles de saint Jean.
Cependant la divine personnalité du Verbe se dégage plus nettement encore dans les Targums, écrits par Onkelos, que les Juifs regardent presque comme inspiré de Dieu. Dans sa paraphrase chaldaïque , Jehovah et le Verbe s'associent et se confondent ' . C'est le Verbe substantiel qui a créé le monde, c'est le Verbe dont la voix a retenti dans le paradis pour appeler Adam ; c'est lui qui a dicté la loi du Sinaï ^ Telles étaient les doctrines chères au mosaïsme dans le temps de saint Jean.
Philon les adopta, mais pour les défigurer par le mélange adultère du néo- platonisme avec le rabbinisme. Le Juif alexandrin entend bien par le Verbe la parole de Dieu, et il lui fait honneur de l'œuvre de la création. Mais entre le Verbe de Philon et celui de l'Évangile quelle infinie distance! L'un suppose la matière existante avec Dieu, éternelle comme Dieu, qui en tire le monde; l'autre a créé la matière, et il était avant que la matière fût. L'un n'est que l'instrument de l'œuvre créatrice; l'autre en est l'auteur même, le principe et la cause. Chez
1 Verbum Jehovah adjuvat illos, et schechina régis inter eos. (Targumim sur le 21e ^. du xiue chap. des Nombres.)
2 y. Targums in Jon. xvi, 1, et le Zohar, liv. LXXIV, iv.
Philon, le Verbe est réduit à n'être que Vombre de DieUj ainsi que lui-même le nomme ^ ; chez saint Jean, le Verbe est Dieu. Philon ne voit dans le Verbe qu'une généralisation de la pensée divine , ne s'élevant pas au-dessus d'une froide abstraction. Jean adore dans le Verbe le Fils unique de Dieu existant réellement et personnellement dans le sein de son Père. Philon insiste partout sur l'impoasibiUté où est la nature divine de s'unir directement à la créature humaine, tandis que l'incarnation est le premier et dernier mot du quatrième Évangile. L'antithèse est absolue; peut-on la méconnaître? et ceux-là ontils ouvert les livres de Philon qui en ont osé faire l'inspirateur de saint Jean^?
Quant au Verbe des gnostiques, c'était une puissance du second ou du troisième ordre, supérieur© aux hommes, mais inférieure à Dieu. Substance créée de Dieu , et émanée dans le temps du sein de l'infini , elle prenait rang parmi les génies qui formaient la chaîne des Éons. C'était un des premiers rayonnements du plérôme, et, entre le Verbe à& la gnose et celui de l'apôtre, il y a toute la diS' tance qui sépare le panthéisme de la Trinité chrétienne.
En donnant au Fils de Dieu ce nom divin du Verbe, Jean voulait -il réfuter les systèmes de son
1 Sxià 0SOÙ oÈ ô Aôyo; aùtoO ècrxtv. (Philon. Leg. Allegor., II.)
2 V., sur l'impossibilité d'assimiler le Verbe de Philon à eelui de saint Jean, M. Dœrner, Hist. de la doctrine et de la personne de /.-Cyintrod., p. 27-58.
temps? On n'en peut guère douter après l'assertion formelle de Jérôme et d'irénée ^
Cependant ni les livres de la gnose hérétique, ni les pâles clartés de l'antique tradition, ni les paraphrases de la théologie rabbinique ne lui apprirent la doctrine mystérieuse du Verbe telle qu'il nous Ta enseignée. « Un jour, raconte- 1- il, je vis le ciel ouvert, et dans le ciel un cheval blanc. Celui qui était dessus s'appelait le Fidèle et le Véritable, qui juge et qui combat avec justice. Ses yeux lançaient la flamme. Il avait plusieurs diadèmes sur la tète, et portait écrit un nom que nul ne connaît que lui. Son nom est le Verbe de Dieu ^ ! » Après le récit de cette extase, faut -il chercher à saint Jean d'autre Maître que l'Esprit saint, d'autre école que celle que le Seigneur ouvrit pour lui dans le ciel même?
Grâce à cette inspiration, l'évangéliste se dégage des doctrines erronées ou nuageuses de l'école. Il renverse les unes, il éclaire les autres.
Au Verbe des gnostiques, créé et né dans le temps, l'évangéliste oppose l'éternité du Verbe : « Au commencement était le Verbe. »
Au Verbe de Platon et de l'Académie , conception supérieure mais purement idéale de l'entendement humain, l'évangéliste oppose la réalité du Verbe et sa divinité : « Et le Verbe était Dieu. »
Au Verbe de Philon , simple instrument de Dieu
1 S. Hieronym. Catal. Script, m Joan.
S. Iren. adv. Hœr, 1, xxvi,
2 Apoc. XIX, 43.
dans l'œuvre créatrice, l'évangéliste oppose la création par le Verbe, principe de ce qui est : « Tout a été fait par lui. »
Au système dualiste, formulant deux principes des choses en concurrence, l'évangéliste opposa le Verbe, principe unique et unique créateur de tout l'être contingent : « Tout a été fait par lui, et rien de ce qui est n'a été fait sans lui. »
Enfin au docétisme, rejetant la vérité de la chair du Christ, l'évangéliste opposa l'étonnante formule : « Et le Verbe s'est fait chair. »
Mais, non content de ruiner une science mensongère, l'évangéliste exposait une sublime doctrine. La doctrine du prologue, développée dans tout le livre, c'est la connaissance du Verbe, selon qu'on considère le Verbe dans le sein de Dieu , le Verbe dans Vœuvre du monde, le Verbe dans les âmes. Saint Justin a le premier, et dès le second siècle, distingué ces trois rayons du soleil éternel.
Il y a premièrement la Parole intérieure, contenue dans le sein de Dieu , éternellement unie à la substance divine ^ Cette Parole intérieure n'est autre que sa pensée, le produit de son esprit, produit coexistant de l'être qui est tout acte, intuition par-
C'est ce fjue saint Justin nomme le Aôyoç èvôi^Oexoç. [Apol. I.)
faite que Dieu a de lui-même, image de sa nature et splendeur de sa gloire. « Considérez, dit Bossuet, considérez cet éclat, ce rayon, cette splendeur qui est la production et comme le fils du soleil. Dès que la lumière est, elle éclate. Or Dieu est une lumière qui subsiste éternellement, et son éclat, qui est son Fils, est éternel comme lui. « 0 Père, disait le Christ, rendez-moi cette gloire que j'avais dans votre sein avant que le monde fût ! »
Bossuet cherche d'autres images de la génération éternelle du Verbe. La métaphysique chrétienne, de saint Augustin à saint Anselme , de saint Thomas à Malebranche , a creusé cet abîme sans en trouver le fond. En effet, ce nom de Verbe ou de parole divine est l'image la plus déliée, la plus spiritualisée de la nature du Fils qui soit dans le langage; mais comment la parole, la pensée, l'intelligence, qui ne sont chez nous que des actes ou des facultés de l'âme, sont des personnes en Dieu?
C'est la part du mystère. Insondable mystère' Jean, qui l'a éclairé par une analogie, n'a point prétendu en donner une démonstration. « Personne n'a vu Dieu, dit-il, excepté le Fils unique, qui est dans le sein du Père \ » Pour le comprendre, il faudrait donc être le Verbe de Dieu même; et, hors de là, tout esprit doit dire comme Bossuet : « Ah ! je me perds, je n'en puis plus; je ne puis plus dire qu'Amen, il est ainsi. Mon cœur dit : Il est ainsi. Amen,
1 Joan. I, 2.
Quel silence! quelle admiration! quel étonnement! quelle nouvelle lumière! Mais quelle ignorance! Je ne vois rien, et je vois tout. Je vois ce Dieu qui était au commencement, qui subsistait dans le sein de Dieu; et je ne le vois pas. Amen, il est ainsi : voilà tout ce qui me reste de tout le discours que je viens de faire, un simple et irrévocable acquiescement par amour à la vérité que la foi me montre. Amen, amen, amen. Encore une fois amen, à jamais amen'' ! »
Mais le Verbe, manifestation essentielle de Dieu au sein de l'éternité, se manifeste aussi par ses œuvres dans le temps. Alors on le considère comme Parole révélée, comme Verbe extérieur, « exprimé au dehors, » selon le sens du mot employé par saint Justin ^
La première de ses œuvres est celle de la création : saint Jean nous a appris que « tout a été fait et créé par le Verbe ». Déjà l'Ancien Testament l'avait donné à entendre : « La parole du Seigneur a affermi les cieux. » C'est cette pensée que saint Paul développe en ces termes : « En lui, en Jésus- Christ ont été créées toutes choses, et celles qui sont dans les cieux, et celles qui sont sur la terre, les visibles et les invisibles; toutes choses furent créées
1 Bossuet, Élevai, sur les mystères , XII* serm., Vile élév.
2 II l'appelle en effet Aoyo: irpoçopixo; , Verbe porté au dehors. {Apol. I, § 15.) La distinction du Aôyo; èvÊiàôsTo; et du Aôyo; Trpoypopixot; est aussi clairement exprimée dans le Dialogue avec Tryphon, § 62, p. 210.
L'APOTRK SAINT JKAN - 383
par lui et pour lui. Il était avant tout, toutes choses subsistent par lui ^ »
Mais quel fut le rôle du Verbe dans la création? Faut-il, avec Adalb. Maïer et Brenner, dire que Dieu la décrète , que le Verbe Vexécute, que l'Esprit la coordonne? Dira-t-on , avec Bossuet , que la puissance du Père la tire du néant, que la sagesse du Fils la dispose dans l'ordre, que Vantour de l'Esprit l'échauffé et le vivifie? Ne doit- on pas plutôt considérer le Verbe comme le type primitif, et l'idéal vivant sur lequel le grand architecte a bâti l'univers?
Selon la doctrine des Pères, son empreinte est partout. c( Quel est, se demandait saint François de Sales, d'après saint Prosper , quel est ce témoignage et cette montre que le Verbe nous a donnée de soy, sinon la beauté inénarrable du monde qu'il a'exposée à nos yeux? Le ciel, la terre , la mer, sont les beaux caractères d'un livre où est écrite la Parole de Dieu. Le ciel est un Décalogue où Dieu s'est révélé, dit Clément d'Alexa^ndrie -. Et le monde, répétant la Bonté, la Sagesse, la Beauté de son auteur, s'en va chantant partout les merveilles du Verbe en cette musique harmonieuse que le sage Pythagore croyait ouïr dans les cieux ^ »
Toutefois, ce n'était là qu'un reflet de la gloire du Verbe, que l'ombre de sa face. Il nous fallait
1 Coloss. 1, 16-17.
'>■ "A\jTfi 9U(7ix:?i As/à^oyo: oùpavoù. (Cleui. Alex. Stromat. , VI.) 3 s. François de Sales, De l'Amour de Dieu, liv. II, ch. iv, sect. m.
une manifestation plus directe de la vie de Dieu, une expression plus précise que cette image grossière. Ne faisant que l'entrevoir, comme en un miroir, dans ce que saint Paul appelle les éléments du monde, l'humanité sentait s'enflammer ses désirs de le voir et de l'entendre. Elle criait donc vers lui, dit saint Jean Clirysostome; elle lui disait : « Mon Dieu, je brûle pour toi d'un amour insensé. Ce m'est un supplice de ne pouvoir te parler. Je ne puis voir ton essence, parce qu'elle ne peut tomber sous ma vue. Mais à la vue de tes œuvres mon cœur bondit d'amour. Je ne t'ai pas vu encore, ô Verbe; mais j'ai vu le ciel, et je me suis réjoui, et j'ai dit : Les cieux racontent la gloire de Dieu. J'ai vu la terre, et j'ai dit : Au Seigneur appartient la terre et tout ce qu'elle renferme. J'ai vu le jour et la nuit, et je me suis écrié : A toi est le jour, à toi la nuit. C'est toi qui as fait l'aurore et le soleil. Et, de même que celui qui aime, bien qu'il ne voie pas l'objet de son amour, s'il aperçoit ses vêtement», croit le voir et se réjouit, ainsi je parcours avec joie les choses créées, rempli d'une sorte d'ivresse, et je t'adresse sans fin ces paroles : « Comme le cerf soupire après l'eau des fontaines, ainsi mon âme te désire, ô Seigneur ^ . »
Dans la doctrine de saint Jean, le Verbe fait un pas de plus. Il n'est pas créateur uniquement de l'univers matériel et extérieur. C'est avec le monde
1 S. Chrysost. in Psalm. xxiv , 3, 7.